--A Moscou, je ne l'aimais pas, elle me battait trop fort; mais après,

quand nous avons été si malheureuses ensemble, ah! oui, nous nous

aimions! Et depuis que je l'ai perdue, sans savoir si c'est pour un

temps ou pour toujours, je ne fais que penser à elle.

--Tu es une bonne fille. Veux-tu m'embrasser?

--Non, monsieur, à cause de mon... amant, qui est si jaloux! Sans lui,

je vous réponds bien que ce serait de bon coeur.

Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de méfiance, la laissa partir

et recommanda à Mozdar de la conduire jusqu'à la rue, où son frère

l'attendait. Quand elle fut sortie, il s'absorba dans l'étude tranquille

de l'émotion assez vive qu'il avait éprouvée auprès d'elle. Francia

était ce que l'on peut appeler une charmante fille. Coquette dans son

ajustement, elle ne l'était pas dans ses manières. Son caractère avait

un fonds de droiture qui ne la portait point à vouloir plaire à qui ne

lui plaisait pas. Délicatement jolie quoique sans fraîcheur, son enfance

avait trop souffert, elle avait un charme _indéfinissable_. C'est ainsi

que se le définissait Mourzakine dans son langage intérieur de mots

convenus et de phrases toutes faites.

La marquise rentra vers minuit. Elle était agitée. On lui avait tant

parlé de son prince russe, on le trouvait si beau, tant de femmes

désiraient le voir, qu'elle se sentait blessée en pensant avec quelle

facilité il pourrait se consoler de ses dédains.--Persisterait-il à

la désirer, quand un essaim de jeunes beautés, comme on disait alors,

viendrait s'offrir à sa convoitise? Peut-être, ne s'était-il soucié

d'elle que très-médiocrement jusque-là: c'était un affront qu'elle ne

pouvait endurer. Elle revenait donc à lui, résolue à l'enflammer de

telle manière qu'il dût regretter amèrement la déception qu'elle se

promettait de lui infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui

appartenir.

Elle avait congédié ses gens, disant qu'elle attendrait M. de Thièvre

jusqu'au jour, s'il le fallait, pour avoir des nouvelles, et elle avait

gardé sa toilette provocante, si l'on peut appeler toilette l'étroite et

courte gaine de crêpe et de satin qui servait de robe dans ce temps-là.

Elle avait gardé, il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu

dont elle se drapait avec beaucoup d'art, et qui, dans ses évolutions

habiles, couvrait et découvrait alternativement chaque épaule; sa tête

blonde, frisottée à l'_antique_, était encadrée de perles, de plumes et

de fleurs; elle était vraiment belle et de plus animée étrangement

par la volonté de le paraître. Mourzakine n'était point un homme de

sentiment. Un Français eût perdu le temps à discuter, à vouloir vaincre

ou convaincre par l'esprit ou par le coeur. Mourzakine, ne se piquant ni

de coeur ni d'esprit en amour, n'employant aucun argument, ne faisant

aucune promesse, ne demandant pas l'amour de l'âme, ne se demandant même

pas à lui-même si un tel amour existe, s'il pouvait l'inspirer, si la

marquise était capable de le ressentir, lui adressa des instances de

sauvage. Elle fut en colère; mais il avait fait vibrer en elle une corde

muette jusque-là. Elle était troublée, quand la voiture du marquis roula

devant le perron. Il était temps qu'il arrivât. Flore se jura de ne plus

s'exposer au danger; mais la soif aveugle de s'y retrouver l'empêcha de

dormir. Bien que son coeur restât libre et froid, sa raison, sa fierté,

sa prudence, ne lui appartenaient plus, et le beau cosaque s'endormait

sur les deux oreilles, certain qu'elle n'essayerait pas plus de lui

nuire qu'elle ne réussirait à lui résister.

Le lendemain, il fit pourtant quelques réflexions. Il ne fallait pas

éveiller la jalousie de M. de Thièvre, qui, en le trouvant tête-à-tête

avec sa femme à deux heures du matin, lui avait lancé un regard

singulier. Il fallait, dès que les arrêts seraient levés, quitter la

maison et s'installer dans un logement où la marquise pourrait venir le

trouver. Il appela Martin et le questionna sur la proximité d'un hôtel

garni.

--J'ai mieux que ça, lui répondit le valet de chambre. Il y a, à

deux pas d'ici, un pavillon entre cour et jardin; c'est un ravissant

appartement de garçon, occupé l'an dernier par un fils de famille qui a

fait des dettes, qui est parti comme volontaire et n'a pas reparu. Il a

donné la permission à son valet de chambre, qui est mon ami, de se

payer de ses gages arriérés en sous-louant, s'il trouvait une occasion

avantageuse, le local tout meublé. Je sais qu'il est vacant, j'y cours,

et j'arrange l'affaire dans les meilleures conditions possible pour

Votre Excellence.

Mourzakine n'était pas riche. Il n'était pas certain de n'être pas

brouillé avec son oncle; mais il n'osa pas dire à Martin de marchander,

et, une heure après, le valet revint lui apporter la clef de son nouvel

appartement en lui disant:

--Tout sera prêt demain soir. Votre Excellence y trouvera ses malles,

son cosaque, ses chevaux, une voiture fort élégante qui est mise à

sa disposition pour les visites; en outre mon ami Valentin, valet de

chambre du propriétaire, sera à ses ordres à toute heure de jour et de

nuit.

--Le tout pour... combien d'argent? dit Mourzakine avec un peu

d'inquiétude.

--Pour une bagatelle: cinq louis par jour, car on ne suppose pas que Son

Excellence mangera chez elle.

--Avant de conclure, dit Mourzakine, effrayé d'être ainsi rançonné, mais

n'osant discuter, vous allez porter une lettre à l'hôtel Talleyrand.

Et il écrivit à son oncle:

«Mon cher et cruel oncle, quel mal avez-vous donc dit de moi à ma belle

hôtesse? Depuis votre visite, elle me persifle horriblement et je sens

bien qu'elle aspire à me mettre à la porte. Je cherche un logement. Vous

qui êtes déjà venu à Paris, croyez-vous qu'on me vole en me demandant

cinq louis par jour, et que je puisse me permettre un tel luxe?»

Le comte Ogokskoï comprit. Il répondit à l'instant même:

«Mon frivole et cher neveu, si tu as déplu à ta belle hôtesse, ce n'est

pas ma faute. Je t'envoie deux cents louis de France, dont tu disposeras

comme tu l'entendras. Il n'y a pas de place pour toi à l'hôtel

Talleyrand, où nous sommes fort encombrés; mais demain tu peux

reparaître devant _le père_: j'arrangerai ton affaire.»

Mourzakine, enchanté du succès de sa ruse, donna l'ordre à Martin de

conclure le marché et de tout disposer pour son déménagement.

--Vous nous quittez, mon cher cousin? lui dit le marquis à déjeuner;

vous êtes donc mal chez nous?

La marquise devint pâle; elle pressentit une trahison: la jalousie lui

mordit le coeur.

--Je suis ici mieux que je ne serai jamais nulle part, répondit

Mourzakine; mais je reprends demain mon service, et je serais un hôte

incommode. On peut m'appeler la nuit, me forcer à faire dans votre

maison un tapage _du diable_...

Il ajouta quelques autres prétextes que le marquis ne discuta pas. La

marquise exprima froidement ses regrets. Dès qu'elle fut seule avec lui,

elle s'emporta.

--J'espérais, lui dit-elle, que vous prendriez patience encore

quarante-huit heures avant de voir mademoiselle Francia; mais vous

n'avez pu y tenir et vous avez reçu cette fille hier dans ma maison. Ne

niez pas, je le sais, et je sais que c'est une courtisane, la maîtresse

d'un perruquier.

Mourzakine se justifia en racontant la chose à peu près comme elle

s'était passée, mais en ajoutant que la petite fille était plutôt laide

que jolie, autant qu'il avait pu en juger sans avoir pris la peine de

la regarder. Puis il se jeta aux genoux de la marquise en jurant qu'une

seule femme à Paris lui semblait belle et séduisante, que les autres

n'étaient que des fleurettes sans parfum autour de la rose, reine des

fleurs. Ses compliments furent pitoyablement classiques, mais ses

regards étaient de feu. La marquise fut effrayée d'un adorateur que la

crainte d'être surpris à ses pieds n'arrêtait pas en plein jour, et

en même temps elle se persuada qu'elle avait eu tort de l'accuser de

lâcheté. Elle lui pardonna tout et se laissa arracher la promesse de le

voir en secret quand il aurait un autre gîte.

--Tenez, lui dit Mourzakine, qui, des fenêtres de sa chambre au premier

étage, avait examiné les localités et dressé son plan, la maison que je

vais habiter n'est séparée de la vôtre que par un grand hôtel...

--Oui, c'est l'hôtel de madame de S..., qui est absente. Beaucoup

d'hôtels sont vides par la crainte qu'on a eue du siège de Paris.

--Il y a un jardin à cet hôtel, un jardin très-touffu qui touche au

vôtre. Le mur n'est pas élevé.

--Ne faites pas de folies! Les gens de madame de S... parleraient.

--On les payera bien, ou on trompera leur surveillance. Ne craignez rien

avec moi, âme de ma vie! je serai aussi prudent qu'audacieux, c'est le

caractère de ma race.

Ils furent interrompus par les visites qui arrivaient. Mourzakine

procura un vrai triomphe à la marquise en se montrant très-réservé

auprès des autres femmes.

Le jour suivant, l'Opéra offrait le plus brillant spectacle. Toute la

haute société de Paris se pressait dans la salle, les femmes dans tout

l'éclat d'une parure outrée, beaucoup coiffées de lis aux premières

loges; aux galeries, quelques-unes portaient un affreux petit chapeau

noir orné de plumes de coq, appelé chapeau à la russe, et imitant celui

des officiers de cette nation. Le chanteur Laïs, déjà vieux, et se

piquant d'un ardent royalisme, était sur la scène. L'empereur de Russie

avec le roi de Prusse occupait la loge de Napoléon et Laïs chantait sur

l'air de _vive Henri IV_ certains couplets que l'histoire a enregistrés

en les qualifiant de «rimes abjectes.» La salle entière applaudissait.

La belle marquise de Thièvre sortait de sa loge deux bras d'albâtre pour

agiter son mouchoir de dentelle comme un drapeau blanc. Du fond de la

loge impériale, le monumental Ogokskoï la contemplait. Mourzakine était

tellement au fond, lui, qu'il était dans le corridor.

Au cintre, le petit public qui simulait la partie populaire de

l'assemblée applaudissait aussi. On avait dû choisir les spectateurs

payants, si toutefois il y en avait. Tout le personnel de

l'établissement avait reçu des billets avec l'injonction de se bien

comporter. Parmi ces attachés de la maison, M. Guzman Lebeau, qu'on

appelait dans les coulisses le beau Guzman, et qui faisait partie de

l'état-major du coiffeur en chef, avait reçu deux billets de faveur

qu'il avait envoyés à sa maîtresse Francia et à son frère Théodore.

Ils étaient donc là, ces pauvres enfants de Paris, bien haut, bien loin

derrière le lustre, dans une sorte de niche où la jeune fille avait

le vertige et regardait sans comprendre. Guzman lui avait envoyé un

mouchoir de percale brodée, en lui recommandant de ne s'en servir que

pour le secouer en l'air quand elle verrait «le beau monde» donner

l'exemple. A la fin de l'ignoble cantate de Laïs, elle fit un mouvement

machinal pour déplier ce drapeau; mais son frère ne lui en donna pas le

temps: il le lui arracha des mains, cracha dedans, et le lança dans

la salle, où il tomba inaperçu dans le tumulte de cet enthousiasme de

commande.

--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais? lui dit Francia, les yeux pleins

de larmes, mon beau mouchoir!...

--Tais-toi, viens-nous-en, lui répondit Dodore, les yeux égarés; viens,

ou je me jette la tête la première dans ce tas de fumier!

Francia eut peur, lui prit le bras et sortit avec lui.

--Non! pas de contremarque, dit-il en franchissant le seuil. Il fait

trop chaud là-dedans; on s'en va.

Il l'entraînait d'un pas rapide, jurant entre ses dents, gesticulant

comme un furieux.

--Voyons, Dodore, lui dit-elle quand ils furent sur les boulevards,

tu deviens fou! Est-ce que tu as bu? Songe donc à tous ces soldats

étrangers qui sont campés autour de nous! ne dis rien, tu te feras

arrêter. Qu'est-ce que tu as? dis!

--J'ai, j'ai,... je ne sais pas ce que j'ai, répondit-il.

Et, se contenant, il arriva avec elle sans rien dire jusqu'à leur

maison.

--Tiens, dit-il alors, entrons chez le père Moynet. Guzman m'a donné

trois francs pour te régaler; nous allons boire de l'orgeat, ça me

remettra.

Ils entrèrent dans l'estaminet-café qui occupait le rez-de-chaussée,

et qui était tenu par un vieux sergent estropié à Smolensk; quelques

sous-officiers prussiens buvaient de l'eau-de-vie en plein air devant la

porte.

Francia et son frère se placèrent loin d'eux au fond de l'établissement,

à une petite table de marbre rayé et dépoli par le jeu de dominos.

Dodore dégusta son verre d'orgeat avec délices d'abord, puis tout à

coup, le posant renversé sur le marbre:

--Tiens, dit-il à sa soeur, c'est pas tout ça! je te défends de

retourner chez ton prince russe; ça n'est pas la place d'une fille comme

toi.

--Qu'est-ce que tu as ce soir contre les alliés? Tu étais si content

d'aller à l'Opéra, en loge,... excusez! Et voilà que tu m'emmènes avant

la fin!

--Eh bien! oui, voilà! J'étais content de me voir dans une loge; mais

de voir le monde applaudir une chanson si bête!... C'est dégoûtant,

vois-tu, de se jeter comme ça dans les bottes des cosaques... C'est

lâche! On n'est qu'un pauvre, un sans pain, un rien du tout, mais on

crache sur tous ces plumets ennemis. Nos alliés! ah ouiche! Un tas

de brigands! nos amis, nos sauveurs! Je t'en casse! Tu verras qu'ils

mettront le feu aux quatre coins de Paris, si on les laisse faire;

léchez-leur donc les pieds! N'y retourne plus chez ce Russe, ou je le

dis à Guguz.

--Si tu le dis à Guzman, il me tuera, tu seras bien avancé après!

Qu'est-ce que tu deviendras sans moi? Un gamin qui n'a jamais voulu rien

apprendre et qui, à seize ans, n'est pas plus capable de gagner sa vie

que l'enfant qui vient de naître!

--Possible, mais ne _m'ostine pas!_ Ton Russe...

--Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut nous faire retrouver notre

pauvre maman! Si tu savais t'expliquer au moins! Mais pas capable de

faire une commission! Il paraît que tu lui as mal parlé; il a dit que,

si tu y retournes, il te tuera.

--Voyez-vous ça, _Lisette!_ Il m'embrochera dans la lance de son sale

cosaque! Des jolis cadets, avec leurs bouches de morue et leurs yeux

de merlans frits! J'en ferais tomber cinq cents comme des capucins de

cartes en leur passant dans les jambes; veux-tu voir?

--Allons-nous-en, tiens! tu ne dis que des bêtises... Ceux qui sont là,

c'est des Prussiens, d'ailleurs!

--Encore _pire!_ Avec ça que je les aime, les Prussiens! Veux-tu voir?

Francia haussa les épaules et frappa avec une clé sur la table pour

appeler le garçon. Dodore le paya, reprit le bras de sa soeur et se

disposa à sortir. Le groupe de Prussiens était toujours arrêté sur la

porte, causant à voix haute et ne bougeant non plus que des blocs de

pierre pour laisser entrer ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa

un peu, puis tout à fait, en leur disant:

--Voyons, laissez-vous _cerculer_ les dames?

Ils étaient comme sourds et aveugles à force de mépris pour la

population. L'un d'eux pourtant avisa la jeune fille et dit en mauvais

français un mot grossier qui peut-être voulait être-aimable; mais il

ne l'eut pas plus tôt prononcé qu'un coup de poing bien asséné

lui meurtrissait le nez jusqu'à faire jaillir le sang. Vingt bras

s'agitèrent pour saisir le coupable; il tenait parole à sa soeur, il

glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi et renversait les

hommes les uns sur les autres. Il se fût échappé, s'il ne fut tombé sur

un peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit au poste. Dans

la bagarre, Francia s'était réfugiée auprès du père Moynet, le vieux

troupier, son meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramenée en France à

travers mille aventures, la protégeant quoique blessé lui-même, et la

faisant passer pour sa fille.

La pauvre Francia était désolée, et il ne la rassurait pas. Bien au

contraire, en haine de l'étranger, il lui présentait l'accident sous les

couleurs les plus sombres: être arrêté pour une rixe en temps ordinaire,

ce n'était pas grand'chose, surtout quand il s'agissait d'un frère

voulant faire respecter sa soeur; mais avec les étrangers il n'y avait

rien à espérer. La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne se

gêneraient pas pour le fusiller. Francia adorait son frère; elle ne

se faisait pourtant pas illusion sur ses vices précoces et sur son

incorrigible paresse. Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait

trouvé littéralement sur le pavé de Paris, vivant des sous qu'il gagnait

en jouant au bouchon, ou qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les

portières des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habillé, comme

elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-même que le produit de quelques

bijoux échappés par miracle aux désastres de la retraite de Moscou. Ses

minces ressources épuisées, et ne gagnant pas plus de dix sous par jour

avec son travail, elle avait consenti à partager l'infime existence d'un

petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle aima ingénument.

Trahie par lui, elle le quitta avec fierté, sans savoir où elle dînerait

le lendemain. Par une courte série d'aventures de ce genre, elle était

trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle arriva à posséder le coeur

de M. Guzman, qui était relativement à l'aise et qu'elle chérissait

fidèlement malgré son humeur jalouse et son outrecuidante fatuité.

Francia n'était pas difficile, il faut l'avouer. Médiocrement énergique,

étiolée au physique et au moral, elle reprenait à la vie depuis peu et

n'avait pas encore tout à fait l'air d'une jeune fille, bien qu'elle eût

dix-sept ans; sa jolie figure inspirait la sympathie plutôt que l'amour,

et, tout eu donnant le nom d'amour à ses affections, elle-même y portait

plus de douceur et de bonté que de passion. Si elle aimait véritablement

quelqu'un, c'était ce petit vaurien de frère qui l'aimait de même, sans

pouvoir s'en rendre compte, et sans soumettre l'instinct à la réflexion;

mais ce soir-là une transformation s'était faite dans l'âme confuse de

ces deux pauvres enfants: Théodore s'éveillait à la vie de sentiment par

l'orgueil patriotique; Francia s'éveillait à la possession d'elle-même

par la crainte de perdre son frère.

--Écoutez, père Moynet, dit-elle au limonadier, mettez-moi dans un

cabriolet; je veux aller trouver un officier russe que je connais, pour

qu'il sauve mon pauvre Dodore.

--Qu'est-ce que tu me chantes là? s'écria Moynet qui était en train

de fermer son établissement tout en causant avec elle; tu connais des

officiers russes, toi?

--Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y en a de bons.

--Avec les jolies filles, ils peuvent être bons, les gredins! C'est

pourquoi je te défends d'y aller, moi! Allons, remonte chez toi, ou

reste ici. Je vais tâcher de ravoir ton imbécile de frère. Un gamin

comme ça, s'attaquer tout seul à l'ennemi! C'est égal, ça n'est pas d'un

lâche, et je vas parlementer pour qu'on nous le rende!

Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui lui sembla durer une

nuit entière, et puis une demi-heure qui lui sembla un siècle. Alors,

n'y tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux cabriolets de

place dont l'espèce a disparu, elle y monta à demi folle, sachant à

peine où elle allait, mais obéissant à une idée fixe: invoquer l'appui

de Mourzakine pour empêcher son frère de mourir.

Bien qu'elle eût pris le cabriolet à l'heure, il alla vite, pressé qu'il

était de se retrouver sur les boulevards à la sortie des spectacles;

il n'était que onze heures, et Francia lui promettait de ne se faire

ramener par lui que jusqu'à la porte Saint-Martin.

Elle alla d'abord à l'hôtel de Thièvre, personne n'était rentré; mais

le concierge lui apprit que le prince Mourzakine devait occuper le soir

même son nouveau logement, et il le lui désigna.

--Vous sonnerez à la porte, lui dit-il, il n'y a pas de concierge.

Francia, sans prendre le temps de remonter dans son cabriolet, dont le

cocher la suivit en grognant, descendit la rue, coupa à angle droit,

avisa un grand mur qui longeait une rue plus étroite, assombrie par

l'absence de boutiques et le branchage des grands arbres qui dépassait

le mur. Elle trouva la porte, chercha la sonnette à tâtons et vit au

bout d'un instant apparaître une petite lumière portée par le grand

cosaque Mozdar.

Il lui sourit en faisant une grimace qui exprimait d'une manière

effroyable ses accès de bienveillance, et il la conduisit droit à

l'appartement de son maître, où M. Valentin, le gardien du local,

apprêtait le lit et achevait de ranger le salon.

C'était un petit vieillard très-différent de son ami, le formaliste et

respectueux Martin. Le jeune financier qu'il avait servi menait joyeuse

vie et n'avait eu qu'à se louer de son caractère tolérant.

En voyant entrer une jolie fille très-fraîchement parée, car elle avait

fait sa plus belle toilette pour aller en loge à l'Opéra, il crut

comprendre d'emblée, et lui fit bon accueil.

--Asseyez-vous, _mam'selle,_ lui dit-il d'un ton léger et agréable;

puisque vous voilà, sans doute que le prince va rentrer.

--Croyez-vous qu'il rentrera bientôt? lui demanda-t-elle ingénument.

--Ah çà! vous devez le savoir mieux que moi: est-ce qu'il ne vous a pas

donné rendez-vous?

Et, saisi d'une certaine méfiance, il ajouta:

--J'imagine que vous ne venez pas chez lui sur les minuit sans qu'il

vous en ait priée? Francia n'avait pas l'ignorance de l'innocence. Elle

avait sa chasteté relative, très-grande encore, puisqu'elle rougit et

se sentit humiliée du rôle qu'on lui attribuait; mais elle comprit fort

bien et accepta cet abaissement, pour réussir à voir celui qu'elle

voulait intéresser à son frère.

--Oui, oui, dit-elle, il m'a priée de l'attendre, et vous voyez que le

cosaque me connaît bien, puisqu'il m'a fait entrer.

--Ce ne serait pas une raison, reprit Valentin; il est si simple! Mais

je vois bien que vous êtes une aimable enfant. Faites un somme, si vous

voulez, sur ce bon fauteuil; moi, je vais vous donner l'exemple: j'ai

tant rangé aujourd'hui que je suis un peu las.

Et, s'étendant sur un autre fauteuil avec un soupir de béatitude, il

ramena sur ses maigres jambes frileuses, chaussées de bas de soie, la

pelisse fourrée du prince et tomba dans une douce somnolence.

Francia n'avait pas le loisir de s'étonner des manières de ce personnage

poliment familier. Elle ne regardait rien que la pendule et comptait les

secondes aux battements de son coeur. Elle ne voyait pas la richesse

galante de l'appartement, les figurines de marbre et les tableaux

représentant des scènes de volupté; tout lui était indifférent, pourvu

que Mourzakine arrivât vite.

Il arriva enfin. Il y avait longtemps que le cocher de Francia avait

fait ce raisonnement philosophique, qu'il vaut mieux perdre le prix

d'une course que de manquer l'occasion d'en faire deux ou trois. En

conséquence, il était retourné aux boulevards sans s'inquiéter de sa

pratique. Mourzakine ne fut donc pas averti par la présence d'une

voiture à sa porte, et sa surprise fut grande quand il trouva Francia

chez lui. Valentin, qui, au coup de sonnette, s'était levé, avait

soigneusement épousseté la pelisse et s'était porté à la rencontre du

prince, vit son étonnement et lui dit comme pour s'excuser:

--Elle prétend que Votre Excellence l'a mandée chez elle, j'ai cru...

--C'est bien, c'est bien, répondit Mourzakine, vous pouvez vous retirer.

--Oh! le cosaque peut rester, dit vivement Francia en voyant que Mozdar

se disposait aussi à partir. Je ne veux pas vous importuner longtemps,

mon prince. Ah! mon bon prince, pardonnez-moi; mais il faut que vous me

donniez un mot, un tout petit mot pour quelque officier de service sur

les boulevards, afin qu'on me rende mon frère qu'ils ont arrêté.

--Qui l'a arrêté?

--Des Russes, mon bon prince; faites-le mettre en liberté bien vite!

Et elle raconta ce qui s'était passé au café.

--Eh bien! je ne vois pas là une si grosse affaire! répondit le prince.

Ton galopin de frère est-il si délicat qu'il ne puisse passer une nuit

en prison?

--Mais s'ils le tuent! s'écria Francia en joignant les mains.

--Ce ne serait pas une grande perte!

--Mais je l'aime, moi, j'aimerais mieux mourir à sa place!

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 3 / 10 段