Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre des

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OEUVRES

DE

GEORGE SAND

FRANCIA

UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU

PAR

GEORGE SAND (L.-A. AURORE DUPIN)

VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

3, RUE AUBER, 3

1899

FRANCIA

I

Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris s'entassait sur le passage

d'un étrange cortège. Le tsar Alexandre, ayant à sa droite le roi de

Prusse et à sa gauche le prince de Schwarzenberg, représentant de

l'empereur d'Autriche, s'avançait lentement à cheval, suivi d'un

brillant état-major et d'une escorte de cinquante mille hommes d'élite,

à travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar était calme en apparence.

Il jouait un grand rôle, celui de vainqueur magnanime, et il le jouait

bien. Son escorte était grave, ses soldats majestueux. La foule était

muette.

C'est qu'au lendemain d'un héroïque combat des dernières légions

de l'empire, on avait abandonné et livré la partie généreuse de la

population à l'humiliante clémence du vainqueur. C'est que, comme

toujours, en refusant au peuple le droit et les moyens de se défendre

lui-même, en se méfiant de lui, en lui refusant des armes, on s'était

perdu. Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse fut sa

seule gloire. Au moins celle-là reste pure dans le souvenir de ceux qui

ont vu ces choses.

Sur le flanc du merveilleux état-major impérial un jeune officier russe

d'une beauté remarquable contenait avec peine la fougue de son cheval.

L'homme était de haute taille, mince, et d'autant plus serré dans sa

ceinture d'ordonnance, dont les épais glands d'or retombaient sur sa

cuisse, comme celle des mystérieux personnages qu'on voit défiler sur

les bas-relief perses de la décadence; peut-être même un antiquaire

eût-il pu retrouver dans les traits et dans les ornements du jeune

officier un dernier reflet du type et du goût de l'Orient barbare.

Il appartenait aux races méridionales que la conquête ou les alliances

ont insensiblement fondues dans l'empire russe. Il avait la beauté du

profil, l'imposante largeur des yeux, l'épaisseur des lèvres, la

force un peu exagérée des muscles, tempérée par l'élégance des formes

modernes. La civilisation avait allégé la puissance du colosse. Ce qui

en restait conservait quelque chose d'étrange et de saisissant qui

attirait et fixait les regards, même après la surprise et l'attention

accaparées d'abord par le tsar en personne.

Le cheval monté par ce jeune homme s'impatientait de la lenteur du

défilé; on eût dit que, ne comprenant rien à l'étiquette observée,

il voulait s'élancer en vainqueur dans la cité domptée et fouler les

vaincus sous son galop sauvage. Aussi son cavalier, craignant de lui

voir rompre son rang et d'attirer sur lui un regard mécontent de ses

supérieurs, le contenait-il avec un soin qui l'absorbait et ne lui

permettait guère de se rendre compte de l'accueil morne, douloureux,

parfois menaçant de la population.

Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, ne s'y méprenait

pas et ne réussissait pas à cacher entièrement ses appréhensions.

La foule devenait si compacte que si elle se fût resserrée sur les

vainqueurs (l'un deux l'a raconté textuellement), ils eussent été

étouffés sans pouvoir faire usage de leurs armes. Cette foulée,

volontaire ou non, n'eût pas fait le compte du principal triomphateur.

Il voulait entrer dans Paris comme l'ange sauveur des nations,

c'est-à-dire comme le chef de la coalition européenne. Il avait tout

préparé naïvement pour cette grande et cruelle comédie. La moindre

émotion un peu vive du public pouvait faire manquer son plan de mise en

scène.

Cette émotion faillit se produire par la faute du jeune cavalier que

nous avons sommairement décrit. Dans un moment où sa monture semblait

s'apaiser, une jeune fille, poussée par l'affluence ou entraînée par

la curiosité, se trouva dépasser la ligne des gardes nationaux qui

maintenaient l'ordre, c'est-à-dire le silence et la tristesse des

spectateurs. Peut-être qu'un léger frôlement de son châle bleu ou de sa

robe blanche effraya le cheval ombrageux; il se cabra furieusement, un

de ses genoux fièrement enlevés atteignit l'épaule de la Parisienne, qui

chancela, et fut retenue par un groupe de faubouriens serrés derrière

elle. Était-elle blessée, ou seulement meurtrie? La consigne ne

permettait pas au jeune Russe de s'arrêter une demi-seconde pour s'en

assurer: il escortait le tout-puissant tsar, il ne devait pas se

retourner, il ne devait pas même voir. Pourtant il se retourna, il

regarda, et il suivit des yeux aussi longtemps qu'il le put le groupe

ému qu'il laissait derrière lui. La grisette, car ce n'était qu'une

grisette, avait été enlevée par plusieurs paires de bras vigoureux; en

un clin d'oeil, elle avait été transportée dans un estaminet qui se

trouvait là. La foule s'était instantanément resserrée sur le vide fait

dans sa masse par l'incident rapide. Un instant, quelques exclamations

de haine et de colère s'étaient élevées, et, pour peu qu'on y eût

répondu dans les rangs étrangers, l'indignation se fût peut-être allumée

comme une traînée de poudre. Le tsar, qui voyait et entendait tout sans

perdre son vague et implacable sourire, n'eut pas besoin d'un geste pour

contenir ses cohortes; on savait ses intentions. Aucune des personnes

de sa suite ne parut s'apercevoir des regards de menace qui embrasaient

certaines physionomies. Quelques imprécations inarticulées, quelques

poings énergiquement dressés se perdirent dans l'éloignement.

L'officier, cause involontaire de ce scandale, se flatta que ni le tsar,

ni aucun de ses généraux n'en avaient pris note; mais le gouvernement

russe a des yeux dans le dos. La note était prise: le tsar devait

connaître le crime du jeune étourdi qui avait eu la coquetterie de

choisir pour ce jour de triomphe la plus belle et la moins disciplinée

de ses montures de service. En outre il serait informé de l'expression

de regret et de chagrin que le jeune homme n'avait pas eu _l'expérience_

de dissimuler. Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute en

donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. Le choix du cheval

indompté fut regardé comme punissable, le regret manifesté rentrait

dans la comédie de sentiment dont les Parisiens devaient être touchés.

L'inconvenance d'une émotion quelconque dans les rangs de l'escorte

impériale ne fut donc pas prise en mauvaise part.

Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard, la scène changea comme

par magie.

A mesure qu'on avançait vers les quartiers riches, l'entente se faisait,

l'étranger respirait; puis tout à coup la fusion se fit, non sans

honte mais sans scrupule. L'élément royaliste jetait le masque et se

précipitait dans les bras du vainqueur. L'émotion avait gagné la masse;

on n'y songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas encore, on ne les

connaissait pas; mais on aimait Alexandre, et les femmes sans coeur

qui se jetaient sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent

ni repoussées, ni insultées par la garde nationale qui regardait

tristement, croyant qu'on remerciait simplement l'étranger de n'avoir

pas saccagé Paris. Ils trouvaient cette reconnaissance puérile et

outrée; ils ne voyaient pas encore que cette joie folle applaudissait

à l'abaissement de la France. Le jeune officier russe qui avait failli

compromettre toute la représentation de cette triste comédie, où tant

d'acteurs jouaient un rôle de comparses sans savoir le mot de la pièce,

essayait en vain de comprendre ce qu'il voyait à Paris, lui qui avait vu

brûler Moscou et qui avait compris! C'était un esprit aussi réfléchi que

pouvaient le permettre l'éducation toute militaire qu'il avait reçue et

l'époque agitée, vraiment terrible, où sa jeunesse se développait. Il

suppléait aux facultés de raisonnement philosophique qui lui manquaient,

par la subtile pénétration de sa race et la défiance cauteleuse de son

milieu. Il avait vu et il voyait à deux années de distance les deux

extrêmes du sentiment patriotique: le riche et industrieux Moscou brûlé

par haine de l'étranger, dévouement sauvage et sublime qui l'avait

frappé d'horreur et d'admiration,--le brillant et splendide Paris

sacrifiant l'honneur à l'humanité, et regardant comme un devoir de

sauver à tout prix la civilisation dont il est l'inépuisable source. Ce

Russe était à beaucoup d'égards sauvage lui-même, et il se crut en droit

de mépriser profondément Paris et la France.

Il ne se disait pas que Moscou ne s'était pas détruit de ses propres

mains et que les peuples esclaves n'ont pas à être consultés; ils

sont héroïques bon gré mal gré, et n'ont point à se vanter de leurs

involontaires sacrifices. Il ne savait point que Paris n'avait pas été

consulté pour se rendre, plus que Moscou pour être brûlé, que la France

n'était que très-relativement un peuple libre, qu'on spéculait en haut

lieu de ses destinées, et que la majorité des Parisiens eût été dès lors

aussi héroïque qu'elle l'est de nos jours[1].

[Note 1: Janvier 1871.]

Pas plus que l'habitant de la France, l'étranger venu des rives du

Tanaïs ne pénétrait dans le secret de l'histoire. Au moment de la

brutalité de son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg, il

avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux courroucés. Il s'était

dit:

Ce peuple a été trahi, vendu peut-être!

En présence des honteuses sympathies de la noblesse, il ne comprenait

plus. Il se disait:

--Cette population est lâche. Au lieu de la caresser, notre tsar devrait

la fouler aux pieds et lui cracher au visage.

Alors les sentiments humains et généreux se trouvant étouffés et comme

avilis dans son coeur par le spectacle d'une lâcheté inouïe, il se

trouva lui-même en proie à l'enivrement des instincts sauvages. Il se

dit que cette ville était riante et folle, que cette population était

facile et corrompue, que ces femmes qui venaient s'offrir et s'attacher

elles-mêmes au char du vainqueur étaient de beaux trophées. Dès lors,

tout au désir farouche, à la soif des jouissances, il traversa Paris,

l'oeil enflammé, la narine frémissante et le coeur hautain.

Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer aux Tuileries, alla

aux Champs-Elysées passer la revue de sa magnifique armée d'élite,

donnant jusqu'au bout le spectacle à ces Parisiens avides de spectacles;

après quoi, il se disposait à occuper l'hôtel de l'Elysée. En ce moment,

il eut à régler deux détails d'importance fort inégale. Le premier fut à

propos d'un avis qu'on lui avait transmis pendant la revue: suivant ce

faux avis, il n'y avait point de sécurité pour lui à l'Élysée, le palais

était miné. On avait sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui

avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver là

au centre de ceux qui allaient lui livrer la France; puis il jeta les

yeux sur l'autre avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui s'était

si mal comporté en traversant le faubourg Saint-Martin.

--Qu'il aille loger où bon lui semblera, répondit le souverain, et qu'il

y garde les arrêts pendant trois jours.

Puis, remontant à cheval avec son état-major, il retourna à la place de

la Concorde, d'où il se rendit à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats

avaient reçu l'ordre de camper sur les places publiques. L'habitant,

traité avec tant de courtoisie, admirait avec stupeur ces belles troupes

si bien disciplinées, qui ne prenaient possession que du pave de

la ville et qui installaient la leurs cantines sans rien exiger en

apparence. Le _badaud_ de Paris admira, se réjouit, et s'imagina que

l'invasion ne lui coûterait rien.

Quant au jeune officier attaché à l'état-major, exclu de l'hôtel où

allait résider son empereur, il se crut radicalement disgracié, et il en

cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp du

tsar, lui dit à voix basse en passant:

--Tu as des ennemis auprès du _père_, mais ne crains rien. Il te connaît

et il t'aime. C'est pour te préserver d'eux qu'il t'éloigne. Ne reparais

pas de quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures.

--Je n'en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation

fataliste, Dieu y pourvoira!

Il avait à peine prononcé ces mots qu'un jockey de bonne mine se

présenta et lui remit le message suivant:

«La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu'elle est, par

alliance, parente du prince Mourzakine; elle me charge de l'inviter à

venir prendre son gîte à l'hôtel de Thièvre, et je joins mes instances

aux siennes.»

Le billet était signé _Marquis de Thièvre_.

Mourzakine communiqua ce billet à son oncle qui le lui rendit en

souriant et lui promit d'aller le voir aussitôt qu'il aurait un moment

de liberté. Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque et suivit le

jockey, qui était bien monté et qui les conduisit en peu d'instans à

l'hôtel de Thièvre, au faubourg Saint-Germain.

Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour et jardin, jardin

mystérieux étouffé sous de grands arbres, rez-de-chaussée élevé sur un

perron seigneurial, larges entrées, tapis moelleux, salle à manger déjà

richement servie, un salon très-confortable et de grande tournure, voilà

ce que vit confusément Diomède Mourzakine, car il s'appelait modestement

de son petit nom _Diomède, fils de Diomède, Diomid Diomiditch_. Le

marquis de Thièvre vint à sa rencontre les bras ouverts. C'était un

vilain petit homme de cinquante ans, maigre, vif, l'oeil très-noir,

le teint très-blême, avec une perruque noire aussi, mais d'un noir

invraisemblable, un habit noir raide et serré, la culotte et les bas

noirs, un jabot très-blanc, rien qui ne fût crûment noir ou blanc dans

sa mince personne: c'était une pie pour le plumage, le babil et la

vivacité.

Il parla beaucoup, et de la manière la plus courtoise, la plus

empressée. Mourzakine savait le français aussi bien possible,

c'est-à-dire qu'il le parlait avec plus de facilité que le russe

proprement dit, car il était né dans la Petite-Russie et avait dû faire

de grands efforts pour corriger son accent méridional; mais ni en russe,

ni en français, il n'était capable de bien comprendre une élocution

aussi abondante et aussi précipitée que celle de son nouvel hôte, et, ne

saisissant que quelques mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu

au hasard. Il comprit seulement que le marquis se démenait pour établir

leur parenté. Il lui citait, en les estropiant d'une manière indigne,

les noms des personnes de sa famille qui avaient établi au temps de

l'émigration française des relations, et par suite une alliance avec

une demoiselle apparentée à la famille de madame de Thièvre. Mourzakine

n'avait aucune notion de cette alliance et allait avouer ingénument

qu'il la croyait au moins fort éloignée, quand la marquise entra. Elle

lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux que son

mari. La marquise était belle et jeune: ce détail effaça promptement les

scrupules du prince russe. Il feignit d'être parfaitement au courant et

ne se gêna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la

marquise en exigeant qu'il l'appelât «ma cousine,» ce qu'il ne put faire

sans biaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques minutes, le

marquis le conduisit à un très-bel appartement qui lui était destiné

et où il trouva son cosaque occupé à ouvrir sa valise, en attendant

l'arrivée de ses malles qu'on était allé chercher. Le marquis mit en

outre à sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant

voyagé, avait retenu quelques mots d'allemand et s'imaginait pouvoir

s'entendre avec le cosaque, illusion naïve à laquelle il lui fallut

promptement renoncer; mais, croyant avoir affaire à quelque prince

régnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout

derrière lui, suivant des yeux tous ses mouvements et cherchant à

deviner en quoi il pourrait lui être utile ou agréable.

A vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand besoin de son secours

pour comprendre l'usage et l'importance des objets de luxe et de

toilette mis à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant

avec méfiance devant les parfums les plus suaves, et cherchant celui qui

devait, selon lui, représenter le suprême bon ton, la vulgaire eau de

Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades d'une exquise fraîcheur

qui lui firent l'effet d'être éventées, parce qu'il était habitué aux

produits rancis de son bagage ambulant. Enfin, s'étant accommodé du

mieux qu'il put pour faire disparaître la poussière de sa chevelure et

de son brillant uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant

toujours suivi du domestique français, il se rappela qu'il avait un

service à lui demander. Il commença par lui demander son nom, à quoi le

serviteur répondit simplement:

--Martin.

--Eh bien, Martin, faites-moi le plaisir d'envoyer une personne faubourg

Saint-Martin, numéro,... je ne sais plus; c'est un petit café où l'on

fume;... il y a des queues de billard peintes sur la devanture, c'est le

plus proche du boulevard en arrivant par le faubourg.

--On trouvera ça, répondit gravement Martin.

--Oui, il faut retrouver ça, reprit le prince, et il faut s'informer

d'une personne dont je ne sais pas le nom: une jeune fille de seize ou

dix-sept ans, habillée de blanc et de bleu, assez jolie.

Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine comprit très-vite.

--Ce n'est pas une... fantaisie, continua-t-il. Mon cheval en passant a

fait tomber cette personne; on l'a emportée dans le café: je veux savoir

si elle est blessée, et lui faire tenir mes excuses ou mon secours, si

elle en a besoin.

C'était parler en prince. Martin redevenu sérieux s'inclina profondément

et se disposa à obéir sans retard.

M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits de l'empire par la

restitution de ses biens après l'émigration de sa famille, était un

des mécontents de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait

sollicité une place importante qu'il n'avait pas obtenue, parce qu'en se

précipitant, les événements désastreux n'avaient pas permis de contenter

tout le monde. Initié aux efforts des royalistes pour amener par

surprise une restauration royale, il s'était jeté avec ardeur dans

l'entreprise et il était de ceux qui avaient fait aux alliés l'accueil

que l'on sait. Il devait à sa femme l'heureuse idée d'offrir sa maison

au premier Russe tant soit peu important dont il pourrait s'emparer. La

marquise, à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la revue.

Elle avait été frappée de la belle taille et de la belle figure de

Mourzakine. Elle avait réussi à savoir son nom, et ce nom ne lui était

pas inconnu; elle avait réellement une parente mariée en Russie, qui

lui avait écrit quelquefois, qui s'appelait Mourzakine, et qui était ou

pouvait être parente du jeune prince. Du moment qu'il était prince, il

n'y avait aucun inconvénient à réclamer la parenté, et du moment

qu'il était un des plus beaux hommes de l'armée, il n'y avait rien de

désagréable à l'avoir pour hôte.

La marquise avait vingt-deux ans; elle était blanche et blonde, un peu

grasse pour le costume étriqué que l'on portait alors, mais assez grande

pour conserver une réelle élégance de formes et d'allures. Elle ne

pouvait souffrir son petit mari, ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre

avec lui parfaitement pour tirer de toute situation donnée le meilleur

parti possible. Légère pourtant et très-dissipée, elle portait dans son

ambition et dans ses convoitises d'argent une frivolité absolue. Il ne

s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement pour assurer une fortune

aux enfants qu'elle n'avait pas ou à la vieillesse qu'elle ne voulait

pas prévoir. Il s'agissait de plaire pour passer agréablement la vie, de

mener grand train et de pouvoir faire des dettes sans trop d'inquiétude

enfin de prendre rang à une cour quelconque, pourvu qu'on y put étaler

un grand luxe et y placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus de

la foule.

Elle n'était pas de noble race, elle avait apporté sa brillante jeunesse

avec une grosse fortune à un époux peu séduisant, uniquement pour être

marquise, et il n'eût pas fallu lut demander pourquoi elle tenait tant

à un titre, elle n'en savait rien. Elle avait assez d'esprit pour le

babil; son intelligence pour le raisonnement était nulle. Toujours en

l'air, toujours occupée de caquets et de toilettes, elle n'avait

qu'une idée: surpasser les autres femmes, être au moins une des plus

remarquées.

Avec ce goût pour le bruit et le clinquant, il eût été bien difficile

qu'elle ne fût pas fortement engouée du militaire en général. Un temps

n'était pas bien loin où elle avait été fière de valser avec les beaux

officiers de l'empire; elle avait eu du regret lorsque son mari lui

avait prescrit de bouder l'empire. Elle était donc ivre de joie en

voyant surgir une armée nouvelle avec des plumets, des titres, des

galons et des noms nouveaux; toute cette ivresse était à la surface, le

coeur et les sens n'y jouaient qu'un rôle secondaire. La marquise était

sage, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais eu d'amant; elle était comme

habituée à se sentir éprise de tous les hommes capables de plaire, mais

sans en aimer assez un seul pour s'engager à n'aimer que lui. Elle eût

pu être une femme galante, car ses sens parlaient quelquefois malgré

elle; mais elle n'eût pas eu le courage de ses passions, et un grand

fonds d'égoïsme l'avait préservée de tout ce qui peut engager et

compromettre.

Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction que

d'imprévoyance.

--Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle dès le premier jour; mais

c'est un oiseau de passage, et il ne faudra pas l'aimer trop.

Ne pas aimer trop lui avait toujours été plus ou moins facile; elle ne

s'était jamais trouvée aux prises avec une volonté bien persistante en

fait d'amour. Le Français de ce temps-là n'avait point passé par le

romantisme; il se ressentait plus qu'on ne pense des moeurs légères du

Directoire, lesquelles n'étaient elles-mêmes qu'un retour aux moeurs

de la régence. La vie d'aventures et de conquêtes avait ajouté à cette

disposition au sensualisme quelque chose de brutal et de pressé qui ne

rendait pas l'homme bien dangereux pour la femme prudente. Dans les

temps de grandes préoccupations guerrières et sociales, il n'y a pas

beaucoup de place pour les passions profondes, non plus que pour les

tendresses prolongées.

Rien ne ressemblait moins à un Français qu'un Russe de cette époque.

C'est à cause de leur facilité à parler notre langue, à se plier à nos

usages, qu'on les appela chez nous les Français du Nord; mais jamais

l'identification ne fut plus lointaine et plus impossible. Ils ne

pouvaient prendre de nous que ce qui nous faisait le moins d'honneur

alors, l'amabilité.

Mourzakine n'était pourtant pas un vrai Russe. Géorgien d'origine,

peut-être Kurde ou Persan en remontant plus haut, Moscovite d'éducation,

il n'avait jamais vu Pétersbourg et ne se trouvait que par les hasards

de la guerre et la protection de son oncle Ogokskoï placé sous les yeux

du tsar. Sans la guerre, privé de fortune comme il l'était, il eût

végété dans d'obscurs et pénibles emplois militaires aux frontières

asiatiques, à moins que, comme il en avait été tenté quelquefois dans

son adolescence, il n'eût franchi cette frontière pour se jeter dans la

vie d'héroïques aventures de ses aïeux indépendants; mais il s'était

distingué à la bataille de la Moskowa, et plus tard il s'était battu

comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors il lui appartenait corps

et âme. Il était bien et dûment baptisé Russe par le sang français qu'il

avait versé; il était rivé à jamais, lui et sa postérité, au joug de ce

qu'on appelle en Russie la civilisation, c'est-à-dire le culte aveugle

de la puissance absolue. Il faut monter plus haut que ne le pouvait

faire Mourzakine pour disposer de cette puissance par le fer ou le

poison.

Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre destinée;

mais qu'elles sont tenaces et patientes, ces énergies qui consistent à

écraser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts! C'est toute

la science de la vie chez les Russes; science incompatible avec notre

caractère et nos habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement

sous les maîtres; mais nous nous lassons d'eux avec une merveilleuse

facilité, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intérêts

personnels au besoin de reprendre possession de nous-mêmes[2].

[Note 2: Ivan Tourguenef, qui connaît bien la France, a créé en

maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien être en

Russie parce qu'il a la nature du Français. Relisez les dernières pages

de l'admirable roman: _Dimitri Roudine_.]

Beau comme il l'était, Diomède Mourzakine avait eu partout de faciles

succès auprès des femmes de toute classe et de tous pays. Trop prudent

pour produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait en lui

secrète, énorme. Dès le premier coup d'oeil, il couva sensuellement des

yeux la belle marquise comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit

en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle n'était pas dévote,

la dévotion de commande n'était pas encore à l'ordre du jour;

qu'elle était très-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait

irrésistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le premier jour,

s'imaginant qu'il lui suffisait de se montrer pour être heureux à bref

délai.

Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une Française coquette et ce

qu'il y a de résistance dans son abandon apparent. Horriblement fatigué,

il fit des voeux sincères pour n'être pas troublé la première nuit,

et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla le lendemain sans qu'aucun

mouvement furtif eût troublé le silence de son appartement. La première

personne qui vint à son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne

sachant quel titre lui donner, le traita d'excellence à tout hasard.

--J'ai fait moi-même la commission, lui dit-il, j'ai pris un fiacre, je

me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet.

--_L'esta_... Comment dites-vous?

--Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets. On y fume et on

joue au billard.

--C'est bien, merci. Après?

--Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait rien de grave. La

petite personne n'a pas eu de mal; on lui a fait boire un peu de liqueur

et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément dans la

maison.

--Vous eussiez dû monter la voir. Cela m'eût fait plaisir.

--Je n'y ai pas manqué, Excellence. Je suis monté... Ah! bien haut, un

affreux escalier. J'ai trouvé la... demoiselle, une petite grisette,

occupée à repasser ses nippes. Je l'ai informée des bontés que le prince

Mourzakine daigne avoir pour elle.

--Et qu'a-t-elle répondu?

--Une chose très-plaisante: Dites à ce prince que je le remercie, que je

n'ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir.

--J'irais volontiers, si je n'étais retenu...

Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne jugea pas utile d'initier

Martin à cette circonstance, et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le

temps.

--Votre Excellence, s'écria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis,

et il ne serait peut-être pas prudent encore de parcourir ces bas

quartiers. D'ailleurs Votre Excellence n'a pas à répondre à une aussi

sotte demande. Moi je n'ai pas répondu.

--Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine, comme frappé d'une idée

subite: n'a-t-elle pas dit qu'elle me connaissait?

--Elle a précisément dit qu'elle connaissait Votre Excellence. J'ai pris

cela pour une billevesée.

Un autre domestique vint dire au prince que la marquise l'attendait au

salon, il s'y rendit fort préoccupé.

--C'est singulier, se dit-il en traversant les vastes appartements,

lorsque cette jeune fille s'est approchée imprudemment de mon cheval,

sa figure m'a frappé, comme si c'était une personne de connaissance qui

allait m'appeler par mon nom! Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus

songé qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure, je la revois

ailleurs, je la cherche, elle me cause même une certaine émotion...

Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et il oublia tout en

présence de la belle marquise.

--Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord comment vous avez passé

la nuit?

--Beaucoup trop bien, répondit ingénument le prince barbare, en

baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potelée qu'on lui

présentait.

--Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle en fixant sur lui ses

yeux bleus étonnés.

Il ne crut pas à son étonnement, et répondit quelque chose de tendre

et de grossier qui la fit rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se

déconcerta pas et lui dit avec assurance:

--Mon cousin, vous parlez très-bien notre langue, mais vous ne saisissez

peut-être pas très-bien les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si

intelligents, vous autres étrangers! Il faudra, pendant quelques jours,

parler avec circonspection: je vous dis cela en amie, en bonne parente.

Moi, je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place vous eût pris

pour un impertinent.

Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille et s'aperçut de sa sottise.

Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. Il s'en

tira par un regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était pas

grand'chose, mais sa physionomie exprimait si bien l'espoir déçu et le

désir persistant, que madame de Thièvre en fut troublée et n'eut pas le

courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de lui donner.

Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux

informations, de dix heures du soir à minuit. Il avait pu pénétrer

à l'hôtel Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les

antichambres avec nombre de royalistes de second ordre, pour saisir les

nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'était pas

opposé à l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie.

La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait

d'ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des

Bourbons et il ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir;

mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti

de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque

rien, tant la conception de leur rétablissement était nouvelle. La

conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler de modes

françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin, de la

questionner sur le costume des différentes classes de la société de

Paris.

Elle était experte en ces matières, et consentit à l'éclairer.

--A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre à une classe

plutôt qu'à une autre: toute femme qui a le moyen de payer un chapeau

porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes

et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours

au premier coup d'oeil un domestique de son maître; quelquefois le valet

de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le

maître de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard surtout

qu'il faut s'attacher pour bien spécifier l'état on le rang des

personnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai

grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations; une

grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une

bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes

du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamants et habillée plus

richement que nous.

--Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du _tact_, une grande

science du tact! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce

mot-là. J'ai lu des romans français où il en était question. Qu'est-ce

que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J'ai cru longtemps que

c'était une classe de jeunes filles habillées en gris.

--Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit madame de Thièvre;

leur costume est de toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du

genre d'émotions qu'elles procurent.

--Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point

de passions?

--Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les honnêtes femmes ne peuvent

pas renseigner sur cette sorte de créatures.

--Pourtant, la définition du costume entraînerait celle de la situation:

appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrières de Paris?

--Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à celles qui ont des

moeurs légères. Ah çà! pourquoi me faites-vous cette question-là avec

tant d'insistance? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures

que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus?

Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement ingénue dans

l'accent de madame de Thièvre. Mourzakine en prit note et se hâta de la

rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en

lui avouant qu'il était aux arrêts pour ce fait à l'hôtel de Thièvre.

--C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en désignant la

cause de ma disgrâce, s'est servi du mot _grisette_, que je tenais à

savoir ce que ce pouvait être.

--Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise. Il faut lui envoyer un

louis d'or, et tout sera dit?

--Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile

d'ajouter que la grisette demandait à le voir.

--Alors, c'est qu'elle est richement entretenue, répliqua la marquise.

--Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle demeure dans un taudis

et repasse ses nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette jolie

petite _figure chiffonnée_?

Mourzakine pensait plus volontiers en français qu'en russe, surtout

depuis qu'il était en France; c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de

travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chiffonnée

était un mot du temps, qui s'appliquait alors à une petite laideur

agréable ou agaçante. La grisette en question n'avait pas du tout cette

figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans ampleur, elle avait une

harmonie et une délicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la

grande beauté classique; c'était le joli exquis et complet. La taille

était à l'avenant du visage, et en y réfléchissant Mourzakine se reprit

intérieurement:

--Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très-jolie! Pauvre, et ne

voulant rien!

--A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.

--Il m'est impossible de vous le dire, répliqua effrontément le jeune

prince.

--Ah! vous pensez à cette grisette?

--Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si bien _rembarré_ tout à

l'heure! vous n'avez plus le droit de m'interroger.

Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement pénétrant,

que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-même:

--Il est entêté, il faudra prendre garde! Le marquis vint les

interrompre.

--Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a été

décidé hier soir à la rue Saint-Florentin (manière de désigner l'hôtel

Talleyrand où résidait le tsar) qu'on ne traiterait de la paix ni avec

_Buonaparte_, ni avec aucun membre de sa famille. C'est M. Dessoles qui

vient de me l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeûner; nous

nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l'empereur

de Russie. Il faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel au

retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en petit comité. Prince

Mourzakine, vous devez avoir une grande influence à la cour du _gsar_,

vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime!

--Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit madame de

Thièvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner.

--Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant à la salle à

manger, de dire au marquis que vous êtes pour le moment en froid avec

votre empereur. Il s'en tourmenterait...

--Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un air enivré en pressant

contre sa poitrine le bras de la marquise.

--Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est pas ma faute.

--Ne vous en défendez pas, c'est un nom délicieux, et qui vous va si

bien!

Il s'assit auprès d'elle en se disant:

--Flore! c'était le nom de la petite chienne de ma grand'mère. C'est

singulier qu'en France ce nom soit un nom distingué! Peut-être que le

marquis s'appelle _Fidèle_, comme le chien de mon grand-oncle!

Le temps n'était pas encore venu où toutes les jeunes filles bien nées

devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps païens de la

Révolution et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter

le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut qu'en 1816 qu'elle signa son

autre prénom Elisabeth, jusque-là relégué au second plan.

Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et

Mourzakine de ses espérances politiques. Le Russe admira la prodigieuse

facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait et gesticulait

en même temps. Il se demanda s'il lui restait, au milieu d'une telle

dépense de vitalité, la faculté de voir ce qui se passait entre sa femme

et lui. A cet égard, le cerveau du marquis lui apparut à l'état de

vacuité ou d'impuissance complète, et, pour aider à cette bienfaisante

disposition, il promit de s'intéresser à la cause des Bourbons, dont

il se souciait moins que d'un verre de vin et à laquelle il ne pouvait

absolument rien, n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait à

son cousin le marquis de se l'imaginer.

Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable de victuailles

dans son petit corps, venait de demander sa voiture, lorsqu'on annonça

le comte Ogokskoï.

--C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit Mourzakine; me

permettrez-vous de vous le présenter?

--Aide de camp du _gzar_? Nous irons ensemble à sa rencontre! s'écria

le marquis, enchanté de pouvoir établir des relations avec un serviteur

direct du maître.

Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des serviteurs d'un grand

prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les

consulter.

Le comte Ogokskoï avait été un des beaux hommes de la cour de Russie,

et, quoique brave et instruit, étant né sans fortune, il n'avait dû la

sienne qu'à la protection des femmes. La protection, de quelque part

qu'elle vînt, était à cette époque la condition indispensable de toute

destinée pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï avait été protégé

par le beau sexe, Mourzakine était protégé par son oncle: on avait du

mérite personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir quelque

chose, ne pas commencer exclusivement par le mériter. Le temps était

proche où la monarchie française profiterait de cet exemple, qui rend

l'art de gouverner si facile.

Ogokskoï n'était plus beau. Les fatigues et les anxiétés de la servitude

avaient dégarni son front, altéré ses dents, flétri son visage. Il avait

dépassé notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait pris

du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers russes de se serrer

cruellement les flancs à grands renfort de ceinture n'eût forcé

l'abdomen à se réfugier dans la région de l'estomac. Il avait donc le

buste énorme et la tête petite, disproportion que rendait plus sensible

l'absence de chevelure sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus

de croix sur la poitrine que de cheveux au front; mais si sa haute

position lui assurait le privilège d'être bien accueilli dans les

familles, elle ne le préservait pas d'une baisse considérable dans ses

succès auprès des femmes. Ses passions, restées vives, n'ayant plus le

don de se faire partager, avaient empreint d'une tristesse hautaine la

physionomie et toute l'attitude du personnage.

Il se présenta avec une grande science des bonnes manières. On eût dit

qu'il avait passé sa vie en France dans le meilleur monde; telle fut

du moins l'opinion de la marquise. Un observateur moins prévenu eût

remarqué que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop

grammaticalement le français, qu'il employait trop rigoureusement

l'imparfait du subjonctif et le prétérit défini, qu'il avait une grâce

trop ponctuelle et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement

la marquise des bontés qu'elle avait pour son neveu et affecta de le

traiter devant elle comme un enfant que l'on aime et que l'on ne prend

pas au sérieux. Il le plaisanta même avec bienveillance sur son aventure

de la veille, disant qu'il était dangereux de regarder les Françaises,

et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux que les canons

chargés à mitraille. En parlant ainsi, il regarda la marquise, qui le

remercia par un sourire.

Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement

la cause des Bourbons que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher sa

surprise.

--Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces princes ont

laissé d'heureux souvenirs en France? Il n'en fut pas de même chez nous

lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection de notre grande

Katherine. Ne _ouïtes-vous_ point parler d'une merveilleuse épée qui lui

fut donnée pour reconquérir la France, et qui fut promptement vendue en

Angleterre?...

--Bah! dit le marquis, pris au dépourvu, il y si longtemps!...

--M, le comte d'Artois était jeune alors, ajouta la marquise, et M.

Ogokskoï était bien jeune aussi! Il ne peut pas s'en souvenir.

Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la

subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses,

Flore de Thièvre avait trouvé l'endroit sensible et beaucoup plus

gagné en trois mots que son mari avec ses torrents de paroles et de

raisonnements.

M. de Thièvre, voyant qu'elle plaidait mieux que lui, et sachant que

la beauté est meilleur avocat que l'éloquence, les laissa ensemble.

Mourzakine restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut, des

mains de Martin, un message auquel il demanda la permission d'aller

répondre de vive voix.

Il trouva dans l'antichambre un personnage dont la pauvre mine

contrastait avec celle des luxuriants valets de la maison. C'était un

garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs,

gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie

quand même, l'oeil noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce

duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d'or

qui semblait échappé à la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un

blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention

militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher

les dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de Paris, comiquement

et cyniquement endimanché.

--Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui dit involontairement

Mourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t'envoie et que veux-tu?

--Je veux parler _à Votre Hauttesse_, répondit tranquillement le gamin

avec un dédain égal à celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est

défendu par la _coalition_?

Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier.

--Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s'y oppose pas.

--Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces

cocos-là.--Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je

n'ai point affaire à messieurs les laquais.

--Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans

le jardin.

Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui

longeait la muraille, et le gamin sans se déconcerter entama ainsi la

conversation.

--C'est moi le frère à Francia.

--Très-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce que c'est que Francia?

--Francia, excusez! vous n'avez pas seulement demandé le nom de celle

que votre cheval a bousculée...

--Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demandé son nom. Comment

va-t-elle?

--Bien, merci, et vous?

--Il ne s'agit pas de moi.

--Si fait; c'est à vous qu'elle veut parler, rien qu'à vous. Dites si

vous voulez qu'elle vous parle?

--Certainement.

--Je vais l'aller chercher.

--Non, je ne peux pas la voir ici.

--A cause donc?

--Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.

--En ce cas, je marche devant, suivez-moi.

--Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...

--Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça dans l'antichambre,

ça venait d'être dit dans le salon. Allons! voilà notre adresse,

ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre; mais trois

jours, c'est long, et en attendant on va se manger les moelles.

--Vous êtes donc bien pressés?

--Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés d'avoir, si c'est possible,

des nouvelles de notre pauvre mère.

--Qui, votre mère?

--Une femme célèbre, monsieur le Russe, Mademoiselle Mimi la Source, que

vous avez vue danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre de

Moscou, dans les temps, avant la guerre.

--Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai vécu à Moscou dans ce

temps-là; mais je n'ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas

qu'elle eût des enfants... Ce n'est pas là que j'ai pu voir votre soeur.

--Ce n'est pas là que vous l'avez vue. D'ailleurs, vous n'auriez

peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune! Mais notre

mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l'avez bien revue à

la Bérézina! Vous y étiez bien avec les cosaques qui massacraient les

pauvres traînards! Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en Russie;

mais ma soeur y était; elle jure qu'elle vous y a vu.

--Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais un détachement, et à

présent je me souviens d'elle.

--Et de notre mère? Voyons, où est-elle?

--Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon! Moi, je n'en sais

rien!

--Morte! répéta le gamin, dont les yeux enflammés se remplirent de

larmes. C'est peut-être vous qui l'avez tuée!

--Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frappé l'ennemi sans défense.

Sais-tu, enfant, ce que c'est qu'un homme d'honneur!

--Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma soeur se souvient que les

cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur?

--La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi tu parles. Assez!

ajouta-t-il en voyant que l'enfant allait riposter. Je ne puis te donner

de nouvelles de ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers. J'ai

vu, à la première ville où nous nous sommes arrêtés après la Bérézina,

ta soeur blessée d'un coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai

fait mettre dans la maison que j'occupais, en la recommandant à la

propriétaire. J'ai même laissé quelque argent en partant le lendemain,

afin que l'on prit soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose?

J'ai déjà offert...

--Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien accepter pour elle.

--Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant a main à sa ceinture.

Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la

convoitise, par le besoin peut-être; mais il fit un pas en arrière comme

pour échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté burlesque:

--_Non! pas de çà, Lisette!_ On ne veut rien des Russes!

--Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir? Espère-t-elle que je

pourrai l'aider à retrouver sa mère? cela me paraît bien impossible!

--On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière? Moi je ne

peux pas vous dire au juste où c'était et comment ça c'est passé; mais

Francia vous expliquerait...

--Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu'elle attende à

dimanche, et j'irai chez vous. Es-tu content?

--Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en se grattant l'oreille,

ça ne se peut guère!

--Pourquoi?

--_A cause de parce que!_ Il vaut mieux qu'elle vienne ici.

--Ici, c'est complètement impossible.

--Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse...

--Tais-toi, _maraud_!

--Bah! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans

l'antichambre, que la bourgeoise en tient!...

--Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs

français du siècle dernier comment un homme du monde parlait à la

canaille.

Mais il ajouta, dans des formes plus à son usage:

--Va-t'en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.

Francia; Un bienfait n'est jamais perdu · 第 1 / 10 段