... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!
Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les
désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure,
en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme
qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai
même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et
s'efface dans mon souvenir.
Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,--
les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont-
elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous
mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère
John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse
vibrantes, étranges, enchanteresses?...
Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs
de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient
la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est
tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos
impressions partagées, de nos joies à deux?...
Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces
souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva,
un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
langue de _là-bas_ que déjà j'oublie.
Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait
pourquoi, on s'étourdit comme on peut...
J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je
regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de
plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une
existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont
pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
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