Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la main à sa bouche en

tirant la langue comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis,

sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu élevé du jardin,

il grimpa au treillage avec l'agilité d'un singe, enjamba le mur, fit un

pied de nez très-accentué au prince russe, et disparut sans se demander

s'il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par

escalade.

Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. En Russie, il eût été de

son devoir de faire poursuivre, arrêter et fustiger atrocement un homme

du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. Il se demanda même un

instant s'il n'appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer

du coupable; mais, outre que le délinquant avait de l'avance sur le

cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colère de Mourzakine, et il

s'arrêta sous un gros tilleul où un banc l'invitait à la rêverie.

«--Oui, je me la remets bien à présent, se disait-il, et son esprit

faisant un voyage rétrospectif, il se racontait ainsi l'événement.

«C'était à Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812.

Platow commandait la poursuite. La veille nous avions donné la chasse

aux Français, qui avaient réussi à se dégager après avoir délivré

Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans une grange. Nous avions

besoin de repos; la Bérézina nous avait mis sur les dents. J'avais

trouvé un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me déshabiller. Puis

arrivèrent nos convois chargés du butin, des blessés et des prisonniers.

J'avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui était

si jolie dans sa pâleur avec ses longs cheveux noirs épars! Elle était

dans une espèce de kibitka pêle-mêle avec des mourants et des ballots.

Je dis à Mozdar de la tirer de là et de la mettre dans l'espèce de

taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, évanouie, en me

disant:

»--Elle est morte.

»Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec étonnement. Le sang de

sa blessure était gelé sur le haillon qui lui servait de mante. Je lui

parlai français; elle me crut Français et me demanda sa mère, je m'en

souviens bien, mais je n'eus pas le loisir de l'interroger. J'avais des

ordres à donner. Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j'avais

dormi:

»--_Mets-la mourir tranquillement._

»Et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec

mes hommes. Quand je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure

à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour écrire trois mots à

ma mère: une occasion se présentait. Quand j'eus fini, je me rappelai la

blessée qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je rencontrai ses

grands yeux noirs attachés sur moi, tellement fixes, tellement creusés,

que leur éclat vitreux me parut être celui de la mort. J'allai à elle,

je mis ma main sur son front; il était réchauffé et humide.

»--Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons! tâche de guérir.

»Et je lui mis entre les dents une croûte de pain qui était restée sur

la table. Elle me sourit faiblement, et dévora le pain qu'elle roulait

avec sa bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force d'y porter

les mains. De quelle pitié je fus saisi! Je courus chercher d'autres

vivres, en disant à la femme de la maison:

»--Ayez soin de cette petite. Voilà de l'argent; sauvez-la.

» Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je sortais, elle tira ses

bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant:

»--Ma mère!

»Quelle mère? Où la trouver? Puisqu'elle n'était pas là, c'est qu'elle

était morte. Je ne pus que hausser les épaules avec chagrin. La

trompette sonnait; il fallait partir, continuer la poursuite. Je

partis.--Et à présent... peut-on espérer de la retrouver, cette mère? Ce

n'était pas du tout une célébrité, comme ses enfants se le persuadent;

elle était de ces pauvres artistes ambulants que Napoléon trouva dans

Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître sur le théâtre après l'incendie

pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, et

qui le suivirent malgré lui avec toute cette population de traînards

qui a gêné sa marche et précipité ses revers. Des cinquante mille âmes

inutiles qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être pas

rentré cinq cents en France. Enfin je verrai l'enfant, elle m'intéresse

de plus en plus. Elle est bien jolie à présent!

»--Plus jolie que la marquise?

»--Non, c'est autre chose.»

Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu'il

avait laissé la marquise en tête-à-tête avec son oncle.

--Arrivez donc, mon cousin! s'écria-t-elle en le voyant revenir. Venez

me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d'une

galanterie vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne savais pas, moi,

qu'il fallait en avoir peur.

Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme qui n'en pense pas un mot,

porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement,

le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les yeux de son neveu

que cette ironie était partagée.

--Je pense, dit-il en dissimulant son dépit sous un air enjoué, que vous

mourez d'envie de vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire

des jeunes gens de plaire à première vue, n'eussent-ils ni esprit, ni

mérite;... mais ce n'est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure

compagnie que la mienne.

--Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu'à

sa voiture de louage, si vous avez plaidé ma cause?...

--Auprès de ta belle hôtesse? Tu la plaideras bien tout seul!

--Non! auprès de notre père.

--Le père a bien le temps de s'occuper de toi. Il est en train de faire

un roi de France! Fais-toi oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici,

restes-y longtemps.

Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à

Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle,

celle du maître par conséquent.--A moins que la marquise...; mais cela

n'était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d'elle

pour ne pas s'arrêter volontiers à une pareille hypothèse.

Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché de sa mésaventure,

de consommer l'oeuvre de séduction déjà entamée, d'être pressant,

irrésistible; mais ce n'est pas une petite affaire que le mécontentement

d'un oncle russe placé près de l'oreille du tsar! C'est toute une

carrière brisée, c'est une destinée toute pâle,--toute noire peut-être,

car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine,

l'exil,--et pourquoi pas la Sibérie? Les prétextes sont faciles à faire

naître.

La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si sombre par moments,

qu'elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter

sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste,

elle lui demanda s'il l'avait quittée pendant un grand quart d'heure

pour s'occuper de la grisette.

--Quelle grisette?

Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il voulait se faire

demander, c'était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit.

D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle n'était pas fâchée de

tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber

sous le sens qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des

obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête

chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il

n'eut pas le mauvais goût de sa secrète intention, mais il crut pouvoir

louvoyer adroitement.

--Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis

bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commençais

à être jaloux; mais, je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui

vous sont personnels.

--Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil _monument_? Pour qui donc me

prenez-vous, mon cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises...

--Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes,

mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous voulez, parce

qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu'elles ne

connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de Thièvre

désire la restauration des Bourbons par raison de sentiment...

--Mais oui, d'abord.

--Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages à faire valoir?...

--Nous sommes assez riches pour être désintéressés.

--D'accord! Pourtant, si vous étiez desservis auprès d'eux...

--Notre position serait très-fausse, car on ne sait ce qui peut

arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands

sacrifices.--Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des

Bourbons?

--Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d'un air profond.

--Et votre oncle peut tout sur le tsar?

--Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec on mystérieux sourire qui

effraya la marquise.

--Vous croyez donc, dit-elle après un moment d'hésitation, que j'ai eu

tort de railler sa galanterie tout à l'heure?

--Devant moi, oui, grand tort!

--Cela pourra vous nuire, vraiment?

--Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut vous faire, je m'en

soucie beaucoup plus... Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été

l'idole des femmes dans son temps; il était beau, et il les aimait

passionnément. Il a beaucoup rabattu de ses prétentions et de ses

audaces; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé.

Un instant, il a pu croire...

--Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous me donnez cette amère

leçon?

--C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à

vous le dire; mais c'est aussi par amitié, par dévouement, et par suite

de la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par

l'âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu'il y ait en

Russie, pays où rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma séduisante

cousine! Il y a des griffes acérées sous les pattes de velours.

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous m'effrayez! Je ne sais

pourtant pas quel mal il peut me faire!...

--Voulez-vous que je vous le dise?

--Oui, oui, dites; il faut que je le sache.

--Vous ne vous fâcherez pas?

--Non.

--Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce

qu'il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh! je l'entends

d'ici! Il lui dira:

»--J'ai vu mon neveu logé chez une femme d'une beauté incomparable. Il

en est fort épris.

--Bien, tant mieux pour lui! dira le père, qui est encore jeune, et qui

aime les femmes avec candeur.

Demain il se souviendra, et il demandera le soir à mon oncle:

--Eh bien! ton neveu est-il heureux?

--Probablement, répondra le comte.

Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thièvre

dans quelque salon de l'hôtel de Talleyrand. Il lui dira:

--Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire à vous faire

sa cour, mon neveu fait la cour à sa femme et passe agréablement ses

arrêts...

--Assez! dit la marquise en se levant avec dépit; mon mari sera noté

comme ridicule, il jouera peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas

rester une heure de plus chez moi, mon cousin!

Le trait avait porté plus profondément que ne le voulait Mourzakine, la

marquise sonnait pour annoncer à ses gens le départ du prince russe,

mais il ne se démonta pas pour si peu.

--Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une émotion profonde. Il

faut que je vous dise adieu pour jamais; soyez sûre que j'emporterai

votre image dans mon coeur au fond des mines de la Sibérie.

--Que parlez-vous de Sibérie? Pourquoi?

--Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes pas moins!

--Ah ça! c'est donc quelque chose d'atroce que votre pays? Restez,

restez;... je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au domestique

appelé par la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent.

Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta:

--Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir

pour nous préserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot

d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement aimable avec

lui, je le déteste!

--Soyez aimable comme une femme vertueuse qu'aucune séduction ne peut

émouvoir ou compromettre. Les hommes comme lui n'en veulent pas à la

vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui qu'il n'a pas de

rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui.

--Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée de la platitude de ces

nuances de caractère qu'elle ne saisissait pas.

Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta:

--Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je

dirai tout simplement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni

l'autre... Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, c'est l'heure

où je reçois.

Et elle sortit sans attendre de réponse.

--Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je

renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu'elle est une

enfant elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour m'aider de bonne

grâce à tromper mon oncle.

Une demi-heure plus tard, le salon de madame de Thièvre était rempli

de monde. Le grand événement de l'entrée des étrangers à Paris avait

suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie

parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire

dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en

conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosité de

l'avenir, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un

esprit de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont on savait le

mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes

de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en

avaient pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres n'y

comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait le vent. Madame de

Thièvre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu'on aurait bientôt

une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire

présenter des premières, et qu'il serait bien à propos de délibérer sur

le costume.

--Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel? dit

une jeune femme.

--Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le roi n'est pas remarié; mais

il y a _Madame_, sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse,

et qui remplacera vos nudités par un costume décent.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille de sa voisine en

désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être

habillées comme elle?

--Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise, on dit que vous

avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?

--Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit madame de Thièvre; il ne vaut

pas la peine d'être montré.

--Vous hébergez un cosaque? dit une petite baronne encore

très-provinciale; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la

chandelle?

--Fi! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà parlé; ce sont les

jacobins qui font courir ces bruits-là! Les officiers de cosaques sont

des hommes très-bien nés et très-bien élevés. Celui qui loge ici est un

prince, à ce que j'ai ouï dire.

--Revenez me voir demain, je vous le présenterai, dit la marquise. En ce

moment, je ne sais où il est.

--Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans, jeune duc qui

accompagnait sa grand'mère dans ses visites; je viens de le voir

traverser le jardin!

--Madame de Thièvre nous le cache, c'est bien sûr! s'écrièrent les

jeunes curieuses.

Le fait est que la marquise avait depuis quelques instants, pour son

beau cousin, un dédain qui frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans

lui offrir de le présenter à son entourage, et il boudait au fond du

jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-être de

produire ce bel exemplaire de la grâce russe et d'avoir l'air de s'en

soucier médiocrement; vengeance de femme.

Il eut un succès d'enthousiasme; vieilles et jeunes, avec ce sans-façon

de curiosité qui est dans nos moeurs et que les bienséances ne savent

pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme un papillon exotique qu'il

fallait voir de près, lui faisant mille questions délicates ou niaises,

selon la portée d'esprit de chacune, et s'excusant sur l'émotion

politique de l'indiscrétion de leurs avances. Les dernières impressions

de l'empire avaient préparé à voir dans un cosaque une sorte de monstre

croquemitaine. L'exemplaire était beau, caressant, parfumé, bien

costumé. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter

dans sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.

Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les

scènes ingénues qui l'avaient frappé dans d'autres milieux et d'autres

pays. Il eut le succès modeste; mais son regard pénétrant et enflammé

fit plus d'une victime, et, quand les visites s'écoulèrent à regret, il

avait reçu tant d'invitations qu'il fut forcé de demander le secours de

la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses

conquêtes.

Madame de Thièvre lui vanta l'esprit et la bonne grâce de ses nombreuses

rivales avec un désintéressement qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et

dès lors une seule conquête, celle de la marquise, lui parut désirable.

Elle devait sortir le soir après le dîner; elle alla s'habiller de

nouveau, le laissant seul avec M. de Thièvre, et, par un raffinement

de vengeance, elle vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à

l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la ceinture, réclamant

le bras de son mari, exprimant à son hôte l'ironique regret de le

laisser seul. M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller s'occuper

des affaires publiques. Mourzakine resta au salon, et, après avoir avoir

feuilleté en bâillant un opuscule politique, il s'endormit profondément

sur le sofa.

II

Mourzakine goûtait ce doux repos depuis environ une heure, quand il fut

réveillé en sursaut par une petite main qui passait légèrement sur son

front. Persuadé que la marquise, dont il venait justement de rêver, lui

apportait sa grâce, il saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il

reconnut son erreur. Bien qu'il eût éteint les bougies et baissé le

chapiteau de la lampe pour mieux dormir, il vit un autre costume, une

autre taille, et se leva brusquement avec la soudaine méfiance de

l'étranger en pays ennemi.

--Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce, c'est moi, c'est

Francia!

--Francia! s'écria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer?

--Personne. J'ai dit au concierge que je vous apportais un paquet. Il

dormait à moitié, il n'a pas fait attention; il m'a dit: «--Le perron.»

J'ai trouvé les portes ouvertes. Deux domestiques jouaient aux cartes

dans l'antichambre; ils ne m'ont pas seulement regardée. J'ai traversé

une autre pièce où dormait un de vos militaires, un cosaque! Celui-là

dormait si bien que je n'ai pas pu l'éveiller; alors j'ai été plus loin

devant moi, et je vous ai trouvé dormant aussi. Vous êtes donc tout seul

dans cette grande maison? Je peux vous parler, mon frère m'a dit que

vous ne refusiez pas...

--Mais, ma chère,... je ne peux pas vous parler ici, chez la marquise...

--Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait? Elle serait là, je

parlerais devant elle. Du moment qu'il s'agit...

--De ta mère? je sais; mais, ma pauvre petite, comment veux-tu que je me

rappelle?...

--Vous l'aviez pourtant vue sur le théâtre; si vous l'eussiez retrouvée

à la Bérézina, vous l'auriez bien reconnue?

--Oui, si j'avais eu le loisir de regarder quelque chose; mais dans une

charge de cavalerie...

--Vous avez donc chargé les traînards?

--Sans doute, c'était mon devoir. Avait-elle passé la Bérézina, ta mère,

quand tu as été séparée d'elle?

--Non, nous n'avions point passé. Nous avions réussi à dormir, à moitié

mortes de fatigue, à un bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous

emmenait, et nous marchions sans savoir où on nous traînait encore. Nous

étions parties de Moscou dans une vieille berline de voyage achetée de

nos deniers et chargée de nos effets; on nous l'avait prise pour les

blessés. Les affamés de l'arrière-garde avaient pillé nos caisses, nos

habits, nos provisions: ils étaient si malheureux! Ils ne savaient plus

ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait fous. Depuis huit jours,

nous suivions l'armée à pied, et les pieds à peu près nus. Nous allions

nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors, vos brigands de

cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère me tenait serrée contre elle. J'ai

senti comme un glaçon qui m'entrait dans la chair: c'était un coup de

lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment où je me suis trouvée

sur un lit. Ma mère n'était pas là, vous me regardiez... Alors vous

m'avez fait manger, et vous êtes parti en disant: «--Tâche de guérir.»

--Oui, c'est très-exact, et après, qu'es-tu devenue?

--Ce serait trop long à vous dire, et ce n'est pas pour parler de moi

que je suis venue...

--Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne peux rien te dire encore,

il faut que je m'informe; j'écrirai à Pletchenitzy, à Studzianka, dans

tous les endroits où l'on a pu conduire des prisonniers, et dès que

j'aurai une réponse...

--Si vous questionniez votre cosaque? Il me semble bien que c'est le

même que j'ai vu auprès de vous à Pletchenitzy?

--Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mémoire!

--Parlez-lui tout de suite...

--Soit!

Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui n'eût peut-être pas

entendu le canon, mais qui, au léger grincement des bottes de son

maître, se leva et se trouva lucide comme par une commotion électrique.

--Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. Le cosaque le suivit au

salon.

--Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de

la lampe pour qu'il pût distinguer les traits de Francia; la connais-tu?

--Oui, mon petit père, répondit Mozdar; c'est celle qui a fait cabrer

ton cheval noir.

--Oui, mais où l'avais-tu déjà vue avant d'entrer en France?

--Au passage de la Bérézina: je l'ai portée par ton ordre sur ton lit.

--Très-bien. Et sa mère?

--La danseuse qui s'appelait...

--Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais donc, cette

danseuse?

--A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui porter des bouquets.

Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui rappelait une aventure

dont il rougissait, bien qu'elle fût fort innocente. Étudiant à

l'université de Dorpat et se trouvant en vacances à Moscou, il avait

été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La Source jusqu'au moment où il

l'avait vue en plein jour, flétrie et déjà vieille.

--Puisque tu te souviens si bien, dit-il à Mozdar, tu dois savoir si tu

l'as revue à la Bérézina.

--Oui, dit ingénument Mozdar, je l'ai reconnue après la charge, et j'ai

eu du regret... Elle était morte.

--Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as tuée?

--Peut-être bien! Je ne sais pas. Que veux-tu, mon petit père? Les

traînards ne voulaient ni avancer, ni reculer; il fallait bien faire

une trouée pour arriver à leurs bagages: on a poussé un peu la lance au

hasard dans la foule. Je sais que j'ai vu la petite tomber d'un côté,

la femme de l'autre. Un camarade a achevé la mère; moi, je ne suis pas

méchant: j'ai jeté la petite sur un chariot. Voilà tout ce que je puis

te dire.

--C'est bien, retourne dormir, répondit Mourzakine.

Il n'était pas besoin de lui recommander le silence: il n'entendait pas

un mot de français.

--Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en joignant les mains; il sait

quelque chose; vous lui avez parlé si longtemps!

--Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine. J'écrirai demain aux

autorités du pays où les choses se sont passées. Je saurai s'il est

resté par là des prisonniers. A présent, il faut t'en aller, mon enfant.

Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement où tu viendras me voir,

et je te tiendrai au courant de mes démarches.

--Je ne pourrai guère aller chez vous; je vous enverrai Théodore.

--Qui ça? ton petit frère?

--Oui; je n'en ai qu'un.

--Merci, ne me l'envoie pas, ce charmant enfant! J'ai peu de patience,

je le ferais sortir par les fenêtres.

--Est-ce qu'il a été malhonnête avec vous? Il faut lui pardonner! Un

orphelin sur le pavé de Paris, ça ne peut pas être bien élevé. C'est un

bon coeur tout de même. Allons!... si vous ne voulez pas le voir, j'irai

vous parler; mais où serez-vous?

--Je n'en sais rien encore; le concierge de cette maison-ci le saura, et

tu n'auras qu'à venir lui demander mon adresse.

--C'est bien, monsieur; merci et adieu!

--Tu ne veux pas me donner la main?

--Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si vous me faisiez

retrouver ma mère,... vous pourriez bien me demander de vous servir à

genoux.

--Tu l'aimes donc bien?

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 2 / 10 段