marches de la petite croix de fer à laquelle il se cramponne et
surveille les champs comme un pilote. Une compagnie creuse des
tranchées devant notre fossé, et de temps en temps, en face de moi une
tête émerge, toujours la même, celle d’un soldat à grandes moustaches
qui me prend en amitié. Quand il me devine engourdi, il m’arrose de
terre sèche et rit. Il me passe à la main tout ce qui se trouve dans son
trou, un grillon, un reste de cartouche de chasse. Pour me parler il
prend le prétexte que l’on prend quand on commence à parler. Il me
demande le nom de chaque chose. Quelle est cette plante? Il a toujours
ignoré son nom. Dans son pays on appelle cela du santeuil. Il veut
jouer. Comme un chien qui rapporte son caillou, il me lance une boîte
vide, qu’il reçoit sur la tête en éclatant de rire; l’affection le
pousse à creuser de mon côté et à me téléphoner par une racine. Après
chaque shrapnell, il disparaît et revient avec les noms des blessés, car
tout ce qui porte un nom l’intéresse et il me demande le mien. Comme
Drigeard nous donne le café, je lui passe mon quart; pour me le rendre,
il sort tout entier de sa tranchée, et nous nous trouvons face à face,
intimidés comme les correspondants des Annales qui ne se sont jamais vus
et ont pris rendez-vous entre deux trains, dans une gare; il est mal à
l’aise, mais heureux. Il examine l’autre bout de sa racine; il prétend
que c’est de l’acacia noir et non point du cardénate; et soudain, comme
si le train partait, il regagne d’un bond son trou. J’ai revu deux fois
sa tête, lui jamais plus.
La nuit tombe; les bouchers du régiment cherchent un bœuf échappé en
suivant la ligne des tranchées qu’il n’a pu franchir. Les obusiers
allemands se sont tus un par un, et, tout seul, un petit canon français
use ce qui restait de munitions à ses confrères plus nonchalants. Des
travailleurs et des blessés passent, interpellés par le général qui,
malgré lui, manifeste plus de sympathie pour les soldats touchés aux
bras qu’aux jambes. Accoudé au-dessus du talus, nous profitons du
spectacle, des cavaliers dans leurs manteaux, des volontaires qui
s’inscrivent près du feu pour les patrouilles, têtes de pourpre, et
chacun souhaite avoir là celui d’entre les siens qui jouirait le plus
d’une pareille nuit, le capitaine son père, Drigeard son directeur
d’école, et Dollero, Vigny. Les sapeurs ont reçu du bois et construisent
un abri au-dessus de nous-mêmes... A mesure que je m’assoupis, ils me
cachent peu à peu le ciel avec des planchettes.... De temps en temps,
une alerte venue de l’Oise nous effleure pour gagner la Meuse et la
fusillade crépite.
⁂
Dollero s’agite dès trois heures. Il a faim et m’éveille en retirant la
musette avec laquelle il m’a calé. Drigeard réveille le capitaine,
étendu sur son sac à café. Chacun a dormi cette nuit sur le bien le plus
précieux de l’autre, et nous nous saluons par des excuses au lieu de
nous secouer brutalement. J’erre au milieu de mes agents de liaison,
hésitant, choisissant enfin, pour l’éveiller le premier, comme si
j’avais à ressusciter des morts, le dormeur qui remue encore un peu, et
le visage le plus doux aussi, pour qu’il me maudisse moins. Je me
penche, j’ouvre avec mes doigts ses paupières mêmes... Je les maintiens
une minute. Il voit... Puis je le charge d’éveiller les autres.
Le silence dure. Les chevaux vont boire sans que les obus éclatent près
de l’abreuvoir. Nous voyons là-bas les artilleurs graisser leurs pièces,
s’étendre au-dessous d’elles, accrocher aux affûts de petits pots
d’essence ou de ripolin, et des canons, ce matin, semble couler une
résine bienfaisante. Repos tel que le cordonnier de la compagnie accepte
un soulier et le répare. Le soldat qui a le pied déchaussé ne vit plus:
la bataille pourrait recommencer juste maintenant! Mais un second se
délace, un troisième enlève d’avance ses deux souliers. Jamais, depuis
un mois, nous ne sommes entrés dans la journée comme dans une mer
calme, les pieds nus. Des médecins se promènent jusqu’à notre ligne, le
cœur du village n’est plus notre sang, n’est plus l’ambulance. Déjà les
soldats entreprennent tout ce qu’ils avaient remis à la conclusion de la
paix, sculptent les crosses allemandes, forgent les bagues, accouplent
en paniers les douilles d’obus. Toujours pas de canon. L’heure que nous
nous étions fixée pour croire à la fin de la guerre est passée d’une
minute; nous nous donnons un quart d’heure encore pour être tout à fait
tranquilles, puis une demi-heure, puis une heure, regagnant la paix,
comme on regagnera plus tard l’arrière des tranchées, par des boyaux de
plus en plus larges. Nous n’osons penser à ce que signifie ce repos, à
part ceux qui prétendent que tous les Allemands sont tués par des obus à
gaz. Nous n’osons pas plus y regarder de près que l’alchimiste, le feu
éteint, dans sa cornue. Nous attendons que l’aube se dépose toute sur la
plaine et qu’on trouve des noms de cuivre, d’or, au pied des peupliers.
Nous n’osons que plaisanter et demander à Bergeot--il le ferait
peut-être mais toute sa vie il aurait du remords--s’il épouserait la
sœur de sa veuve.
Le capitaine refait son régiment à six compagnies. Nous rassemblons tous
les papiers d’appel qu’au cours de la nuit un soldat inconnu a glissés
dans nos mains ou posés sur nous-mêmes, nous secouons, pour ne perdre
aucun nom, nos fagots, nos gerbes de paille et il nous reste sept cents
hommes, trois capitaines, six lieutenants. Nous pouvons désormais
compter sur eux, car les civières rentrent vides de leur sortie
matinale, à part une seule, de laquelle un soldat nous crie qu’il est le
dernier blessé. Il est blessé au bras; le général lui serrera la main.
Barbarin qui mettait au courant son carnet d’Alsace, quand la bataille
éclata, le reprend et, pour me redonner la mémoire, me fait épeler les
mots.
--Le bourg avant Thann?
--Aspach.
--Le bourg de la poule?
--Bellemagny.
Voici le ravitaillement. Voici un pain aigrelet, d’un blé qui n’a pas vu
le soleil. Nous comptions qu’on nous porterait les trois mille rations
habituelles, mais le lieutenant du convoi, homme sans cœur, n’a pas
voulu supposer qu’aucun de nous n’était tué, et a supprimé sans remords
deux mille rations. Voici Guillemard, qui arrive en auto des Invalides,
où il a porté notre drapeau allemand. Le général Gallieni lui a donné la
médaille et cinquante francs. C’était la première fois qu’il allait à
Paris: il a pu voir la Tour Eiffel au moins dix kilomètres, pendant le
retour, car il était assis dos au chauffeur. Il n’a aucune nouvelle; il
a oublié de demander comment cela allait, le général ne lui parlait que
de sa famille; la prochaine fois que nous prendrons un drapeau, il
faudra convenir de rapporter le journal.
Sept heures. Le vaguemestre et moi n’y tenons plus. Nous partons à
bicyclette vers les peupliers par la route de Nogeon. A toute allure.
C’est un barrage qui vient de s’ouvrir devant nous. Galopant sur des
chevaux sans selle qu’ils ont trouvés, des fantassins au torse nu
s’amusent une minute à nous escorter et, malgré nous, au lieu de leur
parler, nous faisons la course. Dans les champs, les hommes enterrent
les morts dans de larges tranchées, les collant l’un à l’autre ou les
espaçant selon ce qu’ils croient de la mort, et si l’un des tués est
trop grand, plutôt que de le plier, l’étendant de biais sur les autres.
Des patrouilles s’égarent à la recherche de petits arbres ou de poutres,
selon ce qu’elles croient de Dieu, pour marquer les tombes, et chacun
revient portant sur ses épaules le bois brut d’une croix lourde ou
légère. De petits feux, où l’on fait rougir des pointes de baïonnette
pour graver les noms; des chevaux enduits de pétrole qui flambent; des
adjudants qui distribuent avec parcimonie de la chaux vive et nous
suivent d’yeux menaçants, curieux de savoir ce que peut bien aller faire
un vaguemestre en avant des lignes. Des ombres de nuages immobiles
marquent les champs comme des meurtrissures. Tous les hommes amaigris,
hâves, et presque semblables à force de ne plus recevoir qu’une maigre
pâture biblique, les deux aliments secs et seuls, viande et pain, pain
et viande. Le silence des premiers temps où n’existaient point encore
les petits animaux, les coqs, les oiseaux, les chats. Echouée sur un
monticule, comme après un déluge, une arche recouverte d’une bâche, les
roues brisées et d’où l’on retire un homme dont le bras pend, pauvre
être unique. Le bruit métallique des plaques d’identité qu’un soldat du
génie enfile dans un lacet, triste monnaie chinoise pour vendre nos
tués. Le groupe des morts inconnus, alignés, chacun avec un genou plié,
ou un bras levé, ou le sourcil droit qui se fronce, ou la tête
obstinément raidie vers la gauche, comme un geste convenu auquel devra
le reconnaître son meilleur ami. Un mort tout menu, tout léger, et les
fossoyeurs sont plus tristes d’enterrer un esprit. Voici Nogeon, où l’on
retrouve le commandant Gérard, étendu face contre terre depuis mardi
matin, et qui meurt pendant qu’on le retourne. Nous prenons la route de
Vincy, déserte, malgré nous appuyant vers le côté droit, vers les
Français encore épars. Sur eux le violet, le rouge boueux sont devenus
un violet vif, un rouge vif. Leur barbe a déjà poussé, et tous sont
arrivés vétérans à l’enfer le plus proche, mais nous voyons rarement les
visages, les couleurs de l’uniforme semblent surnager bien au-dessus
d’eux et flotter sur les betteraves. De ci de là surgit une baïonnette;
des fusils lâchés pendant l’assaut sont piqués en terre la crosse
droite; un mort debout, mais qui déjà s’alourdit, qui tombera si le
secours n’arrive; un autre plaqué contre un support de mitrailleuse, et
semblent avoir été pris par une tempête. Mais du côté allemand, c’est
bien le massacre, cadavres gris, sans armes, aux visages si morts qu’ils
paraissent avoir été tués après s’être allongés pour mourir, amas où le
mort du dessous semble parfois moins mort que celui du dessus, et être
venu avec cette charge au combat. Au pied de chaque peuplier, des hommes
brisés comme tombés du faîte. Mais à Fosse-Martin des clairons sonnent.
Il faut revenir.
L’ordre est arrivé de nous tenir prêts. Est-ce pour partir en avant,
est-ce pour reculer? Est-ce pour regagner le pauvre chapelet des gares
de Ceinture, le Bourget, Rosny, ou pour ouvrir enfin notre éventail de
villes, Soissons, Laon, Coblentz? Angoisse des plus grands examens,
après l’oral. Dernière promenade à l’ambulance où ne reste plus qu’un
mourant dont s’approchent à tour de rôle, car il y a eu visite ce matin,
tous ceux qui ont un furoncle, un panaris, mais on sonne le départ et de
la porte j’aperçois au loin Drigeard qui met son sac, m’invite à courir,
me montre le fond du village, d’un geste qui semble indiquer la route
et--j’en frémis encore--me laisse croire que nous reculons.
Il me montre le général, à cheval, qui tend le bras vers nous, vers
l’avant.
⁂
On ouvre l’arbre qui barrait la route; chaque peuplier décharné se lève
aussi sur l’accotement comme le poteau d’un passage à niveau. On siffle
les hommes les plus pressés, qui ont franchi le remblai et avancent à
petits pas, essayant comme un gué cette campagne libre. Nous partons,
mais l’état-major a calculé les heures de départ et les distances comme
s’il s’agissait d’un régiment neuf; les deux bataillons flottent dans
cette route trop large. Renonçant aux pierres des kilomètres, nous nous
reformons et nous resserrons entre des bornes plus modestes.
C’est le départ pour une seconde guerre. Nous ne nous connaissons plus.
Les hommes qui restaient des compagnies supprimées sont distribués dans
les autres, veulent rester groupés et les coupent en tronçons. Grands et
petits sont mélangés, l’immense Berquin qui nous servait de pylône n’est
plus qu’à dix mètres de nous et il semble que notre vue soit faussée.
Une presbytie cruelle nous montre distinct le guide même du régiment, et
chacun des soldats dont on ne pouvait autrefois, de si loin, deviner les
traits. Chaque silhouette jadis incertaine a maintenant un petit visage
et vous regarde. Les barbes ont poussé, les cheveux. Souliers et
jambières, desséchés et privés de graisse, ont l’air d’envelopper des
jambes mortes. Dans cette section, tous se taisent, les bavards en ont
été tués, et dans celle-là, sans doute, les bonnes âmes, car tous y ont
le regard dur. Chacun occupé de son sort, les cuisiniers en surnombre
rongés par la pensée qu’on va supprimer leur emploi, les ordonnances
dont les officiers sont morts cherchant tenacement à savoir quels
officiers survivants ont perdu leurs ordonnances. Des sous-lieutenants
veulent monter le cheval de la compagnie, et, peu cavaliers, imitent
instinctivement les gestes et les manies du capitaine mort. Aux haltes,
poussé par l’habitude vers des camarades ou des officiers absents, on
se retrouve seul, abandonné, et l’on se tourne avec reconnaissance vers
l’arrière du régiment, qui n’a pas trop changé, vers le docteur Mallet,
vers Laurent, vers tous ceux qui ont réussi à garder étroitement unis
leur corps et leur nom, vers le cheval de Ramonchamp que nous ne pouvons
atteler et qui suivra haut le pied toute la guerre, vers tout ce qu’il y
avait de stable dans notre passé! Nous avons laissé les peupliers sur
notre droite et nous suivons, jusqu’au delà de Bouillancy, la ligne de
bataille du 7ᵉ corps. Retirés et adossés au gazon du talus par des mains
pieuses, tous les morts qui étaient tombés si durement sur la route et
les cailloux. Pendant les pauses, nous nous confondons avec eux, assis
ou étendus, puis le sifflet résonne, et, injuste jugement dernier, nous
seuls nous relevons. Des livrets militaires, où l’on cherche par
habitude quelles punitions ont eu à la caserne les tués auxquels ils
appartenaient, bien peu savaient nager. Aux carrefours, des cavaliers,
puisque c’est le destin de la cavalerie de tomber là où les routes
forment un soleil. Bouillancy en ruines; des maisons branlantes les
soldats ont retiré ce qui restait de meubles pour les installer dans la
cour d’arrière ou d’avant, les tables et les chaises, les armoires,
quelques glaces et quelques tableaux à ras de terre, nouveau plan de la
maison sur lequel il suffira de reconstruire une toiture. Puis les morts
s’alignent sur nous, s’orientent soudain selon la route, vers le Nord,
et nous sortons de la bataille suivant son méridien lui même.
Tous nos morts nous précèdent, légers, sans sacs, et nous, nous sommes
sans désirs, sans souvenirs. Puis chacun, peu à peu, essaye de savoir ce
que l’autre a vu de plus triste. Chacun regarde l’autre avec étonnement.
Ce qui lui est arrivé lui semble irréel, mais ce que l’autre raconte est
si vrai, et nous frémissons du récit des tristesses moitié moins
cruelles que celles que nous avons subies sans frémir. Quel langage
atroce nous avons maintenant! A toute question désormais une réponse
horrible, comme si s’amincissait dans le cerveau, à mesure que se
rapprochent les Français et les Allemands, ce qui sépare la logique de
la folie. Cette lueur? c’était nos blessés qui brûlaient dans la ferme
Nogeon. Ces points noirs? c’était une classe qui fuyait sous les obus;
et tout juste si les vieilles lois se rétablissent, si les récits
ressemblent aux vieux récits de guerre, à mesure que les grades
augmentent et qu’on arrive aux généraux. Au fond de nous, une vie de
civil sèche et sans attrait. Dollero n’aime plus et n’épouse plus son
amie; Mourlin est las de son école, et que peut bien penser aujourd’hui
le secrétaire du commandant, le professeur d’histoire de l’art, de
Bourges ou de Sainte-Trophime. Il a un regard vague, sans lumière;
malice, candeur ont été secouées de ses yeux comme d’un vitrail. Son
lorgnon aussi est cassé. Il va sur la pointe de ses gros souliers qui le
blessent, avec toutes les précautions d’un marcheur qui sait depuis
quelques jours la terre bien mince. Dans quelle soirée divine, comme les
fleurs japonaises dans leur assiette d’eau, l’été, pourront à nouveau
pour lui éclore Saint-Rémi de Reims, Vezelay, Issoire, le granit et le
marbre? Après quel dîner de paix reprendra-t-il son offensive
interrompue contre le gothique, l’arc roman inscrivant son sourcil
heureux? Il songe seulement qu’il avait l’habitude de marcher sur le
côté gauche de la route, qu’il doit marcher maintenant du côté droit, et
qu’au fond tout est bien, et que ses semelles seront également usées.
Voici un trou avec des pierres de taille, un écriteau nous rappelle que
cela se nomme la carrière. Voici des arbres qui ne s’écartent pas les
uns des autres à notre approche, chaque chêne surveillant son bouleau,
chaque bouleau son frêne, les aulnes et les ormes les bordant, cela
s’appelle la forêt. Le ciel est tout bleu, les vents s’apaisent la
saison effarée se rassure peu à peu; nous sommes inondés de soleil;
l’automne, au lieu de s’appuyer à des frondaisons sans âmes, se confie
au régiment même, tout doré, et sur les pentes qui nous déversent loin
de notre arène, il nous sèche et nous réchauffe dans nos capotes
traînantes et blanches de boue comme des mouches échappées à un bol. A
chaque tournant, dans chaque bosquet, il nous redonne une des choses que
nous avions oubliées, laissé tomber de nous, le château, le ruisseau, la
chapelle, et nous les reprenons en nous comme des choses perdues. Ceux
qui, modestes, marchaient dans la paix les yeux baissés, souvent
récompensés par une pièce de nickel, retrouvent aujourd’hui une voie
ferrée, un étang, et nous retrouvons aussi, un par un, tous abandonnés,
affamés, passionnés à nous suivre, les animaux, la brebis, la chèvre, le
bœuf et tous leurs cris. Entre des maisons désertes, celui qui savait
retrouver entre deux pages des fleurs sèches, retrouve de vieux
géraniums-lierre, des zinias, des balsamines brûlées, et soudain les
roses elles-mêmes, épanouies; et voici enfin les trois armoires à glace
d’un village rangées par les Allemands en fuite face à la route, de
sorte, ô le plus hâve et le plus amaigri d’entre nous, que tu as trois
fois pour te reconnaître!
Jeudi.
Le soleil a maintenant mille rayons visibles, comme quand on va, le
soir, de Marly à Versailles. La bataille est finie, car la brigade nous
reprend tous les droits qu’on laisse à l’infanterie les jours de combat:
on nous défend de tirer sur les avions allemands, de partir en
patrouilles quand nous sommes curieux, de monter à cheval sur les
chevaux trouvés... On nous reprend une victoria... On n’a plus besoin de
nous.
Un peu avant Lévignen, des dragons nous passent cependant une ambulance
allemande. Son pharmacien, Magnus, habitait Paris et c’est lui qui nous
répond. Dans les sacs des majors quelques trouvailles.
--Pourquoi ce buste de Carnot?
--C’est Carnot?
--Pourquoi ces souliers d’enfant?
--Mais pour nos petits enfants. Ce sont de jolis souliers.
--Bergeot! Viens regarder les majors!
Quand nous ne sommes pas contents d’un prisonnier, nous le faisons
regarder par Bergeot, qui a les yeux rouges et fixes. Il s’approche et
une minute entière inflige à Magnus le supplice du regard. Dans
Lévignen, que les Allemands ont miné, deux explosions. Bergeot revient
sur Magnus. Troisième explosion. Bergeot le prend par les épaules.
--Ce n’est pas de la traîtrise, explique Magnus, c’est le sort de la
guerre.
--Taisez-vous!
--C’est le destin des armes.
--Taisez-vous!
--Je me tais. J’y suis obligé...
Bergeot satisfait explique aux autres prisonniers que nous avons pris un
drapeau et montre la compagnie qui défile. Les hommes sont trapus, ils
se taisent, et l’ambulance serait impressionnée sans le lieutenant
Tancliat, qui, à cheval pour la première fois de sa vie, est vraiment de
côté sur sa selle. D’un mot je le redresse dans la pensée de mes
captifs:
--Voici le lieutenant qui a tué le général von Sastrow.
Il n’a point tué de général, et moins que tout autre le général de
Sastrow, qui avait quatre-*vingt-cinq ans quand je visitai, à Munich,
sa collection d’empreintes de pied dans le marbre. Mais Magnus pâlit
quand Tancliat, poussant noblement son cheval en le fouettant de ses
rênes sur l’oreille et d’une baguette sur la croupe, le pied gauche
impuissant à trouver l’étrier, s’approche de notre groupe et me tend--je
ne la prends qu’au bout de quelques secondes, pour qu’on la voie blanche
et soignée--sa main meurtrière.
La nuit fantasque n’a point ce soir voulu tomber seule et il pleut. Les
bouteilles abandonnées debout par les Allemands seront demain matin à
moitié pleines. Pluie qui nous rend le passé, car il n’a plu qu’une ou
deux fois depuis la guerre, et nos souvenirs de la dernière averse de
paix sont précis comme ceux du phénomène le plus rare, comme celui de la
dernière éclipse. La dernière fois qu’il pleuvait, je prenais un vin
blanc gommé au Café Helvétique, et il y avait dans le journal un triolet
contre le maire. L’avant-dernière fois qu’il pleuvait, je mariais mon
ami Jusse. Une fois aussi, sous la pluie, j’ai vu Québec, j’ai vu
Naples, et je me souviens même de la première fois,--où, surpris, je
pleurai. Lévignen est à peu près désert. Nous sommes logés dans une
grande et riche ferme, où nous mettons de l’ordre, car les Allemands
viennent de la quitter. Au premier étage, ils ont pillé dans les tiroirs
toutes les photographies de jeunes filles et les ont mises en cercle
dans le cadre de chaque miroir. Leur visage était le centre de ces
visages innocents. Nous replions les chemises de femmes, nous rebouchons
les flacons, nous pendons les robes. Nous sommes calmes et ordonnés,
comme si nous venions, au lieu de battre les Prussiens, remporter sur
nous-mêmes je ne sais quelle victoire.
⁂
Les Allemands ont envoyé le brouillard, le froid, la pluie, pour que
chaque élément retarde de quelques minutes la poursuite.
Poursuivons-nous, oui ou non? C’est l’aube et l’on s’impatiente.
Heureusement, nous sommes devant une maison bourgeoise et elle nous
distrait une heure; on s’appuie d’abord contre elle, puis on la visite
comme nos descendants, au trentième siècle, aimeront la visiter, en se
promenant par groupes dans les salles. Voici une pièce avec des
dressoirs, c’est là qu’on dîne. Une autre pièce avec deux lits, c’est là
qu’on couche. Une autre avec la lampe à colonne et des housses, c’est là
qu’aux jours fériés on se réunit entre intimes pour tirer au clair quel
est le temps. Nous glissons sur le parquet comme dans un vrai musée;
nous allons refaire nos souvenirs d’enfance dans l’office tout noir,
dans le cachot de l’escalier, là où les photographes révéleraient leurs
plaques. Devant nous, les terres brunes où un territorial, pressé dans
son labour par l’ordre de route, a cassé deux charrues qu’il a laissées
là, enfoncées. Une aurore née à cent mètres de nous, toute froide. Notre
seule distraction est un soldat de Peaupié, qui a perdu la mémoire et
auquel les camarades s’amusent à donner de faux souvenirs.
--Tu te rappelles les deux uhlans de Mulhouse, que tu as tués?
--J’ai tué deux uhlans?
Il fait mettre par écrit ce qui lui est arrivé, mais en protestant
contre l’assurance qu’on lui a vu manger une demi-livre de Bavarois.
Le 60ᵉ nous dépasse; il se dirige sur Crépy-en-Valois, précédé de sa
musique à laquelle l’arrière crie de marcher moins vite, car les
musiciens qui ont porté des blessés toute la semaine se trouvent légers
sous leurs seuls instruments. Le colonel Mac Mahon est en tête. Nous
affectons d’en être surpris.
--Tiens, vous avez encore votre colonel?
Ils s’excusent, il est légèrement blessé.
Départ. Nous traversons les labours pour dépasser sur la route de
Gondreville le reste de la brigade. Nouvel arrêt. Le général fait
appeler les colonels, les commandants, et l’on voit se diriger vers lui
des capitaines, des lieutenants. Ils reviennent, demandent eux-mêmes les
commandants de compagnie, les chefs de section, et l’on voit venir vers
eux des sergents, des caporaux, un simple soldat. Distribution de cartes
aux officiers. Dans la carte nº 32, on ne voit déjà plus la place où
nous nous sommes battus. On voit la forêt de Villers-Cotterêts en forme
de V, première lettre du mot Victoire, dit le général, qui cherche sur
les forêts des cartes suivantes, mais en vain, le reste du mot. On
trouve tout juste un Y avec les bois de Saint-Gobain. Nous avançons. Sur
l’accotement, de gros champignons arrachés, et d’autres plus petits mais
debout, ceux qui ont poussé depuis le passage des Allemands.
Gondreville. A cheval sur le mur, qu’ils excitent d’une badine quand
passe un cavalier, deux gamins qui agitent leurs bérets et qu’on sent
surveillés, derrière leur perchoir, par une grande personne qui les tire
par les pieds et les remet d’aplomb. Au perron de la maison forestière,
deux fillettes. On veut nous habituer peu à peu, par la vue de leurs
enfants, à revoir des civils. Elles crient, elles nous lancent du lard,
du pain. Le canon résonne devant nous:--Ce n’est rien! C’est la bataille
qui finit! crient-elles. Elles sautent, elles dansent. Pour toucher nos
mains, elles passent la main à travers la rampe du chalet, puis le bras,
puis l’épaule. Nous pouvons au passage tirer leurs cheveux, feindre de
nous accrocher à eux pour nous arrêter, appuyer sur leur petit nez,
pincer leurs joues.