--Tranquillisez-vous, reprit Valentin; il ne vous fait pas de reproche.

J'ai tout mis sur mon compte. Je lui ai dit que vous deviez prendre la

diligence pour Strasbourg à une heure et que vous n'aviez pas eu une

minute à perdre pour ne pas manquer la voiture. Il m'a demandé mon nom.

Je lui ai dit un nom en l'air et j'ai promis d'aller lui donner de vos

nouvelles. Je l'ai laissé tranquille et joyeux.

Dodore admira Valentin et ne put s'empêcher de frapper dans ses mains en

faisant une pirouette.

--Le jeune homme est content? dit Valentin en clignotant; à présent, il

faut songer à lui donner de l'occupation. Le prince désire qu'on ne le

voie pas vaguer aux alentours. Je l'enverrai à un de mes amis qui a une

entreprise de roulage hors Paris. Sait-il écrire?

--Pas trop, dit Francia.

--Mais il sait lire?

--Oui, assez bien. C'est moi qui lui ai appris. S'il voulait, il

apprendrait tout! Il n'est pas sot, allez!

--Il fera les commissions, et peu à peu il se mettra aux écritures;

c'est son affaire de s'instruire. Plus on est instruit, plus on gagne.

Il sera logé et nourri en attendant qu'il fasse preuve de bonne volonté,

et on lui donnera quelque chose pour s'habiller. Voici l'adresse et une

lettre pour le patron. Quant à vous, ma chère enfant, vous êtes libre de

sortir; mais, comme vous désirez rester cachée, ma femme vous apportera

vos repas, et, si vous vous ennuyez d'être seule, elle viendra tricoter

auprès de vous. Elle ne manque pas d'esprit, sa société est agréable.

Vous pourrez prendre l'air au jardin le matin de bonne heure et le soir

aussi; soyez tranquille, vous ne manquerez de rien et je suis tout à

votre service.

Ayant ainsi réglé l'existence des deux enfants confiés à ses soins

éclairés, M. Valentin se retira sans dire à Francia, qui n'osa pas le

lui demander, quand elle reverrait le prince.

--Eh bien! te voilà content? dit-elle à son frère. Tu voulais

travailler,... tu vas te faire un état!

--Bien sûr, que je veux travailler! répondit-il en frappant du pied d'un

air résolu. Je suis content de ne rien devoir aux autres. Il y a assez

longtemps que ça dure. Alors, je m'en vais, je prends un col blanc pour

avoir une tenue présentable, un air comme il faut, et mes souliers

neufs, puisqu'il y aura des courses à faire. Quand j'aurai besoin

d'autre chose, je viendrai le chercher. Adieu, Fafa; je te laisse

heureuse, j'espère!... D'ailleurs je reviendrai te voir.

--Tu t'en vas comme ça, tout de suite? dit Francia, dont le coeur se

serra à l'idée de rester seule.

Elle n'était pas bien sûre de la fermeté de résolution de son frère.

Habituée à le surveiller autant que possible, à le gronder quand il

rentrait tard, elle l'avait empêché d'arriver au désordre absolu.

N'allait-il pas y tomber maintenant qu'il ne craindrait plus ses

reproches?

--Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici? répondit-il le coeur

gros; c'est joli, ici, c'est cossu même. J'y serais trop bien, je

m'ennuierais, je serais comme un oiseau en cage. Il faut que je trotte,

moi, que j'avale de l'air, que je voie des figures! Celle de ton prince

ne me va guère, et la mienne ne lui va pas du tout. Et puis, c'est un

étranger, un _coalisé_! Tu auras beau dire..., ça me remue le sang.

--C'est un ennemi, j'en conviens, dit Francia; mais sans lui tu ne

m'aurais pas, et sans lui nous n'aurions pas de chance de retrouver

notre mère.

--Eh bien! si on la retrouve, ça changera! Elle sera malheureuse, on

travaillera pour la nourrir. Je m'en vais travailler!

--Vrai?

--Quand je te le dis!

--Tu m'as promis si souvent!

--A présent, c'est pour de vrai, faut bien, à moins d'être méprisé!

--Allons, va! et embrasse-moi!

--Non, dit le gamin en enfonçant sa casquette sur ses yeux; faut pas

s'attendrir, c'est des bêtises!

Il sortit résolument, se mit à courir jusqu'au bout de la rue, s'arrêta

un moment, étouffé par les sanglots, et reprit sa course jusqu'à

Vaugirard, où il se mit à la disposition du patron à qui M. Valentin le

recommandait.

Francia pleurait de son côté; mais elle prit courage en se disant:

--Sans tout cela, il ne serait pas encore décidé à se ranger, il

se serait peut-être perdu! Si Dieu veut qu'il tienne parole, je ne

regretterai pas ce que j'ai fait.

Elle le regrettait pourtant sans vouloir se l'avouer. Sa pauvre petite

existence était bouleversée. Elle quittait pour toujours son petit coin

de Paris où elle était plus aimée que jugée dans un certain milieu

d'honnêtes gens; elle y avait attiré plus d'attention que ne le

comportait sa mince position.

Une enfant de quinze ans échappée aux horreurs de la retraite de Russie

et au désastre de la Bérézina, jolie, douce, modeste dans ses manières,

assez fière pour n'implorer personne, assez dévouée pour se charger de

son frère, ce n'était pas la première venue, et si on lui reprochait

d'avoir des liaisons irrégulières, on l'excusait en voyant qu'elle ne

voulait être à charge à personne.

L'égoïsme réclame toujours sa part dans les jugements humains. On

repousse une mendiante qui vous dit:

--Donnez-moi pour que je ne sois pas forcée de me donner.

Et on a raison jusqu'à un certain point, car beaucoup exploitent

lâchement cette prétendue répugnance à l'avilissement. On aime mieux que

l'innocence succombe fièrement sans demander conseil, et qu'elle porte

sans se plaindre la fatalité du destin.

Francia laissait donc derrière elle un groupe qu'elle appelait _le

monde_, et qui était le sien. Elle se trouvait seule, ayant pour tout

appui un étranger qui promettait de l'aimer, pour toute relation un

inconnu, ce Valentin, dont la perversité, voilée sous un air suffisant,

lui inspirait déjà une vague méfiance. Elle regarda son joli appartement

sans trop se demander si dans quelques jours les alliés ne quitteraient

point Paris, et ce qu'elle deviendrait, si Mourzakine l'abandonnait.

Cette prévision ne lui vint pas plus à l'esprit qu'elle n'était venue à

Théodore. Elle défit ses paquets, rangea ses bardes dans les armoires,

se fit belle et se regarda dans une psyché en acajou qui avait pour

pieds des griffes de lion en bronze doré. Elle admira le luxe relatif

que lui procurait son beau prince, les affreux meubles plaqués de

l'époque, les rideaux de mousseline à mille plis drapés _à l'antique_,

les vases d'albâtre avec des jacynthes artificielles sous verre, le sofa

bleu à crépines orange, la petite pendule représentant un Amour avec un

doigt sur les lèvres; mais elle plaça sous ses yeux les quelques chétifs

bibelots que Valentin lui avait apportés de chez elle, bien que, par

leur pauvreté vulgaire, ils fissent tache dans son nouveau logement.

Ensuite elle se mit à la fenêtre pour admirer le beau jardin et les

grands arbres; mais elle le trouva triste en se rappelant les laides

mansardes et les toits noirs qu'elle avait l'habitude de contempler.

Elle chercha sur sa fenêtre le pot de réséda qu'elle arrosait soir et

matin.

--Ah! mon Dieu, dit-elle, ce Valentin a laissé là-bas le réséda!

Et elle se remit à pleurer sur cet ensemble de choses à jamais perdues,

dont la valeur lui devenait inappréciable, car il représentait des

habitudes, des souvenirs et des sympathies qu'elle ne devait plus

retrouver.

Que faisait Mourzakine pendant que le complaisant Valentin procédait à

l'installation de sa maîtresse dans les conditions les plus favorables à

leurs secrets rapports? Il était en train d'endormir les soupçons de son

oncle. Ogokskoï avait revu madame de Thièvre à l'Opéra dans tout l'éclat

de sa plantureuse beauté, il avait été la saluer dans sa loge: elle

avait été charmante pour lui. Sérieusement épris d'elle, il était résolu

à ne rien épargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer

à la belle Française, voulait paraître céder le pas à l'oncle dont il

dépendait absolument.

--Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce hier à l'Opéra. Ma belle

hôtesse n'a plus un regard pour moi, et pour m'en consoler je me suis

jeté dans une moindre, mais plus facile aventure. J'ai pris chez

moi _une petite_; ce n'est pas grand'chose, mais c'est parisien,

c'est-à-dire coquet, gentil, propret et drôle; vous me garderez

pourtant le secret là-dessus, mon bon oncle? Madame de Thièvre, qui est

passablement femme, me mépriserait trop, si elle savait que j'ai si vite

cherché à me consoler de ses rigueurs.

--Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï d'un ton qui fit

comprendre à Mourzakine qu'il comptait le trahir au plus vite.

C'est tout ce que désirait ce prince sauvage, doublé d'un courtisan

rusé. Madame de Thièvre était déjà prévenue; elle savait ce qu'il avait

plu à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, était une pauvre

fille assez laide dont il avait pitié et à laquelle il devait un appui,

puisque, dans une charge de cavalerie, il avait «eu le malheur d'écraser

sa mère.» Il l'avait logée dans sa maison en attendant qu'il pût lui

procurer quelque ouvrage un peu lucratif. Il avait arrangé et débité

ce roman avec tant de facilité, il avait tant de charme et d'aisance à

mentir, que madame de Thièvre, touchée de sa sincérité et flattée de sa

confiance, avait promis de s'intéresser à sa protégée; et puis, elle

comprit que ce hasard amenait une combinaison favorable à la passion de

Mourzakine pour elle en détournant les soupçons de l'oncle Ogokskoï.

Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté qui l'avait d'abord

indignée: elle était secrètement vaincue. Elle ne voulait pas se

l'avouer; mais elle se laissait aller, avec une alternative d'agitation

et de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite sans

compromettre le prince.

Quant à lui, ce n'était plus en un jour qu'il espérait désormais

triompher d'elle. Il craignait un retour de dépit et de fierté, s'il

brusquait les choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, il

pouvait prendre patience: Francia lui plaisait réellement.

Le soir, en soupant avec elle dans sa petite chambre, il se mit à

l'aimer tout à fait. Il était capable d'aimer tout comme un autre, de

cet amour parfaitement égoïste qui se prodigue dans l'ivresse sauf

à s'éteindre dans les difficultés ultérieures. Il est vrai que dans

l'ivresse il était charmant, tendre et ardent à la fois. La pauvre

Francia, après lui avoir naïvement avoué l'effroi et le chagrin de son

isolement, se mit à l'aimer de toute son âme et à lui demander pardon

d'avoir regretté quelque chose, quand elle n'eût dû que ressentir la

joie de lui appartenir.

--Tenez, lui disait-elle, je n'ai jamais su jusqu'à ce jour ce que c'est

qu'aimer. Regardez-moi, je n'invente pas cela pour vous faire plaisir!

En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire confiant et pur comme

celui de l'enfance, attestaient une sincérité complète. Mourzakine était

trop pénétrant, trop méfiant, pour s'y tromper. Il se sentait aimé pour

lui-même dans toute l'acceptation de ce terme banal qui avait été son

rêve, et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait par moments

à ressentir, lui aussi, quelque chose de plus doux que le plaisir. Il

possédait une âme, et il étudiait avec surprise cette espèce de _petite

âme française_ qui lui parlait une langue nouvelle, langue incomplète et

vague qui ne se servait pas des mots tout faits à l'image des femmes du

monde, et qui était trop inspirée pour être élégante ou correcte.

Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule, mais, avec le jour,

elle s'éveilla chantant comme les oiseaux. Elle n'était pas habituée à

ne pas voir lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de sortir, de

respirer. Ils montèrent en voiture, et elle le conduisit à Romainville,

qui était alors le rendez-vous des amants heureux. Le bois était encore

désert. Elle ramassa des violettes et en remplit le dolman bombé sur

la poitrine du prince tartare, puis elle les reprit pour les mettre

classiquement sur son coeur. Ils déjeunèrent d'oeufs frais et de

laitage. Elle était en même temps folâtre et attendrie; elle avait la

gaîté gracieuse et discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup.

Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont babillardes. Il était

étonné de pouvoir causer avec elle, qui ne savait rien, mais qui savait

tout, comme savent les gens de toute condition à Paris, par le perpétuel

ouï-dire de la vie d'expansion et de contact. Quel contraste avec les

peuples qui, n'ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de

penser! Paris est le temple de vérité où l'on pense tout haut et où l'on

s'apprend les uns aux autres ce que l'on doit penser de tout. Mourzakine

était émerveillé et se demandait presque s'il n'avait pas mis la main

sur une nature d'exception. Il était tenté de le croire, surtout en

voyant la bonté de coeur qui caractérisait Francia. Sur quelque sujet

qu'il la mît, elle était toujours et tout naturellement dans le ton de

l'indulgence, du désintéressement, de la pitié compatissante. Cette

nuance particulière, elle la devait à ce qu'elle avait souffert et vu

souffrir dans une autre phase de sa vie.

--Eh quoi! lui disait-il dans la voiture en revenant, pas un mauvais

sentiment, pas d'envie pour les riches, pas de mépris pour les

coupables? Tu es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre enfant, et

si les autres Françaises te ressemblent, vous êtes les meilleurs êtres

qu'il y ait au monde.

Il avait peu de service à faire et il prétendit en avoir un très-rude

pour se dispenser de paraître à l'hôtel de Thièvre. Il lui semblait

qu'il ne se plaisait plus avec personne autre que Francia, qu'il ne se

soucierait plus d'aucune femme. Il l'aima exclusivement pendant trois

jours. Pendant trois jours, elle fut si heureuse qu'elle oublia tout et

ne regretta rien. Il était tout pour elle; elle ne croyait pas qu'un

bonheur si grand ne dût pas être éternel. Tout à coup elle ne le vit

plus, et l'effroi s'empara d'elle. Un grand événement était survenu.

Napoléon, malgré l'acte d'abdication, venait de faire un mouvement de

Fontainebleau sur Paris. Il avait encore des forces disponibles, les

alliés ne s'étaient pas méfiés. Enivrés de leur facile conquête, ils

oubliaient dans les plaisirs de Paris que les hauteurs qui lui servaient

alors de défense naturelle n'étaient pas gardées. L'annonce de

l'approche de l'empereur les jeta dans une vive agitation. Des ordres

furent donnés à la hâte, on courut aux armes. Paris trembla d'être pris

entre deux feux. Mourzakine monta à cheval, et ne rentra ni le soir ni

le lendemain.

Pour rassurer Francia, Valentin lui apprit ce qui se passait. Ce fut

pour elle une terreur plus grande que celle de son infidélité, ce fut

l'effroi des dangers qu'il allait courir. Elle savait ce que c'est que

la guerre. Elle avait maintes fois vu comment une poignée de Français

traversait alors les masses ennemies, ou se repliait après en avoir fait

un carnage épouvantable.

-Ils vont me le tuer! s'écria-t-elle; ils vont reprendre Paris et ils ne

feront grâce à aucun Russe!

Elle se tordit les mains et fit peut-être des voeux pour l'ennemi. Elle

était dans cette angoisse, quand le soir son frère entra chez elle.

--Je viens te faire mes adieux, lui dit-il; ça va chauffer, Fafa,

et cette fois j'en suis! L'âge n'y fait rien. On va barricader les

barrières pour empêcher messieurs les ennemis d'y rentrer, aussitôt

qu'ils en seront tous sortis, et quand l'AUTRE leur aura flanqué une

peignée, nous serons là derrière pour les recevoir à coups de pierres,

avec des pioches, des pinces, tout ce qu'on aura sous la main. On

ira tous dans le faubourg, on n'a pas besoin d'ordres, on se passera

d'officiers, on fera ses affaires soi-même.

Il en dit long sur ce ton. Francia, les yeux agrandis par l'épouvante,

les mains crispées sur son genou, ne répondait rien: elle voyait déjà

morts les deux seuls êtres qui lui fussent chers, son frère et son

amant.

Elle chercha pourtant à retenir Théodore. Il se révolta.

--Tu voudrais me voir lâche? Tu ne te souviens déjà plus de ce que tu me

disais si souvent: Tu ne seras jamais un homme! Eh bien! m'y voilà, j'en

suis un. J'étais parti pour travailler; mais tous ceux qui travaillent

veulent se battre et je suis aussi bon qu'un autre pour taper dans une

bagarre. Y a pas besoin d'être grand et fort pour faire une presse; les

plus lestes, et j'en suis, sauteront en croupe des Cosaques et leur

planteront leur couteau dans la gorge. Les femmes en seront aussi: elles

entassent des pavés dans les maisons pour les jeter par la fenêtre;

qu'ils y viennent, on les attend!

Francia, restée seule, sentit que son cerveau se troublait. Elle

descendit au jardin et se promena sous les grands arbres sans savoir

où elle était: elle s'imaginait par moments entendre le canon; mais ce

n'était que l'afflux du sang au cerveau qui résonnait dans ses oreilles.

Paris était tranquille, tout devait se passer en luttes diplomatiques

et, après une dernière velléité de combat, Napoléon devait se résigner à

l'île d'Elbe.

Tout à coup Francia se trouva en face d'une femme grande, drapée dans un

châle blanc, qui se glissait dans le crépuscule et qui s'arrêta pour la

regarder; c'était madame de Thièvre, qui, connaissant les localités

et traversant le jardin de madame de S..., son amie absente, venait

s'informer de Mourzakine. Elle aussi était inquiète et agitée. Elle

voulait savoir s'il était rentré; elle avait déjà envoyé deux fois

Martin, et, n'osant plus lui montrer son angoisse, elle venait

elle-même, à la faveur des ombres du soir, regarder si le pavillon était

éclairé.

En voyant une femme seule dans ce jardin où personne du dehors ne

pénétrait, la marquise ne douta pas que ce ne fût la jeune protégée du

prince et elle n'hésita pas à l'arrêter en lui disant:

--Est-ce vous, mademoiselle Francia?

Et comme elle tardait à répondre, elle ajouta:

--Ce ne peut être que vous; n'ayez pas peur de me parler. Je suis

une proche parente du prince et je viens savoir si vous avez de ses

nouvelles.

Francia ne se méfia point et répondit qu'elle n'en avait pas. Elle

ajouta imprudemment qu'elle s'en tourmentait beaucoup et demanda si on

se battait aux barrières:

--Non, Dieu merci! dit la marquise; mais peut-être y a-t-il quelque

engagement plus loin. Vous n'êtes pas rassurée, je vois cela; vous êtes

très attachée au prince? N'en rougissez pas, je sais ce qu'il a fait

pour vous et je trouve que vous avez bien sujet d'être reconnaissante.

--Il vous a donc parlé de moi? dit Francia, stupéfaite.

--Il l'a bien fallu, puisque vous êtes venue lui parler chez moi. Je

devais bien savoir qui vous étiez!

--Chez vous?... Ah! oui, vous êtes la marquise de Thièvre. Il faut me

pardonner, madame, j'espérais,... à cause de ma mère...

--Oui, oui, je sais tout, mon cousin m'a donné tous les détails. Eh

bien! votre pauvre mère, il n'y a plus d'espoir, et c'est pour cela...

--Plus d'espoir? Il vous a dit qu'il n'y avait plus d'espoir?

--Il ne vous a donc pas dit la vérité, à vous?

--Il m'a dit qu'il écrirait, qu'on la retrouverait peut-être! Ah! mon

Dieu, il m'aurait donc trompée!

--Trompée? pourquoi vous tromperait-il?...

Madame de Thièvre fit cette interpellation d'un ton qui effraya la jeune

fille; elle baissa la tête et ne répondit pas: elle pressentait une

rivale.

--Répondez donc! reprit la marquise d'un ton plus âpre encore... Est-il

votre amant, oui ou non?

--Mais, madame, je ne sais pas de quel droit vous me questionnez comme

ça!

--Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre en reprenant possession

d'elle-même et en mettant un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à

vous, parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur exceptionnel et

bizarre. Votre mère a été écrasée sous les pieds du cheval de Mourzakine

et c'est lui justement qui vous adopte et vous recueille! C'est tout un

roman cela, ma petite, et si l'amour s'en mêle,... ma foi, le dénoûment

est neuf, et je ne m'y serais pas attendue!

Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre un soupir. Elle

s'enfuit comme si elle eût été mordue par un serpent, et laissant madame

de Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle remonta dans sa

chambre, où elle se laissa tomber par terre et passa la nuit dans un

état de torpeur ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le

lendemain.

Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son lit, où elle s'endormit

et fit des rêves horribles. Elle voyait sa mère étendue sur la neige

et le pied du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son crâne, qu'il

emportait tout sanglant comme l'anneau d'une entrave. Ce n'était plus

qu'un informe débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient

Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient tantôt ceux de sa mère et

tantôt ceux de Théodore.

III

Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla en criant. Il faisait

grand jour. Madame Valentin l'entendit, entra chez elle, et voulut

savoir la cause de son agitation: Francia fit un effort pour lui

répondre; mais elle ne voulait pas se confier à cette femme, et madame

Valentin fut réduite à parler toute seule.

--Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, si c'est parce que vous

craignez la guerre, vous avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran

sera mis dans une tour où on prépare une cage de fer. Nos bons alliés

sont en train de s'emparer de sa personne, et votre cher prince n'aura

pas une égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! vous l'aimez

bien, ce beau prince! Je comprends ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il

paraît. M. Valentin me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se

prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça ne ressemble pas du

tout aux fantaisies de notre ancien maître, qui avait fait arranger

l'appartement où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires

de coeur. Eh bien! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si

peu, si peu, qu'il oubliait quelquefois de renvoyer l'une pour faire

entrer l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des batailles; il

y avait de quoi rire, allez! Mais le prince n'est pas si avancé que ça;

c'est un homme simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit de

vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle en voyant tressaillir

Francia. Ah! dame, ce n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu

de ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et je ne vous crois

pas sotte, vous! Vous avez l'air distingué, et des manières... comme une

vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d'avoir écouté ce perruquier!

sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien

d'autres ont fait fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le

prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre de même qualité.

Ça fait très-bien d'avoir été aimée d'un prince, ça efface le passé, ça

vous fait remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez

pas; M. Valentin connaît le beau monde, et si vous voulez vous fier

à lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes

relations.

Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis son prudent mari.

Francia ne voulait pas l'écouter; mais elle l'entendait malgré elle,

et la honte de se voir protégée et conseillée par de telles gens lui

faisait davantage sentir l'horreur de sa situation.

--Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant de son lit et en

essayant de s'habiller à la hâte; je ne dois pas rester ici!

Madame Valentin la crut prise de délire et la fit recoucher, ce qui ne

fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pâleur de la

mort était sur ses joues. Madame Valentin envoya son mari chercher un

médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il connaissait pour avoir été

soigné par lui d'une plaie à la jambe, et qui exerçait la médecine,

depuis qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement à

l'armée. C'était un ancien élève et un ami dévoué de Larrey. Il avait la

bonté et la simplicité de son maître, et même il lui ressemblait un peu,

circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il à la ressemblance en

copiant son costume et sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux

noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui, du

reste, il avait la figure pâle, le front pur, l'oeil vif et doux.

Francia s'y trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient restés

assez nets, et, en le voyant auprès d'elle, elle s'écria en joignant les

mains:

--Ah! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu là-bas!

--Où donc? répondit le docteur Faure, que l'erreur de Francia toucha

profondément.

--En Russie!

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 5 / 10 段