--Ce n'est pas moi, mon enfant, je n'y étais pas; mais j'y étais de

coeur avec _lui_! Voyons, quel mal avez-vous?

--Rien, monsieur, ce n'est rien, c'est le chagrin. J'ai eu des rêves, et

puis je me sens faible; mais je n'ai rien et je veux m'en aller d'ici.

--Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne; elle est ici

chez elle et elle y est fort bien.

--Laissez-moi seule avec elle, dit le docteur. Vous paraissez

l'effrayer. Je n'ai pas besoin de vous pour savoir si elle a le délire.

La Valentin sortit.

--Monsieur le docteur, dit Francia recouvrant une vivacité fébrile, il

faut que vous m'aidiez à retourner chez nous! Je suis ici chez un homme

qui m'a tué ma mère!

Le docteur fronça légèrement le sourcil; l'étrange révélation de la

jeune fille ressemblait beaucoup à un accès de démence. Il lui toucha le

pouls; elle avait la fièvre, mais pas assez pour l'inquiéter. Il lui fit

boire un peu d'eau, l'engagea à se tenir calme un instant et l'observa;

puis, la questionnant avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé de

la lucidité et de la sincérité de ses réponses. Au bout de dix minutes,

il savait toute la vie de Francia, et se rendait un compte exact de sa

situation.

--Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas certain que ce

prince russe soit le meurtrier de votre mère. Vous avez pu être trompée

par une rivale, à l'effet de vous faire souffrir ou de rompre vos

relations avec son amant; mais je suis pour le proverbe _Dans le doute,

abstiens-toi!_ Vous ferez donc bien, dans quelques heures, ce soir,...

quand vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre santé, de vous en

aller d'ici.

Francia fit un geste d'angoisse.

--Vous n'avez rien, je sais, reprit le docteur, et vous ne voulez plus

rien recevoir de ce prince. Moi, je ne suis pas riche, je suis même

pauvre; mais je connais de bonnes âmes qui, sans même savoir votre nom

et votre histoire, me donneront un secours suffisant pour vous permettre

d'aller loger ailleurs. Dame! après ça, il faudra bien essayer de

travailler!

--Mais, monsieur, je travaille! Voyez, mon ouvrage est là. J'ai des

pièces à finir et à renvoyer.

--Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle! Je sais ce que ça

rapporte. Ce n'est pas assez; il faut entrer dans quelque hospice ou

dans tout autre établissement public pour travailler à la lingerie avec

des appointemens fixes. Je m'occuperai de vous. Si vous êtes courageuse

et sage, vous vous tirerez honnêtement d'affaire; sinon, je vous en

avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu'en ce moment vous avez de

bonnes intentions; je vais vous mettre à même d'y donner suite. Tâchez

de dormir une heure, à présent que vous voyez le moyen de réparer votre

faute. Et puis vous vous lèverez, vous vous habillerez tout doucement,

et je viendrai vous prendre pour vous conduire au logement provisoire

que vous voudrez choisir. Il me faut deux ou trois jours au plus pour

vous caser.

Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle était si pressée de

s'en aller qu'elle ne put dormir; elle se leva, réussit à se débarrasser

des obsessions de la Valentin, s'enferma et se mit à refaire ses

paquets, croyant à chaque instant entendre revenir le bon docteur

qui devait délivrer sa conscience au prix d'une aumône dont elle ne

rougissait plus.

A deux heures, elle entendit frapper à sa porte; elle y courut, ouvrit,

et se trouva dans les bras de Mourzakine qui, la saisissant comme une

proie, la couvrait de baisers.

--Laissez-moi! laissez-moi! s'écria-t-elle en se débattant; je vous

hais, je vous ai en horreur! Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère

sur les mains, sur la figure; je vous déteste! ne me touchez pas, ou je

vous tuerai, moi!

Elle s'enfuit au fond de sa chambre, cherchant avec égarement le couteau

dont elle avait coupé son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses

cris, était monté.

--Prince, disait-il, ne l'approchez pas, c'est un transport au cerveau.

Je vous le disais bien, elle déraisonne depuis ce matin. Je l'ai

entendue dire au médecin qu'elle ne voulait pas rester chez un homme qui

avait tué sa mère; or je vous demande un peu...

--Allez-vous-en! flanquez-moi la paix, dit le prince en mettant Valentin

dehors et en s'enfermant avec Francia.

Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui présentant son

poignard:

--Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il; tu vois! c'est très-facile,

je ne t'en empêcherai pas. J'aime mieux la mort que ta haine; mais

auparavant dis-moi qui t'a fait ce lâche et stupide mensonge?

--Elle! votre autre maîtresse!

--Je n'ai pas d'autre maîtresse que toi.

--La marquise de Thièvre, votre prétendue cousine!

--Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout ma maîtresse.

--Mais elle le sera!

--Non, si tu m'aimes! J'ai été un peu épris d'elle, le premier jour. Le

second jour, je t'ai vue; le troisième, je t'ai aimée: je ne peux plus

aimer que toi.

--Pourquoi dit-elle que vous avez tué...

--Pour t'éloigner de moi; elle est peut-être piquée, jalouse, que

sais-je? Elle a menti, elle a arrangé l'histoire de tes malheurs, qu'il

m'a bien fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler chez elle;

mais je peux te jurer par mon amour et le tien que je n'étais pas à

l'endroit où tu as été blessée et où ta mère a péri!

--Elle a donc péri! Vous le saviez et vous me trompiez?

--Devais-je te mettre la mort dans l'âme quand tu conservais de

l'espérance? D'ailleurs est-on jamais absolument sûr d'un fait de cette

nature? Mozdar a vu tomber ta mère; mais il ne sait pas, il ne peut pas

savoir si elle n'a pas été relevée vivante encore, comme tu l'étais

après l'affaire. J'ai écrit, nous saurons tout. Je ne t'ai jamais dit

de compter sur un bon résultat; mais tu dois savoir que je suis humain,

puisque je t'ai sauvée, toi! Francia sentit tomber sa fièvre et sa

colère.

--C'est égal, dit elle, je veux m'en aller, le docteur l'a dit: «--Dans

le doute, abstiens-toi!»

--Quel docteur? de quel âne me parles-tu? as-tu fait la folie de te

confier à quelqu'un?

--Oui, dit Francia, j'ai tout raconté à un très-brave monsieur, un

ami du docteur Larrey que madame Valentin m'a amené. Il va venir me

chercher.

Pressée par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec

M. Faure.

--Et tu crois, s'écria le prince, que je te permettrai de me quitter

avec l'aumône des âmes charitables du quartier? Toi, si fière, tu

passerais à l'état de mendiante? Non! voilà un billet de banque que je

mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans

rien devoir à personne, sans me consulter, sans m'avertir; donc tu n'es

plus retenue par rien que par l'idée de me briser le coeur. Va-t'en, si

tu veux, tout de suite! Je ne souffrirai pas longtemps, va; si la guerre

recommence, je me ferai tuer à la première affaire et je ne regretterai

pas la vie. Je me dirai que j'ai été heureux pendant trois jours dans

toute mon existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, si

complet, qu'il peut compter pour un siècle!

Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba

dans ses bras en pleurant.

--Non! dit-elle, ce n'est pas possible qu'un homme si bon et si généreux

ait jamais tué une femme! Cette marquise m'a trompée! Ah! c'est bien

cruel! Pourvu qu'elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me

fasse haïr de toi, comme je te haïssais tout à l'heure!

--Moquons-nous d'elle, dit le prince.

Et, faisant aussi bon marché de madame de Thièvre qu'il avait fait de

Francia en parlant d'elle à la marquise, il jura qu'elle était trop

grande, trop grasse, trop blonde, et qu'il ne pouvait souffrir ces

natures flamandes privées de charme et de feu sacré. Il n'en savait rien

du tout, mais il savait dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne

Francia n'était pas vindicative, mais une femme aime toujours à entendre

rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les

disculpe mieux qu'un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l'un ni

de l'autre, et peut-être se persuada-t-il qu'il disait la vérité.

--Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un

sourire, tu t'es ennuyée d'être seule, tu as eu des idées noires, je ne

veux pas que tu sois malade; achève de t'habiller, nous allons sortir en

voiture. J'ai vu aux Champs-Élysées des petites maisons où l'on mange

comme si on était à la campagne. Allons dîner ensemble dans une chambre

bien gaie, et puis à la nuit nous nous promènerons à pied. Ou bien

veux-tu aller au spectacle? dans une petite loge d'en bas où tu ne seras

vue de personne? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu

ne sois pas vue au bras d'un étranger en uniforme, puisque tu crains de

passer pour traître envers ta patrie! Nous irons où tu voudras, nous

ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l'autre

jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi!

Pendant qu'elle s'habillait, on apporta des cartons où elle dut choisir

rubans, écharpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moitié

honteuse, moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, émue,

heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint pâle. Le prince reçut

M. Faure avec une politesse railleuse.

--Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle sait que je n'ai

massacré personne de sa famille. Nous allons sortir; veuillez me dire,

docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites.

--Je ne venais pas chercher de l'argent, répondit M. Faure, j'en

apportais, je croyais avoir une bonne action à faire; mais puisque j'ai

été, selon ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte mon aumône et

je vais chercher à la mieux placer.

Il s'en alla en haussant les épaules et en jetant à Francia confuse un

regard de moquerie méprisante qui lui alla au fond du coeur comme un

coup d'épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta comme brisée

sous une humiliation que personne jusqu'alors ne lui avait infligée.

--Voyons, lui dit le prince, vas-tu être malheureuse avec moi, quand

je fais mon possible pour te distraire et t'égayer! Te sens-tu malade?

veux-tu te recoucher et dormir?

--Non! s'écria-t-elle en lui saisissant le bras; vous vous en iriez chez

cette dame!

--Te voilà jalouse encore?

--Eh bien! oui, je suis jalouse malgré tout ce que vous m'avez dit, je

suis jalouse malgré moi! Ah! tenez, je souffre bien; je sens que je suis

lâche d'aimer un ennemi de mon pays! Je sais que pour cela je mérite le

mépris de tous les honnêtes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez

bien vous-même, et peut-être que vous me méprisez aussi au fond du

coeur. Peut-être qu'une femme de votre pays ne se donnerait pas à un

militaire français; mais je supporterai cette honte, si vous m'aimez,

parce que cette chose-la est tout pour moi; seulement il faut m'aimer!

Si vous me trompiez!.....

Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l'énergie de cette affection

dans un être si faible, en fut touché.

--Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu'elle avait jeté

sur la table, je te donne ce bijou; c'est un bijou, tu vois! c'est orné

de pierres fines, et c'est assez petit pour être caché dans le mouchoir

ou dans le gant. Ce n'est pas plus embarrassant qu'un éventail; mais

c'est un joujou qui tue, et en te l'offrant tout à l'heure je savais

très-bien qu'il pouvait me donner la mort. Garde-le, et perce-moi le

coeur, si tu me crois infidèle!

Il disait ce qu'il pensait en ce moment-là. Il n'aimait pas la marquise;

il lui en voulait même. Il était content de ne pas se soucier de sa

personne, qu'elle lui avait trop longtemps refusée, selon lui.

Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva joli, et s'amusa de

la possession d'un bijou si singulier; elle le lui rendit pourtant, ne

sachant qu'en faire et frémissant à l'idée de s'en servir contre lui.

Elle était prête à sortir. Mourzakine l'entraîna, lui fit oublier sa

blessure en la caressant et la gâtant comme un enfant malade. Ils

allèrent dîner aux Champs-Élysées, et puis il lui demanda quel théâtre

elle préférait. Elle se sentait faible, elle avait à peine mangé, et

par moments elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. Elle le

voyait disposé à s'amuser du bruit et du mouvement de Paris; il avait

copieusement dîné, lui, bu d'autant. Elle craignit de le priver en

acceptant de prendre du repos, et céda au désir qu'il paraissait avoir

d'aller à Feydeau entendre les chanteurs en vogue. L'Opéra-Comique était

alors fort suivi et généralement préféré au grand Opéra. C'était un

théâtre de bon ton, et Mourzakine n'était pas fâché, tout en écoutant

la musique, de pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris. Il envoya en

avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée, et, quand ils

arrivèrent, le dévoué personnage les attendait sous le péristyle avec

le coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de Valentin et alla

s'installer dans la loge, ou peu d'instants après le prince vint la

rejoindre.

Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette niche sombre, où, en

se tenant un peu au second plan, elle n'était vue de personne, elle se

rassura. En jetant les yeux sur ce public où pas une figure ne lui était

connue, elle sourit de la peur qu'elle avait eue d'y être découverte, et

elle oublia tout encore une fois, pour ne sentir que la joie d'être dans

un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans le souffle chaud et

vivifiant de Paris artiste, seule et invisible avec son amant heureux.

C'était la sécurité, l'impunité dans la joie, car Francia, élevée dans

les coulisses du spectacle ambulant, aimait le théâtre avec passion.

C'est en l'y menant quelquefois que Guzman l'avait enivrée. Elle aimait

surtout la danse, bien que sa mère, en lui donnant les premières leçons,

l'eût souvent torturée, brisée, battue. Dans ce temps-là, certes elle

détestait l'art chorégraphique; mais depuis qu'elle n'en était plus la

victime résignée, cet art redevenait charmant dans ses souvenirs. Il

se liait à ceux que sa mère lui avait laissés. Elle était fière de s'y

connaître un peu et de pouvoir apprécier certains pas que Mimi La Source

lui avait enseignés. On jouait, je crois, _Aline, reine de Golconde_. Si

ma mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un ballet. Francia le

dévora des yeux, et, bien que les danseuses de Feydeau fussent de second

ordre, elle fut enivrée jusqu'à oublier qu'elle avait la fièvre. Elle

oublia aussi qu'elle ne voulait pas être vue avec un étranger; elle se

pencha en avant, tenant naïvement le bras de Mourzakine et l'entraînant

à se pencher aussi pour partager un plaisir dont elle ne voulait pas

jouir sans lui.

Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous d'elle une tête crépue,

dont le ton rougeâtre la fit tressaillir. Elle se retira, puis se

hasarda à regarder de nouveau. Elle dut prendre note d'une grosse main

poilue qui frottait par moments une nuque bovine, rouge et baignée de

sueur. Enfin elle distingua le profil qui se tournait vers elle, mais

sans que les yeux ronds et hébétés parussent la voir. Plus de doute,

c'était Antoine le ferblantier, le neveu du père Moynet, l'amoureux que

Théodore lui avait conseillé d'épouser.

Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui? Que venait-il faire au

théâtre, lui qui n'y comprenait rien, et qui était trop rangé pour se

permettre un pareil luxe? L'acte finissait. Quand elle se hasarda à

regarder encore, il n'était plus là. Elle espéra qu'il ne reviendrait

pas, ou qu'elle avait été trompée par une ressemblance. Antoine avait

une de ces têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité, qu'on ne

rencontre plus guère aujourd'hui dans les gens de sa classe. Les types

tendent à se particulariser sous l'action d'aptitudes plus personnelles.

A cette époque, un ouvrier de Paris n'était souvent qu'un paysan à peine

dégrossi, et si quelque chose caractérisait Antoine, c'est qu'il n'était

pas dégrossi du tout.

Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges et des bonbons.

Francia l'attendit en se tenant d'abord bien au fond de la baignoire;

mais elle s'ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre vide

absolument, elle s'avança pour se donner le plaisir de regarder la

toile. En ce moment, elle se trouva face à face avec le regard doux

et le timide sourire d'Antoine qui rentrait, et qui la reconnaissait

parfaitement. Il était trop naïf pour croire déplacé de lui adresser la

parole. Bien au contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne lui

parlant pas.

--Comment donc, mademoiselle Francia, lui dit-il, c'est vous? Je vous

croyais bien loin! Vous voilà donc revenue? Est-ce que votre maman...

--Je l'ai rencontrée en route, répondit Francia avec la vivacité

nerveuse d'une personne qui ne sait pas mentir.

--Ah! bien, bien! vous êtes revenues ensemble? Et Dodore, il est revenu

aussi?

--Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit Francia, qui ne

savait plus ce qu'elle disait.

--Tant mieux, tant mieux! reprit pesamment Antoine. A présent, vous

voilà contents, vous voilà heureux, car vous êtes habillée,... très-bien

habillée, très-jolie! Et la santé est bonne?

--Oui, oui, Antoine, merci!

--Et la maman? sans doute qu'elle a fait fortune là-bas, dans les

voyages?

Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin.

Francia comprit ce soupir: Antoine se disait qu'il ne pouvait plus

aspirer à sa main. Elle saisit ce moyen de le décourager.

--C'est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle; maman a fait fortune,

et nous partons demain pour les pays étrangers, où elle a du bien.

--Demain, déjà! vous partez demain! mais vous viendrez bien dire adieu à

mon oncle, qui vous aime tant?

--J'irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que vous m'avez vue; il

aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir

l'embrasser.

--Je ne dirai rien. Allons! adieu, mademoiselle Francia; est-ce demain

que vous viendrez chez l'oncle? Je voudrais bien savoir l'heure, pour

vous dire adieu aussi.

--Je ne sais pas l'heure, Antoine, je ne peux pas décider l'heure... Je

vous dis adieu tout de suite.

--J'aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu'elle va rentrer dans votre

loge?

--Je ne sais pas! dit Francia, inquiète et impatientée. Qu'est-ce que ça

vous fait de la voir? Vous ne la connaissez pas!

--C'est vrai! D'ailleurs je ne peux pas rester. Il est déjà tard, et il

faut que je sois levé avec le jour, moi!

--Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement pas beaucoup?

--C'est vrai, que ça ne m'amuse guère; les chansons durent trop

longtemps, et ça répète toujours la même chose. J'étais venu rapporter

à ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, et comme je ne

demandais pas de pourboire, ils m'ont dit dans les coulisses:

--Voulez-vous une place debout, à l'entrée du parterre? J'ai trouvé une

place assis. J'ai regardé, mais j'en ai assez, et puisque vous voilà

riche,... c'est-à-dire puisque vous viendrez...

--Oui, oui, Antoine, j'irai voir votre oncle. Adieu! portez-vous bien!

Antoine soupira encore et s'en alla; mais, comme il traversait le

couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familièrement dans la

loge de Francia, et une faible lumière se fit dans son esprit, lent à

saisir le sens des choses. Je ne sais s'il était capable de débrouiller

tout seul le problème, mais l'instinct du caniche lui fit oublier qu'il

voulait s'en aller. Il resta à flâner sous le péristyle du théâtre.

Francia n'osa raconter à son prince la rencontre qui venait de la

troubler et de l'attrister profondément, car, si elle n'avait que de

l'effroi pour l'amour d'Antoine, elle n'en était pas moins touchée de sa

confiance et de son respect.

--Il croit des choses impossibles à croire, se disait-elle, et ce n'est

pas tant parce qu'il est simple que parce qu'il m'estime plus que je ne

vaux!

Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe de bois, qu'elle n'avait

pas embrassé en partant, qu'elle n'avait pas eu le courage de tromper,

et qui l'attendrait tous les jours jusqu'au moment où, las d'attendre,

il prononcerait sur elle l'arrêt que méritent les ingrats!

Mourzakine lui apportait des friandises qu'elle se mit à grignoter

en rentrant ses larmes. Le rideau se releva. Elle essaya de s'amuser

encore, mais elle avait des éblouissements, des élancements au coeur

et au cerveau; elle craignait de s'évanouir; elle ne put cacher son

malaise.

--Rentrons! lui dit Mourzakine.

Elle ne voulait pas l'empêcher d'entendre toute la pièce. Elle espéra

que cinq minutes d'air libre la remettraient. Il la conduisit sur le

balcon du foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira. Elle

redevint gaie, confiante, et quand la cloche les avertit, sans songer à

cacher son visage, elle retourna avec lui à sa loge.

Au moment où, après l'y avoir fait entrer, Mourzakine allait s'y placer

auprès d'elle, une main lui frappa l'épaule, et le força à se retourner.

C'était l'oncle Ogokskoï qui, l'attirant dans le couloir, lui dit en

souriant:

--Tu es là avec ta petite. Je l'ai aperçue; mais je suis curieux de voir

si elle est vraiment jolie.

--Non, mon oncle, elle n'est pas jolie, répondit à voix basse

Mourzakine, qui frémissait de rage.

--Je veux entrer dans la loge, ouvre! Fais donc ce que je te dis! ajouta

le comte d'un ton sec qui ne souffrait pas de réplique.

Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu.

--Non, cher oncle, dit-il en affectant une gaîté qu'il était loin de

ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous êtes un rival

trop dangereux; vous m'avez mis au plus mal avec la belle marquise,

laissez-moi ce petit échantillon de Paris, qui n'est vraiment pas digne

de vous.

--Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le comte, tu n'as rien

à craindre. Allons, ouvre cette porte, te dis-je, ou je l'ouvrirai

moi-même.

Mourzakine essaya d'obéir, il ne put le faire; il se sentit comme

paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge et, laissant la porte ouverte pour

y faire pénétrer la lumière du couloir, il regarda très-attentivement

Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d'un instant, il

revint à son neveu en disant:

--Tu m'as menti, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux

savoir à présent si elle a de l'esprit. Va-t'en là-haut saluer monsieur

et madame de Thièvre.

--Là-haut? Madame de Thièvre est ici?

--Oui, et elle sait que tu t'y trouves. Je t'avais aperçu déjà, je lui

ai annoncé que tu comptais venir la saluer. Va! va donc! m'entends-tu?

Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne.

Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur railleuse de ses

intonations, Diomiditch savait très-bien ce qu'elles signifiaient. Il se

résigna à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger pouvait-elle

courir en plein théâtre? Pourtant une idée sauvage lui entra

soudainement dans l'esprit.

--Je vous obéis, répondit-il; mais permettez-moi de dire à ma petite

amie qui vous êtes, afin qu'elle n'ait pas peur de se trouver avec un

inconnu, et qu'elle ose vous répondre si vous lui faites l'honneur de

lui adresser la parole.

Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, et dit à Francia:

--Je reviens à l'instant; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la

bonté de prendre ma place,... tu lui dois le respect.

En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement à

Francia le poignard persan qu'il avait gardé sur lui, et qu'il lui mit

dans la main en la lui serrant d'une manière significative Son corps

interceptait au regard d'Ogokskoï cette action mystérieuse, que Francia

ne comprit pas du tout, mais à laquelle une soumission instinctive la

porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se retirer, quand Ogokskoï le

poussa sans qu'il y parût, mais avec la force inerte et invincible d'un

rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch dut céder

la place et monter à la loge de madame de Thièvre, dont, sans autre

explication, son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte de celle

de Francia.

La marquise le reçut très-froidement. Il l'avait trop ouvertement

négligée; elle le méprisait, elle le haïssait même. Elle le salua à

peine et se retourna aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût pris

grand intérêt au dernier acte.

Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tête-à-tête

de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint.

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 6 / 10 段