Il est évident que l’arbre n’est plus le même; quel intérêt aurait eu le

Père Huc à raconter autre chose que ce qu’il a constaté, à dire par

exemple qu’il y avait un seul arbre s’il en avait vu quatre? D’ailleurs

les lamas, qui craignaient si peu en 1844 de laisser examiner leurs

prodiges, permettent à peine aux missionnaires de regarder; ils ne sont

plus sûrs d’eux et se défient; le prodige n’est plus le même.

Cette opinion était celle d’un vieux lama de Batang qui avait été à

Kounboum dans sa jeunesse; interrogé par monseigneur Biet, il aurait

confirmé point par point le dire du Père Huc.

Je ne citerai que pour mention l’opinion d’un autre Chinois (traduit du

père Guéluy, p. 72):

«_Ta-eul-cheu_ (lamaserie de la Tour). Montagne célèbre consacrée à

_Bouddha_; les _Si-Fan_ donnent à la lamaserie qui y est construite le

nom de _Koun-boum_. Les tuiles en sont toutes parsemées d’or; le

centre en est occupé par une tour d’argent (_yin-tha_). Cet endroit a

été sanctifié par la présence de _Tsoung-Kaba_ qui s’y réfugia

autrefois, ce qui le rendit célèbre. Les lamas se partagent en jaunes

et rouges; or _Tsoung-Ka-ba_ fut le premier chef des lamas jaunes. La

tradition rapporte qu’à la naissance de _Tsoung-ka-ba_, les secondines

dont il était enveloppé furent enterrées en cet endroit. Il y crût

ensuite un _ficus religiosa_ ou arbre de _Bouddha_. On dit que les

feuilles de cet arbre forment en croissant des caractères thibétains

ayant la propriété de guérir de toutes sortes de maladies; quoique les

habitants de la lamaserie ne sachent pas la chose autrement que par la

tradition, les Mongols et les _Si-Fan_ y ajoutent foi.»

Et plus loin, dans ses notes sur cet ouvrage, le missionnaire ajoute,

page 85:

«Notre auteur chinois, quoique appartenant à un peuple crédule et

superstitieux, n’accorde évidemment pas foi à la fable accréditée

parmi les lamas.»

Dans la discussion précédente j’ai tenu à mettre sous les yeux du

lecteur les différents arguments que j’ai pu trouver pour ou contre

l’existence de l’arbre mystérieux de _Koun-boum_. Je ne prétends pas

chercher à donner une explication du fait, ce serait peut-être

difficile; je désire seulement montrer, en invoquant le témoignage des

voyageurs les plus compétents sur cette question, que le Père Huc a le

droit de demander «qu’on ne suspecte pas la sincérité de sa

relation[21]».

[21] Ayant mis en Sicile la dernière main à cet article, j’ai profité

de mon séjour dans cette île pour aller visiter à _Syracuse_ la

fontaine _Cyanée_ et les célèbres papyrus sauvages. Or comme notre

guide, voulant nous donner des explications sur la fabrication du

papier chez les anciens, s’était mis à couper en bandes dans le sens

de la longueur, le bas de la tige, d’une de ces plantes aquatiques,

je fus étonné de remarquer dans les tranches obtenues, en travers

des fibres, de petits traits dans lesquels avec un peu de bonne

volonté on eût pu retrouver des caractères turcs, sanscrits ou

thibétains (on sait que les caractères thibétains comme les

sanscrits, dont ils se rapprochent, sont fort simples, n’étant

formés souvent que par une simple courbe).--Ce fait observé dans les

papyrus me fit songer à l’arbre de _Koun-boum_. Encore une fois, je

n’ai pas assez de renseignements sur ce dernier pour essayer d’en

donner une explication. Je désire seulement émettre une supposition.

Peut-être pourrait-on accepter le prodige de cet arbre sans faire

intervenir de miracle ni de subterfuge; il est possible que les

feuilles et l’écorce portent des signes naturels qui, aux yeux d’un

croyant, représenteraient des lettres thibétaines. Les personnes

désireuses de pousser plus loin l’étude relative à l’arbre de

_Koun-boum_ ne devront pas oublier que chez nous aussi, beaucoup de

plantes présentent des particularités auxquelles les gens naïfs

rattachent souvent des légendes qui pourraient à juste titre étonner

un voyageur, étranger aux coutumes et aux croyances du pays.

Supposez qu’à un Chinois ou à un Japonais, n’ayant aucune notion de

botanique, on raconte une légende relative à certaines de nos

fougères, et qu’ensuite, faisant une section dans la racine de cette

plante, on lui montre l’image de l’aigle impérial, n’aura-t-il pas

assurément le droit de ressentir une stupéfaction semblable à celle

qu’éprouva le _Père Huc_ à la vue de l’arbre mystérieux?

Il serait peut-être encore bon de rappeler ici cette fleur où l’on

retrouve les instruments de la passion, ou ces haricots blancs du

Poitou, marqués d’un point rouge, disent les paysans, depuis qu’on a

jeté une hostie dans le champ où ils poussaient.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur cette question, mais

j’aurais peur de me laisser entraîner hors du cadre que je me suis

tracé; que le lecteur me pardonne de lui avoir fait part des

quelques réflexions que m’a suggérées une promenade au milieu des

papyrus; peut-être en le mettant sur la voie d’une explication

possible du prodige de _Koun-boum_, présenteront-elles quelque

intérêt aux yeux des gens désireux d’approfondir les miracles ou les

faits, soi-disant tels de la religion bouddhique.

Bien que la légende relative à la licorne ne me semble pas se

rattacher directement à la matière que nous traitons ici, je crois

ne pas devoir la passer sous silence. On peut reprocher au

missionnaire, qui, bien qu’observateur, n’a rien du naturaliste, de

s’être prononcé trop catégoriquement sur ce sujet. La description

qu’il donne de l’animal semble se rapprocher de celle de l’antilope

_Hodgsonii_, maintenant bien connue, mais qui porte deux cornes.

C’est l’_Orongo_ des Mongols, le _Zo_ des Thibétains, le

_snow-antilope_ des Anglais de l’Inde. Au Thibet, comme en Chine et

au Japon, on parle de la _Licorne_. Un _Amban_ thibétain que nous

avons interrogé au sujet du _Sérou_ (Licorne) nous a répondu en

avoir vu une tête chez le grand Lama; pressé de questions, il nous a

avoué qu’elle venait de _Calcutta_ (_Golghata_), et dans sa

description nous avons reconnu celle du _Rhinocéros_. D’un autre

côté à _Ta-tsien-lou_, le Père _Giraudot_ nous a raconté en avoir

causé à _Yerkalo_ avec un charpentier, ancien chasseur. Celui-ci

aurait dit qu’il avait vu à _Tsiamdo_ une peau de licorne de la

taille d’une antilope. En traversant le pays des _Kham_ que _Huc_

semble regarder comme l’habitat du _Sérou_, non seulement nous

n’avons pas vu de peau, mais nous n’en n’avons pas entendu parler.

On peut supposer qu’une monstruosité accidentelle dans la

disposition des cornes de l’antilope, comme il s’en produit chez nos

chevreuils, a donné lieu à la légende de la licorne. (Comparez mon

_Uranographie chinoise_, page 586-588. G. Schlegel.)

Nous allons aborder la deuxième catégorie des prodiges racontés par Huc,

ceux qu’il décrit par ouï-dire.

(Huc, t. I, page 321). «Nous allons tous à _Rache Tchurin_, nous

répondit-il avec un accent plein de dévotion.

»--Une grande solennité sans doute vous appelle à la lamaserie?

»--Oui, demain doit être un grand jour: un lama _Bokte_ fera éclater

sa puissance; il se tuera sans pourtant mourir.

»Nous comprîmes à l’instant le genre de solennité qui mettait ainsi en

mouvement les _Tartares des Ortous_. Un lama devait s’ouvrir le

ventre, prendre ses entrailles et les placer devant lui, puis rentrer

dans son premier état. Ce spectacle, quelque atroce et quelque

dégoûtant qu’il soit, est néanmoins très commun dans les lamaseries de

la Tartarie. Le _Bokte_ qui doit faire éclater sa puissance, comme

disent les Mongols, se prépare à cet acte formidable par de longs

jours de jeûne et de prières. Pendant ce temps il doit s’interdire

toute communication avec les hommes et s’imposer le silence le plus

absolu. Quand le jour fixé est arrivé, toute la multitude des pèlerins

se rend dans la grande cour de la lamaserie, et un grand autel est

élevé sur le devant de la porte du temple. Enfin le _Bokte_ paraît. Il

s’avance gravement au milieu des acclamations de la foule, va

s’asseoir sur l’autel, et détache de sa ceinture un grand coutelas

qu’il place sur ses genoux. A ses pieds, de nombreux lamas rangés en

cercle commencent les terribles invocations de cette affreuse

cérémonie. A mesure que la récitation des prières avance, on voit le

_Bokte_ trembler de tous ses membres et entrer graduellement dans des

convulsions frénétiques. Les lamas ne gardent bientôt plus de mesures;

leurs voix s’animent, leur chant se précipite en désordre, et la

récitation des prières est enfin remplacée par des cris et des

hurlements. Alors, le _Bokte_ rejette brusquement l’écharpe dont il

est enveloppé, détache sa ceinture, et saisissant le coutelas sacré

s’entr’ouvre le ventre dans toute sa longueur. Pendant que le sang

coule de toutes parts, la multitude se prosterne devant cet horrible

spectacle et on interroge ce frénétique sur les choses cachées, sur

les événements à venir, sur la destinée de certains personnages. Le

_Bokte_ donne à toutes ces questions des réponses, qui sont regardées

comme des oracles par tout le monde.

»Quand la dévote curiosité des nombreux pèlerins se trouve satisfaite,

les lamas reprennent avec calme et gravité la récitation de leurs

prières. Le _Bokte_ recueille dans sa main droite du sang de sa

blessure, le porte à sa bouche, souffle trois fois dessus, et le jette

en l’air en poussant une grande clameur. Il passe rapidement la main

sur la blessure de son ventre, et tout rentre dans son état primitif

sans qu’il lui reste la moindre trace de cette opération diabolique,

si ce n’est un extrême abattement. Le _Bokte_ roule de nouveau son

écharpe autour de son corps, récite à voix basse une courte prière,

puis tout est fini, et chacun se disperse, à l’exception des plus

dévots qui vont contempler et adorer l’autel ensanglanté que vient

d’abandonner le saint par excellence.»

Que des lamas s’ouvrent le ventre, il n’y a à cela rien d’impossible.

L’attitude de ceux qui entourent le _Bokte_ rappelle celle des

convulsionnaires au siècle dernier, des derviches tourneurs ou hurleurs

en _Égypte_, de certains _fakirs_ aux Indes. C’est un état physique

connu et expliqué, et qui dans les lamaseries n’est pas rare.

«A _Ta-tsien-lou_, nous racontait _monseigneur Biet_, dans les

processions religieuses, on voit parfois un python (sorcier).

Ordinairement, il n’accompagne pas la procession de son plein gré; il

doit être traîné de force, et lorsqu’il entre en convulsions, il faut

quatre ou cinq hommes pour le retenir.»

Le sujet qui se trouve dans cet état peut supporter des blessures, que

souvent il ne sent même pas.--C’est encore le cas des hystériques et des

cataleptiques.

Dans la plupart des religions, le fanatisme peut amener les mêmes

horreurs; il n’est pas rare encore maintenant de voir à _Bénarès_ des

fakirs qui ont un ou les deux bras ankylosés, gardant une même position;

d’autres couchent sur un lit de clous; quelques-uns passent des années

sur une terrasse de bambou, ayant à peine un mètre carré; jadis, lors

des grandes processions, les fanatiques se faisaient écraser sous les

roues des chars. Tout le monde a vu récemment les _Aïssaouas_ manger du

feu, lécher du fer rougi, ou se traverser le bras avec une aiguille.

Ce que nous admettons difficilement, sans toutefois vouloir rien nier,

c’est que le «Bokte» ferme et cicatrise sa plaie en soufflant.

Dans le cas dont nous nous occupons, on peut faire deux suppositions.

Ou bien, l’opérateur est de bonne foi, et s’ouvre le ventre réellement;

quelques minutes après, il aura encore la force de remettre ses

entrailles en place et de s’éloigner; il attendra peut-être alors

longtemps que sa plaie guérisse. Le lecteur peut s’étonner que je

suppose le lama encore capable de replacer ses entrailles et de

s’éloigner, une telle énergie est pourtant admissible. Au Japon, où

s’ouvrir le ventre (_hara-kiri_) était une coutume si ordinaire, il

n’était pas rare de voir le moribond tremper une plume dans son sang et

écrire une pièce de vers.

Au milieu de ce siècle-ci, on se rappelle la mort de ce soldat japonais

qui, armé d’un sabre à deux mains, avait tué plusieurs Européens dans

les rues de _Tokio_. Condamné à mort, il obtint la permission de

s’ouvrir le ventre. Il avait gardé jusqu’au dernier moment la haine de

l’Européen, et sur le point d’expirer, apercevant le consul d’Angleterre

qui assistait à ce spectacle, il rassembla encore assez de force pour

arracher une partie de ses propres entrailles et les jeter aux pieds de

l’Anglais comme la dernière marque de son mépris.

Il se peut aussi (et j’inclinerais à penser que c’est ce qui se passe le

plus souvent) que le «Bokte» trompe les assistants, et feigne de

s’ouvrir le ventre en crevant une vessie pleine de sang, ou en employant

tout autre procédé semblable.

C’est encore au Japon que je reporte le lecteur, et je le prierai de me

suivre au théâtre; là, plus que dans un autre pays, le spectateur

demande l’illusion la plus complète de la réalité. J’ai assisté moi-même

à une pièce dont le dénouement était le _hara-kiri_ du héros. Celui-ci

venait s’asseoir sur le devant de la scène; il tirait son sabre qu’il

aiguisait sur une pierre et coupait des morceaux de bois pour essayer la

lame; puis il relevait sa robe, mettant son ventre à nu. Il arrêtait la

garde du sabre contre un obstacle, pour l’empêcher de glisser; puis le

redressant contre lui, il s’appuyait le ventre sur la pointe. On voyait

la lame entrer peu à peu, le sang couler à flot, dégoutter sur ses

jambes, ruisseler dans ses mains, s’épandre autour de lui, formant une

petite mare. En même temps que son visage pâlissait, il marquait les

plus affreuses souffrances, ses yeux se tournaient pour ne montrer que

le blanc, et après avoir donné pendant quelques minutes l’illusion de la

plus horrible réalité, il tombait au milieu des râles et des hoquets de

la mort.

Transportez cet acteur ailleurs que sur des planches, placez-le à une

certaine distance de l’assistance, et demandez-lui de jouer son rôle;

personne ne se doutera qu’il y a là une supercherie.

On ne doit pas non plus oublier à quel genre d’assistance les lamas

avaient affaire: la plus bête, la plus naïve, la plus crédule.

(Huc, t. I, p. 324). «Nous avons connu un lama qui, au dire de tout le

monde, remplissait à volonté un vase d’eau au moyen d’une formule de

prière. Nous ne pûmes jamais le résoudre à tenter l’épreuve en notre

présence. Il nous disait que n’ayant pas les mêmes croyances que lui,

ses tentatives seraient non seulement infructueuses, mais encore

l’exposeraient peut-être à de graves dangers. Un jour, il nous récita

la prière de son «Siéfa» comme il l’appelait. La formule n’était pas

longue, mais il nous fut facile d’y reconnaître une invocation directe

à l’assistance du démon: «Je te connais, tu me connais, disait-il.

Allons, vieil ami, fais ce que je te demande. Apporte de l’eau et

remplis ce vase que je te présente. Remplir un vase d’eau, qu’est-ce

que c’est que cela pour ta grande puissance? Je sais que tu fais payer

bien cher un vase d’eau; mais n’importe; fais ce que je te demande et

remplis ce vase que je te présente. Plus tard, nous compterons

ensemble. Au jour fixé, tu prendras tout ce qui te revient.

»Il arrive quelquefois que ces formules demeurent sans effet; alors la

prière se change en imprécations et en injures contre celui qu’on

invoquait tout à l’heure.»

Qu’il me soit permis de rapprocher de ce dernier fait dont parle Huc,

une histoire assez semblable qui nous a été racontée aux Indes.

Un missionnaire belge jésuite, que nous avons rencontré aux

_Sonderbands_, me disait avoir souvent défié les fakirs, afin de pouvoir

les convaincre d’imposture et montrer aux gens trop crédules qu’ils

avaient tort de croire en leurs sorciers.--«J’ai pu, me disait le

missionnaire, arriver à comprendre bien des tours; un seul m’a toujours

paru incompréhensible, et j’ai évité de le redemander, de peur que les

assistants ne riassent de l’impossibilité où j’étais de l’expliquer.--Le

sorcier prenait avec la main une poignée de sable; pressant ce sable

au-dessus d’un verre vide, il le remplissait d’eau à mesure que sa main

se vidait; faisant l’inverse, il prenait le verre d’eau et le renversait

dans sa main; celle-ci se trouvait alors remplie de sable. Cette

transformation du sable en eau et _vice versa_ rappelle le miracle du

verre d’eau dont parle _Huc_.»

S’ouvrir le ventre d’un coup de couteau et le refermer en recueillant de

son propre sang et en soufflant dessus, remplir d’eau un verre vide par

le seul effort de sa volonté, ce sont des faits qui doivent sembler au

lecteur bien extraordinaires, et pourtant, on ne peut faire au Père Huc

ce reproche de les raconter, ni même d’y croire. Dans tous les pays et

dans toutes les religions, il se passe parfois des phénomènes que les

sens perçoivent, mais que la raison ne peut comprendre. Des prodiges

semblables sont assez communs dans l’Inde.

Quiconque a feuilleté des récits de voyage aux Indes et particulièrement

des études sur les fakirs et la religion des brahmanes, aura lu la

description de prodiges bien autrement inadmissibles que ceux mentionnés

par Huc et qui, d’ailleurs, ont déjà été rapprochés de ceux qui nous

occupent.

Nombre d’écrivains sérieux, surtout en Angleterre, MM. Crooks, Hugghins,

Cox et d’autres, se sont occupés de ces questions.--Nous renvoyons à

leurs travaux les lecteurs désireux d’être plus renseignés, il ne nous

appartient pas d’aborder une discussion qui nous éloignerait de notre

sujet; nous avons seulement essayé de montrer que le Père Huc ne doit

pas être traité de romancier pour avoir raconté des faits de l’ordre de

ceux dont nous avons parlé, quelque extraordinaires qu’ils puissent

paraître.

CONCLUSION

Les récits de voyage du Père Huc ne sont donc ni l’œuvre d’un ignorant,

ni celle d’un romancier; ils ont été écrits par un homme qui non

seulement a beaucoup vu, mais qui sait aussi reproduire ce qu’il a vu;

c’est que Huc possède au premier degré les qualités qui d’un simple

narrateur font un artiste, et alors même qu’il produit les effets de

lumière ou de couleur les plus inattendus, il reste simple et naturel;

car, avant tout, il est sincère. Aussi, il attache le lecteur à son

récit, l’entraîne à sa suite en se dévoilant entièrement à lui; il le

fait vivre de sa vie, lui fait prendre part à ses conversations, lui

laisse ses impressions, grave dans son esprit ses propres souvenirs. Pas

plus que Huc, le lecteur n’oubliera l’aspect de la caravane dont faisait

partie le missionnaire lorsqu’il quitta le _Koukou Nor_.

(Huc, page 198). «Les cris plaintifs des chameaux, les grognements des

bœufs à long poil, les hennissements des chevaux, les clameurs et les

chansons bruyantes des voyageurs, les sifflements aigus que faisaient

entendre les lakto pour animer les bêtes de somme, et par-dessus tout,

les cloches innombrables qui étaient suspendues au cou des _yaks_ et

des chameaux, tout cela produisait un concert immense, indéfinissable,

et qui bien loin de fatiguer semblait au contraire donner à tout le

monde du courage et de l’énergie.»

Le lecteur croit entendre résonner à ses oreilles le murmure produit par

cette masse d’hommes et d’animaux. Et plus loin, lorsque Huc aura

traversé le _Boukhaïn Gol_, on ne pourra s’empêcher de rire avec lui en

voyant l’état piteux des animaux de charge à demi emprisonnés dans les

glaçons.

(Huc, page 200). «Quand la caravane reprit sa marche accoutumée, elle

présentait un aspect vraiment risible: Les hommes et les animaux

étaient plus ou moins chargés de glaçons. Les chevaux s’en allaient

tristement, et paraissaient fort embarrassés de leur queue qui pendait

tout d’une pièce, raide et immobile comme si on l’eût faite de plomb,

et non de crins. Les chameaux avaient la longue bourre de leurs jambes

chargée de magnifiques glaçons qui se choquaient les uns les autres

avec un bruit harmonieux. Cependant, il était visible que ces jolis

ornements étaient peu de leur goût, car ils cherchaient de temps en

temps à les faire tomber en frappant rudement la terre de leurs pieds.

Les bœufs à longs poils étaient de véritables caricatures; impossible

de se figurer rien de plus drôle: ils marchaient les jambes écartées

et portaient péniblement un énorme système de stalactites qui leur

pendaient sous le ventre jusqu’à terre. Ces pauvres bêtes étaient si

informes, et tellement recouvertes de glaçons, qu’il semblait qu’on

les eût confits dans du sucre candi.»

A _Lhaça_, dans la pièce décorée par le missionnaire du nom de cuisine,

nous avons envie de donner un coup de main à _Samdadchiemba_ et de

l’aider à faire cuire son bœuf pour en réclamer une tranche à notre

tour.

(Huc, page 294). «L’heure du dîner étant venue, nous nous mîmes à

table, ou plutôt nous demeurâmes accroupis à côté de notre foyer et

nous découvrîmes la marmite où bouillait depuis quelques heures une

bonne tranche de bœuf grognant. Samdadchiemba, en sa qualité de

majordome, la fit monter à la surface du liquide au moyen d’une large

spatule en bois, puis la saisit avec ses ongles et la jeta

précipitamment sur un bout de planche où il la dépeça en trois

portions égales. Chacun mit sa ration dans son écuelle, et à l’aide de

quelques petits pains cuits sous la cendre, nous commençâmes

tranquillement notre repas, sans trop nous préoccuper des escroqueries

des mouchards.»

Mais il ne nous viendra pas à l’idée de suivre le missionnaire sur la

«montagne des esprits». Nous nous sentirons bien dans un bon fauteuil,

au coin du feu, pour lire l’exposé des dangers qu’il court:

(Huc, page 423). «Elle (la montagne des esprits _Lha-Ri_) s’élevait

devant nous comme un immense bloc de neige où les yeux n’apercevaient

pas un seul arbre, pas un brin d’herbe, pas un point noir, qui vînt

rompre l’uniformité de cette blancheur éblouissante. Ainsi qu’il avait

été réglé, les bœufs à long poil, suivis de leurs conducteurs,

s’avancèrent les premiers, marchant les uns après les autres, puis

tous les cavaliers se rangèrent en file sur leur trace, et la longue

caravane, semblable à un gigantesque serpent, déroula lentement ses

grandes spirales sur les flancs de la montagne. D’abord, la pente fut

peu rapide; mais nous trouvâmes une si affreuse quantité de neige que

nous étions menacés à chaque instant d’y demeurer ensevelis. On voyait

les bœufs placés à la tête de la colonne avançant par soubresauts,

cherchant avec anxiété à droite ou à gauche les endroits les moins

périlleux, quelquefois disparaissant tout à fait dans des gouffres et

bondissant au milieu de ces amas de neige mouvants, comme de gros

marsouins dans les flots de l’océan. Les cavaliers qui fermaient la

marche trouvaient un terrain plus solide. Nous avancions pas à pas

dans un étroit et profond sillon, entre des murailles de neige qui

s’élevaient au niveau de notre poitrine. Les bœufs à long poil

faisaient entendre leur sourd grognement, les chevaux haletaient avec

grand bruit, et les hommes, afin d’exciter le courage de la caravane,

poussaient tous ensemble un cri cadencé semblable à celui des

mariniers quand ils virent au cabestan. Peu à peu, la route devint

tellement rude et escarpée, que la caravane paraissait comme suspendue

à la montagne. Il ne fut plus possible de rester à cheval. Tout le

monde descendit, et chacun se cramponnant à la queue de son coursier,

on se remit en marche avec une nouvelle ardeur. Le soleil brillait de

tout son éclat, dardant ses rayons sur ces vastes entassements de

neige, et en faisait jaillir d’innombrables étincelles dont le

scintillement éblouissait la vue. Heureusement, nous avions les yeux

abrités sous les inappréciables lunettes dont nous avait fait cadeau

le _Dhéba de Ghiamda_.»

Nous le suivrons plus volontiers sous ces grands pins chargés de lichen,

où il doit faire si bon se promener et rêver.

(Huc, p. 500). «Les branches et les troncs de ces grands arbres sont

recouverts d’une mousse épaisse qui se prolonge en filaments

extrêmement déliés. Quand cette mousse filandreuse est récente, elle

est d’une jolie couleur verte; mais, lorsqu’elle est vieille, elle est

noire et ressemble exactement à de longues touffes de cheveux sales et

mal peignés. Il n’est rien de monstrueux et de fantastique comme ces

vieux pins qui portent un nombre infini de longues chevelures

suspendues à leurs branches.»

Écrivain sincère, Huc devient parfois réaliste (s’il convient d’appeler

ainsi celui qui dit ce qu’il voit); il n’a pas peur de vous faire entrer

dans les moindres détails; il tient à préciser.

Le père Huc et ses critiques · 第 2 / 3 段