Ile de Malte, 2 mai 1876.
Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte.
Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et
d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer.
J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de
nos souvenirs tahitiens.
X
--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.
"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une
singulière petite fille.
"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite
morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un
vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.
"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait
conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes.
"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût
devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
étaient un peu beaux.
"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de
l'eau-de-vie, son mal allait très vite.
"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son
île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il,
elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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