--Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant un louis d'avance.

J'avais déjà récolté quelque chose pour votre soeur dans un moment où

elle voulait quitter le prince. Je payerai donc cette petite dépense.

Occupez-vous vite du changement d'air et de résidence; demain elle

pourra être transportée. La voiture la secouerait trop, j'enverrai un

brancard, et vous me ferez dire où vous êtes, j'irai la voir dans la

soirée.

Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce qu'il cherchait du

côté de l'hôpital Saint-Louis, près des cultures qui dans ce temps-là

s'étendaient jusqu'à la barrière de la Chopinette. Le lendemain à midi,

Francia fut mise sur le brancard et s'étonna beaucoup d'être enfermée

dans la tente de toile rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui

marchait tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent à l'esprit. Ayant

entrevu, à travers les fentes de la toile, de la verdure et des arbres,

tandis que son frère et Antoine marchaient tristement à sa droite et

à sa gauche, elle crut qu'elle était morte, et qu'on la portait au

cimetière. Elle se résigna, et désira seulement être enterrée auprès de

Mourzakine, qu'elle aimait toujours.

Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment d'un air plus pur,

qui faisait frissonner la toile autour d'elle, lui causèrent une sorte

de bien-être, et durant le trajet elle dormit complètement pour la

première fois depuis son crime involontaire.

Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore. Le soir, elle put

répondre aux questions du docteur sans trop d'égarement, et le remercia

de ses bontés: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander s'il

était envoyé par Mourzakine; mais elle se souvint d'une partie des faits

accomplis. Elle pensa qu'elle était, par ses ordres, transférée en lieu

sûr, à l'abri des poursuites du comte, réunie à son frère, chargé de la

protéger. Elle serra faiblement les mains du docteur, et lui dit tout

bas comme il la quittait:

--Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas haïr ce Russe?

Peu à peu elle cessa de le voir en imagination, et elle se souvint

de tout, excepté du moment où elle avait perdu la raison. Comment

pouvait-elle se retracer une scène dont elle n'avait pas eu conscience?

Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés depuis ce moment-la,

qu'elle ne distinguait plus dans ses souvenirs l'illusion de la réalité.

Le docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce phénomène d'une

conscience pure et tranquille chargée d'un meurtre à l'insu d'elle-même.

Il tenait à s'assurer de ce qu'il soupçonnait, et il lui fut facile de

savoir de Francia, qu'elle s'était introduite chez son amant la nuit de

sa mort. Elle se souvenait d'y être entrée, mais non d'en être sortie,

et quand il lui demanda dans quels termes elle s'était séparée de lui

cette nuit-là, il vit qu'elle n'en savait absolument rien. Elle avoua

qu'elle avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un poignard

qu'il lui avait donné et qu'elle décrivit avec précision: c'était bien

celui que le docteur avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir

encore ce poignard et le cherchait ingénument. Quand il demanda à la

jeune fille si c'était Mourzakine qui l'avait détournée du suicide,

elle essaya en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent à

s'embrouiller. Tantôt il lui semblait que le prince avait pris le

poignard et s'était tué lui-même, et tantôt qu'il l'en avait frappée.

--Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c'est mon délire

qui commençait, car il ne m'a pas frappée, je n'ai pas de blessure, et

il m'aime trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, c'est

encore un rêve que je faisais, car il est vivant. Je l'ai vu souvent

pendant que j'étais si malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne

reviendra-t-il pas bientôt? Dites-lui donc que je lui pardonne tout. Il

a eu des torts; mais, puisqu'il est venu, c'est qu'il m'aime toujours,

et moi, j'aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne pas

l'aimer.

Il fallut attendre la complète guérison de Francia pour lui apprendre

que les alliés étaient partis après treize jours de résidence à Paris,

et qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son oncle. Elle eut un

profond chagrin, qu'elle renferma, dans la crainte d'être accusée de

lâcheté de coeur. Les reproches de l'invalide n'étaient pas sortis de sa

mémoire, et, en perdant l'espérance, elle ne perdit pas le désir d'être

estimée encore. Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage. Il la

fit attacher à la lingerie de l'hôpital Saint-Louis, où elle mena une

conduite exemplaire. Les jours de grande fête, elle venait embrasser

Moynet et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours l'épouser.

Elle ne le rebutait pas, et disait qu'ayant une bonne place elle ne

voulait se mettre en ménage qu'avec quelques économies. Le pauvre

Antoine en faisait de son côté, travaillait comme un boeuf et s'imposait

toutes les privations possibles pour réunir une petite somme.

Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec Antoine l'état de

ferblantier. Il se conduisait bien, il se portait bien. L'enfant

malingre et débauché devenait un garçon mince, mais énergique, actif et

intelligent.

Dans le _quartier,_ comme disaient Francia et son frère en parlant de

cette rue du Faubourg-Saint-Martin qui leur était une sorte de patrie

d'affection, on les remarquait tous deux, on admirait leur changement de

conduite, on leur savait gré de s'être rangés à temps, on leur faisait

bon accueil dans les boutiques et les ateliers. Moynet était fier de

sa fille adoptive et la présentait avec orgueil à ceux de ses anciens

camarades aussi endommagés que lui par la guerre, qui venaient boire

avec lui à toutes leurs gloires passées.

Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait souvent de leur faire

payer leur dépense. Aussi ne faisait-il pas fortune; mais il n'en était

que plus gai quand il leur disait en montrant Francia:

--En voilà une qui a souffert autant que nous, et qui nous fermera les

yeux!

Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille adoptive embellir en

apparence: elle avait l'oeil brillant, les lèvres vermeilles; son teint

prenait de l'éclat. Le docteur Faure s'en inquiétait, parce qu'il

remarquait une toux sèche presque continuelle et de l'irrégularité

dans la circulation. L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une

maladie plus lente et plus grave se déclarait, et au printemps, il ne

douta plus qu'elle ne fût phthisique. Il l'engagea à suspendre son

travail et à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie, une vieille

dame qui l'emmènerait à la campagne.

--Non, docteur, lui répondit Francia, j'aime Paris, c'est à Paris que je

veux mourir.

--Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant? Où prends-tu cette idée-là?

--Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très-bien que je m'en vais et

j'en suis contente. On n'aime bien qu'une fois, et j'ai aimé comme cela.

A présent, je n'ai plus rien à espérer. Je suis tout à fait oubliée. Il

ne m'a jamais écrit, il ne reviendra pas. On ne vit pourtant pas sans

aimer, et peut-être que, pour mon malheur, j'aimerais encore; mais ce

serait en pensant toujours à lui et en ne donnant pas tout mon coeur. Ce

serait mal, et ça finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne pas

recommencer à souffrir!

Elle continua son travail en dépit de tout, et le mal fit de rapides

progrès.

Le 21 mars 1815, Paris était en fête, Napoléon, rentré la veille au soir

aux Tuileries, se montrait aux Parisiens dans une grande revue de ses

troupes, sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, enivré, croyait

prendre sa revanche sur l'étranger. Moynet était comme fou; il courait

regarder, dévorer des yeux son empereur, oubliant sa boutique et faisant

résonner avec orgueil sa jambe de bois sur le pavé. Il savait bien que

sa pauvre Francia était languissante, malade même, et ne pouvait venir

partager sa joie.

--Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant sur le bras

d'Antoine, qu'il forçait à marcher vite vers les Tuileries. Nous lui

conterons tout ça! Nous lui porterons le bouquet de lauriers et de

violettes que j'ai mis à mon enseigne!

Pendant qu'il faisait ce projet et criait _vive l'empereur!_ jusqu'à

complète extinction de voix, la pauvre Francia, assise dans le jardin de

l'hôpital Saint-Louis, s'éteignait dans les bras d'une des soeurs qui

croyait à un évanouissement et s'efforçait de la faire revenir. Quand

son frère accourut avec le docteur Faure, elle lui sourit à travers

l'effrayante contraction de ses traits, et, faisant un grand effort pour

parler, elle leur dit:

--Je suis contente; il est venu, il est là avec ma mère! il me l'a

ramenée!

Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait assise et sourit à des

figures imaginaires qui lui souriaient, puis elle respira fortement

comme une personne, qui se sent guérie: c'était le dernier souffle.

Un jour que l'on discutait la question du libre arbitre devant le

docteur Faure:

--J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manière absolue. La

conscience de nos actions est intermittente, quand l'équilibre est

détruit par des secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille

faible, bonne, douce jusqu'à la passivité, qui a commis d'une main ferme

un meurtre qu'elle ne s'est jamais reproché parce qu'elle ne s'en est

jamais souvenue.

Et, sans nommer personne, il racontait à ses amis l'histoire de Francia.

UN BIENFAIT

N'EST JAMAIS PERDU

PROVERBE

PERSONNAGES

ANNA DE LOUVILLE.

LOUISE DE TRÉMONT.

M. DE VALROGER.

M. DE LOUVILLE.

Au château de Louville.--Un salon.

SCÈNE PREMIÈRE

LOUISE, ANNA.

ANNA, (debout, agitée.)

Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir.

LOUISE, (assise, brodant, calme.)

Pourquoi?

ANNA.

Un homme qui compromet toutes les femmes est l'ennemi naturel de toutes

les femmes honnêtes.

LOUISE.

Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand mot-là: compromettre les

femmes!

ANNA.

Est-ce sérieusement que tu me fais cette question de sauvage?

LOUISE.

Très-sérieusement. Je suis une sauvage.

ANNA.

Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des sauvages au temps où nous

vivons? Il n'y en a même plus à Carpentras.

LOUISE.

C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu ne veux pas me

répondre? C'est donc bien difficile?

ANNA.

C'est très-aisé. Un homme qui compromet les femmes, c'est M. de

Valroger.

LOUISE.

Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas.

ANNA.

Tu ne l'as jamais vu?

LOUISE.

Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont

je ne suis plus depuis mon veuvage.

ANNA.

Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux mois, je ne connais pas

non plus ce monsieur, mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai

marquis de la régence.

LOUISE.

Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est moqué de toi.

ANNA.

Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup de le recevoir en son

absence.

LOUISE.

Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d'autre chose.

ANNA.

Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler de lui.

LOUISE.

Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant ni l'une ni l'autre.

ANNA.

D'autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal.

LOUISE.

Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, car si nous les

aimions...

ANNA, (allant à une fenêtre et regardant.)

Oh! que tu as de vieilles facéties!--Tiens, il est affreux!

LOUISE.

Qui?

ANNA.

Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est très-laid.

LOUISE.

Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant que tu ne reçois

pas?

ANNA.

Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas

refuser vingt francs... Je le chasserai.

LOUISE.

Le jardinier?

ANNA.

Certainement. Il aura reçu de l'argent pour fournir à ce monsieur le

moyen de m'apercevoir.

LOUISE.

Voilà de l'argent bien mal employé!

ANNA.

Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense?

LOUISE.

Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait pour rien!

ANNA, (fermant brusquement le rideau.)

Il ne m'a pas vue.

LOUISE.

C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de curiosité que toi.

ANNA.

Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est

là, tout près!

LOUISE.

Au fait, la vue n'en coûte rien. (Elle va à la fenêtre et regarde.)

Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est très-agréable.

ANNA.

Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris!

LOUISE, (revenant.)

Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger!

ANNA.

Et toi, tu le protèges?

LOUISE.

Contre qui?

ANNA.

Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que je le reçoive.

LOUISE.

Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver avec tant de regret.

ANNA.

Parle pour toi.

LOUISE.

Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite m'a été annoncée par ma

mère.

ANNA.

Et tu comptes le recevoir?

LOUISE.

Certainement.

ANNA.

Ah!--Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...

LOUISE.

Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, ça ne me fâche pas,

bien au contraire; quand on n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte

ses années avec plaisir.

ANNA.

Coquette de vertu, va!

LOUISE.

Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la condition pourtant que

tu ne mettras pas trop de curiosité dans ta vie.

ANNA.

Encore? Je n'entends pas.

LOUISE.

Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble de l'âme, une

maladie! La vertu, c'est le calme et la santé.

ANNA.

Très-bien! un sermon?

LOUISE.

Que veux-tu? je vieillis!

SCÈNE II

ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE.

LE DOMESTIQUE.

M. le marquis de Valroger fait demander si madame veut le recevoir.

ANNA.

Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'étais sortie?

LE DOMESTIQUE.

Je l'ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et, pensant qu'elle était

rentrée...

ANNA.

L'impertinent! Dites que je ne reçois pas.

LOUISE, (au domestique.)

Attendez... (Bas à Anna.) Reçois-le!

ANNA, (bas.)

Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! (Au domestique.) Faites entrer. (Le

domestique sort.)

LOUISE.

Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, et que tu reconnaisses

avec moi qu'il n'y a pas de tels hommes pour une honnête femme.

ANNA.

Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas défendu de le recevoir!

LOUISE.

Ton mari t'estime trop pour s'inquiéter de rien; d'ailleurs je suis là.

LE DOMESTIQUE, (annonçant.)

M. le marquis de Valroger.

SCÈNE III

LOUISE, ANNA, VALROGER.

VALROGER, (allant à Anna.)

Si j'ai eu l'audace d'insister, madame...

LOUISE.

C'est que vous m'avez vue à cette fenêtre? (Bas à Anna étonnée.)

Laisse-moi faire!

VALROGER, (désignant Anna.)

C'est madame que j'ai vue.

LOUISE.

Madame est mon amie, madame de Trémont, et vous êtes ici chez moi; c'est

moi seule qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre.

VALROGER, (railleur.)

Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame, je ne savais pas avoir

attendu.

LOUISE.

C'est que... on vous avait dit que j'étais sortie. Je ne l'étais pas.

VALROGER.

Vous êtes adorable de franchise, madame! Je dois donc me dire que votre

premier mouvement avait été de me mettre à la porte?

LOUISE.

Absolument.

VALROGER.

C'est-à-dire une fois pour toutes?

LOUISE.

J'en conviens, puisque je me suis ravisée.

VALROGER.

J'en suis bien heureux; mais à qui dois-je?...

LOUISE.

Vous le devez à madame, qui m'a dit de vous le plus grand bien.

ANNA.

Ah! par exemple!... (Louise lui fait signe de se taire.)

VALROGER, (à Anna.)

Je dois donc vous remercier encore plus que votre amie...

ANNA, (sèchement.)

Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant d'honneur!

VALROGER, (railleur.)

Oh! madame, vous me dites cela d'un ton... Me voilà éperdu entre la

crainte et l'espérance!

ANNA, (avec hauteur.)

L'espérance de quoi?

LOUISE.

L'espérance de nous plaire. (Tendant la main à Valroger.) Eh bien!

monsieur, c'est fait; vous nous plaisez beaucoup.

VALROGER, (lui baisant la main.)

Vraiment! (A part.) La drôle de femme!

LOUISE.

Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Je ne savais pas moi, que

vous étiez le meilleur des hommes, et que tous nos pauvres avaient été

comblés par vous. C'est mon amie qui vient de me l'apprendre.

VALROGER, (à Anna stupéfaite.)

Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité à bon marché!

Est-ce qu'il y a le moindre mérite?

LOUISE.

Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir avec intelligence et

délicatesse. Ce n'est peut-être pas bien méritoire pour nous autres

femmes, nous n'avons à faire que ça; mais un homme du monde que ses

plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon d'égoïsme et d'oubli!...

Allons, je vois que je vous embarrasse avec mes louanges.... c'est fini.

Je vous devais cette explication, et nous n'en parlerons plus.

VALROGER.

Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez ainsi, je veux tout savoir.

Avant que madame de Trémont prît la peine de vous apprendre que j'étais

un ange, vous pensiez que j'étais un démon, puisque vous me repoussiez

sans merci de votre sanctuaire?

LOUISE.

Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne compagnie pour me demander

d'où je tenais ces renseignements; on m'avait dit que vous étiez

méchant.

VALROGER.

Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me l'expliquer, madame?

LOUISE.

Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends. Un méchant, c'est un

coeur haineux, et on vous accusait de haïr les femmes.

VALROGER.

Comment peut-on haïr les femmes?

LOUISE.

C'est les haïr que de les rechercher pour le seul plaisir de les

compromettre. Les compromettre, c'est leur faire perdre l'estime et la

confiance qu'elles méritaient, c'est leur faire le plus grand tort et le

plus grand mal: voilà ce que c'est qu'un méchant.

VALROGER

Très-bien. Et une méchante, qu'est-ce que c'est?

LOUISE.

C'est la même chose. C'est une coquette au coeur froid.

VALROGER.

Voilà une bizarre aventure, madame de Louville! On m'avait dit à moi que

vous étiez une méchante dans le sens que vous donnez à ce mot!

ANNA, (s'échappant).

Moi?

VALROGER, (s'apercevant de la mystification).

Vous? (A part). Bien! ces dames s'amusent à mes dépens! (Haut à Anna).

Oh! vous, madame de Trémont, vous passez à bon droit, j'en suis certain,

pour une femme sincère et indulgente; mais elle, votre amie, madame de

Louville, qui vient de si bien définir la méchanceté, elle est réputée

méchante comme Satan!

ANNA.

Eh bien! voilà une belle réputation! mais c'est indigne!... Je... (A

Louise.) Tu ne te fâches pas?

LOUISE.

Me fâcher de cela serait avouer que je le mérite.

ANNA.

Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute encore?

LOUISE.

Dame! qui sait? c'est à lui de répondre.

VALROGER.

Eh! eh!

ANNA, (en colère,)

Comment? vous dites _eh! eh!_

VALROGER.

Oh! oh!

ANNA.

Ce ne sont pas là des réponses!

VALROGER.

Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel écrit en toutes lettres sur la

figure, et l'accueil qu'elle vient de me faire tournerait la tête à

un novice; mais le plus souvent ces êtres angéliques sont les plus

dangereux et les plus perfides. Ils s'arrangent pour vous mettre à leurs

pieds, et quand vous y êtes, ils jettent leur soulier rose et vous font

voir la double griffe.

ANNA.

Alors, puisque vous ne croyez à la franchise d'aucune de nous, et que

vous étiez si mal disposé contre... madame en particulier, pourquoi donc

venez-vous chez-elle? Personne ne vous y avait appelé ni attiré, que je

sache.

VALROGER.

Pardonnez-moi, j'étais impérieusement sommé de comparaître pour répondre

à une provocation.

ANNA.

Ah! je ne savais pas!

VALROGER.

Non, vous ne saviez pas; mais peut-être que madame de Louville le sait!

Je m'en doute. J'ai, sans vous connaître, et sur la foi d'autrui, dit

beaucoup de mal de vous. Je me suis irritée de vos faciles victoires sur

les femmes légères. Je vous ai haï comme on hait celui qui vous confond

avec les autres, et, tout en disant que je ne vous verrais de ma vie,

j'ai eu envie de vous voir pour vous braver en face. C'est à cette

provocation que vous avez répondu en venant ici.

VALROGER.

Au moins voici de la franchise.

LOUISE.

J'en ai beaucoup, c'est ma manière d'être coquette; c'est celle des

grands diplomates.

ANNA.

Je hais, je méprise la coquetterie, moi!

LOUISE.

Et moi, j'avoue que nous en avons toutes! Il vaut bien mieux confesser

nos travers que de nous les entendre reprocher à tout propos. Oui,

j'avoue que, de vingt-cinq à trente ans surtout, nous sommes toutes un

peu perverses, parce que nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes

enivrées de l'orgueil de la beauté quand nous sommes belles, et de celui

de la vertu quand nous sommes vertueuses; mais quand nous sommes l'un et

l'autre, oh! alors il n'y a plus de bornes à notre vanité, et l'homme

qui ose douter de notre force devient un ennemi mortel. Il faut le

vaincre, à tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre amoureux;

quel prix aurait son culte, s'il ne souffrait pas un peu pour nous? Ne

faut-il pas qu'il expie son impiété? Alors on s'embarque avec lui dans

cette coquille de noix qu'on appelle la lutte, sur ce torrent dangereux

qu'on appelle l'amour; on s'y joue du péril et on s'y tient ferme

jusqu'à ce qu'un écueil imprévu, le moindre de tous, peut-être un léger

dépit, une jalousie puérile, vous brise avec votre aimable compagnon de

voyage. Et voilà le résultat très-ordinaire et très-connu de ces sortes

de défis réciproques. On commence par se haïr, puis on s'adore, après

quoi on se méprise l'un et l'autre quand on ne se méprise pas soi-même.

Il eût été si facile pourtant de se rencontrer naturellement, de se

saluer avec politesse et de passer son chemin sans garder rancune d'un

mot léger ou d'une bravade irréfléchie!

ANNA.

Ma chère, tu parles d'or; mais moi, bonne femme, paisible et connue pour

telle, je ne vois pas le but de cette confession, et je trouve qu'elle

dépasse mon expérience. Je te laisserai donc implorer de monsieur

l'absolution de tes fautes, et je me retire...

LOUISE.

Sans l'inviter chez toi?

ANNA.

Sans l'inviter. Je n'ai rien à me faire pardonner, puisqu'il est

convaincu que je le tiens pour un ange!

VALROGER.

Me sera-t-il permis d'aller au moins vous présenter mes actions de

grâces?

ANNA.

Oui, monsieur, au château de Trémont, (Bas à Louise.) où je ne remettrai

jamais les pieds! (Elle sort.)

SCÈNE IV

LOUISE, VALROGER.

LOUISE.

Savez-vous bien que me voilà brouillée avec madame de Trémont?

VALROGER.

Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en délicatesse à propos de

moi avec madame de Louville.

LOUISE.

Ah! vous avez deviné ce que j'allais vous révéler?

VALROGER.

Oui, madame; j'ai vu qu'en bonne amie vous avez voulu couper le mal dans

sa racine.

LOUISE.

Le mal?

VALROGER.

Oui; je venais ici, vous l'avez fort bien compris, pour me venger,

n'importe comment, du mépris, de l'aversion que madame de Louville

affecte pour ma personne. A présent il n'y aura pas moyen; vous lui avez

trop clairement montré le danger. Et puis vous m'avez rendu ridicule

en sa présence, car je n'ai pas vu tout de suite le piège que vous me

tendiez. Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais ne triomphez pas

trop, j'y tenais médiocrement.

LOUISE.

Alors il me reste à vous remercier du pardon que vous accordez aux

femmes vertueuses dans la personne de ma jeune amie, et à prendre acte

de votre promesse.

VALROGER.

Quelle promesse?

LOUISE.

Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite femme qui aime

son mari, un mari excellent, un honnête homme que vous connaissez...

VALROGER.

Il n'est pas mon ami.

LOUISE.

Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans notre voisinage. Vous

chasserez ensemble, vous vous rencontrerez partout, vous l'estimerez,

vous verrez que son ménage est heureux et honorable; mais il n'est si

bon ménage où le plus léger propos ne puisse jeter le trouble. Vous êtes

un homme dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus faire un pas sans

qu'on vous attribue un projet ou une aventure; mais vous êtes un galant

homme quand même, et vous me jurez de renoncer...

VALROGER.

Permettez! Avant de m'engager, je voudrais comprendre...

LOUISE.

Quoi?

VALROGER.

Je voudrais comprendre comment, pourquoi, vous, la femme proclamée

vertueuse et pure par excellence, vous semblez faire bon marché de la

vertu des autres femmes, au point de demander grâce pour elles?

LOUISE.

Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché de ma propre vertu

dans le passé. Je ne sais nullement si, poursuivie et tourmentée par un

séducteur habile, j'eusse gardé dans ma jeunesse le calme dont je jouis

maintenant.

VALROGER.

Dans votre jeunesse?

LOUISE.

Oui, et comme j'ai été très-heureuse en ménage et très-respectée de tout

ce qui m'entourait, je suis très-indulgente pour celles qui se trompent

dans les chemins embrouillés.

VALROGER.

Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de vous prendre pour la

véritable coquette que je comptais trouver ici?

LOUISE.

Ah oui-da!

VALROGER.

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 9 / 10 段