«La montagne Bourhan-Boudda présente cette particularité ass

LE PÈRE HUC

ET SES CRITIQUES

PAR

HENRI-PH. D’ORLÉANS

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1893

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

SIX MOIS AUX INDES 1 vol.

UNE EXCURSION EN INDO-CHINE broch.

DE PARIS AU TONKIN PAR TERRE broch.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y

compris la Suède et la Norvège.

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--11698-3-93.--(Encre Lorilleux).

LE PÈRE HUC

ET SES CRITIQUES[1]

[1] Cette partie jusqu’au chapitre IV a été publiée dans la _Revue

française_ (octobre 1891).

INTRODUCTION

Vers le milieu de l’année 1844, deux missionnaires français de l’ordre

des Lazaristes, les Pères Huc et Gabet, quittaient les Eaux noires[2]

«dans le désir d’aller à la source des superstitions qui dominent les

peuples de la haute Asie». Sans autre escorte qu’un lama mogol,

Samdadchiemba, les Pères s’engageaient dans le pays des Ordoss,

traversaient le désert d’Alachan, franchissaient la Grande Muraille et

allaient faire au monastère de Kounboum un séjour de trois mois pendant

lesquels ils étudiaient le thibétain. Leurs connaissances en langue

mogole leur permettaient alors de se faire passer pour des lamas et de

se joindre à une grande caravane se rendant à Lhaça. Ils contournaient

le Koukou Nor, traversaient les monts qui s’élèvent au sud du Tsaï-dam,

parcouraient les hauts plateaux du nord du Thibet et enfin, le 29

janvier 1846, après «dix-huit mois de lutte contre des souffrances et

des fatigues sans nombre», ils atteignaient le but de leur voyage en

entrant à Lhaça. Ils n’étaient pourtant pas au bout de leurs peines: les

autorités chinoises, ayant conçu des soupçons à leur sujet, les

forçaient à quitter Lhaça quarante-six jours après leur arrivée dans

cette ville. Il fallut se remettre en route, traverser de nouveau le

Thibet, mais cette fois de l’ouest à l’est, puis l’empire chinois pour

retrouver la côte du Pacifique à Macao, au commencement d’octobre 1846.

[2] A cinq ou six journées au nord de Pékin.

Ce fut seulement cinq ans plus tard, en 1851, que l’abbé Huc publia, en

deux volumes, le récit circonstancié de son long voyage[3].

[3] _Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet_, deux

volumes in-12.--Dès 1847, les _Annales de la Propagation de la Foi_

avaient donné une lettre de l’abbé Huc à l’abbé Étienne, supérieur

général de la Congrégation des Missions, datée du 20 décembre 1846.

C’est un résumé du voyage jusqu’à l’arrivée à Lhaça. En 1848, le

même recueil publia un rapport du Père Gabet sur le séjour à Lhaça.

Cet ouvrage n’eut en France qu’un médiocre retentissement. L’auteur

était un simple missionnaire, peu connu jusque-là, ignorant l’art de la

réclame. Les lecteurs, de leur côté, n’ayant qu’une idée très vague des

contrées parcourues par le voyageur, ne se rendaient pas compte des

difficultés qu’il avait rencontrées et qu’on l’accusait souvent d’avoir

exagérées à dessein. D’ailleurs, le peu d’importance attaché alors chez

nous aux découvertes géographiques fut cause aussi que beaucoup

d’esprits sérieux ne lurent pas le livre du Père Huc. Le succès qu’il

obtint fut d’un tout autre genre que celui auquel l’auteur aurait pu

prétendre. Son récit fut regardé comme «amusant». On dédaigna ce qu’il

renfermait d’instructif et surtout de vrai, pour n’y remarquer que ce

qui paraissait extraordinaire. Dans les histoires, parfois étonnantes,

qu’il racontait, on vit de pures créations d’imagination; l’ouvrage fut

donné en lecture aux enfants, comme on leur sert aujourd’hui du Jules

Verne. Un évêque, missionnaire pourtant, nous dit l’écrivain anglais

Yule, alla un jour jusqu’à s’excuser d’avoir sur sa table un pareil

roman.

Le récit du Père Huc pouvait sembler parfois invraisemblable; mais le

public avait-il le droit d’émettre à son égard un jugement aussi

affirmatif? Il est permis d’en douter. On ne peut, en ces matières, s’en

fier uniquement aux apparences. Ce qui est indispensable pour apprécier

la véracité d’un voyageur, quand son autorité n’est pas déjà établie,

c’est le contrôle des autres voyageurs qui sont venus après lui.

Ce contrôle manqua pendant vingt ans au missionnaire lazariste. Ce fut

seulement en 1870 que, le premier après Huc, le général Prjevalsky

(alors simple capitaine d’état-major) traversa les Ordoss et l’Alachan

et longea le Koukou Nor. Après avoir franchi le Tsaï-dam, le voyageur

russe se trouva malheureusement à court d’argent et ne put ou n’osa

continuer sa route vers Lhaça. Peut-être éprouva-t-il quelque dépit de

ne pas atteindre là où deux missionnaires étaient allés. Toujours est-il

qu’à son retour il mit une persistance presque systématique à dénigrer

leur récit. Ayant les connaissances scientifiques qui leur manquaient,

il croit que son avis décidera du plus ou moins de créance qu’il faut

leur donner et il déclare que, en général, à partir du Koukou Nor, tout

ce qu’avance le Père Huc est entièrement faux. «J’en ai eu souvent la

preuve», ajoute-t-il. Souvent peut-être, mais longtemps non; car

Prjevalsky, après le Koukou Nor, ne s’est pas avancé assez loin sur la

route de Huc pour pouvoir contrôler beaucoup de ses observations[4].

[4] Depuis Prjevalsky, d’autres voyageurs ont, d’un côté ou d’un

autre, fait une partie de la route de Huc. Ils n’ont parlé du

missionnaire ni en bien ni en mal et se sont tus à son égard.

En dépit des réponses faites à Prjevalsky par des savants anglais comme

MM. Ney-Elias, Yule, et d’autres, soit dans des rapports à la Société de

géographie royale, soit dans des préfaces, les critiques adressées par

le voyageur russe au récit du Père Huc n’en ont pas moins été acceptées

par beaucoup de géographes. Tissu d’erreurs pour les uns, simple roman

pour les autres, l’œuvre du missionnaire, pour la plupart, ne semble pas

mériter qu’on y attache une grande importance.

Quand nous sommes partis pour le Thibet, le sentiment d’admiration que

nous inspirait le voyageur ne s’étendait pas nécessairement à son récit;

mais nous n’avions aucun parti pris. Nous emportâmes le livre parce

qu’il ne nous semblait pas permis de négliger aucun document, de quelque

valeur qu’il pût paraître, relatif à cette contrée si peu connue. Six

mois après notre départ, nous avions dépassé dans l’Asie centrale la

limite atteinte par les voyageurs russes et anglais; nous n’avions plus

d’autres renseignements fournis par des Européens que ceux contenus dans

le récit du missionnaire. Désormais nous eûmes constamment sous les yeux

les _Souvenirs de voyage en Tartarie et au Thibet_ que nous portions

dans la sacoche attachée à notre selle.

Nous avons alors mené la vie du Père Huc. Nous avons traversé les mêmes

déserts, souffrant des mêmes fatigues et des mêmes privations; nous

avons vécu au milieu des mêmes populations, ici buvant une tasse de lait

sous une tente noire de Si-Fan, conversant là avec un kaloun (ministre)

de Lhaça, ayant ailleurs un lama mogol pour interprète. Partout et

toujours nous avons été surpris de l’exactitude du missionnaire

français, de la fidélité de ses peintures, de la précision qu’il apporte

dans les moindres détails. Nous avons trouvé en lui un voyageur ayant

beaucoup regardé, beaucoup vu et en témoignant avec une grande

sincérité. Il est difficile d’admettre cette exactitude dans diverses

parties de l’ouvrage, sans l’admettre pour l’œuvre entière. Aussi

beaucoup de reproches adressés aux récits de Huc étaient-ils faits pour

nous étonner. Revenu en France, j’ai examiné ces critiques une à une,

j’ai cherché ce qu’elles avaient de vrai et de non fondé. Tout bien

considéré, il m’a semblé qu’on n’avait pas encore rendu au Père Huc la

justice qui lui était due. Je ne cherche pas ici à imposer une opinion

qui nous est peut-être personnelle; mais notre dernier voyage nous

donnant, plus qu’à d’autres, le droit de parler de celui du

missionnaire, j’ai cru pouvoir soumettre mes observations au lecteur. Je

lui demanderai seulement de vouloir bien me suivre avec attention dans

un sujet parfois un peu aride, et, ayant été indulgent dans la lecture,

de rester impartial dans le jugement.

I

RÉALITÉ DU VOYAGE DE HUC

Prjevalsky a commencé par contester le fait même du voyage du

missionnaire. Dans un banquet à Ourga, il affirme que le Père Huc n’a

jamais été à Lhaça. A Fou-Ma-Fan dans l’Alachan, il dit au roi mogol que

Huc et Gabet, missionnaires catholiques français, trompaient le monde en

prétendant qu’ils avaient réellement réussi à pénétrer dans la ville de

Lhaça et à y demeurer deux mois[5].

[5] Lettre du Père Dedekens, rapportant le témoignage de monseigneur

de Vos, évêque des Ortous, simple missionnaire lors du passage du

général russe.

Dans une lettre adressée au ministre de Russie à Pékin, datée de

Dyn-Joan-In, dans l’Alachan, le 17 (29) juin 1873, il dit encore[6]:

[6] _Proceeding of R. G. S._ XVIII, page 82.

«Dans le Koukou Nor et dans le Dsaï-Dam, on se rappelle parfaitement

la grande caravane dont Huc prétend avoir fait partie, et j’ai été un

peu surpris que personne n’ait gardé le moindre souvenir des étrangers

qu’elle comptait dans ses rangs. Huc affirme de plus qu’il a passé

huit mois à Goumboum (il écrit Kounboun, mais ce devrait être

Kounboum, comme on le verra plus bas)[7], et cependant j’ai vu

beaucoup de lamas qui avaient habité ce temple depuis trente ou

quarante ans, mais tous m’ont donné l’assurance formelle qu’il n’y

avait jamais eu d’étrangers parmi eux. D’autre part cependant, à

Ninghia et dans l’Alachan, on se souvenait parfaitement de la présence

de deux Français vingt-cinq ans auparavant.»

[7] Je ne relève pas l’observation relative au nom de cette lamaserie:

je reviendrai plus loin sur ce sujet. Notons aussi que le Père Huc

ne dit pas être resté huit, mais seulement trois mois à Kounboum.

Cette première critique de Prjevalsky sur l’ensemble même du voyage se

réfute facilement et c’est sans doute ce qui nous explique que le

voyageur russe ne revienne pas sur ce point dans ses écrits postérieurs.

Le Russe semblait oublier alors que c’est grâce à leur déguisement et à

leur connaissance du mogol que Huc et Gabet avaient pu se joindre à la

grande caravane; ils passaient pour des lamas. Il n’est donc pas

étonnant qu’on n’ait pas gardé le souvenir de ces deux étrangers.

Depuis le passage de Prjevalsky, différents missionnaires belges ont été

à Kounboum; ils y ont même séjourné, ayant la facilité de causer en

mogol avec les lamas.

«Nos missionnaires, m’écrit l’un d’eux, ont interrogé à Kounboum les

lamas sur Huc et Gabet; ces noms leur sont inconnus, mais ils se

rappellent les deux lamas de l’Occident qui ont passé là quelques mois

pour apprendre le thibétain. Mais, ajoute mon correspondant, il n’y a

plus que quelques vieillards qui s’en souviennent[8].»

[8] Lettre du Père Dedekens, ancien missionnaire belge au Kansou.

Nous avons encore le témoignage de Samdadchiemba, le domestique de Huc.

«J’ai parlé au domestique du Père Huc en 1881 à San-la-Ho, au pays des

Ortous; son vrai nom est Sandadchiubo (il vit encore à la ville mogole

de _Borrobalgassen_ aux Ortous). C’est un brave chrétien, et souvent

les missionnaires belges l’ont questionné dans l’intention de lui

arracher des contradictions; jamais on n’a réussi à lui faire nier

quoi que ce soit que Huc ait écrit, ou qu’il ait dit avoir vu à Lhaça

ou en route: personne ne doute que le Mogol parle vrai; quel intérêt

aurait-il à défendre Huc mort, lui qui vit chez nous, missionnaires,

aux frais de la mission?» (Lettre du Père Dedekens.)

Dans le village d’El-Chi-San-Fou en Mongolie, Prjevalsky a lui-même

rencontré Samdadchiemba: «Il nous a raconté plusieurs de ses aventures,

dit le Russe, et décrit les différents endroits que traverse la route.»

Ce passage, observe Yule[9], ne donne aucunement à entendre que les

récits de Samdadchiemba ne fussent pas d’accord avec ceux de Huc.

[9] _Mongolie et pays des Tangoutes_, par Prjevalsky.--Introduction

par Yule.--Note p. XVI.

Le témoignage de Samdadchiemba ferait-il défaut, que le récit même du

Père Huc, précédé des lettres écrites de Macao par les Pères Huc et

Gabet au supérieur des missions[10], suffirait à établir la réalité de

son voyage. A le lire, on voit immédiatement que ce n’est pas et que ce

ne peut être inventé. Il parle avec une simplicité, et je dirai même, si

l’expression n’était pas prise quelquefois en mauvaise part, une

naïveté, qui ne peuvent se rencontrer dans des œuvres créées ou écrites

d’après des on-dit, ou les notes d’un auteur. Les descriptions sont si

justes, si vivantes, si vraies, qu’on ne peut même les supposer faites

d’imagination. Le Père Huc a parfois vu avec les yeux d’un Méridional,

mais il a bien vu et surtout a bien dit ce qu’il a vu.

[10] Voir note [3], p. 2.

Ce n’est pas tout; nous apportons nous-même un témoignage probant du

séjour que fit Huc à Lhaça. Les premiers voyageurs européens depuis Huc,

nous avons pu établir des rapports suivis avec les autorités

thibétaines. Après un mois de trop longues discussions, nous nous étions

fait des amis parmi elles; en attendant une réponse nous permettant de

continuer notre route à travers le Thibet, nous nous entretenions avec

les chefs, leur parlant de la France et leur demandant des

renseignements sur Lhaça. Or un jour qu’ils nous disaient les dangers

que la présence des voyageurs européens à Lhaça ferait naître pour

ceux-ci comme pour les autorités thibétaines elles-mêmes, un vieux lama

ajoutait:

«Il y a beaucoup d’années, il est venu parmi nous deux lamas mogols;

ils furent très bien reçus, visitèrent la ville, entrèrent dans les

lamasseries; mais au bout de quelque temps, on découvrit que c’étaient

des hommes d’Occident, déguisés en lamas; les chefs eurent peur qu’on

ne leur fît un mauvais parti et ils durent s’en aller.»

Celte allusion ne peut assurément s’appliquer qu’aux Pères Huc et Gabet;

à Lhaça même, on conserve donc encore le souvenir de leur passage.

II

CRITIQUES GÉOGRAPHIQUES

La réalité du voyage me paraissant suffisamment établie, il me reste à

examiner la sincérité du récit.

C’est encore à Prjevalsky qu’il faut recourir ici. Nous allons passer en

revue les unes après les autres les critiques qu’il adresse à Huc.

1º Dans la lettre citée plus haut, le Russe dit:

«Dans la contrée du Koukou Nor, Huc décrit un passage difficile à

traverser; il parle de douze bras du Boukhaïn-Gol, tandis qu’en fait

cette rivière n’a en tout qu’un lit au point où la route du Thibet la

traverse et ce lit n’a que quinze sagènes de large et de un à deux

pieds de profondeur.»

Il répétait ensuite cette critique dans son ouvrage _Mongolie et pays

des Tangoutes_, page 230.

«Après avoir traversé plusieurs petites rivières, nous rencontrâmes

enfin le plus considérable des affluents du lac, le Boukhaïn-Gol, qui

sort des montagnes du Nan-Chan, et a, suivant les Mongols, une

longueur de quatre cents verstes. Dans son cours inférieur, au point

où passe la route du Thibet, cette rivière est large d’environ

cinquante sagènes, et partout guéable. Sa profondeur en certains

endroits ne dépasse pas deux pieds et n’est jamais importante. Grand

donc fut notre étonnement en nous rappelant la description que fait le

Père Huc, de ce Boukhaïn-Gol et de sa terrible traversée des douze

bras du fleuve avec la caravane qui se rendait à Lhaça. Le

missionnaire nous raconte que tous ses compagnons estimèrent que leur

passage s’était effectué avec beaucoup de chance, car un seul homme

s’était cassé la jambe, et deux yaks seulement s’étaient noyés.

Cependant, il n’existe qu’un seul bras au point où passe la route du

Thibet; encore n’est-il rempli qu’à l’époque des pluies. La rivière

est toujours si basse qu’à peine un lièvre pourrait s’y noyer; un

pareil accident est inadmissible pour un animal aussi grand et aussi

fort que le yak. Au mois de mars de l’année suivante nous séjournâmes

un mois entier sur les rives du Boukhaïn-Gol que nous traversions

souvent dix fois pendant une seule excursion de chasse et M. de

Piltzoff et moi nous plaisantions souvent du récit écrit par le Père

Huc.»

Ces plaisanteries n’avaient peut-être pas beaucoup de raison d’être.

Prjevalsky, qui, il est vrai, en était alors à son premier voyage,

semble ignorer de quelle manière, dans ces contrées, le lit d’une

rivière peut se changer en vingt ans. S’il vivait encore, il trouverait

avec raison très déplacées les plaisanteries que nous pourrions faire

sur la prétendue largeur du Tarim[11] en amont d’Abdallah. Le lit du

Boukhaïn-Gol n’eût-il pas subi de modifications, qu’on pourrait encore

excuser le missionnaire.

[11] Fleuve que nous avons descendu jusqu’au Lob-Nor et que nous avons

trouvé beaucoup moins large que du temps où Prjevalsky le visita.

Peut-être a-t-il fait une erreur de nom.--On a droit au surplus d’être

plus sévère avec celui qui prétend enseigner l’exactitude aux autres;

or, dans ce cas particulier, Prjevalsky écrit en juin 1873 que le lit de

cette rivière au point où on la traversait n’avait que quinze sagènes de

large, et deux ans plus tard, à propos du même cours d’eau, il parle de

cinquante sagènes.

Nous avons déjà vu (à propos de la durée du séjour du missionnaire à

Kounboum) que Prjevalsky n’a pas la mémoire des chiffres.

2º Prjevalsky, même lettre:

«Immédiatement après avoir passé le Boukhaïn-Gol, on atteint la haute

chaîne des monts au sud du Koukou Nor, dont Huc ne fait pas même

mention.»

On peut supposer que Huc s’est engagé dans ces collines plus à l’ouest

que Prjevalsky, puisque le missionnaire ne passa le Boukhaïn-Gol que six

jours après son départ de Koukou Nor. C’est quelques jours après avoir

traversé cette rivière que Huc rentre dans la région montagneuse nommée

par Prjevalsky, _Monts du sud du Koukou Kor_... Huc ne fait pas de

relevé géographique, mais dit ce qu’il voit. Du reste si Prjevalsky

avait examiné son texte avec impartialité, il eût trouvé (p. 108) à

propos du Toulain-Gol (que Prjevalsky place dans cette chaîne) la

mention de «Collines rocheuses». Huc n’insiste pas, mais c’est

suffisant.

3º (Même lettre):

«Il (Huc) ne parle pas du Baïan-Gol, ou rivière Tsaï-Dam, qui est

vingt-deux fois plus large que le Boukhaïn-Gol et dont le passage,

quand elle est non gelée (comme ce devait être quand il la traversa)

est très difficile.»

Ici, Prjevalsky, qui, nous l’espérons pour lui, a fait ses critiques de

souvenir, est trompé par sa mémoire; Huc dit en effet (p. 209):

«Le 15 novembre, nous quittâmes les magnifiques plaines du Koukou Nor,

et arrivâmes chez les Mogols du Tsaï-Dam. A peine avions-nous franchi

la rivière du même nom que le pays change d’aspect brusquement.»

Cette critique se trouve simplement réfutée par le fait.

4º Prjevalsky écrivait encore en 1875:

«Huc dépeint la contrée du Tsaï-Dam comme une steppe aride, tandis

qu’en réalité c’est un marais salé, couvert partout de roseaux de cinq

à sept pieds de hauteur.»

Ici, je me contenterai de citer la description de Huc et celle de

Prjevalsky lui-même dans son récit définitif:

(Huc, t. II, p. 209). «Le 15 novembre, nous quittâmes les magnifiques

plaines de Koukou Nor et nous arrivâmes chez les Mongols de Tsaï-Dam.

Aussitôt après avoir traversé la rivière de ce nom, le pays change

brusquement d’aspect. La nature est triste et sauvage; le terrain

aride et pierreux semble porter avec peine quelques broussailles

desséchées et imprégnées de salpêtre. La teinte morose et mélancolique

semble avoir influé sur le caractère des habitants qui ont tous l’air

d’avoir le spleen. Ils parlent très peu, et leur langage est si rude

et si guttural que les Mongols étrangers ont souvent de la peine à les

comprendre. Le sel gemme et le borax abondent sur ce sol aride, et

presque entièrement dépourvu de bons pâturages. On pratique des creux

de deux ou trois pieds de profondeurs, et le sel s’y rassemble, se

cristallise, et se purifie de lui-même, sans que les hommes aient le

moins du monde à s’en occuper.

»Le borax se recueille dans de petits réservoirs qui en sont

entièrement remplis. Les Thibétains en emportent dans leur pays pour

le vendre aux orfèvres qui s’en servent pour faciliter la fusion des

métaux.

»Nous nous arrêtâmes pendant deux jours dans le pays des Tsaï-Dam.»

(Prjevalsky, p. 233). «La chaîne méridionale sert de ligne de

démarcation accusée entre les steppes fertiles du lac Bleu et les

déserts qui s’étendent dans le Tsaï-Dam et le Thibet. Effectivement,

le versant septentrional de cette chaîne rappelle en tout les monts du

Han-Sou; il est couvert d’arbustes, de petits bois, bien arrosé et

abondant en prairies. Au contraire, le versant du sud porte le cachet

mongol; ses pentes sont argileuses, en grande partie dénudées ou

couvertes de genévriers arborescents; les lits des rivières y sont

desséchés et les pâturages n’existent pas. Tout annonce le désert qui

se déploie au midi de ces montagnes et rappelle celui de l’Alachan.

»Sur un sol argileux et salin croît seulement le _dirisson_ et le

_caldium gracile_, la _nitraria scholeri_ et l’on aperçoit des

antilopes, ce qui dénote toujours une contrée des plus sauvages. On

remarque ici le lac salé de Dalaï-Dabassou dont la circonférence a une

quarantaine de verstes. D’excellents dépôts de sel y sont accumulés et

forment une couche d’un pied d’épaisseur; près des rivages, elle ne

dépasse pas un pouce. Le sel est expédié à Donkir, et un fonctionnaire

mongol est spécialement préposé à la surveillance de l’exploitation.

»La plaine déserte dans laquelle s’étale ce lac salé a une largeur de

trente verstes et se déploie au loin vers l’est.»

Comme on le voit, entre ces deux descriptions, il y a peu de différence.

Le voyageur russe oubliait sa première lettre, lorsqu’il parlait ainsi

en 1875, ou plutôt, il avait voulu, en 1873, faire allusion à une autre

partie du Tsaï-Dam, peut-être la région septentrionale; car dans les

lignes que nous citons, on cherche en vain la mention de ces fameux

roseaux dont l’omission est reprochée au missionnaire.

5º Ce qu’il (Huc) dit des gaz du Burkan-Boudda est douteux.

Prjevalsky, même lettre et livre, note p. 246 et 247:

«Dans ses _Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet_, le

Père Huc assure que l’on constate dans cette chaîne la présence d’un

dégagement d’acide carbonique et raconte les souffrances que ce gaz

fit endurer à toute sa caravane pendant le passage dans ces montagnes.

Nous lisons le même récit dans la traduction de l’itinéraire chinois

de Si-Ning à Lhaça (_Bulletin de la Société impériale de géographie_,

1873, ch. IX, p. 298 et 305). Dans vingt-trois localités de cette

route, dit-il, on constate le Tchjan-tzi, c’est-à-dire des émanations

nuisibles. Or, nous avons passé quatre-vingts jours sur le plateau du

Thibet septentrional, et nulle part nous ne nous sommes aperçus de la

présence de l’acide carbonique.

»Le malaise que l’on éprouve pendant l’ascension tient à la

raréfaction de l’air sur une pareille altitude. C’est aussi la cause

pour laquelle il est si difficile d’y faire du feu. Si, en effet, il

existait là des dégagements d’acide carbonique, comment les bestiaux,

ainsi que les bandes d’animaux sauvages pourraient-ils séjourner dans

ces montagnes?»

Reportons-nous au passage de Huc, t. II, p. 221:

«La montagne Bourhan-Boudda présente cette particularité assez

remarquable, c’est que ce gaz délétère ne se trouve que sur la partie

qui regarde l’Est et le Nord; de l’autre côté, l’air est pur et

facilement respirable, il paraît que ces vapeurs pestilentielles ne

sont autre chose que du gaz acide carbonique. Les attachés à

l’ambassade nous dirent que lorsqu’il faisait du vent, les vapeurs se

faisaient à peine sentir, mais qu’elles étaient très dangereuses

lorsque le temps était calme et serein. Le gaz acide carbonique étant,

comme on sait, plus pesant que l’air atmosphérique, doit se condenser

à la surface du sol et y demeurer fixé jusqu’à ce qu’une grande

agitation de l’air vienne le mettre en mouvement, le disséminer dans

l’atmosphère et neutraliser ses effets. Quand nous franchîmes le

Bourhan-Boudda, le temps était assez calme. Nous remarquâmes que

lorsque nous nous couchions par terre, nous respirions avec beaucoup

plus de difficultés. Si, au contraire, nous montions à cheval,

l’influence du gaz se faisait à peine sentir. La présence de l’acide

carbonique était cause qu’il était très difficile d’allumer du feu;

les argols brûlaient sans flamme et répandaient beaucoup de fumée.

»Maintenant, dire de quelle manière se formait ce gaz, d’où il venait,

c’est ce qui nous est impossible. Nous ajouterons seulement, pour ceux

qui aiment à chercher des explications dans les noms mêmes des choses,

que Bourhan-Boudda signifie «cuisine de Bourhan». Bourhan est, comme

on sait, synonyme de Boudda.»

A première vue, il semble probable que les souffrances dont parle Huc

tiennent à la raréfaction de l’air; nous savons combien elle est

pénible; elle peut aller jusqu’à occasionner la mort (nous en avons eu

un exemple dans notre voyage).

Comme nous le verrons plus loin, il est bien possible que Prjevalsky

n’ait pas suivi exactement la même route que Huc. Dans les montagnes du

Thibet, on trouve des sources chaudes, des émanations sulfureuses, des

geysers; pourquoi n’y aurait-il pas aussi, dans des contrées d’origine

volcanique, des dégagements d’acide carbonique?

N’oublions pas, d’ailleurs, que Huc n’a pas de connaissances

scientifiques; il a traduit le mot chinois _T’on-tch’i_ (_T’on_, terre,

et _tch’i_, exhalation) ou plutôt, _ton tch’i_ (_ton_, empoisonné, et

_tch’i_, vapeur) et cherche à lui donner une explication.

Les gens du Lob Nor nous ont signalé le même phénomène dans certains

passages de l’Atltyn-Tagh: une exhalation mauvaise sortant de terre, et

tuant bêtes et gens.

6º Il (Huc) représente l’ascension des monts Chouga comme très raide,

tandis que la chaîne a des versants faibles et propres à recevoir des

rails d’un chemin de fer.

Reportons-nous encore au récit de Huc:

«Le mont Chouga, dit-il, étant peu escarpé du côté que nous

gravissions, nous pûmes arriver au sommet au moment où l’aube

commençait à blanchir.»

Ce qui rend la marche des missionnaires pénible, c’est une tourmente de

neige dans laquelle ils sont pris.

7º Prjevalsky. Note, page 282:

«Le col du Baïan-Khara-Oula est une montée douce et peu élevée, il est

même possible de l’éviter en se dirigeant le long de la vallée de la

Naptchitaï-Oulan-Mouren, comme nous le fîmes. Cependant le Père Huc

dans sa narration dépeint le Baïan-Khara-Oula comme un massif

présentant des difficultés presque insurmontables; il assure qu’en

certains endroits, il fut forcé de s’accrocher à la queue de son

cheval, et de le frapper à coups de fouet pour le décider à gravir

l’escarpement.» (Huc, _Souvenir d’un voyage dans la Tartarie et le

Thibet_, t. II, pages 220-223.)

Huc ne parle pas de difficultés insurmontables: il désigne le

Bayen-Kharat sous le nom de: «fameuse chaîne de montagnes qui se

prolongent du Sud-Est au Nord-Ouest entre le Hoang-Ho et le

Kincha-Kiang». Il se souvient probablement de l’expression d’un voyageur

chinois[12]:

[12] Cet ouvrage a été traduit par un missionnaire belge: _Description

de la Chine occidentale (mœurs et histoire)_, par un voyageur.

Traduit du chinois par M. Gueluy, missionnaire.

«Non loin de la source du fleuve Hoang-Ho, on trouve le mont

Bayen-Kharat; le terrain y est très élevé et cette montagne n’a pas

d’égale en hauteur ni au nord ni au sud.»

Comme pour les monts Chouga, Huc dit que la neige qui couvre la montagne

rend la marche difficile.

«Nous nous mîmes donc, ajoute Huc, à escalader ces montagnes de neige,

quelquefois à cheval, souvent à pied. Dans ce dernier cas, nous

faisions passer devant nos animaux, et nous nous cramponnions à leur

queue.»

Mais ce fait n’a rien au surplus qui indique une montée très difficile;

c’est un mode de marche souvent employé par les montagnards; étant

fatigués, nous ou nos hommes nous nous sommes fait traîner souvent par

nos chevaux, même sur une route facile.

A propos des monts Bayen-Kharat on peut, du reste, se demander si

Prjevalsky parlait de la même chaîne et du même passage que Huc. Les

auteurs européens, pas plus que les chinois, ne sont d’accord sur la

limite à laquelle la chaîne de ce nom doit cesser de le porter.

8º Prjevalsky, même lettre:

«Huc parle seulement d’avoir franchi le Mouroussou (c’est-à-dire le

Yang-tse-Kiang supérieur); cependant la route de Lhaça longe les rives

du Mouroussou jusqu’aux sources de ce fleuve dans le massif des

Tan-la, sur une distance d’environ trois cent vingt kilomètres.»

Huc, serions-nous en droit de dire, aurait très bien pu, après avoir

traversé le Mouroussou, en suivre la rive; mais dans ce cas, en

narrateur fidèle, il nous eût averti de sa route et du moment où il

quittait la vallée du grand fleuve. Nous avons mieux à répondre.

Prjevalsky parle de la route de Lhaça, il n’a pu approcher de cette

ville, sans quoi les nombreux caravaniers lui auraient appris qu’il n’y

a pas _la_ route, mais bien de nombreuses routes de Lhaça. Les cartes de

M. Dutreuil de Rhins, faites d’après les documents chinois des

Thaï-Tsing, l’itinéraire communiqué par M. Devéria, ceux traduits en

russe par M. Chechmaref, par M. Ouspenski, les notes des pundits, etc.,

nous montrent plusieurs gués sur le haut Mouroussou (au moins 5). Chacun

suppose au moins un chemin différent; d’un seul de ces gués se détachent

jusqu’à trois routes pour Lhaça[13]. Évidemment nombre de ces

itinéraires se rejoignent plus ou moins loin avant la ville sainte. En

dehors de ceux qui sont suivis habituellement, une caravane peut

modifier le sien selon la saison; elle tient compte de la pluie ou de la

neige, de la sécheresse et des autres conditions de température.

[13] _Itinéraire de la Chine_, par le Père Palladins.

Non seulement du Koukou Nor à Lhaça il y a plusieurs routes, mais un

travail plus approfondi montrerait que le plus souvent les caravanes ne

suivent pas la rive du Mouroussou; c’est du moins la conclusion qui

semble indiquée par les travaux de M. Dutreuil de Rhins. Cette

comparaison des cartes et des itinéraires est ici inutile; qu’il suffise

au lecteur de savoir que les routes allant à Lhaça sont nombreuses, que,

par conséquent, dans cette partie des hauts plateaux on n’a guère le

droit de reprocher au Père Huc l’omission de tel ou tel fait

géographique, lorsqu’on n’est pas bien sûr de l’itinéraire qu’il a

suivi.

D’ailleurs, si Huc avait commis quelque omission. Prjevalsky serait

certes un des voyageurs le moins en droit de lui en faire un reproche.

Il arrive plus d’une fois au Russe de changer ou de supprimer des noms

déjà connus, et cela volontairement, pour donner un caractère de

découverte à certaines parties de son itinéraire.

«Cette suppression (des données acquises avant Prjevalsky) est

admissible sur la carte d’un itinéraire quand celui-ci est éloigné de

toutes données acquises antérieurement, mais non quand ces données

sont très rapprochées de l’itinéraire, et même devraient s’y trouver

si on en supprimait ou on changeait le nom.» (Dutreuil de Rhins en

parlant des cartes de Prjevalsky).

C’est au Mouroussou que s’arrêtent les critiques géographiques adressées

par Prjevalsky au Père Huc. Le voyageur russe, n’ayant que trois cents

roubles d’argent, n’osa pousser plus loin. Peut-être regretta-t-il,

quelques années plus tard, lorsqu’il atteignit la frontière du Thibet,

et arriva à douze jours de Lhaça, de n’avoir pas été plus hardi dans son

premier voyage; peut-être alors rendit-il justice au mérite des deux

missionnaires français! Quoi qu’il en soit, il ne les attaqua plus.

En somme, pour qui les examine sérieusement, ces critiques grandissent

le Père Huc au lieu de le diminuer. Dans l’insistance que met le

voyageur russe à trouver le missionnaire dans l’erreur, on sent une

pointe de jalousie; c’est chez Prjevalsky, le sentiment d’une grande

œuvre accomplie par un autre sur son propre terrain, le regret de

n’avoir pu en faire autant; deux simples missionnaires ont fait mieux

que l’officier; il ne peut le leur pardonner. Il n’ose plus discuter la

réalité même du voyage comme dans les premiers temps, mais il s’attaque

à l’importance du résultat au point de vue des connaissances données sur

un pays inconnu. Pendant quelque temps il a voyagé dans les mêmes

contrées que Huc; le Russe ne semble alors préoccupé que de tourner, de

parti-pris, tout ce qu’il voit contre le missionnaire. Pour cela, tout

moyen lui est bon; il ne craint pas de se contredire lui-même, de

dénaturer le texte de son prédécesseur, de feindre d’en oublier une

partie; malgré ces procédés, il arrive à peine à montrer que Huc pas

plus qu’un autre voyageur n’a été infaillible. Il ne le diminue pas,

mais il se diminue lui-même; il fait tort à sa propre réputation de

voyageur sérieux et savant. En parlant de Huc il est partial; il a bien

soin de ne pas dire lorsqu’il se trouve d’accord avec lui et encore

moins lorsqu’il lui fait des emprunts. D’autres ont fait pour le général

russe la comparaison entre son œuvre et celle de Huc et c’est au savant

M. Ney Élias que nous empruntons la conclusion suivante:

«Des routes faites par les voyageurs précédents, celle de Huc coïncide

avec celle du capitaine Prjevalsky plus qu’aucune autre dont j’aie

entendu parler et, en dépit des critiques précédentes plutôt sévères,

on doit après avoir fait certaines réserves pour des différences

d’oreilles, de circonstances de voyage, regarder le récit précédent

(de Prjevalsky) comme une confirmation plutôt qu’autre chose de son

(Huc) récit.»

III

CRITIQUES LINGUISTIQUES

Nous venons d’examiner dans les criliques adressées par Prjevalsky au

Père Huc celles qui sont relatives à la géographie. D’autres ont pour

objet les connaissances linguistiques du missionnaire; Prjevalsky

prétend corriger l’orthographe de certains de ses noms propres; le genre

de reproche a en lui-même si peu de raison d’être que j’ai hésité à le

citer. Le lecteur voudra ne chercher le motif qui m’en fait parler, que

dans désir de rester impartial dans toute cette discussion.

L’orthographe des noms géographiques, surtout lorsqu’il s’agit d’une

langue connue de fort peu de gens, est sujette à bien des modifications.

Elle varie pour ainsi dire avec chaque voyageur. Mais entre deux

narrateurs écrivant le nom d’une même localité, celui qui a séjourné

longtemps dans la contrée, qui a vécu avec ses habitants et qui a parlé

leur langue de manière à se faire passer pour l’un d’eux, offre

assurément plus de garantie que celui qui s’est servi d’un interprète.

Entre les orthographes données par Huc et celles de Prjevalsky il me

semble donc au premier abord qu’on doit choisir celle de Huc. Je n’ai

cependant pas voulu me contenter ici de ce que le bon sens semblait

indiquer; j’ai préféré consulter des missionnaires parlant mogol, et

ayant habité le Kan-Sou. Ils se chargent dans les lignes suivantes de

répondre à Prjevalsky.

Prjevalsky, même lettre:

«Huc affirme, de plus, qu’il a passé huit mois à Gounboum, il écrit

Kounboum, mais ce devrait être Kou-Boum.»

Lettre du Père Dedekens:

«Il est certain qu’on écrit Kou, boum; mais une règle de grammaire

permet l’intercalation d’un _n_ après Kou ou Ghou. C’est donc écrit

Kou Boum et prononcé Koun-boum.--Koun-boum ne signifie pas, comme on

l’a dit, cent mille images, mais: pyramide, sépulcre, mausolée où

reposent les restes d’un grand personnage.»

Notes sur le Koukou Nor, par le Père Guéluy, page 25:

«Nous écrivons Kounboum d’après le chinois: M. Huc a peut-être fait de

même. Nous n’avons entendu prononcer le nom que par les Mogols, ils

disent non pas Goumboum, ni Kouboum, mais bien Kounboum, si l’on s’en

rapporte à l’oreille. Pour élucider la question, il faudrait voir le

mot écrit en tangout. Les Mogols peuvent très mal prononcer le

tangout, comme M. Prjevalsky peut mal écrire le chinois et le mogol.»

Huc écrivait comme il entendait.

Prjevalsky (page 80). «A Elchi-san-Fou, nous avons trouvé

Samdadchiemba l’ancien compagnon de Huc. Son vrai nom est:

Seng-teng-chimta.»

Je me contenterai de renvoyer à la lettre du Père Dedekens, citée plus

haut.

«Son vrai nom est Samdadchimba... lui qui vit chez nos missionnaires

aux frais de la mission[14].»

[14] Il ne faut pas oublier que les missionnaires, dans cette partie

de la mission s’entretiennent en mogol avec leurs chrétiens.

Le voyageur russe était sujet, comme un autre, à de nombreuses erreurs

involontaires relatives à la linguistique ou à la géographie. Il ne nous

appartient pas de les relever ici, on pourrait nous accuser d’être

poussé par un sentiment de jalousie analogue à celui que nous lui

reprochons; nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur

quelques notes d’un missionnaire déjà cité, le Père Guéluy. Il verra que

tout voyageur, quelque savant qu’il puisse être, doit montrer beaucoup

de réserve dans les critiques qu’il fait à ceux qui l’ont précédé.

(Page 72). «Tch’ao-T’sang chen, cette lamaserie s’appelle aussi

Tch’oui-poutsoung. (Prjevalsky: Tcheï-bsen).»

(Page 80). «Tchong-kar est le titre du roi des Eleuthes: ce mot

signifie _main orientale_. L’orthographe du mot, d’après le chinois,

est Tchounggar, qu’on prononce également Dzoungar. La Chine

occidentale fait mention d’un royaume de Dzoungar fondé aux environs

de Koui-hoa-teh’eng. Nous venons de traverser ce royaume, il est situé

sur la rive droite du Hoang-hô dans le pays des Ortous. Le roi a sa

résidence à cent cinquante lieues ouest de Hokéou au Toto-hoten. Là,

aussi, le royaume justifie son nom, étant par rapport aux autres pays

des Ortous, à l’est et non pas à l’ouest, comme l’a écrit, par erreur,

Prjevalsky.»

(Page 82). «On distingue encore le Si-Fan ou Pè-Fan et He-Fan

(_pé_-blanc _hé_-noir), M. Prjevalsky prétend, au moins pour le

dernier, que cette distinction repose sur la couleur des feutres dont

les indigènes enveloppent leurs tentes. C’est une erreur. Les Chinois

accolent volontiers l’épithète de noir à celle de voleur, brigand (_hé

tsaï_).»

(Page 84). «Doukou houen, ce mot est formé de trois caractères chinois

exactement reproduits pour la prononciation. Le mot mogol serait-il

Douk goun? M. Prjevalsky écrit Dungan, que nous prononcerions Doungan.

»De même il écrit Nimbi le nom de la ville que nous nommons Nien-pé,

d’après les Chinois.»

IV

SINCÉRITÉ DU RÉCIT[15]

[15] Cette partie jusqu’à la fin a été publiée par le T’oung Pao (mai

1893).

L’autorité que ses connaissances scientifiques et ses nombreux voyages

dans les pays parcourus par le Père Huc donnent à Prjevalsky pour

critiquer les récits du missionnaire, le soin avec lequel le Russe

cherche à le trouver dans l’erreur, nous ont amené à consacrer la

première partie de ce travail à l’examen de ces critiques. Nous avons

démontré que la plupart des reproches faits par Prjevalsky au Père Huc

ne sont pas fondés, et que les autres sont sans importance.

Si les récits du Père Huc, au point de vue de la géographie, ne sont pas

ceux d’un savant, ils ne sont pas non plus d’un ignorant. Ils sont

l’œuvre d’un homme sincère ayant beaucoup regardé et disant simplement

ce qu’il a vu.

Nous allons maintenant examiner jusqu’à quel point le Père Huc s’est

laissé entraîner par son imagination dans certains de ses récits, et

voir si son ouvrage mérite la qualification de roman qu’on lui a souvent

donnée. Notre tâche sera difficile, je l’avoue; Huc raconte des faits

extraordinaires qu’au premier abord il semble difficile d’admettre. Nous

les passerons en revue exposant le pour et le contre, demandant encore

au lecteur la plus grande impartialité.

Ces faits sont de deux sortes: ceux dont le Père nous dit avoir été

témoin et ceux qu’il nous raconte par ouï-dire.

Dans la première catégorie nous rangeons la légende du fameux arbre à

feuilles inscrites qui a tant intrigué le monde religieux et dont

l’existence a été pendant si longtemps contestée.

_Huc_, t. II, page 113. «On l’a appelé _Koun boum_; de deux mots

thibétains qui veulent dire _dix mille images_. Ce nombre fait

allusion à l’arbre qui, suivant la légende, naquit de la chevelure de

_Tsong-Kaba_ et qui porte un caractère thibétain sur chacune de ses

feuilles.

»Cet arbre existe encore. Au pied de la montagne où est bâtie la

lamaserie, et non loin du principal temple bouddhique, est une grande

enceinte carrée formée par des murs en briques. Nous entrâmes dans

cette vaste cour et nous pûmes examiner à loisir l’arbre merveilleux,

dont nous avions déjà aperçu du dehors quelques branches. Nos regards

se portèrent d’abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et

nous fûmes consternés d’étonnement en voyant en effet sur chacune

d’elles des caractères thibétains très bien formés; ils sont d’une

couleur verte quelquefois plus foncée, quelquefois plus claire que la

feuille elle-même. Notre première pensée fut de soupçonner la

supercherie des lamas, mais après avoir tout examiné avec l’attention

la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre

fraude. Les caractères nous parurent faire partie de la feuille, comme

les veines et les nervures; la position qu’ils affectent n’est pas

toujours la même; on en voit tantôt au sommet ou au milieu de la

feuille, tantôt à sa base ou sur les côtés; les feuilles les plus

tendres représentent le caractère en rudiment et à moitié formé;

l’écorce du tronc et des branches, à peu près comme celle des

platanes, est également chargée de caractères. Si on détache un

fragment de vieille écorce, on aperçoit sur la nouvelle les formes

indéterminées des caractères qui déjà commencent à germer; et, chose

singulière, ils diffèrent assez souvent de ceux qui étaient par

dessus. Nous cherchâmes partout, mais toujours vainement, quelque

trace de supercherie; la sueur nous en montait au front. On sourira

sans doute de notre ignorance, mais peu nous importe, pourvu qu’on ne

suspecte pas la sincérité de notre relation. L’arbre des dix mille

images nous parut très vieux, son tronc, que trois hommes pourraient à

peine embrasser, n’a pas plus de huit pieds de hauteur.»

Ainsi le Père Huc a vu lui-même l’arbre, il l’a touché, en a soulevé

l’écorce, a examiné les feuilles à loisir et a dû reconnaître

l’existence de caractères inscrits. Sa qualité de missionnaire devait

pourtant lui donner intérêt à prendre en fraude les lamas. En outre, il

n’était pas seul, il avait avec lui le Père Gabet qui ne devait pas être

moins prévenu. Enfin sa position dans le couvent de Kounboum lui donnait

les moyens de satisfaire sa curiosité. Les deux prêtres regardèrent

attentivement, vérifièrent, précisèrent les détails dans leur récit. La

minutie qu’ils mettent à une description faite dans les conditions les

plus favorables possibles semble devoir être une preuve de plus de

l’existence de l’arbre merveilleux.

Maintenant ce témoignage est-il positivement contredit par celui des

autres voyageurs qui ont cherché à se renseigner auprès des habitants du

pays, ou qui sont même allés jusqu’à Kounboum? C’est ce qu’il me reste à

examiner. Le lecteur ainsi complètement édifié.

Prjevalsky, dont le guide avait autrefois fait partie du couvent de

Kounboum, admet l’existence de l’arbre nommé, dit-il, _Zan da moto_ par

les Mogols[16]. Cet arbre, ajoute-t-il, appartient évidemment aux

essences propres au Kan-Sou, car il vit en plein air et supporte par

conséquent les intempéries de ce rude climat. Quant aux caractères, il

les attribue à l’ingéniosité des lamas ou à la crédulité des fidèles. En

tout cas, ajoute-t-il dans une note, il est peu séant pour le Père Huc

d’affirmer que l’alphabet thibétain est écrit sur les feuilles et qu’il

a vu le miracle de ses propres yeux.

[16] Page 228.

Le voyageur russe a peut-être de bonnes raisons pour être moins crédule

que le missionnaire et trouver son récit peu séant. Il a seulement

entendu parler de l’arbre de Kounboum, tandis que Huc y a séjourné trois

mois. Son jugement est donc de peu de poids. Mais le suivant est plus

intéressant.

En 1883, trois missionnaires belges, en mission au _Kan-Sou_, les Pères

Guéluy, Van Hecke et Van Reeth, partirent de _Lan-tchou_ en septembre,

afin de visiter Kounboum, et en particulier de voir ce qu’il y avait de

vrai dans la légende de l’arbre mystérieux. M. Guéluy a donné un récit

de leur excursion dans une lettre écrite de _Soung-chou-tchouang_, le 13

décembre 1883, et qui a été reproduite dans le _Bulletin hebdomadaire

illustré de l’œuvre de la Propagation de la foi_, tome XVI, janvier et

décembre 1884, pages 314-317.

D’un autre côté, nous devons à l’obligeance du supérieur des missions

belges à Sheut la communication des notes inédites du Père Van Hecke;

nous y aurons recours plus loin. Le père Guéluy et ses compagnons ont vu

l’arbre; ils en ont même vu cinq; quatre sont ensemble dans une première

cour; leurs têtes sont desséchées; l’écorce est rugueuse, les jeunes

branches rappellent celles du cerisier; les feuilles sont moins rondes

que celles du tilleul[17], et ressemblent plutôt à celles de

l’abricotier; ni les feuilles ni l’écorce ne présentent de signes

extraordinaires dans les nervures ou les couleurs. Les Pères s’en vont

désappointés et désespérant de voir le prodige, lorsque leur domestique,

qui a pu causer avec les curieux, les avertit qu’ils ont fait fausse

route: «ils ont vu _l’endroit primitif_ et l’arbre qui y _végète_, mais

pour voir le miracle il faut aller dans une autre pagode un peu plus

bas...»

[17] A qui Prjevalsky les comparait.

Les missionnaires suivent leur guide, et ayant pénétré dans l’édifice

religieux, ils se trouvent en présence d’un arbre, de la même espèce que

les quatre déjà vus, mais plus jeune et plus vigoureux. La tête est

encore desséchée, et vers le haut on remarque cinq ou six trous dans le

tronc sec (de deux à trois centimètres de diamètre). L’arbre porte des

caractères sur quelques jeunes branches; ils sont d’une teinte

café-chicorée; la plupart droits dans le sens de la branche;

quelques-uns transversaux; la supposition d’incisions doit être écartée;

l’écorce est partout lisse, les caractères ne se voient plus au-dessus

de la hauteur moyenne; telles sont les observations essentielles faites

par le père Guéluy; il ajoute que les parterres de côté renferment

chacun trois sujets du même arbre, n’en différant que par la hauteur et

par l’absence de caractères.

Un marchand chinois leur donne quelques détails sur la croissance et la

floraison de l’arbre sacré, mais, dit-il, «il n’est plus maintenant au

même endroit qu’autrefois, il était alors plus haut, à la tour

d’argent[18].»

[18] C’est là qu’avaient d’abord été les missionnaires et qu’ils

avaient vu les arbres.

En somme l’existence dans le monastère de Kounboum d’un arbre sacré,

d’une essence différente[19] des arbres des environs est le seul point

sur lequel les missionnaires belges soient d’accord avec le Père Huc.

[19] Note de M. Van Hecke: J’attribuais l’état maladif et le

dépérissement de ces arbres à leur vieillesse, et bien plus encore

parce que de pareils arbres ne se rencontrent pas dans les environs

et, croissant ici en plein air, souffraient d’habiter un sol

étranger.

Sur la disposition des caractères, sur celle des branches, sur l’âge,

sur la frondaison, sur la couleur et l’odeur de l’écorce, sur l’époque

et la teinte des fleurs, sur la taille et la reproduction de l’arbre, il

y a contradiction continuelle entre les deux récits.

«Faut-il en conclure, ajoute le Père Van Hecke[20], que le Père Huc

nous a livré la description d’un arbre fictif, quelle utilité en

aurait-il tiré quand il pouvait décrire celui que nous avons vu? Je

conclus donc que le Père Huc, ayant passé par Kounboum plus de trente

ans avant nous, l’arbre qu’il a vu aura péri et les lamas en ont

substitué un autre. Comment ils s’y sont pris pour retenir la dévotion

des pèlerins pour le nouvel arbre et comme quoi il y en a maintenant

huit de la même espèce, c’est ce que je ne puis m’expliquer.»

[20] Notes manuscrites.

Le père Huc et ses critiques · 第 1 / 3 段