n’est rien, penseraient les fillettes, c’est la bataille qui recommence.
Assis dans la mousse, engourdis, nous avons recours au feu pour nous
secouer un peu. Nous versons du pétrole sur un nid de guêpes, et les
flambons. Nous répandons la poudre de cartouches allemandes et la
faisons partir. Nous enflammons un coin de journal vieux de trois mois
que lit Jalicot. Le feu est la seule gaieté ou la seule plaisanterie que
nous ayons encore prête et, les allumettes étant rares, nous nous le
passons comme aux premiers âges, nous devons jouer sans arrêt. Soudain,
débouchant de la forêt, à bicyclette, un enfant de quatorze ans nous
apporte du vin, du jambon. Il vient de Vaumoise, où les Prussiens ont
séjourné dix jours; cette bicyclette était à son frère qui avait seize
ans et qu’ils ont tué, car ils tiraient sur tous les enfants à
bicyclette. Il repart au galop nous chercher à boire, Vaumoise n’est
qu’à six kilomètres, il se retourne sur sa machine pour nous dire au
revoir, il tombe. Son pauvre genou est en sang, il repart. Un autre
bientôt, puis deux, puis trois, puis d’allées diverses, tous ceux sur
lesquels auraient tiré les Prussiens, de plus en plus âgés, de sorte que
nous ne sommes pas trop surpris de trouver, à la sortie de la forêt,
deux vieux mendiants, auxquels nous demandons des allumettes et qui,
rouges de confusion et de joie, font pour la première fois, avec
maladresse, le geste de donner.
Vauciennes. Le soleil est éclatant. La route tourne et tourne, nous
donnant ce cœur à hélice qu’on a dans les excursions. Voici le bourg,
nous rasons les maisons à un centimètre comme les troupeaux qui ne
veulent point se tromper. Un uhlan étendu sur une botte de paille,
devant une grille, nous oblige cependant à un détour. Il a reçu une
balle dans la poitrine et agonise. Il a les yeux ouverts, et depuis dix
minutes voit se pencher sur lui nos têtes. Il verra toutes celles de la
division, s’il vit encore une heure. Il nous regarde, lucide, étonné
qu’il n’y ait pas eu encore une brute sur mille soldats pour l’insulter
et il a presque envie, confiant, de refermer les yeux. Un peu plus loin
sur la gauche, un cuirassier prussien aussi est étendu, mais il faut
avoir bien vif le désir de voir agoniser un ennemi pour prendre la peine
de traverser la route, et celui-là meurt tout seul, en criant.
Huit heures. Nous sommes aux portes de Villers-Cotterets. Les premières
maisons semblent vides. Nos dragons les contournent pendant que notre
patrouille--polie, mais on est en France,--frappe aux portes avec les
heurtoirs ou tire les sonnettes. A un premier étage enfin des volets
s’entr’ouvrent, lentement, et les fusils se dressent, mais c’est une
bonne sœur en cornette qui apparaît, nous voit, lève les bras au ciel,
et crie:
--Ils sont partis, les cochons! Ils sont partis.
Nous l’entendons qui descend l’escalier. Elle heurte des bouteilles
vides dans le couloir.
--Quels soiffards que ces brutes! Voulez-vous boire, mes petits?
Elle nous embrasse, fait tomber nos képis avec sa cornette, aperçoit
l’inscription marquée en allemand sur sa fenêtre:
--Ah! mes petits enfants, effacez-la! Non je l’efface moi-même. Laissez!
Laissez! Ne salissez pas vos mouchoirs!
Pauvres mouchoirs, que nous avions tirés, boueux, rouillés. Les larmes
lui en viennent aux yeux. Nous, ignorant, depuis si longtemps que nous
n’en avons vus, qu’on répond aux gens qui vous parlent, nous nous
taisons, compassés et stupides. La compagnie nous rejoint par le fossé,
spectacle impressionnant pour une carmélite, car nous avons gardé les
lances des hussards, des cuirassiers prisonniers ou tués, et nous
portons, à nos ceintures, des collections de dragonnes. Nous avons des
capotes lamentables dont les boutons de devant ont sauté et dont les
boutons de derrière ont été coupés par nos suivants de file, des cuirs
usés par la terre comme à la pierre ponce. La sœur remonte chercher une
brosse. Mais nous sommes partis.
La zone des maisons isolées est franchie, la ville est habitée et déjà
les habitants accourent. Après tant de villages abandonnés, tant de
bourgs creux, la vue de ces gens qui ont vécu à l’intérieur de leur
ville, avec des maisons vides autour d’eux, comme un insecte dans l’eau
protégé par ses bulles d’air, nous serre le cœur. Ils viennent vers nous
en criant, étonnés, après douze jours d’un mortel silence, de l’éclat de
leurs voix. Les propriétaires qui regagnaient les maisons abandonnées
s’arrêtent la clef sur la porte, et oublient d’entrer pour agiter vers
nous leurs mouchoirs, car ils sont nu tête depuis plus d’une semaine et
les chapeaux sont à l’intérieur. Voilà des fillettes, des femmes, des
vieilles et nous avons l’impression de reconnaître chaque personne alors
que nous reconnaissons seulement chaque âge. Les femmes nous retiennent,
les hommes nous stimulent:
--Reposez-vous un peu, laissez-les courir!
--Allez-y. Vous les avez!
Les derniers sont partis voilà une heure. Nous nous hâtons; l’artillerie
nous a rejoints, donnant à l’armée son véritable bruit, mais nous
séparant du trottoir gauche, et nous ne parlerons plus qu’aux gens du
côté droit. On pensait à nous acclamer, de vieux domestiques
apparaissent aux balcons bourgeois avec des drapeaux cousus en cachette,
et l’on sent que pendant huit jours Villers a rassemblé dans ses caves
tout ce qui était blanc, et bleu, et rouge, mais on nous voit si hâves
et si décharnés que l’on ne pense plus qu’à nous nourrir. Seul, d’une
fenêtre, un vieux monsieur continue à nous photographier sans relâche,
il usera toutes ses plaques dans cette heure, il en userait une par
soldat s’il s’écoutait. Quand l’un de nous se retourne vers lui, il ne
peut résister et l’on entend le déclic.
--Ah! si vous pouviez poser, nous crie-t-il!
Des fenêtres on tend avec hâte tout ce qui reste dans la maison, comme
si c’était pour le sauver, comme si les Allemands étaient dans la cour.
Les enfants courent de nos rangs aux portes, assurant le service, le
ralentissant quand ils mettent en travers une des lances que nous leur
avons données. Une dame qui ne doit pas être de la rue nous suit en
distribuant du chocolat, mais de temps en temps, par tablettes, pour
avoir à nous suivre jusqu’au bout.
--Quand sont-ils partis?
Elle croit que nous cherchons un compliment.
--Ah! oui! vous les avez battus! Ah! pauvres enfants!
Nous voyons de loin les habitants effacer ou gratter avant notre passage
les inscriptions, enlever les bouteilles vides, relever des chaises de
jardin, réparer tout le désordre allemand, comme si nous ne savions pas
que les Allemands étaient restés là. Des groupes sont pris de sympathie
subite pour l’un de nous.
--Ah! regarde le grand brun! Ah! regarde le gros rouge!
Mais on contient sa passion, et les voisins ne reçoivent pas moins que
le favori. De chaque fenêtre, on nous crie:
--Que voulez-vous?
--Des allumettes!
On nous distribue le paquet d’allumettes, chacun en a deux, le dernier
même, c’est la chance, en a trois.
--Du savon!
Le savon sort, par carrés de Marseille, puis par savonnettes, puis on
nous donne la savonnette entamée. De vieux messieurs nous demandent le
numéro des régiments qui nous suivent, car ils auraient préféré
peut-être, au fond de leur cœur, être délivrés par leur fils, ou leur
petit-fils, ou leur gendre, mais après tout qu’est-ce que cela fait! et
ils nous accompagnent une minute, par politesse, nous demandant d’où
nous venons.
--D’Alsace.
Ils deviennent un peu plus cérémonieux: que ce devait être beau quand
nous sommes entrés à Mulhouse! Quels étaient les numéros des régiments
qui étaient avec nous là-bas?
Des vieilles nous suivent, donnant leur sucre morceau par morceau. Sous
nos capotes, elles ne reconnaissent personne, et, comme elles marchent à
notre pas sans s’en douter, elles donnent toujours au même. Dans leurs
tabliers empesés, leur bonnet gauffré, elles regardent avec humilité nos
déchirures, nos taches, elles demandent si nous allons loger dans la
ville, elles nous blanchiraient, et aussi, pendant une courte halte,
elles hasardent enfin la question qui les torture:
--Vous avez eu des blessés?
--Oui.
--Et des tués?
--Oui.
Elles n’osent pas nous demander le nombre exact. Elles sentent en elles
augmenter peu à peu le chiffre de ceux qu’elles sacrifient; il y en a
peut-être eu dix, quinze, vingt, mon Dieu peut-être trente.
--Cinq cents, dit Bergeot.
Elles sont atterrées. Bergeot dit qu’il exagère peut-être et maintenant
leur pensée malhabile, peu à peu, de ces cinq cents morts sauve un par
un quelques survivants, dix, quinze, puis vingt. C’est un peu comme si
leur revenaient ceux-là justement qu’elles avaient acceptés pour morts.
Ah! si seulement il pouvait s’en sauver trente!
Nous repartons. Ici l’on ne donne que des objets pour enfants,--c’était
la maternelle,--de petits mouchoirs, de petits pots de confitures, de
petits pains. Là des femmes ont sauvé du vin et nous le versent par
litres. Au milieu de la route, un ouvrier agite une bouteille et la vide
dans nos quarts.
--Buvez, buvez, dit-il, ils ont tué mon fils.
C’est du byrrh.
--Gardez-en pour vous, dit Bergeot ému.
--Buvez, ils ont tué mon fils.
Nous en acceptons une goutte. Il en aura pour dix minutes à tout vider.
Nous l’entendons de loin qui répète sa phrase, puis qui appelle sa
femme. Nous n’osons nous retourner pour la voir.
Maintenant, des rues bien pavées, sur lesquelles les soldats campagnards
marchent avec plus de précaution, comme sur un parquet ciré. A gauche,
un haut mur, et sur le faîte, à cheval, un boulanger qui nous passe des
pains chauds, essayant d’équilibrer à lui seul toute la bonté de la
droite. Le premier civil arrivé dans notre sillage nous devance et
embrasse des parents qui pleurent. Des bourgeois, des commerçants, qui
se sentirent souillés par l’invasion et en ont gardé pour toujours un
regard humble, qui se sont tus deux semaines et parlent avec de grandes
phrases comme s’ils ne savaient plus parler, un conseiller municipal:
--Croyez à l’expression de toute, de toute... Ah! croyez-y!
Les gamins, au milieu de nos rangs, nous aidant à tirer l’armée,
poussant aux voitures; un pauvre vieux fonctionnaire, dédaigneux pour la
première fois de la plaque qui orne sa maison où habitait Alexandre
Dumas, confondu d’avoir pris pour une mitrailleuse le drapeau roulé dans
son fourreau de cuir; un curé qui nous tend, du geste dont on distribue
les médailles, des plaques rondes de chocolat. Chaque jeune fille avec
sa spécialité; celle-ci nous versant du vinaigre de Bully sur les mains,
ou, à notre gré, sur la tête; celle-là, de la Rose d’Orsay mais goutte à
goutte; celle-là nous regardant, pleurant; cette autre criant à tue-tête
à une femme que nous ne voyons pas, qui ne verra aucun de nous, et qui
lui passe des confitures et des fromages par un soupirail. Là le bruit
court parmi des dames affairées que nous acceptons l’eau de Botot.
Parfois une maison vide, maculée de mots étrangers et qui semble comble
d’Allemands. Parfois un enfant ou une vieille qui replace sur la fenêtre
de la rue une cage à serins ou un pot à géraniums. Un homme en redingote
au visage sévère, qui se tait, qui doit avoir le remords d’avoir parlé à
quelque officier prussien, de ne pas lui avoir assez menti, qui
s’agenouille pour aider à remettre ma jambière raidie et moisie, pauvre
écorce. D’autres qui n’ont pensé qu’à notre retour, qui ont la joie de
nous avoir attendus sans défaillance, qui nous parlent avec délire, et
nous crient à distance des secrets, puisque nous n’avons pas trompé leur
confiance.
--J’ai deux fils!
--Je suis fiancée!
Des voisins regardent avec étonnement la jeune fille, qui avoue tout
haut à des étrangers ce qu’eux-mêmes ne savaient pas,--qui avoue qu’elle
aime. Une institutrice prend à la hâte nos adresses pour écrire à nos
mères, plaignant Dollero qui donne celle de son père, sa mère étant
morte quand il était enfant, le consolant. Les chiens qu’on avait
attachés pendant le séjour des Allemands commencent à aboyer, et
délivrés, de leur premier instinct, reconnaissent des soldats et les
accompagnent.
Mais il ne reste plus, pour traverser la ville, qu’un grand bâtiment, le
premier offert à l’invasion, l’asile des vieillards; on aurait pu
vraiment le construire de l’autre côté. Les sœurs n’ont laissé sortir
aucun pensionnaire, à cause des chevaux, mais la porte cochère de la
cour d’honneur est grande ouverte, et les vieux sont alignés en largeur
et en profondeur dans la cour, par ordre d’âge sans doute, car les
premiers sont assis, et les derniers, les plus agiles, tout
tremblotants, debout sur des escabeaux. Ils ont un pauvre uniforme bleu
clair, qui les eût rendus invisibles s’ils avaient fait la guerre. Ils
agitent leurs casquettes, pas très vite, pauvre signal, mais les
centenaires du fond ne peuvent plus voir, réclament, et alors, tous
découverts,--à part les plus fragiles que les sœurs obligent à se
coiffer--ils se contentent de crier Vive la France, ou, s’ils ont eu
dans la jeunesse le cœur sensible, de pleurer. C’était bien une invasion
pour vieillards, une semaine de plus seulement et quelques-uns d’entre
eux seraient peut-être morts en terre envahie. Une sœur passe leurs
décorations à ceux qui font l’honneur de l’asile, ils les accrochent
d’une main maladroite, qu’ils passent ensuite dans leurs barbes, un peu
fiers, semblant nous dire:
--Vous voyez, j’ai sauvé un enfant, j’ai été en Crimée, je suis resté
vingt-cinq ans dans le même magasin.
L’un d’eux s’est approché jusqu’à la porte: on le laisse circuler parce
qu’il a la cataracte et est habitué à se promener avec un bâton le jour
même de la foire.
--Si seulement je pouvais voir, nous dit-il! Où allez-vous?
Nous allons à Laon, puis de là à Charleville, de là à Bonn. Adieu! Voilà
le parc, voilà la dernière maison de la ville, la première de la forêt,
devant laquelle un enfant méfiant nous regarde, se réfugiant avec
passion vers son grand-père qui arrive, l’étreignant:
--N’est-ce pas que c’est toi qui as tué les Prussiens? lui crie-t-il.
Le vieux le prend dans ses bras, le console, lui répète que oui, puis,
profitant de ce que le gamin cache son visage,--à la hâte, pour n’être
point surpris pendant l’aveu,--du doigt il nous fait signe que ce n’est
pas vrai, que c’est nous.
TABLE
Pages.
LE RETOUR D’ALSACE 1
_LA JOURNÉE PORTUGAISE_ 97
PÉRIPLE 113
_DARDANELLES_ 187
LES CINQ SOIRS ET LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE 201
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.--2640-3-47.--Œncre Lorilleux.