Mourzakine vit qu'il fallait la rassurer. Il n'était nullement inquiet

du prisonnier. Il savait qu'avec la discipline rigoureuse imposée aux

troupes russes, nulle violence ne lui serait faite; mais il désirait

garder un peu la suppliante près de lui, et il donna ordre à Mozdar de

monter à cheval et d'aller au lieu indiqué lui chercher le délinquant.

Muni d'un ordre écrit et signé du prince, le cosaque enfourcha son

cheval hérissé et partit aussitôt.

--Tu resteras bien ici à l'attendre? dit Mourzakine à la jeune fille qui

n'avait rien compris à leur dialogue.

--Ah! mon Dieu, répondit-elle, pourquoi ne le faites-vous pas remettre

en liberté tout bonnement? Il n'a pas besoin de venir ici, puisqu'il

vous déplaît! Il ne saura pas vous remercier, il est si mal élevé!

--S'il est mal élevé, c'est ta faute; tu aurais pu l'_éduquer_ mieux,

car tu as des manières gentilles, toi! Tu sauras que j'ai écrit pour

retrouver ta mère là-bas, si c'est possible.

--Ah! vous êtes bon, vrai! vous êtes bien bon, vous! Aussi, vous voyez,

je suis venue à vous, bien sûre que vous auriez encore pitié de moi;

mais il faut me permettre de rentrer, monsieur mon prince. Je ne peux

pas m'attarder davantage.

--Tu ne peux pas t'en aller seule à minuit passé!

--Si fait, j'ai un fiacre à la porte.

--A quelle porte? Il n'y en a qu'une sur la rue, et je n'y ai pas vu la

moindre voiture.

--Il m'aura peut-être plantée là? Ces sapins, ils sont comme ça! Mais

ça ne me fait rien; je n'ai pas peur dans Paris, il y a encore du monde

dans les rues.

--Pas de ce côté-ci, c'est un désert.

--Je ne crains rien, moi, j'ai l'oeil au guet et je sais courir.

--Je te jure que je ne te laisserai pas t'en aller seule. Il faut

attendre ton frère. Es-tu si mal ici, ou as-tu peur de moi?

--Oh! non, ce n'est pas cela.

--Tu as peur de déplaire à ton amant?

--Eb bien! oui. Il est capable de se brouiller avec moi.

--Ou de te maltraiter? Quel homme est-ce?

--Un homme très-bien, mon prince.

--Est-ce vrai qu'il est perruquier!

--Coiffeur, et il fait la barbe.

--C'est une jolie condition!

--Mais oui: il gagne de quoi vivre très-honnêtement.

--Il est honnête?

--Mais!... je ne serais pas avec lui, s'il ne l'était pas!

--Et vraiment tu l'aimes?

--Voyons! vous demandez ça; puisque je me suis donnée à lui! Vous croyez

que c'est par intérêt? J'aurais trouvé dix fois plus riche; mais il me

plaisait, lui. Il a de l'instruction; il va souvent dans les coulisses

de l'Opéra et il sait tous les airs. D'ailleurs, moi, je ne suis pas

intéressée; j'ai des compagnes qui me disent que je suis une niaise, que

j'ai tort d'écouter mon coeur et que je finirai sur la paille. Qu'est-ce

que ça fait? que je leur réponds, je n'en ai pas eu toujours pour

dormir, de la paille! Je n'en aurais pas eu pour mourir en Russie! Mais

adieu, mon prince. Vous avez bien assez de mon caquet, et moi...

--Et toi, tu veux t'en aller trouver ton Figaro? Allons, c'est absurde

qu'une gentille enfant comme toi appartienne à un homme comme ça.

Veux-tu m'aimer, moi?

--Vous? Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me chantez là?

--Je ne suis pas fier, tu vois...

--Vous auriez tort, monsieur! dit Francia à qui le sang monta au visage.

Il ne faut pas qu'un homme comme vous ait une idée dont il serait

honteux après! Moi, je ne suis rien, mais je ne me laisse pas humilier.

On m'a fait des peines, mais j'en suis toujours sortie la tête haute.

--Allons, ne le prends pas comme ça! Tu me plais, tu me plais beaucoup,

et tu me chagrineras si tu refuses d'être plus heureuse, grâce à moi. Je

veux te rendre libre... Te payer, non! Je vois que tu as de la fierté

et aucun calcul; mais je te mettrai à même de mieux vêtir et de mieux

occuper ton frère. Je lui chercherai un état, je le prendrai à mon

service, si tu veux.

--Oh! merci, monsieur; jamais je ne souffrirai mon frère domestique;

nous sommes des enfants bien nés, nous sortons des artistes. Nous ne

le sommes pas, nous n'avons pas eu la chance d'apprendre, mais nous ne

voulons pas dépendre.

--Tu m'étonnes de plus en plus; voyons, de quoi as-tu envie?

--De m'en aller chez nous, monsieur; ne me barrez donc pas la porte!

Francia était piquée. Elle voulait réellement partir. Mourzakine, qui en

avait douté jusque-là, vit qu'elle était sincère, et cette résistance

inattendue enflamma sa fantaisie.

--Va-t'en donc, dit-il en ouvrant la porte, tu es une petite ingrate.

Comment! C'est là la pauvre enfant que j'ai empêchée de mourir et qui me

demande de lui rendre sa mère et son frère? le ferai, je l'ai promis:

mais je me rappellerai une chose, c'est que les Françaises n'ont pas de

coeur!

--Ah! ne dites pas cela de moi! s'écria Francia, subitement émue; pour

de la reconnaissance, j'en ai, et de l'amitié aussi! Comment n'en

aurais-je pas! Mais ce n'est pas une raison...

--Si fait, c'est une raison. Il ne doit pas y en avoir d'autre pour toi,

puisque du ne consultes en toute chose que ton coeur!

--Mon coeur, je vous l'ai donné, le jour où vous m'avez mis un morceau

de pain dans la bouche, puisque je me suis toujours souvenue de vous et

que j'ai conservé votre figure gravée comme un portrait dans mes yeux.

Quand on m'a dit: «Viens voir, voilà les Russes qui défilent dans le

faubourg,» j'ai eu de la peine et de la honte, vous comprenez! On aime

son pays quand on a tout souffert pour le revoir; mais je me suis

consolée en me disant:--«Peut-être vas-tu voir passer celui... Oh! je

vous ai reconnu tout de suite! Tout de suite, j'ai dit à Dodore:--C'est

lui, le voilà! encore plus beau, voilà tout; c'est quelque grand

personnage!--Vrai, ça m'avait monté la tête et j'ai eu la bêtise de le

dire «près devant Guzman; il tenait un fer à friser qu'il m'a jeté à la

figure... Heureusement il ne m'a pas touchée, il en aurait du regret

aujourd'hui.

--Ah! voilà les manières de cet aimable objet de ton amour! C'est

odieux, ma chère! Je te défends de le revoir. Tu m'appartiens, puisque

tu m'aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te laisser une

position en quittant la France. Je peux même t'emmener, si tu t'attaches

à moi.

--Vous n'êtes donc pas marié?

--Je suis libre et très-disposé à te chérir, mon petit oiseau voyageur.

Puisque tu connais mon pays, que dirais-tu d'une petite boutique bien

gentille à Moscou?

--Puisqu'on l'a brûlé, Moscou!

--Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu'auparavant.

--J'aimais bien ce pays-là! nous étions heureux! mais j'aime encore

mieux mon Paris. Vous n'êtes pas pour y rester. Ce serait malheureux de

m'attacher à vous pour vous perdre tout à coup!

--Nous resterons peut-être longtemps, jusqu'à la signature de la paix.

--Longtemps, ça n'est pas assez. Moi, quand je me mets à aimer, je veux

pouvoir croire que c'est pour toujours; autrement je ne pourrais pas

aimer!

--Drôle de fille! Vraiment tu crois que tu aimeras toujours ton

perruquier?

--Je l'ai cru quand je l'ai écouté. Il me promettait le bonheur, lui

aussi. Ils promettent tous d'être bons et fidèles.

--Et il n'est ni fidèle, ni bon?

--Je ne veux pas me plaindre de lui; je ne suis pas venue ici pour ça!

--Mais ton pauvre coeur s'en plaint malgré lui. Allons, tu ne l'aimes

plus que par devoir, comme on aime un mauvais mari, et comme il n'est

pas ton mari, tu as le droit de le quitter.

Francia, qui ne raisonnait guère, trouva le raisonnement du prince

très-fort et ne sut y répondre. Il lui semblait qu'il avait raison et

qu'il lui révélait le dégoût qui s'était fait en elle depuis longtemps

déjà. Mourzakine vit qu'il l'avait à demi persuadée et, lui prenant les

deux mains dans une des siennes, il voulut lui ôter son petit châle bleu

qu'elle tenait serré autour de sa taille, habitude qu'elle avait prise

depuis qu'elle possédait ce précieux tissu français imprimé, qui valait

bien dix francs.

--Ne m'abîmez pas mon châle! s'écria-t-elle naïvement, je n'ai que

celui-là.

--Il est affreux! dit Mourzakine en le lui arrachant. Je te donnerai un

vrai cachemire de l'Inde; quelle jolie petite taille tu as! Tu es menue,

mais _faite au tour_, ma belle, comme ta mère, absolument!

Aucun compliment ne pouvait flatter davantage la pauvre fille, et le

souvenir de sa mère, invoqué assez adroitement par le prince, la disposa

à un nouvel accès de sympathie pour lui.

--Écoutez! lui dit-elle, faites-la-moi retrouver, et je vous jure...

--Quoi? que me jures-tu? dit Mourzakine en baisant les petits cheveux

noirs qui frisottaient sur son cou brun.

--Je vous jure... dit-elle en se dégageant.

Un coup discrètement frappé à la porte força le prince à se calmer. Il

alla ouvrir: c'était Mozdar. Il avait parlé à l'officier du poste; tous

les gens arrêtés dans la soirée avaient déjà été remis à la police

française. Théodore n'était donc plus dans les mains des Russes et sa

soeur pouvait se tranquilliser.

--Ah! s'écria-t-elle en joignant les mains, il est sauvé! Vous êtes le

bon Dieu, vous, et je vous remercie!

Mourzakine en lui traduisant le rapport du cosaque, s'était attribué

le mérite du résultat, en se gardant bien de dire que son ordre était

arrivé après coup.

Elle baisa les mains du prince, reprit son châle et voulut partir.

--C'est impossible, répondit-il en refermant la porte sur le nez de

Mozdar sans lui donner aucun ordre. Il te faut une voiture. Je t'en

envoie chercher une.

--Ce sera bien long, mon prince; dans ce quartier-ci, à deux heures du

matin, on n'en trouvera pas.

--Eh bien! je te reconduirai moi-même à pied; mais rien ne presse. Il

faut que tu me jures de quitter ton sot amant.

--Non, je ne veux pas vous jurer ça. Je n'ai jamais quitté une personne

par préférence pour une autre; je ne me dégage que quand on m'y oblige

absolument, et je n'en suis pas là avec Guzman.

--Guzman! s'écria Mourzakine en éclatant de rire, il s'appelle Guzman!

--Est-ce que ce n'est pas un joli nom? dit Francia interdite.

--Guzman, ou le _Pied de mouton_! reprit-il riant toujours, on nous

a parlé de ça là-bas. Je sais la chanson: _Guzman ne connaît pas

d'obstacles._

--Eh bien! oui, après? _Le Pied de mouton _n'est pas une vilaine pièce

et la chanson est très-bien. Il ne faut pas vous moquer comme ça!

--Ah! tu m'ennuies, à la fin dit Mourzakine, qui entrait dans un

paroxysme insurmontable; c'est trop de subtilités de conscience et cela

n'a pas le sens commun! Tu m'aimes, je le vois bien, je t'aime aussi,

je le sens; oui, je t'aime, ta petite âme me plaît comme tout ton petit

être. Il m'a plu, il m'a été au coeur lorsque tu étais une pauvre enfant

presque morte; tu m'as frappé. Si j'avais su que tu avais déjà quinze

ans!... Mais j'ai cru que tu n'en avais que douze! A présent te voilà

dans l'âge d'aimer une bonne fois, et que ce soit pour toute la vie si

tu veux! Si tu crois ça possible, moi, je ne demande pas mieux que de le

croire en te le jurant. Voyons, je te le jure, crois-moi, je t'aime!

Le lendemain, Francia était assise sur son petit lit, dans sa pauvre

chambre du faubourg Saint-Martin. Neuf heures sonnaient à la paroisse,

et ne s'étant ni couchée, ni levée, elle ne songeait pas à ouvrir ses

fenêtres et à déjeuner. Elle n'était rentrée qu'a cinq heures du matin;

Valentin l'avait ramenée, et elle avait réussi à se faire ouvrir sans

être vue de personne, Dodore n'était pas rentré du tout. Elle était donc

la depuis quatre grandes heures, plongée dans de vagues rêveries, et

tout un monde nouveau se déroulait devant elle.

Elle ne ressentait ni chagrin, ni fatigue; elle vivait dans une sorte

d'extase et n'eût pu dire si elle était heureuse ou seulement éblouie.

Ce beau prince lui avait juré de l'aimer toujours, et en la quittant

il le lui avait répété d'un air et d'un ton si convaincus, qu'elle se

laissait aller à le croire. Un prince! Elle se souvenait assez de la

Russie pour savoir qu'il y a tant de princes dans ce pays-là que ce

titre n'est pas une distinction aussi haute qu'on le croit chez nous.

Ces princes qui tirent leur origine des régions caucasiques ont eu

parfois pour tout patrimoine une tente, de belles armes, un bon cheval,

un maigre troupeau et quelques serviteurs, moitié bergers, moitié

bandits. N'importe; en France, le titre de prince reprenait son prestige

aux yeux de la Parisienne, et le luxe relatif où campait pour le moment

Mourzakine, riche en tout des deux cents louis donnés par son oncle,

n'avait pas pour elle d'échelle de comparaison. C'était dans son

imagination un prince des contes de fées, et il était si beau! Elle

n'avait pas songé à lui plaire, elle s'en-était même défendue. Elle

avait bien résolu, en allant chez lui, de n'être pas légère, et elle

pensait avoir mis beaucoup de prudence et de sincérité à se défendre.

Pouvait-elle résister jusqu'à faire de la peine à un homme à qui elle

devait la vie, celle de son frère, et peut-être le prochain retour de sa

mère? Et cela, pour ne pas offenser M. Guzman, qui la battait et ne lui

était pas fidèle!

D'où vient donc qu'elle avait comme des remords? Ce n'est pas qu'elle

eût une peur immédiate de Guzman: il ne venait jamais dans la matinée et

il ne pouvait pas savoir qu'elle était rentrée si tard. Le portier seul

s'en était aperçu et il la protégeait par haine du perruquier, qui

l'avait blessé dans son amour-propre. Francia tenait énormément à sa

réputation. Sa réputation! elle s'étendait peut-être à une centaine de

personnes du quartier qui la connaissaient de vue ou de nom. N'importe,

il n'y a pas de petit horizon, comme il n'y a pas de petit pays. Elle

avait toujours fait dire d'elle qu'elle était sincère, désintéressée,

fidèle à ses piètres amants; elle ne voulait point passer pour une fille

qui se vend et elle cherchait le moyen de faire accepter la vérité sans

perdre de sa considération; mais ses réflexions n'avaient pas de suite,

l'enivrement de son cerveau dissipait ses craintes: elle revoyait le

beau prince à ses pieds, et pour la première fois de sa vie elle était

accessible à la vanité sans chercher à s'en défendre, prenant cette

ivresse nouvelle pour un genre d'amour enthousiaste qu'elle n'avait

jamais ressenti. Enfin l'arrivée de Théodore vint l'arracher à ses

contemplations.

--Pas plus habillée que ça? lui dit-il en la voyant en jupe et en

camisole, les cheveux encore dénoués. Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Et toi? Tu rentres à des neuf heures du matin quand je t'attends

depuis...

--Tu sais bien que j'ai été arrêté par ces tamerlans du boulevard! T'as

donc pas vu?

--Tu as été mis en liberté au bout d'une heure!

--Comment sais-tu ça!

--Je le sais!

--C'est vrai; mais j'avais encore vingt sous de Guzman dans ma poche...

Fallait bien faire un peu la noce après? Vas-tu te fâcher?

--Ecoute, Dodore, tu ne recevras plus rien de Guzman; il faut t'arranger

pour ça.

--Parce que?

--Je t'avais déjà défendu...

--J'ai pas désobéi. Ce qu'il m'avait donné hier, c'était pour te

régaler, puisqu'il ne pouvait pas venir lui-même; eh bien! j'avais

encore vingt sous, je me suis amusé avec. Voilà-t-il pas!

--Il faudra lui rendre ça. C'est bien assez qu'il paye notre loyer, ce

qui me permet d'épargner de quoi t'empêcher d'aller tout nu.

--Jolie épargne! Tous tes bijoux sont lavés; tu es bien bête de rester

avec Guguz! Il est joli homme, je ne dis pas, et il est amusant quand

il chante; mais il est panne, vois-tu, et il n'a pas que toi! Un de ces

jours, il faudra bien qu'il te lâche, et tu ferais mieux...

--De quoi? qu'est-ce qui serait mieux?

--D'avoir un mari pour de bon, quand ça ne serait qu'un ouvrier! J'en

sais plus d'un dans le quartier qui en tiendrait pour toi, si tu

voulais.

--Tu parles comme un enfant que tu es. Est-ce que je peux me marier?

--A cause?... Je ne suis plus enfant, moi; comme disait Guguz l'autre

jour, je ne l'ai jamais été. Y a pas d'enfants sur le pavé de Paris: à

cinq ans, on en sait aussi long qu'à vingt-cinq. Faut donc pas faire de

grimaces pour causer... Nous n'avons jamais parlé de ça tous les deux,

ça ne servait de rien; mois voilà que tu me dis qu'il ne faut plus

prendre l'argent à Guzman. Tu as raison, et moi je te dis qu'il ne faut

plus en recevoir non plus, toi qui parles! Je dis qu'il faut le quitter,

et prendre un camarade à la mairie. Y a le neveu au père Moynet,

Antoine, de chez le ferblantier, qui a de quoi s'établir et qui te

trouve à son goût. Il sait de quoi il retourne; mais il a dit devant moi

à son oncle:--«Ça ne fait rien; avec une autre, j'y regarderais, mais

avec elle...--Et le père Moynet a répondu:--T'as raison! Si elle a

péché, c'est ma faute, j'aurais dû la surveiller mieux. J'ai pas eu le

temps; mais c'est égal, celle-là c'est pas comme une autre; ce qu'elle

promettra, elle le tiendra.» Voyons, faut dire oui, Francia!

--Je dis non! pas possible! Antoine! Un bon garçon, mais si vilain! Un

ouvrier comme ça! C'est honnête, mais ça manque de propreté,... c'est

brutal... Non! pas possible!

--C'est ça! il te faut des perruquiers qui sentent bon, ou des princes!

Francia frissonna; puis, prenant son parti:

--Eh bien! oui, dit-elle, il me faut des princes, et j'en aurai quand je

voudrai.

Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui d'abord. L'accès de fierté

patriotique qu'il avait eu la veille, et qui l'avait exalté durant la

nuit au cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s'arrondirent

et il crut faire acte d'héroïsme en répondant:

--Des princes, c'est gentil, pourvu qu'ils ne soient pas étrangers.

--Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia. Nous n'avons pas de temps

à perdre à nous disputer. Il faut nous en aller d'ici. On doit venir

me prendre à midi et payer le loyer échu. J'emporte mes nippes et les

tiennes. Tu resteras seulement pour dire à Guzman: «--Ma soeur est

partie, vous ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est; elle vous

laisse le châle bleu et la parure d'acier que vous lui avez donnés...

Voilà.»

--C'est arrangé comme ça? dit Théodore stupéfait... Alors tu me plantes

là aussi, moi? Deviens ce que tu pourras? Et allez donc! Va comme je te

pousse!

--Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien que je n'ai que toi. Voilà

quatre francs, c'est toute ma bourse aujourd'hui; mais c'est de quoi

ne pas jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou après-demain au plus

tard, tu trouveras de mes nouvelles; une lettre pour toi chez papa

Moynet, et, où je serai, tu viendras.

--Tu ne veux pas me dire où?

--Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman que tu ne sais pas où je

suis.

--Et dans le quartier, qu'est-ce qu'il faudra dire? Guguz va faire un

sabbat!...

--Je m'y attends bien! Tu diras que tu ne sais pas!

--Écoute, _Fafa_, dit le gamin, après avoir tiraillé les trois poils de

ses favoris naissants, ça ne se peut pas, tout ca! Je vois bien que

tu vas être heureuse, et que tu ne veux pas m'abandonner; mais les

bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons revenir dans le

quartier, faudra changer toute notre société pour une autre; moi, je

vais avec les ouvriers honnêtes, on ne m'y moleste pas trop. On me

reproche de ne rien faire, mais on me dit encore:--Travaille donc! te

v'là en âge. T'auras pas toujours ta soeur! et d'ailleurs, ta soeur,

elle ne fera pas fortune, elle vaut mieux que ça!... «T'entends bien,

Fafa? quand on ne te verra plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien

habillé avec de l'argent dans ma poche, on me renverra avec ceux qu'on

méprise, et dame!... il faudra bien descendre dans la société. Tu ne

veux pas de ça, pas vrai? Il ne vaut pas grand'chose, ton Dodore; mais

il vaut mieux que rien du tout!»

Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes. La vie

sociale se déroulait devant elle pour la première fois. La vitalité

de sa propre conscience faisait un grand effort pour se dégager sous

l'influence inattendue de ce frère avili jusque-là par elle, à l'insu de

l'un et de l'autre, qui allait l'être davantage et sciemment.

--Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous avons encore de l'honnêteté

à garder, et, si nous nous en allons dans un autre endroit, nous ne

connaîtrons pas une personne pour nous dire bonjour en passant; mais

qu'est-ce que nous pouvons faire? Je ne dois pas rester avec Guzman et

je ne veux rien garder de lui.

--Tu ne l'aimes plus!

--Non, plus du tout.

--Ne peux-tu pas patienter?

--Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas!

--Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c'est fini, que tu veux te

marier.

--Je mentirais et il ne me croirait pas. Pense au train qu'il va faire!

Ça nous fera bien plus de tort que de nous sauver!

--Il ne t'aime déjà pas tant! Dis-lui que tu sais ses allures, mets-le

à la porte, je t'aiderai. Je ne le crains pas, va, j'en mangerais dix

comme lui!

--Il criera qu'il est chez lui, qu'il paie le logis, que c'est lui qui

nous chasse!

--Tu n'as donc pas de quoi le payer, ce satané loyer, lui jeter son

argent à la figure, quoi!

--J'ai quatre francs, je te l'ai dit. Je ne reçois jamais d'argent de

lui; ça me répugne. Il me donne tous les jours pour le dîner puisqu'il

dîne avec nous; le matin, nous mangeons les restes, toi et moi.

--Ah! s'écria Dodore en serrant les poings, si j'avais pensé! Je

prendrai un état, Fafa, vrai! Je vais me mettre à n'importe quelle

pioche! Faut travailler, faut pas dépendre comme ça!

--Quand je te le disais! Tu voyais bien qu'à coudre chez nous des gilets

de flanelle dans la journée, je ne pouvais pas gagner plus de six sous;

avec ça, je ne pouvais pas t'élever et vivre sans mendier. Les amoureux

sont venus me dire:--«Ne travaille donc pas, tu es trop jolie pour

veiller si tard, et d'ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te sauvera

pas.» Je les ai écoutés, croyant que l'amitié empocherait la honte, et

nous voilà!

--Faut que ça finisse, s'écria Dodore; c'est à cause de moi que ça

t'arrive! faut en finir! Je vas chercher Antoine! Il paiera tout, il te

conduira quelque part d'où tu ne sortiras que pour l'épouser!

Antoine adorait Francia; elle était son rêve, son idéal. Il lui

pardonnait tout, il était prêt à la protéger, à la sauver. Elle le

savait bien. Il ne le lui avait dit que par ses regards et son trouble

en la rencontrant; mais c'était un être inculte. Il savait à peine

signer son nom. Il ne pouvait pas dire un mot sans jurer, il portait une

blouse, il avait les mains larges, noires et velues jusqu'au bout des

doigts. Il faisait sa barbe une fois par semaine, il semblait affreux à

Francia, et l'idée de lui appartenir la révoltait.

--Si tu veux que je me tue, s'écria-t-elle en allant éperdue vers la

fenêtre, va chercher cet homme-là!

Il fallait pourtant prendre un parti, et toute solution semblait

impossible, lorsqu'on sonna discrètement à la porte.

--N'aie pas peur! dit Théodore à sa soeur, ça n'est pas Guzman qui sonne

si doux que ça.

Il alla ouvrir et M. Valentin apparut. Il apportait une lettre de

Mourzakine ainsi conçue:

«Puisque tu es si craintive, mon cher petit oiseau bleu, j'ai trouvé

moyen de tout arranger. M. Valentin t'en fera part, aie confiance en

lui.»

--Quel moyen le prince a-t-il donc trouvé? dit Francia en s'adressant à

Valentin.

--Le prince n'a rien trouvé du tout, répondit Valentin avec le sourire

d'un homme supérieur: il m'a raconté votre histoire et fait connaître

vos scrupules. J'ai trouvé un arrangement bien simple. Je vais dire à

votre propriétaire et dans le café d'en bas que votre mère est revenue

de Russie, que vous partez pour aller au-devant d'elle à la frontière et

que c'est elle qui vous envoie de l'argent. Soyez tranquille; mais

allez vite, le fiacre n° 182 est devant la Porte Saint-Martin, et il a

l'adresse du prince, qui vous attend.

--Partons! dit Francia en prenant le bras de son frère. Tu vois comme le

prince est bon; il nous sauve la vie et l'honneur!

Dodore, étourdi, se laissa emmener. Sa morale était de trop fraîche date

pour résister davantage. Ils évitèrent de passer devant l'estaminet,

bien que le coeur de Francia se serrât à l'idée de quitter ainsi

son vieil ami Moynet; mais il l'eût peut-être retenue de force. Ils

trouvèrent le fiacre, qui les conduisit au faubourg Saint-Germain;

Mozdar les reçut et les fit monter dans le pavillon occupé par

Mourzakine. Il y avait à l'étage le plus élevé un petit appartement que

Valentin louait au prince moyennant un louis de plus par jour, et qui

prenait vue sur le grand terrain où se réunissaient les jardins des

hôtels environnants, celui de l'hôtel de Thièvre compris.

--Excusez! dit Dodore en parcourant les trois chambres, nous voilà donc

passés princes pour de bon!

Une heure après, Valentin arrivait avec un carton et un ballot; il

apportait à Francia et à Théodore les pauvres effets qu'ils avaient

laissés dans leur appartement du faubourg.

--Tout est arrangé, leur dit-il. J'ai payé votre loyer et vous ne devez

rien à personne. J'ai renvoyé à M. Guzman Lebeau les objets que vous

vouliez lui restituer. J'ai dit à votre ami Moynet ce qui était convenu.

Il n'a pas été trop surpris; il a paru seulement chagrin de n'avoir pas

reçu vos adieux.

Deux grosses larmes tombèrent des yeux de Francia.

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 4 / 10 段