Dans l’auberge, il remarque la «grosse lanterne rouge qu’un soldat

suspend à une cheville plantée dans le mur»; ailleurs (p. 460), il

rencontre une petite troupe de voyageurs qui présentaient un tableau

plein de poésie:

«La marche était ouverte par une femme thibétaine à califourchon sur

un grand âne, et portant un tout jeune enfant solidement attaché sur

son dos avec de larges lanières en cuir; elle traînait après elle, par

un long licou, un cheval bâté et chargé de deux caisses oblongues qui

pendaient symétriquement sur ses flancs. Ces deux caisses servaient de

logement à deux enfants dont on apercevait les figures rieuses et

épanouies étroitement encadrées dans de petites fenêtres. La

différence d’âge de ces deux enfants paraissait peu notable.»

L’âne était grand, l’enfant était attaché avec des lanières de cuir

larges; les caisses étaient oblongues, etc... Il est impossible de se

montrer plus scrupuleux sur la précision des détails.

Huc remarque la pierre ficelée sous une des boîtes; il tire de ce fait

une remarque judicieuse:

«Cependant, il fallait qu’ils ne fussent pas tous deux de la même

pesanteur; car pour établir entre eux un juste équilibre, on avait été

obligé de ficeler un gros caillou au flanc de l’une de ces caisses.»

Il n’est pas jusqu’au chien qui ne mérite une mention; trois coups de

pinceau de l’artiste suffisent à le peindre:

«Enfin, un énorme chien à poil roux, au regard oblique, et d’une

allure pleine de mauvaise humeur, fermait la marche de cette

singulière caravane.».

D’ailleurs, si Huc excelle à peindre les hommes avec qui il vivait et

dont il comprenait la langue, il semble s’être entendu aussi avec les

animaux, il les a bien regardés, et a su souvent ce qu’ils pensaient. Il

nous montre un yak approchant d’un glacier:

(Huc, page 426). «On fit passer les animaux les premiers, d’abord les

bœufs et puis les chevaux. Un magnifique bœuf à long poil ouvrit la

marche; il avança gravement jusque sur le bord du plateau; là, après

avoir allongé le cou, flairé un instant la glace, et soufflé par ses

larges naseaux quelques épaisses bouffées de vapeur, il appliqua avec

courage ses deux pieds de devant sur le glacier et partit à l’instant

comme s’il eût été poussé par un ressort. Il descendit les jambes

écartées, mais aussi raides et immobiles que si elles avaient été de

marbre. Arrivé au bout du glacier, il fit la culbute et se sauva

grognant et bondissant à travers des flots de neige.»

En lisant ce récit, n’avons-nous pas partagé la crainte de l’animal, et

n’avons-nous pas éprouvé une sorte de soulagement à le voir en bas et

hors de danger?

Le sentiment de plaisir qu’un lecteur quelconque peut trouver à suivre

le Père Huc à travers les péripéties de son voyage, personne ne

l’éprouve plus vivement que nous. A chaque page de son récit, nous

sommes en pays de connaissance, nous admirons des paysages déjà vus,

nous assistons à des scènes qui nous sont familières.

Ce sont les yaks pris dans la glace au passage d’une rivière; les hommes

noirs venant saluer en tirant la langue et se grattant l’oreille avant

d’offrir une «écharpe de félicité»; après Tchang-ka, nous compterons le

long de la route les rangées de grands obos en marbre blanc venus de

loin, ou bien à Ly-tang, nous retrouverons sur les têtes des femmes les

mêmes plaques d’argent circulaires que nous avons vues; partout nous

reconnaîtrons les mêmes mandarins chinois arrogants ou ridicules devant

leurs inférieurs, humbles, rampants en présence de ceux qu’ils

craignent: toujours insupportables.

Et nous serons heureux, si notre témoignage peut contribuer, si peu que

ce soit, à accroître la réputation de sincérité qu’a méritée le récit du

Père Huc, c’est-à-dire le récit d’un des voyages accomplis en Asie

depuis Marco Polo.

Il ne nous reste plus qu’à remercier le lecteur qui a eu la patience de

nous suivre jusqu’ici, et à lui donner en le quittant un conseil: c’est,

s’il ne connaît pas les récits du Père Huc, de les lire, et s’il les a

déjà lus, de les relire, car pour citer les dernières lignes des

_Souvenirs de voyage en Tartarie et au Thibet_:

(Huc, page 514). «Ce n’est pas qu’on manque d’écrits concernant la

Chine et les Chinois. Le nombre des ouvrages qui ont paru ces

dernières années en France, et surtout en Angleterre, est vraiment

prodigieux. Mais il ne suffit pas toujours du zèle de l’écrivain, pour

faire connaître des contrées où il n’a jamais mis le pied. Écrire un

voyage en Chine après quelques promenades aux factoreries de _Canton_

et aux environs de _Macao_, c’est peut-être s’exposer beaucoup à

parler de choses qu’on ne connaît pas suffisamment.

»Quoiqu’il soit arrivé au savant orientaliste J. Klaproth, de trouver

l’_archipel Potocki_ sans sortir de son cabinet, il est en général

assez difficile de faire des découvertes dans un pays sans y avoir

pénétré.»

NOTES

Il m’a paru intéressant, à propos du Père Huc de citer ici l’opinion

émise par un voyageur qui a récemment visité une partie des contrées

jadis parcourues par le missionnaire, M. Rockill.

Dans son intéressant volume, _Land of Lamas_, je trouve, page 125, à

propos du passage du Boukhaïn-Gol:

«Huc nous a laissé dans ses «Souvenirs» (II. 202) un récit très

«graphique» quoique peut-être emballé, du danger et de la peine que

lui et sa caravane éprouvèrent en passant cette rivière

(Boukhaïn-Gol). Le lit avait environ trois quarts de mille de large,

où j’y passais, mais le courant n’avait pas plus de quarante pieds de

large et deux de profondeur. Il est très probable, quoi qu’il en soit,

qu’il y a quarante-cinq ans le lit était beaucoup plus large, comme le

sable et le gravier sur la rive gauche le prouvent, et qu’à la saison

où Huc traversa la rivière (fin octobre) il y avait beaucoup plus

d’eau que lorsque je la vis. Il me fut dit par de nombreux voyageurs à

_Lusar_ et à _Taukar_, que le passage de cette rivière était souvent

effectué avec beaucoup de difficulté; l’un d’eux même m’assura qu’il

fut retenu une fois pendant trois jours, essayant de faire passer sa

caravane de yaks sur la glace fondue. On doit ces remarques

précédentes à la bonne renommée du Père Huc, dont la véracité en cette

matière a été contestée par le colonel Prjevalsky et qui a été attaqué

si violemment, que plus d’une personne a douté que lui et Gabet aient

jamais mis le pied au Thibet, pour ne rien dire de Lhaça.

»Indubitablement, ce fut de mémoire, plusieurs années après que les

événements se furent passés, que Huc écrivit son ouvrage, et tandis

que _jamais_, autant que je sache, il _n’invente_, il embellit souvent

comme par exemple, dans le récit cité plus tard, de son passage à

travers le _Hsiao hsia_ (la gorge près Hsining)[22]. Quoiqu’il en

soit, ses notes sur le peuple, ses habitudes et costumes, sont

invaluables et tandis que beaucoup de ses _explications_, de termes et

de coutumes ne sont pas exactes, elles sont, du moins la plus grande

partie, généralement acceptées par le peuple du pays auquel elles se

rapportent. En somme, son ouvrage ne peut être trop estimé, et s’il

avait été convenablement édité et accompagné de notes explicatives,

des accusations telles que celles formulées contre lui par le colonel

Prjevalsky n’auraient jamais pu s’accréditer dans le public.»

[22] Voyez p. 50. Je suis heureux de trouver ce qui suit dans

l’ouvrage du colonel Mark Bell: _La grande route commerciale de

l’Asie centrale_ (Soc. Proc. Roy. Geog. XII, 69): «Prjevaslky a, je

pense, jeté trop hâtivement du discrédit sur les ouvrages de ce

jésuite (lazariste) de talent, à la compétence des remarques et à

l’exactitude des observations duquel je désire rendre hommage toutes

les fois que et partout où je pourrais en témoigner.

Page 67, au sujet du monastère de Kounboum:

«Quoique je ne vis le trésor du couvent et les arbres blancs de bois

de sandal que plus tard, je les décrirai ici. Dans une petite cour

entourée de hautes murailles, se dressent trois arbres d’environ

vingt-cinq à trente pieds de haut, un mur plus bas entourant le sol

autour de leurs racines. Ce sont les fameux arbres de _Kounboum_, ou

plutôt l’arbre, car celui du centre seulement est très vénéré, parce

que sur ses feuilles apparaissent les contours du portrait de

Tsong-k’apa. Les arbres sont probablement, comme suppose Kreitner, des

lilas (_philadelphus coronarius_); ceux qui sont là sont une seconde

croissance, les vieilles souches étant encore visibles.

»Par malheur il n’y avait pas de feuilles sur l’arbre quand je le vis;

et sur l’écorce, qui en beaucoup de places était entournée comme de

l’écorce de bouleau ou de cerisier, je ne pus distinguer d’empreinte

d’aucune sorte, quoique Huc dise que les images (de lettres

thibétaines, non des images de Dieu) étaient visibles sur elle. Les

lamas vendent les feuilles, mais celles que j’achetai étaient si

abîmées qu’on ne pouvait rien distinguer dessus. J’ai appris pourtant

des mahométans que sur les feuilles vertes, ces contours d’images

étaient clairement visibles. Il est digne de remarque, que tandis que

Huc trouva des lettres de l’alphabet thibétain sur les feuilles de cet

arbre fameux, on voit maintenant seulement des images de _Tsong-k’apa_

(ou Bouddha?). Il serait intéressant d’apprendre la cause de ce

changement.»

FIN

TABLE

INTRODUCTION 1

I.--RÉALITÉ DU VOYAGE DE HUC 7

II.--CRITIQUES GÉOGRAPHIQUES 12

III.--CRITIQUES LINGUISTIQUES 28

IV.--SINCÉRITÉ DU RÉCIT 33

CONCLUSION 53

NOTES 62

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--11698-7-93

Le père Huc et ses critiques · 第 3 / 3 段