madame de Thièvre: je suis forcé, pour des raisons de la dernière
importance, de me rendre à une réunion politique. Le comte Ogokskoï m'a
promis de reconduire la marquise chez elle; il a sa voiture, et je suis
forcé de prendre la mienne. Il va revenir, je n'en doute pas, veuillez
donc ne quitter madame de Thièvre que quand il sera là pour lui offrir
son bras.
M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine pût hésiter, et
celui-ci resta planté derrière la belle Flore, qui avait l'air de ne pas
tenir plus de compte de sa présence que de celle d'un laquais, tandis
qu'il sentait sa moustache se hérisser de colère en songeant au méchant
tour que son oncle venait de lui jouer. Il n'était pas sans crainte
sur l'issue de cette mystification féroce, lorsqu'au bout de quelques
instants il vit l'ouvreuse entr'ouvrir discrètement la loge et lui
glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut
ces mots au crayon:
«Dis à madame la marquise qu'un ordre inattendu, venue de la rue
Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire et me force à te
laisser l'honneur de me remplacer auprès d'elle. Vous trouverez en bas
mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite
personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez
toi.»
--Eh bien, pensa Mourzakine, il n'y a que demi-mal, puisqu'elle est
débarrassée de lui! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la
marquise; mais celle-ci me reçoit si mal qu'elle ne me gardera
pas longtemps, et peut-être même ne me permettra-t-elle pas de
l'accompagner.
Le spectacle finissait. Il offrit à madame de Thièvre le châle qu'elle
devait prendre pour sortir.
--Où donc est le comte Ogokskoï? lui dit-elle sèchement.
Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras.
Elle le prit sans répondre un mot, et comme, d'après son air courroucé,
il hésitait à monter en voiture auprès d'elle, elle lui dit d'un ton
impérieux:
--Montez donc! vous me faites enrhumer.
Il s'assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite à
gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin
de lui que possible.
Il n'en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu'à
elle. Il l'avait cherchée des yeux à la sortie. Il n'avait vu ni elle,
ni Valentin; mais cela n'était-il pas tout simple? Les spectateurs
placés au rez-de-chaussée avaient dû s'écouler plus vite que ceux
du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l'inquiétude et la
jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa
vengeance, Ogokskoï ne lui eût dit en la quittant:--Mon neveu reconduit
une belle dame, ne l'attendez pas.
Mais Diomiditch comptait sur l'éloquence de Valentin pour la rassurer et
lui faire prendre patience. D'ailleurs elle était en fiacre, la voiture
louée par Ogokskoï allait très-vite. Il ne pouvait manquer d'arriver en
même temps que Francia au pavillon.
Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d'autres relativement à la
belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle était furieuse
contre lui: devait-il accepter platement sa défaite et l'humiliation
que son oncle lui avait ménagée? Nul doute qu'Ogokskoï n'eût dit à la
marquise en quelle société il avait surpris son beau neveu, et qu'il
n'eût compté les brouiller à jamais ensemble pour se venger de ne
pouvoir rien espérer d'elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement
pourquoi la marquise, qui affectait de le mépriser, l'avait appelé dans
sa voiture au lieu de lui défendre d'y monter. Il est vrai que cette
voiture n'était pas la sienne et qu'elle pouvait avoir peur de se
trouver à minuit dans un _remise_ dont le cocher lui était inconnu.
Pourtant un de ses valets de pied était resté pour l'accompagner, et il
était sur le siège. Elle n'avait nullement besoin de Mourzakine pour
rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d'avoir Mourzakine à bouder
ou à quereller. Il provoqua l'explosion en se mettant à ses genoux et
en se laissant accabler de reproches jusqu'à ce que toute la colère
fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément si la chose eût
été possible; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui
permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le
compte de la jeunesse, de l'emportement des sens et de l'excitation
délirante où l'avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce
reproche, qu'elle ne méritait guère, car elle ne l'avait certes pas
désespéré, fit rougir la marquise; mais elle l'écrasait en vain du poids
de la vérité, elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce qu'il
lui avait dit de ses relations avec Francia était faux d'un bout à
l'autre. Il coupa court aux explications par une scène de désespoir.
Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre
l'esprit en se montrant d'autant plus téméraire qu'il avait moins le
droit de l'être. La marquise perdit l'esprit tout de bon et le défia de
rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre jusqu'à deux où trois
heures du matin, comme cela leur était déjà arrivé.
--Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec
moi sans songer à celle qui vous attend chez vous, je croirai que
vous n'avez pour elle qu'une grossière fantaisie et que votre coeur
m'appartient. A ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme,
et, ne voulant de vous qu'un amour pur, je vous regarderai encore comme
mon parent et mon ami.
Le prince s'était mis dans une situation à ne pouvoir reculer. Il baisa
passionnément les mains de la marquise et la remercia si ardemment,
qu'elle se crut vengée de Francia et le fit entrer chez elle en
triomphe.
Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à ses gens qu'ils eussent
à attendre M. de Thièvre et à introduire les personnes qui pourraient
venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste
autorisait ces choses anormales dont les valets n'étaient point dupes,
mais que le grave et politique Martin prenait au sérieux, se chargeant
d'imposer silence aux commentaires des laquais du second ordre, lesquels
étaient réduits à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant fermement
à des secrets d'État et comptant que sa prudence était un puissant
auxiliaire aux projets de ses maîtres, il se tint dans l'antichambre,
aux ordres de la marquise, et envoya les autres valets plus loin, pour
les empêcher d'écouter aux portes.
Mourzakine avait assez étudié la maison pour se rendre compte des
moindres détails. Il admira l'air dégagé et imposant avec lequel
une femme aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie de la
préoccupation politique pour s'affranchir des usages et se débarrasser
des témoins dangereux. Il se reprit de goût pour cette fière et
aristocratique beauté qui lui présentait un contraste si tranché avec la
craintive et tendre grisette. Il pensa à son oncle, qui avait compté par
ses railleuses délations le brouiller avec l'une et avec l'autre, et qui
ne devait réussir qu'à lui assurer la possession de l'une et de l'autre.
Il jura à la marquise qu'il l'aimait avec son âme, qu'il la respectait
trop pour l'aimer autrement; mais il feignit d'être fort jaloux
d'Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations en lui reprochant à
son tour de vouloir trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se
justifier, de dire que son mari était un ambitieux qui la protégeait mal
et qui l'avait prise au dépourvu en invitant le comte à dîner chez elle,
à l'accompagner au théâtre et à la reconduire.
--Et vous-même, ajouta-t-elle, n'étes-vous pas un ambitieux aussi? Ne
m'avez-vous pas négligée ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle
que vous craignez tant? ne m'avez-vous pas conseillée d'être aimable
avec lui, de le ménager, pour qu'il ne vous écrasât pas de son courroux?
--La preuve, lui répondit Mourzakine, que je ne le crains pas pour moi,
c'est que me voici à vos pieds jurant que je vous adore. Vous pouvez le
lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un doux regard de vos
yeux d'azur, et que je sois brisé après par le tsar lui-même, je ne me
plaindrai pas de mon sort!
Diomiditch n'avait pas beaucoup à craindre que la marquise trahit sa
propre défaite, devenue imminente; elle n'en fut pas moins dupe d'une
bravoure si peu risquée, et se laissa adorer, supplier, enivrer et
vaincre.
Les larmes et les reproches vinrent après la chute; mais il était fort
tard, trois heures du matin peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer.
Elle recouvra sa présence d'esprit, et sonna Martin.
--Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera peut-être retenu
jusqu'au jour; je suis fatiguée d'attendre, reconduisez le prince...
Mourzakine s'éloigna fier de sa victoire, mais impatient de revoir
Francia, qu'il continuait à préférer à la marquise. Il avait, non pas
des remords, il se fût méprisé lui-même s'il n'eût profité de l'occasion
que lui avait fournie son oncle en croyant le perdre dans l'esprit
de madame de Thièvre; mais la douleur de Francia gâtait un peu son
triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour l'apaiser. Il était
aussi très-impatient d'apprendre ce qui s'était passé entre elle et
le comte Ogokskoï. Il est étrange que, malgré sa pénétration et son
expérience des procédés du cher oncle, il ne l'eût pas deviné. Il
commençait pourtant à en prendre quelque souci en franchissant la rue
sombre qui le ramenait à son pavillon.
Or ce qui s'était passé, s'il l'eût pressenti plus tôt, eût beaucoup
gâté l'ivresse de sa veillée auprès de la marquise.
Reprenons la situation de Francia où nous l'avons laissée, c'est-à-dire
en tête-à-tête avec Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à
l'Opéra-Comique.
D'abord il se contenta de la regarder sans rien lui dire, et elle, sans
méfiance aucune, car Mourzakine lui avait fort peu parlé de son oncle,
continua à regarder le spectacle, mais sans rien voir et sans jouir de
rien. Elle sentait revenir une migraine violente dès que Mourzakine
n'était plus auprès d'elle. Elle l'attendait comme s'il eût tenu le
souffle de sa vie entre les mains, lorsque le comte lui annonça que son
neveu venait de recevoir un ordre qui le forçait de courir auprès de
l'Empereur.
--Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui dit-il, je me charge de
vous mettre en voiture, ou de vous reconduire si vous le désirez.
Ce n'est pas la peine, répondit Francia, toute attristée. Il y a M.
Valentin qui m'attend avec un fiacre à l'heure.
--Qu'est-ce que c'est que M. Valentin?
--C'est une espèce de valet de chambre qui est pour le moment aux ordres
du prince.
--Je vais l'avertir, reprit Ogokskoï, afin qu'il se trouve à la sortie.
Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore à cette époque tout un
groupe d'industriels empressés qui se chargeaient, moyennant quelque
monnaie, d'appeler ou d'annoncer les voitures de l'aristocratie en
criant à pleins poumons le titre et le nom de leurs propriétaires.
Ogokskoï dit au premier de ces officieux d'appeler M. Valentin; celui-ci
apparut aussitôt.
--Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï, vous avertit de ne pas
l'attendre ici davantage; remmenez la voiture, et allez l'attendre chez
lui.
Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se douta de rien et obéit.
Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la hâte le billet qui
devait mettre son neveu aux arrêts forcés dans la loge de la marquise,
et revint dire à Francia que M. Valentin, n'ayant sans doute pas compris
les ordres de Mourzakine, était parti.
--En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout de suite un autre
fiacre; je suis fatiguée, je voudrais rentrer.
Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu'elle eut de la peine à
atteindre, tant elle était petite et tant il était grand.
Il trouva très-vite un fiacre et s'y assit auprès d'elle en lui jurant
qu'il ne laisserait pas une jolie fille adorée de son neveu sous la
garde d'un cocher de _sapin_.
Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards et de les
suivre au pas en remontant du côté de la Bastille. Francia, qui
connaissait son Paris, s'aperçut bientôt de cette fausse route et en fit
l'observation au comte.
--Qu'importe? lui dit-il; l'animal est ivre, ou il dort, nous pouvons
causer tranquillement, et j'ai à causer avec vous de choses très-graves
pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime; mais vous êtes libre,
et il ne l'est pas. Une très-belle dame que vous ne connaissez pas...
--Madame de Thièvre! s'écria Francia frappée au coeur.
--Moi, je ne nomme personne, reprit le comte; il me suffit de vous dire
qu'une belle dame a sur son coeur des droits antérieurs aux vôtres, et
qu'en ce moment elle les réclame.
--C'est-à-dire qu'il est, non pas chez l'empereur, mais chez cette dame.
--Vous avez parfaitement saisi; il m'a chargé de vous distraire ou de
vous ramener. Que choisissez-vous? Un bon petit souper au Cadran-Bleu,
ou un simple tour de promenade dans cette voiture?
--Je veux m'en aller chez moi bien vite.
--Chez vous? Il paraît que vous n'avez plus de chez vous, et je vous
jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui! Allons,
pleurez un peu, c'est inévitable, mais pas trop, ma belle petite! Ne
gâtez pas vos yeux qui sont les plus doux et les plus beaux que j'aie
vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés quand on est aussi
jolie que vous l'êtes. Mon neveu a bien prévu que son infidélité forcée
vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fière. Aussi
m'a-t-il approuvé lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui,
et je me charge de vous. Vous y gagnerez. Mourzakine n'a rien que ce que
je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche! Je suis moins
jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans
la situation où il vous laisse ce soir. Allons souper; nous causerons de
l'avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gré de l'aider à rompre
des liens qu'il eût été forcé de dénouer lui-même demain matin.
Francia, étouffée par la douleur, l'indignation et la honte, ne pouvait
répondre.
--Réfléchissez, reprit le comte; je vous aimerai beaucoup, moi!
Réfléchissez vite, car il faut que je m'occupe de vous trouver un gîte
agréable, et de vous y installer cette nuit.
Francia restait muette. Ogokskoï crut qu'elle mourait d'envie
d'accepter, et, pour hâter sa résolution, il l'entoura de ses bras
athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la
manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard; elle le
sortit adroitement de sa ceinture, où elle l'avait passé en le couvrant
de son châle.
--Ne me touchez pas! dit-elle à Ogokskoï; je ne suis pas si méprisable
et si faible que vous croyez.
Elle était résolue à se défendre, et il l'attaquait sans ménagements, ne
croyant point à une vraie résistance, lorsqu'elle avisa tout à coup, à
la clarté des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture et qui
marchait tout près.
--Antoine! s'écria-t-elle en se penchant dehors.
A l'instant même la portière s'ouvrit, et, sans que le marchepied fût
baissé, elle tomba dans les bras d'Antoine, qui l'emporta comme une
plume. Le comte avait essayé de la retenir, mais on était alors devant
la Porte Saint-Martin, et les boulevards étaient remplis de monde qui
sortait du théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule; il retira à
lui la portière, poussa vivement son cocher de fiacre à doubler le pas,
et disparut dans la foule des voitures et des piétons.
Francia était presque évanouie; pourtant elle put dire à
Antoine:--Allons chez Moynet.
Au bout d'un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils étaient à
deux pas de l'estaminet de la _Jambe de bois_; c'est ainsi que les gens
du quartier désignaient familièrement l'établissement du sergent Moynet.
Il était encore ouvert. L'invalide jeta un grand cri de joie en revoyant
sa fille adoptive; mais, comme elle était pâle et défaillante, il la fit
entrer dans une sorte d'office où il n'y avait personne et où il se
hâta de l'interroger. Elle ne pouvait pas encore parler; il questionna
Antoine qui baissa la tête et refusa de répondre.
--Elle vous dira ce qu'elle voudra, dit-il; moi, je n'ai qu'à me taire!
Et comme il pensait bien qu'elle ne voudrait pas s'expliquer devant lui,
l'honnête garçon eut la patience et la délicatesse de renoncer à savoir
la vérité. Il se retira en disant à Francia:
--Je m'en vais aider le garçon à fermer l'établissement. Si vous avez
quelque chose à me commander, je suis là.
Francia, touchée profondément, lui tendit une main qu'il serra dans les
siennes avec une émotion bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne
trahit pourtant rien.
--Voyons, parleras-tu? dit en jurant Moynet à Francia, dès qu'ils furent
seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout ça! Je n'ai rien dit;
mais je n'ai pas cru un mot de cette histoire du retour de ta mère,
d'autant plus que j'ai su des choses qui ne m'ont pas plu. Pendant que
je courais l'autre soir pour faire relâcher ton vaurien de frère, tu
sortais malgré ma défense; tu n'es rentrée qu'au jour, et ce même
jour-là tu disparais sans me dire adieu! Il faut avouer la vérité,
entends-tu? Si tu essayes encore de me tromper, je te méprise et je
t'abandonne!
Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La dernière crise de cette
cruelle soirée avait dissipé subitement sa migraine; son coeur était
plein d'une indignation énergique contre ces Russes qui avaient tenté de
l'avilir. Elle raconta avec une grande netteté et une sincérité absolue
l'histoire de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une énergie
égale, mais accentuée de nombreux jurons, que le sergent, tout en
ménageant les reproches à la pauvre fille, flétrit la conduite des deux
étrangers. Il ne voulut pas admettre de circonstances atténuantes en
faveur du prince, et quand Francia essaya de se persuader à elle-même
que sa conduite avait pu être moins coupable que le comte ne la lui
avait présentée, Moynet s'emporta contre elle et se défendit de toute
pitié pour le chagrin qui l'accablait.
--Tu es une sans coeur et une lâche, lui dit-il, tu as trahi ton pays et
le souvenir de ta mère! Tu t'es donnée à l'homme qui l'a tuée! Il l'a
dit à son autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l'heure où nous
sommes ils en rient ensemble, car elle est aussi canaille que lui et que
toi! Elle trouve ça drôle! Ah! les femmes! comme c'est vil, et comme
j'ai bien fait de rester garçon! Tiens, finis de pleurer, fille
entretenue par l'ennemi, ou je te mets sur le trottoir avec les
autres!... Les autres? Non, j'ai tort, j'oubliais,... les filles
publiques valent mieux que toi! Le jour de l'entrée des ennemis dans
Paris, il n'y en a pas une qui se soit montrée sur le pavé... Ah! j'en
rougis pour toi! pour moi aussi, qui t'ai ramenée de là-bas, et qui
aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la tête! Voilà un beau
débris de la grande armée, voilà un bel échantillon de la déroute! Et
comme ces ennemis doivent avoir une belle idée de nous!
Francia l'écoutait, le coude sur son genou, la joue dans sa main,
la poitrine rentrée, les yeux fixes. Elle ne pleurait plus. Elle
envisageait sa faute et commençait à y voir un crime. Ses affreuses
visions de la nuit précédente lui revenaient. Elle contemplait, tout
éveillée, la tête mutilée de sa mère et le cheval de Mourzakine galopant
avec ce sanglant trophée.
--Papa Moynet, dit-elle à l'invalide, je vous en prie, ne dites plus
rien; vous me rendrez folle!
--Si! Je veux dire, et je dirai encore, reprit Moynet, à qui elle avait
oublié de faire savoir combien elle était malade depuis vingt-quatre
heures: je ne t'ai jamais assez dit, je ne t'ai jamais dit ce que je
devais te dire! J'ai été trop doux, trop bête avec toi. Tu m'as toujours
dupé, et ce qui arrive, c'est ma faute. Nom de nom! C'est aussi la
faute de la misère. Si j'avais eu de quoi te placer, et le temps de te
surveiller, et un endroit, des personnes pour te garder! Mais avec une
seule jambe, pas un sou d'avance, pas d'industrie, pas de famille, rien,
quoi! je n'étais bon qu'à faire un état de cantinière; grâce à un ami,
j'ai pu louer cette sacrée boutique, qui me tient collé comme une image
à un mur, et où je n'ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pondant
ce temps-là, _mam'zelle_, que je croyais si sage et qui logeait là-haut
dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des
chiffons et des amusements. On se laissait mener au spectacle et à
la promenade avec les autres petites ouvrières, par les garçons du
quartier, qui faisaient des dettes à leurs parents pour trimballer cette
volaille. Je t'avais dit plus d'une fois: N'y va pas; il t'arrivera
malheur! Tu me promettais tout ce que je voulais: tu es douce, et on te
croirait raisonnable; mais tu n'as pas de ça (Moynet frappait sur sa
poitrine)! Tu n'as ni coeur, ni âme! Une chiffe, quoi! Un oiseau qui ne
veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as écouté des pas
grand'chose, tu as méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine,
tu le pourrais peut-être encore! Mais non, tu te crois d'une plus belle
espèce que ça. On a eu une mère qui pirouettait sur les planches, devant
les Cosaques, et on dit: Je suis artiste. On se donne à un perruquier
parce qu'il est artiste, lui aussi! Tiens, tout ce qui sort du théâtre
et tout ce qui y rentre, c'est des vagabonds et des ambitieux! On
s'habille en princes et en princesses, et on rêve d'être des rois et des
empereurs. J'ai vu ça à Moscou, moi; il y avait des comparses de théâtre
qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n'auraient jamais pris
un fusil pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, et tu t'en
ressens: tu seras toujours celle qui ne fait rien d'utile et qui compte
sur les autres pour l'entretenir.
--Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et brisée, je n'ai jamais été
si bas que ça. Je n'ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui
travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma faute, je n'ai pas
voulu me mettre dans la misère avec Antoine qui ne gagne pas assez pour
être en famille et qui aurait été malheureux. Ceux dont j'ai accepté
quelque chose n'auraient jamais trouvé de maîtresses qui se seraient
contentées d'aussi peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner
quelques sous pour habiller mon frère; enfin je ne me suis jamais égarée
que par inclination: vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous
savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir tout ce que nous
pourrions souhaiter.
--Je sais tout ça; jusqu'à présent tu avais été plus folle que fautive,
c'est pourquoi je te pardonnais; je t'aimais encore, je ne souffrais pas
qu'on dît du mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais quelque
amant convenable dont tu saurais faire un mari par ta gentillesse et ton
bon coeur; mais à présent! à présent, petite, quel honnête homme, même
amoureux de toi, voudrait prendre à tout jamais le reste d'un Russe! Ça
sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il
faudra passer de l'un à l'autre, jusqu'à l'hôpital et au trottoir!
--Si c'est comme ça que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que
je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau!
--Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-la! on n'en a pas le
droit; un homme se doit à son pays, une femme se doit à son devoir.
--Quel devoir ai-je donc à présent, puisque vous me trouvez déshonorée,
perdue?
Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il n'était pas assez fort
en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue.
Ce fut de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine.
--Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et assez patient pour ne
pas te repousser. Tu n'as qu'un mot à lui dire; il n'est pas sans point
d'honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai
dit: «L'honneur peut aller avec le pardon,» il me croira. Voyons,
finissons-en, je vais l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux,
j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard. Tu dormiras
dans ma chambre sur un matelas; demain nous verrons à te trouver une
mansarde.