Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante quelques instants.

Il fallait à Moynet le temps d'avertir et de persuader son neveu. Si

l'explication eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée.

Attendrie par l'aveugle dévouement d'Antoine, elle eût vaincu sa

répugnance, sauf à mourir à la longue dans ce milieu de gêne et

de réalisme qui froissait la délicatesse de ses goûts et de son

organisation; mais Antoine, qui s'était fait un devoir d'attendre, ne

savait pas veiller: c'était un rude travailleur, chaque soir il tombait

de fatigue. Pour ne pas s'endormir, il avait allumé sa pipe et, comme

l'atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il était

sorti pour marcher en fumant; il était assez loin dans la rue. Moynet

envoya le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, on s'expliqua;

mais, si vite que Moynet pût résumer une situation tellement anormale,

il fallut quelques minutes pour s'entendre, et Francia avait eu le temps

de la réflexion.

--Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas comme cela tout d'un

coup. Le temps se passe, Moynet est obligé de lui dire beaucoup de

paroles pour lui donner en moi une confiance qu'il ne peut plus avoir.

Ah! voilà qui est plus humiliant que toutes mes abjections! Prendre pour

maître un homme qui rougit de vous aimer! Non! ce n'est pas possible,

mieux vaut mourir!

La porte de l'arrière-boutique était ouverte. Elle s'élança dehors, elle

courut comme une flèche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle était

déjà loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas ou

elle demeurait; il lui fut impossible de la rejoindre.

D'abord Francia, en proie au vertige du suicide, ne songea qu'à gagner

la Seine; mais un instinct plus fort que le désespoir, un vague

sentiment de l'amour que Mourzakine lui portait encore l'arrêta au bord

du parapet. Qui sait si le prince n'était pas innocent? Le comte avait

peut-être tout inventé pour la perdre. C'était sans doute un homme

indigne, infâme, puisqu'il avait voulu lui faire violence. Sans doute

aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu'il avait donné à

Francia une arme pour se défendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le

prince n'avait pas voulu livrer sa maîtresse, puisqu'il avait fait cette

action qui signifiait: tue-le, plutôt que de céder.

Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne fût-ce que pour mourir

avec moins de haine dans le coeur et de honte sur la tête.

Elle pouvait toujours en venir là; elle avait le poignard, elle le tira

et regarda à la lueur du réverbère sa lame effilée sa fine pointe; elle

le regarda longtemps, elle perça le bout de sa ceinture de soie repliée

en plusieurs doubles. Rien n'est plus impénétrable à l'acier, la plus

forte aiguille s'y fût brisée; le stylet s'y enfonça sans que Francia

fit le moindre effort.

--Eh bien! se dit-elle, rien n'est plus facile que de se mettre cela

dans le coeur. Me voila sûre d'en finir quand je voudrai. J'ai été

blessée à la guerre; je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal.

Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas! Elle roula trois fois

autour de sa taille la belle écharpe de crêpe de Chine que Mourzakine

lui avait fait choisir. Elle y cacha le poignard persan et reprit sa

course jusqu'à l'hôtel de Thièvre, où elle voulait passer avant de se

rendre au pavillon.

Il était trois heures du matin lorsqu'elle y arriva. Une voiture en

sortait et se dirigeait vers la grille du jardin où le pavillon était

situé. Elle suivit cette voiture qui allait vite; elle la suivit avec la

puissance exceptionnelle que donne la surexcitation: elle arriva en même

temps que Mourzakine en descendait. Elle se plaça de manière à n'être

pas vue, et, profitant du moment où, après avoir ouvert la grille,

Mozdar se présentait à la portière pour recevoir son maître, elle

se glissa dans le jardin si rapidement et si adroitement, que ni le

Cosaque, qui lui tournait le dos, ni le prince, qui avait le grand et

gros corps du Cosaque devant les yeux, ne se doutèrent qu'elle fût

entrée.

Elle s'élança dans le jardin, au hasard d'y rencontrer Valentin, qu'elle

ne rencontra pas, alla droit à la chambre de Mourzakine et se cacha

derrière les rideaux de son lit. Elle voulait le surprendre, voir sur

lui le premier effet de son apparition, l'accabler de son mépris avant

qu'il eût préparé une fable pour la tromper encore, et se tuer devant

lui en le maudissant.

Mourzakine, en gagnant son appartement, avait déjà demandé à Mozdar si

Francia était rentrée, et, sur sa réponse négative, il s'était dit:

--Voilà! je m'en doutais! mon oncle me l'a enlevée. Du moment où il a

deviné que j'aimais mieux celle-ci que l'autre, il m'a laissé l'autre et

s'est vengé en me prenant mon vrai bien!

Il rentra chez lui en proie à un accès de rage et de chagrin qui ne

dura pourtant pas très-longtemps, car il était dans cette situation de

l'esprit et du corps où le besoin de repos est plus impérieux que

les secousses de la passion. Pourtant il voulut avant de se coucher

connaître les circonstances de l'enlèvement, et, en homme qui paye

cher toutes choses, il ne se gêna pas pour faire éveiller et appeler

Valentin.

Francia observait tous ses mouvements, elle attendait qu'il fût seul.

Elle voulait se montrer, quand Valentin entra. Mourzakine allait parler

en français; allait-il parler d'elle? Elle écouta et ne perdit rien.

--Il paraît, mon cher, dit le prince à l'homme d'intrigues, que vous

m'avez laissé voler ma petite amie! Je ne vous aurais pas cru si facile

à tromper. Comment se fait-il que vous soyez rentré sur les minuit sans

la ramener?

Valentin montra une très-grande surprise, et il était sincère. Il

raconta comment le comte lui avait donné congé de la part du prince. Il

était impossible de soupçonner un projet d'enlèvement.

--N'importe! vous avez manqué de pénétration. Un homme comme vous doit

tout pressentir, tout deviner, et vous avez été joué comme un écolier.

--J'en suis au désespoir, Excellence; mais je peux réparer ma faute. Que

dois-je faire? me voilà prêt.

--Vous devez retrouver la petite.

--Où, Excellence? A l'hôtel Talleyrand? Certes ce n'est pas là que le

comte l'aura menée.

--Non; mais je ne sais rien de Paris, et vous devez savoir où en pareil

cas on conduit une capture de ce genre.

--Dans le premier hôtel garni venu. Votre oncle est un grand seigneur,

il aura été dans un des trois premiers hôtels de la ville: je vais aller

dans tous, et je saurai adroitement si les personnes en question s'y

trouvent. Votre Excellence peut se reposer; à son réveil, elle aura la

réponse.

--Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener la petite. Mon oncle

n'attendra pas le jour pour retourner à son poste auprès de notre

maître; il doit y être déjà, et je suis sûr que Francia aura la volonté

de vous suivre.

--Votre Excellence est bien décidée à la reprendre après cette aventure?

--Elle a résisté, je suis sûr d'elle!

--Et, après avoir échoué, le comte Ogokskoï n'aura pas de dépit contre

Votre Excellence? Elle n'a pas daigné me confier sa situation; mais cela

est bien connu à l'hôtel de Thièvre, où je vais souvent en voisin. Les

gens de la maison m'ont dit que le comte Ogokskoï était un puissant

personnage, que Votre Excellence était dans sa dépendance absolue... Je

demande humblement pardon à Votre Excellence d'émettre un avis devant

elle; mais la chose est sérieuse, et je ne voudrais pas que mon

dévouement trop aveugle pût m'être reproché par elle-même. Je la supplie

de réfléchir une ou deux minutes avant de me réitérer l'ordre d'aller

chercher mademoiselle Francia. Si mademoiselle Francia était bien

contrariée de l'aventure, elle se serait déjà échappée, elle serait déjà

ici.

Mourzakine fit un mouvement

--Admettons, reprit vite Valentin, qu'elle se soit préservée; elle

peut réfléchir demain, et juger sa nouvelle position très-avantageuse.

Admettons encore qu'elle soit tout à fait éprise de Votre Excellence et

très-désintéressée, elle va être un sujet de litige bien grave! En la

revoyant ici, et il l'y reverra, si vous ne la cachez ailleurs...

--Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le faudra absolument!

--Sans doute, voila ce que je voulais dire à Votre Excellence. Il ne

faut donc pas que je ramène la petite ici?

--Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette sûre, et venez me

dire où elle est.

--A la place de Votre Excellence, je ferais encore mieux. J'écrirais

au comte un petit mot bien aimable pour lui demander s'il consent à

renoncer à ce caprice, et comme il y renoncera certainement de bonne

grâce, Votre Excellence n'aurait rien à craindre.

--Il n'y renoncera pas, Valentin!

--Et bien! alors, si j'étais le prince Mourzakine, j'y renoncerais. Je

ne m'exposerais pas pour la possession d'une petite fille comme cela,

l'amusement de quelques jours, au ressentiment d'un homme qui peut tout

et qui tiendrait mon avenir dans le creux de sa main. Je tournerais mes

voeux vers un objet plus désirable et plus haut placé. Certaine marquise

qui n'est pas loin d'ici a envoyé trois fois le jour de la grande

alerte...

--Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parlé et je ne vous permets

pas de me parler de celle-là.

--Votre Excellence a raison, et c'est parce qu'elle fait plus grand cas

de l'une que de l'autre qu'elle ferait bien d'écrire à son oncle. Je

porterais la lettre de bonne heure, j'apporterais la réponse. C'est le

moyen de tout concilier, et je gage qu'en voyant la soumission de

Votre Excellence, M. le comte ne se souciera plus autant de la petite.

Peut-être même ne s'en souciera-t-il plus du tout.

--C'est possible, il faut réfléchir à tout. Retirez-vous, Valentin; à

mon réveil, je vous dirai ce qu'il faut faire.

Et Mourzakine, incapable de résister davantage au sommeil, se déshabilla

vite et tomba sur son lit où il s'endormit comme frappé de la foudre,

car il ne prit pas même la peine de ramener ses couvertures sur sa

poitrine. Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans, après une nuit

d'agitation et de plaisir. Il faisait peut-être des rêves d'amour

où tantôt la marquise, tantôt la grisette lui apparaissaient. Plus

probablement il ne rêvait pas. Il était plongé dans l'anéantissement du

premier sommeil. Francia sortit de sa cachette et marcha dans la chambre

avec précaution, puis sans précaution; il n'entendait rien. Elle tira

les verrous de la porte, après avoir écouté les pas de Valentin qui

s'éloignaient. Mozdar ne bougeait plus; il couchait sous le péristyle,

non dans un lit, les Cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, mais

sur un divan, sans se déshabiller, afin d'être toujours prêt à recevoir

un ordre de son maître.

Francia s'assit sur une chaise et regarda Mourzakine. Comme il était

calme! Comme il l'avait oubliée! Combien peu de chose elle était pour

lui! Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne se souciait

presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant

Ogokskoï, il n'osait pas le lui disputer; il essaierait, quand il aurait

bien dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication; peut-être

même ne l'essaierait-il pas du tout!

Francia mesura l'abîme où elle était tombée. La fièvre faisait claquer

ses dents. Elle sentait son coeur aussi glacé que ses membres. Elle

repassa dans son esprit encore lucide tous les événements de la soirée:

la soumission avec laquelle Mourzakine l'avait abandonnée au ravisseur

était pour elle le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle

aussi, lui; mais il lui faisait encore l'honneur d'être brutalement

jaloux. Il l'eût tuée plutôt que de la céder à un autre. Mourzakine

s'était contenté de lui fournir un moyen de tuer son rival.

--Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle, puisqu'à présent le

voilà qui dort et ne se souvient plus que j'existe? Sans doute qu'il

hérite de son oncle et qu'il m'aurait su gré de le faire hériter tout de

suite!

Elle eut un rire convulsif et crut entendre résonner à ses oreilles les

paroles de l'invalide: «Il a tué ta mère, _cela doit être vrai_, il

rit de t'avoir pour maîtresse malgré cela! il en rit avec son autre

maîtresse, qui ne vaut pas mieux que lui.»

Francia se leva dans un transport d'indignation. Elle eut chaud tout à

coup; cette chaleur dévorante se portait surtout à la tête, et il lui

sembla qu'une lueur rouge remplissait la chambre. Elle tira le poignard,

elle essuya la lame sans savoir ce qu'elle faisait.

--A présent, pensait-elle, je vais mourir; mais je ne veux pas mourir

déshonorée. Je ne veux pas qu'on dise: Elle a été la maîtresse du Russe

qui a tué sa mère, et elle l'aimait tant, cette misérable, qu'elle s'est

tuée pour lui. J'ai si peu vécu! Je ne veux pas avoir vécu pour ne faire

que le mal et pour amasser de la honte sur ma mémoire. Je veux qu'on me

pardonne, qu'on m'estime encore quand je ne serai plus là. Je veux qu'on

dise à mon frère:

«--Elle avait fait une lâcheté, elle l'a bien lavée, et tu peux être

fier d'elle, tu peux la pleurer. Toi, qui voulais tuer des Russes, tu

n'as pas trouvé l'occasion, elle l'a bien trouvée, elle! Elle a vengé

votre mère!»

Que se passa-t-il alors? Nul ne le sait. Francia se rassit, reprise par

le froid et l'abattement. Elle contempla ce beau visage si tranquille

qui semblait lui sourire; la bouche était entr'ouverte, et, du milieu

des touffes de la barbe noire, les dents éblouissantes de blancheur se

détachaient comme une rangée de perles mates. Il avait les yeux grands

ouverts fixés sur elle.

Il essaya de porter la main à sa poitrine, comme pour se débarrasser

d'un corps étranger qui le gênait. Il n'en eut pas la force; la main

retomba ouverte sur le bord du lit. Il était frappé A mort. Francia n'en

savait rien. Elle lui avait planté le poignard persan dans le coeur;

elle avait agi dans un accès de délire dont elle n'avait déjà plus

conscience: elle était folle.

Mourzakine avait-il poussé un cri, exhalé une plainte? lui avait-il

parlé, lui avait-il souri, l'avait-il maudite? Elle ne le savait pas.

Elle n'avait rien entendu, rien compris; elle croyait rêver, se débattre

contre un cauchemar. Elle ne se souvenait plus d'avoir voulu se tuer.

Elle se crut éveillée enfin, et n'eut qu'une volonté instinctive, celle

de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa brusquement le

vestibule sans que Mozdar l'entendit, arriva à la grille, trouva la

clé dans la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte avec un

sang-froid hébété, et s'en alla devant elle sans savoir où elle était,

sans savoir qui elle était.

Mourzakine respirait encore; mais de seconde en seconde, ce souffle

s'affaiblissait. Il n'avait sans doute éprouvé aucune souffrance; la

commotion seule l'avait éveillé, mais pas assez pour qu'il comprit, et

maintenant il ne pouvait plus comprendre. S'il avait vu Francia, s'il

l'avait reconnue, il ne s'en souvenait déjà plus. Ce qui lui restait

d'âme s'envolait au loin vers une petite maison au bord d'un large

fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux; il reconnut le premier

cheval qu'il avait monté, et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui

criait:

--Prends garde, enfant!

C'était celle de sa mère. Le cheval s'abattit, la vision s'évanouit, le

fils de Diomède ne vit et n'entendit plus rien: il était mort.

A l'heure où il avait l'habitude de s'éveiller, Mozdar entra chez lui,

le crut endormi encore profondément et l'appela à plusieurs reprises son

_petit père!_ N'obtenant pas de réponse, il alla ouvrir les persiennes,

et vit des taches rouges sur le lit. Il y en avait très-peu, la blessure

n'avait presque pas saigné, le poignard était resté dans la poitrine,

enfoncé peu profondément, mais il avait atteint la région où la vie

s'élabore et se renouvelle. Il y avait eu étouffement rapide sans

convulsion d'agonie. Le visage, calme, était admirable.

Aux cris et aux sanglots du Cosaque, Valentin accourut. Il envoya

chercher la police et le docteur Faure. En attendant, il examina toutes

choses. Par un hasard presque miraculeux, car à coup sûr elle n'avait

songé à rien, Francia n'avait laissé aucune trace de sa courte présence

dans la maison ni dans le jardin. La terre était sèche, il n'y avait

pas la moindre empreinte. La clé de la grille était dans la serrure où

Valentin se souvenait de l'avoir laissée. Mozdar jurait que personne

n'avait pu passer dans le vestibule sans qu'il l'eût entendu. Le

docteur Faure examina avec un autre chirurgien la blessure et en dressa

procès-verbal. Son confrère conclut au suicide. Quant à lui, il n'y crut

pas et ne voulut pas conclure. Il songea à Francia et ne la nomma point.

Il n'était pas chargé de rechercher les faits: il se retira en pensant

que cette petite avait plus d'énergie qu'il ne lui en avait supposé.

Valentin, qui craignait beaucoup d'être accusé, vit avec plaisir les

soupçons se porter sur le pauvre Mozdar, qui était une excellente bête

féroce apprivoisée, et qui pleurait à fendre l'âme. Le comte Ogokskoï,

appelé en toute hâte, vint pleurer aussi sur son neveu, et son chagrin

fut aussi sincère que possible chez un courtisan. Il fit arrêter Mozdar

pour la forme; mais quand il eut délibéré militairement sur son sort, il

le disculpa et déclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin d'amour

qui l'avait porté à se donner la mort. Il ne s'accusa pas tout haut de

lui avoir causé ce chagrin; mais il se le reprocha intérieurement et ne

s'en consola qu'en se disant que le pauvre enfant avait la tête faible,

l'esprit romanesque, le coeur trop tendre, enfin qu'il était dans sa

destinée d'interrompre par quelque sottise la brillante carrière qui lui

était ouverte.

Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour de lui, quelques

personnes se dirent tout bas que le comte Ogokskoï, jaloux de la

jeunesse et de la beauté de son neveu, s'était trouvé en rivalité auprès

de certaine marquise et s'était _fait_ débarrasser de lui. L'affaire

n'eut pas d'autre suite. Il n'y eut pas un des Russes logés ou campés à

l'hôtel Talleyrand qui ne fit à Diomède Mourzakine cette oraison funèbre

qui manque de nouveauté, mais qui a le mérite d'être courte:

--Pauvre garçon! si jeune!

L'enterrement ne se fit pas avec une grande solennité militaire. Le

suicide est toujours et partout une sorte de dégradation.

Le marquis de Thièvre suivit toutefois le cortège funéraire de son cher

cousin, disant à qui voulait l'entendre:

--Il était le parent de ma femme, nous l'aimions beaucoup, nous avons

été si saisis par ce triste événement, que madame de Thièvre en a eu une

attaque de nerfs.

La marquise était réellement dans un état violent. En revenant du

cimetière, son mari lui dit tout bas:

--Je comprends votre émotion, ma chère; mais il faut surmonter cela et

rouvrir votre porte dès ce soir. Le monde est méchant, et ne manquerait

pas de dire que vous pleurez trop pour qu'il n'y eût pas quelque chose

entre vous et ce jeune homme. Calmez-vous! je ne crois point cela; mais

il faut vous habiller et vous montrer: mon honneur l'exige!

La marquise obéit et se montra. Huit jours après, elle était plus

que jamais lancée dans le monde, et peut-être un mois plus tard se

disait-elle que le ciel l'avait préservée d'une passion trop vive, qui

eût pu la compromettre.

Personne ne soupçonnait Francia, et, chose étrange, mais certaine,

Francia ne se soupçonnait pas elle-même; elle avait agi dans un accès de

fièvre cérébrale. Elle s'en était retournée instinctivement chez Moynet,

elle s'était jetée sur un lit où elle était encore, gravement malade, en

proie au délire depuis trois jours et trois nuits, et condamnée par le

médecin qu'on avait mandé auprès d'elle. Certes, la police française

l'eût facilement retrouvée, si Valentin l'eût accusée; mais il n'y

songeait pas, il ne soupçonnait que le comte Ogokskoï, qu'il détestait

pour s'être joué de lui si facilement et pour avoir réglé son mémoire

après le décès du jeune prince. Quand sa femme lui disait que la

petite avait pu s'introduire à leur insu dans le pavillon la nuit de

l'événement, il haussait les épaules en lui répondant:

--Tout ça, c'est des affaires entre Russes, n'en cherchons pas plus

long qu'eux. Je sais que l'empereur de Russie n'aime pas qu'on voie les

preuves de la haine des Français contre sa nation. Silence sur la petite

Francia: nous ne la reverrons pas, elle n'est rien venue réclamer, elle

nous a même laissé un billet de banque que le prince lui avait donné.

Qu'il n'en soit plus question.

Une personne avait pourtant pressenti et comme deviné la vérité, c'était

le docteur Faure. Le regard profondément navré que Francia avait fixé

sur lui, le jour où il l'avait quittée avec mépris, lui était resté sur

le coeur et pour ainsi dire devant les yeux; ce pauvre petit être qui

s'était fié à lui avec tant de candeur, et qui à une heure de là était

retombé sous l'empire de l'amour, n'était pas une intrigante: c'était

une victime de la fatalité. Qui sait si lui-même ne l'avait pas poussée

au désespoir en voulant la sauver?

Il résolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mémoire, il se

rappela qu'en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parlé d'un

estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide qui

tenait l'établissement. Il s'y rendit, et trouva la jeune fille entre la

vie et la mort. Son frère était auprès d'elle. Après l'avoir vainement

cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, il était

retourné au faubourg Saint-Martin, certain qu'on y aurait de ses

nouvelles.

Francia était dans une petite chambre humide et misérable, qui ne

recevait de jour que par une cour de deux mètres carrés, sorte de

puits formé par la superposition des étages, et imprégné de toutes

les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui

y déversaient leurs débris dans les cuvettes des plombs. C'était la

chambre de Moynet, il n'en avait pas de meilleure à offrir, il n'avait

pas le moyen d'en louer une autre et de payer une garde. Dodore

heureusement ne quittait pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec

un dévouement et une intelligence qui réparaient bien des choses. Il

était comme transformé par quelques jours de fièvre patriotique et

par la résolution de travailler. Antoine, qui s'était arrangé pour

travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait le matin, à

midi et le soir, apporter tout ce qu'il pouvait se procurer pour le

soulagement de la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne

Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit

relayer Théodore, on l'aider à contenir les accès de délire de sa soeur.

Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours; mais le contraste

entre le lieu écoeurant et sinistre où il la trouvait, après l'avoir

laissée dans une sorte d'opulence, serra le coeur du docteur Faure. Il

dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et après s'être

bien informé de la marche suivie jusque-là par la maladie, il espéra la

guérir, et revint le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors de

danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, lui dit en causant tout

bas avec lui dans un coin:

--S'il faut qu'elle vive comme la voilà, mieux vaudrait pour elle

qu'elle fût morte!

--Vous la croyez folle? dit le docteur.

--Oui, monsieur, car c'est quand la fièvre la quitte un peu qu'elle a le

moins sa tête. Avec la fièvre, elle dit qu'elle a tué le prince russe,

et nous ne nous étonnons pas, c'est le délire; mais quand on la croit

bien revenue de ça, elle vous dit qu'elle a rêvé de mort, mais qu'elle

sait bien que le prince est vivant, puisqu'il est là endormi sur un

fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne pas le voir.

--Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort dans la situation où

elle est?

--Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je suis arrivé de

Vaugirard, personne ne le savait. On croyait qu'elle avait rêvé ça, et

moi je leur ai dit que c'était la vérité.

--Eh bien! mon garçon, vous avez eu tort.

--Pourquoi ça, monsieur le médecin?

--Parce qu'on pourrait soupçonner votre soeur, et qu'il faut vous

taire. A présent, le délire est tombé, mais le cerveau est affaibli

et halluciné il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un peu la

campagne, lui trouver une petite chambre claire et gaie avec un bout de

jardin, du repos, de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards,

et vous, ne répétez à personne ce qu'elle vous dira de sang-froid ou

autrement sur le prince Mourzakine. Ne vous en tourmentez pas, n'en

tenez pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant, jusqu'à ce

qu'elle soit bien guérie.

--Je veux bien tout ça, dit Théodore; mais le moyen?

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 8 / 10 段