HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME HUITIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1849
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 20 février 1849.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE VINGT-HUITIÈME.
FONTAINEBLEAU.
Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de
Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. --
Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle
distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps
d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise
et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise
d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour
le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. --
Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. --
Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le
rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour
le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. --
Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à
l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions
relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois
d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières.
-- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du
contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du
capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux
colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle
ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime
auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive
du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des
finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre
les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. --
Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des
comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au
trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux,
officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. --
État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la
littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session
législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage
du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et
translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en
Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires
intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg
depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier
la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au
cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. --
Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM.
Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation
d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive
à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à
Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement
des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs
de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte.
-- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois
nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale
en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. --
Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à
Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un
arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de
l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile,
réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du
Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la
marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième
corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait
naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à
l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les
Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans
son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner
Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du
prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à
l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid,
et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il
est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves
événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. --
État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix.
-- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en
1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du
prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. --
Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire
à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du
trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les
projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir
la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa
part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent
une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et
commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. --
Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. --
Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un
troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ
de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir,
le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation
du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon,
moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de
Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. --
Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de
Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807.
[En marge: Juillet 1807.]
[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de
Tilsit.]
La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et
universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on
ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on
avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans
une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait
clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans
cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après
les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement
inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon
serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle
n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a
dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et,
d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que
l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent.
Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces
jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité
intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une
absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents
lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par
le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant
l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques
mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la
crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le
retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une
entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon
vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse;
c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense
prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de
grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de
l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque
totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les
conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts
à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier
s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique.
Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par
suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus
grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs
intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en
quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs
souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à
l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les
nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son
isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions
modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet
russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une
pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On
jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait
entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait,
et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement
le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix
que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui
avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes,
qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de
richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils
avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part
assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre
avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes
soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas
mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de
fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne
laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit
était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée,
de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté
l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre
elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son
dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix,
succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps
modernes.
On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on
avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par
la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de
tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de
nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait
son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les
coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une
illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la
multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des
citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un
sentiment de joie vrai, spontané, universel.
Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien
tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls
d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué
au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant
d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui
auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des
calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus
juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir
avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé
depuis.
[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.]
C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que
le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font
usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse,
permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils
ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente
5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un
capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18
brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70,
puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu
alors en France. La disposition à la confiance était même si
prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers
la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand
le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds
publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs,
et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de
l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement
dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait
une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres
de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était
guère au-dessus de 5 pour 100.
[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.]
Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de
Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa
famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands
dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de
l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la
paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime,
nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de
toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide
l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait
d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever
toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la
victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à
bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et
faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant
particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait
le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier
ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est
temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à
Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de
famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête
ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en
commencer une autre.
[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique
convenu à Tilsit.]
[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à
Saint-Pétersbourg.]
Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient
l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer
sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de
conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires
sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il
fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables
mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était
promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le
Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous
les États riverains des mers européennes à se prononcer contre
l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour
l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se
voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à
Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les
conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant
son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et
le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de
nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier
soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât
auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne
pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il
l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire,
inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même
dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion.
En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables,
Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à
la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour
souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du
jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général
Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage,
le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé
en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli
d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le
lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au
contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de
l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le
secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une
mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir
si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments
de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de
Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par
sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace,
et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux
insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général
Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne
dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort
du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette
puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il
narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser
le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre
aussi vite que la guerre elle-même.
Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des
pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à
Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait
protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le
presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un
prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la
guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en
flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager
définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général
enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire
prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit.
[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.]
[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de
l'Europe.]
[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége
de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.]
Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des
autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait
guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors
par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt
à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au
triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe,
Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé
d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une
armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il
arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la
Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes
folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de
l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la
distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait
évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il
venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque
les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires,
seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout,
avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la
plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la
Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de
Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie,
une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des
bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier
commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque
toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille
Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à
l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de
l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie
légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance
répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second
commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte
exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était
celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la
division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et
qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle
avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier
n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y
demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes.
Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au
maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces
où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la
guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par
la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce
maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que
venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et
le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France
pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était
cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième,
autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au
général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre
d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la
garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes
magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation
sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le
littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les
Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor,
furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour
assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc
de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu
ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever
ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à
son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout
le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à
la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces
troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un
immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement
dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de
Stralsund, si on était amené à l'entreprendre.
[En marge: Les Espagnols à Hambourg.]
Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où
il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des
troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les
Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les
Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns
l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne,
sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille
hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux
soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les
plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un
singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par
l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la
grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux,
de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une
manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol,
vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une
partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les
accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves
habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à
l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du
maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la
division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers
les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés,
Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet
ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an,
avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui
pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité,
agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal
Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal
prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la
Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord,
puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de
Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille
réunion de forces.
[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark,
pour le décider à compléter par son adhésion la coalition
continentale.]
Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour
rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans
l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les
Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le
continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le
Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale
contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à
l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile
et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser
ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si
scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de
mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la
leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer
comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire
sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il
était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la
sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la
question des neutres, et la question des neutres était une question
d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus
petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie
britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais
pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles
troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable,
capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés.
[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.]
C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en
sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon
croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait
les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait
saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé
une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait
exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la
factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de
marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du
commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi
Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par
ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de
l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il
voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la
dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés
pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du
commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique
de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un
changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités,
et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les
douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les
défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande
s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur.
[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de
guerre afin de grossir le trésor de l'armée.]
Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues,
que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre,
pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt
connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des
ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que
c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces
prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent
leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec
vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement,
quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle
pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres
du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en
1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont
la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution
extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste
prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette
contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant.
Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les
affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse,
relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient
dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes
françaises afin de les porter sur le littoral européen, il
n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le
payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait
ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant
aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée
sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors
le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains
habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de
créations de tout genre.
[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix
de Tilsit.]
Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait
également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui
avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de
méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle
celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous
prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par
une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même,
veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des
relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails,
Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il
eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui
gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie,
avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée
prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était
prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de
flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais
facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance
qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable,
c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre
ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation
qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son
courroux de naître.
Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus
importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par
prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours
prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se
reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme
son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir
s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la
situation présente, et apporter des obstacles à une pacification
générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si
elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la
régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire,
l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M.
Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il
se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de
l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le
moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus
grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du
Portugal à ses vastes desseins.
[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de
l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter
la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre
atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu
des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont
très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen
seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le
secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette
époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les
ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille
rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni
informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes
d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception
à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou
de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés,
avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés.
J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur
l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires
étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de
son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des
opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux
historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions
qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers
particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la
fois les documents français et les documents espagnols enlevés à
Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de
le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de
rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses
notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des
pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les
documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment
même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à
Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que
ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement
d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de
signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se
sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une
alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout
ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire
du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait
nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était
plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se
promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne
songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la
menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du
cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On
verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des
affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai
les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit
le commanderont.]
L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de
Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de
la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du
prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce
prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière,
stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français.
Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était
propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la
cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant
pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux
supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui,
sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de
ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était
loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et
puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de
Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne
fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus
d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement
apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant
pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment
de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se
laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur,
répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M.
Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour
ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais
qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne
parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses
colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts
énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait
donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une
adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il
était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais
d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une
déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les
marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout
de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui
préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal,
non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais
pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les
circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant
cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur
cabinet.
[En marge: Sommation adressée au Portugal.]
Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du
Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement
nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne
lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur
commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il
fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une
armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque
sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les
grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en
Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des
rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois,
parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement
arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était
urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à
un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait
deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de
la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un
grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des
traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en
marchandises.
[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le
Portugal.]
M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas
en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de
ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait
efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il
fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de
vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le
Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques
mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour
exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une
armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de
l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les
camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de
réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être
confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois
s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs
chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer
de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant,
jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le
retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les
expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps
occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses
précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la
Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de
Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des
troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et
Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons
et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et
devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à
Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de
Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25
mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à
Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui
connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon
officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de
Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait
engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une
liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi
dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces
mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et
le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les
conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent
donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se
trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait
en retirer.
[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au
système continental.]
[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises
anglaises.]