disons de repartir, nous regardent comme si nous avions trahi leur
confiance. Un peu honteux, nous leur offrons de l’eau fraîche. Ils
boivent, croient nous avoir gagnés en buvant, repartent vers
Fosse-Martin. Mais nous les prenons par le bras, nous les retournons
face à Nogeon qui brûle. Nous les poussons à peine et ils repartent.
Ceux qui ont mauvais caractère d’ailleurs haussent les épaules. Nous
avançons en utilisant les meules et en tournant autour d’elles, selon
que les obus viennent de Puisieux, de Vincy, ou de Bouillancy. Au pied
de chaque meule, déjeuner du matin, nous trouvons à manger. Meule avec
un morceau de pain, meule avec un reste de conserve; ne pouvant offrir
leur blé, elles offrent ce qu’elles ont. Meule avec une lettre. Meule
avec un obus allemand non éclaté, et du côté français, malice, une
bouteille qui, elle, est vide. Meule d’où sortent deux souliers inertes.
Mourlin tire sur l’un, moi sur l’autre, avec précaution d’abord, mais
nous sentons que le soldat résiste et n’est pas blessé. Il se cramponne.
Il se demande ce qu’il va prendre si c’est un colonel, deux colonels qui
lui tiennent ainsi les jambes. Il apparaît. Il dormait depuis hier:
--Vendus! nous dit-il, sergents de ville!
Nous lui allongeons une calotte, un coup de pied; il se défend comme il
peut, mais reçoit une paire de claques, et s’en va vers les peupliers,
brouillé avec nous pour toujours.
Sur la route, les blessés d’hier que l’aurore et les shrapnels
surprennent dans leur retour. Des isolés qui s’appuient sur leurs
fusils, la crosse sous l’épaule, le canon à terre. Des groupes de trois,
enlacés, celui qui souffre le plus au centre, se retournant lentement
tous trois quand on les appelle, liés et endoloris, souffrance antique,
par un serpent invisible. Un caporal enfant, qui ignore ce que l’on fait
des blessés, puisqu’il veut donner des lettres pour sa famille à ceux
qui vont au combat. Là, une trace de sang qui au lieu de venir de la
bataille va vers elle. Deux soldats de mon régiment qui rient,
expliquant que la même balle les a blessés, l’un à la tête, l’autre au
pied, et que Mourlin achève de mettre en gaieté en leur demandant ce que
diable ils faisaient ensemble. Un petit qui souffre, qui se met à
genoux, comme un pauvre animal, quand il ne peut plus avancer... qui
s’étend. Un grand qui marche posément, lentement, au milieu des boiteux,
avec mille précautions, car il a une balle dans les poumons et qui,
malgré tout, se jette à terre dès qu’arrive un obus. Puis, le danger
passé, il se redresse peu à peu, verticalement, et se lève comme on
grandit. Un lieutenant qui, d’une main tâtonnante, cherche son lorgnon
vers son cerveau ouvert et se plaint de sa myopie. Derrière des meules
déjà repérées par les canons ennemis, des dizaines de blessés graves
entassés qui, par peur de devenir encore plus visibles, repoussent les
petits blessés comme d’un radeau surchargé. Certains ont enlevé leur
capote et marchent en chemise, pour que les Allemands ne tirent pas sur
eux; et parfois au milieu des gémissements un appel: c’est un blessé qui
vient d’être atteint à nouveau, c’est un jet de sang nouveau, tout
frais, et c’est, au milieu de cette plainte monotone, un cri tout vif.
Puis, soudain, déblayant pour une minute la route et les champs comme
s’il guérissait et entraînait avec lui tous les blessés, un régiment de
renfort qui charge en compagnies déployées sur Nogeon. Rien que des
inconnus, et de chaque inconnu, à la guerre, on a l’impression qu’il
n’avait rien à voir là-dedans et qu’il s’est battu pour vous. Le soleil
rabat toutes leurs ombres sur la gauche et Nogeon ne reçoit que des
images, des corps illuminés. Ils vont dans l’axe de la route, chacun
d’eux qui tombe, tombe dans la ligne même des sillons. Ils entrent dans
Nogeon, et la distillerie, presque aussitôt, s’allume, flambe. En dix
minutes, elle est en feu, d’un feu lourd dont ses grandes cheminées
essayent par habitude de donner la meilleure fumée. Ils reviennent, se
reportent en arrière,--puis sortent encore des soldats isolés, les plus
braves, et ceux enfin qui supportent le mieux la chaleur; une
arrière-garde roussie, qui cède au feu sans hâte. En voici un dernier
qui sort de la flamme même... En voici un autre... Plus personne... Des
papiers rougis, des flammèches voltigent, que les soldats se donnent la
peine d’attraper et d’éteindre d’une claque, quand ils sont près d’un
officier, comme les enfants qui tuent les mites pour plaire à la
maîtresse de maison.
Notre lieutenant de dragons est revenu au galop. Il n’a plus le même
cheval, et Danglade non plus, qui passe avec des ordres. Chaque cavalier
reparaît dans la bataille avec une monture qu’il connaît et qu’il aime
de moins en moins, et vers le soir la mort de son cheval ne le touche
même plus. A nouveau un flottement à la droite de Nogeon et nous
arrêtons ceux qui ont trouvé un prétexte pour chercher un peu de repos.
Nous retenons pour nous aider un petit caporal du 60ᵉ, qui a vingt-deux
ans; timide, il ne s’attaque qu’aux visages imberbes et il ne sait
arrêter, au lieu de crier, qu’en courant se mettre devant l’homme qu’il
poursuit, comme ferait un chien. Des fuyards habiles qui se sont
organisés en corvée d’eau, et marchent leurs sacs de coutils dépliés.
D’autres, plus modestes, qui voudraient seulement de l’ombre. Un zouave
qui, pour détourner mon attention, me montre un revolver prussien et
veut m’entraîner dans un trou, à cent mètres, où tous les boches morts
ont encore leurs lorgnettes. C’est à mon tour de résister. Des vieux à
visages durs, qui se sentent plus braves que nous, et sont vexés de
reprendre leur élan sur deux sergents parvenus. Un autre qui se venge en
ne quittant pas des yeux le nez de Mourlin, qui y a attrapé un coup de
soleil. Toutes les cinq minutes désormais, Mourlin demandera ma glace,
ou la glace de ceux qu’il arrête. Des camarades, dont la tête apparaît
dans ce reflux, et qui me disent: Un tel est tué, car cela coûte un mort
au moins, aujourd’hui, de revoir une figure connue. Un soldat tout pâle,
auquel je montre un aéroplane en lui glissant un fusil dans la main,
comme à un enfant pour qu’il mange sa soupe. Parfois le renfort d’un
agent de liaison, qui revient de la brigade et nous dégoûte du village,
où il n’a trouvé ni eau, ni pain: rien que des marmites, et surtout le
général, qui le prenait pour un fuyard et le menaçait à distance de son
revolver. Il a chargé sur lui en agitant son pli et est parti sans
attendre de réponse.
--Alors, allons-nous en! disent les autres.
Nous les retenons maintenant. Le lieutenant veut en rassembler une
cinquantaine que nous ramènerons en sections. Ceux qui arrivent sont
tout étonnés d’être reçus comme s’ils étaient attendus et prennent sans
mot dire la place qu’on leur indique.
--En route!
Pour se débarrasser du cheval, on le lâche simplement vers l’arrière, et
nous avançons. Les balles sont de plus en plus basses et l’on rampe. Un
homme parfois s’encastre entre deux grosses betteraves et se dégage avec
peine.
Voici les peupliers. Nous sommes tombés dans une compagnie déployée dont
nous troublons une minute les habitudes et qui nous accepte sans
enthousiasme dans son fossé. Les Allemands sont là, à trente mètres. Il
y a parmi eux un grand diable qui se lève à demi toutes les cinq minutes
et qu’on n’arrive jamais à tuer. Cela intéresse les nouveaux venus. Le
voilà; un dos gris vert surnage tout à coup au-dessus des betteraves.
Deux coups de feu sur lui. Bien des Français n’auront vu de l’ennemi que
ce pauvre pantin. Le soir on a fini par l’atteindre.
Tout est calme. C’est encore l’heure où les premières lignes lassées
forment la seule zone neutre des deux pays et montent seulement la garde
devant la bataille. Que les secondes lignes tiraillent sur les secondes
lignes allemandes, que nos canons canonnent leurs obusiers, que nos
civils haïssent leurs civils! Nous ne tirons pas, nous réservons notre
colère pour une compagnie de renfort, étendue cinquante mètres derrière
nous, qui nous prend pour des blessés, et dont le capitaine nous crie
sans relâche qu’il va nous délivrer. Capitaine agité qui hurle aussi:
«Vorwärts, Vorwärts», pour provoquer les Allemands, et Mourlin aussitôt,
pour les calmer, crie plus fort encore un mot allemand qu’il croit, à
tort, signifier: Repos. Tous deux luttent de la voix une minute, et
devant nous les Saxons se taisent, craignant un piège, se demandant ce
que peuvent bien préparer les Français pour hurler ainsi
alternativement, dans la langue impériale: En avant! et, Tranquillité!
La journée commence: Mourlin, qui est de l’active et de la classe, a
tiré son mètre et coupe le jour d’hier.
Mardi 8.
Le soleil se couche. Mais un moment encore nous tirons, sur lui, par les
sillons, comme on tire par un tunnel dans les boutiques de foire, et un
avion allemand profite des dernières lueurs pour venir espionner ma
compagnie. Cinq minutes entières il reste au-dessus de nous à virer. Il
ne perd pas un de nos gestes. Il pourra dire à von Kluck: Mourlin a
toujours son coup de soleil, Dollero lit une lettre dénonciatrice qui
commence par «Mon Dollero», Bernard mâche ses betteraves: attendant la
nuit avec ses propres armes, nous fermons les yeux, rejetant la tête en
arrière quand notre somnolence heurte soudain en nous le sommeil même.
Pas de tranchées, nous ne laissons sur le sol que la trace de nos corps
et à fleur de terre nous trouvons la confiance qu’il faudra puiser
bientôt de plus en plus profond. Visite d’un brave soldat qui rampe
jusqu’à nous, les bras repliés sous lui, comme les chiens sans malice
replient leurs pattes de devant, et qui risque sa vie pour attraper un
mille pattes et le jeter sur nous, avec ses trente pattes frétillantes.
De temps en temps, Jalicot crie: Rendez-vous! pour faire une farce aux
Allemands, qui continuent à tout prendre au sérieux et répondent en
français pour qu’il n’y ait pas d’erreur: Non! Non! Puis, à leur tour
ils crient de nous rendre et nous leur répondons d’une voix un seul et
même mot. Ils sont vexés: eux nous répondaient poliment! Sur la droite,
à tout propos, les bugles des alpins, qu’on aperçoit sombres à flanc de
pente, comme leurs sapins dans la montagne. Ce sont des alpins
réservistes plus fidèles à la musique que les jeunes. Une alerte, qui
tend le front français, et nous nous couchons sur le côté pour mettre
nos baïonnettes, les uns se faisant face, les autres se tournant le dos.
Parfois, sous ces étoiles, sous ces balles qui ne rencontrent plus la
terre nivelée par la nuit, une gloire sous laquelle nous rampons
minuscules et nous remuons sans hâte, comme ceux, sous des toiles, dans
les théâtres, qui font la mer tranquille.
Minuit. Nous nous sommes ensevelis dans un trou, et ceux qui ne veillent
pas nous rejoignent. Voici celui que nous désirions le moins, car il
ronfle, le capitaine. Entassés, nous avons les jambes prises dans de
lourdes jambes; des inconnus, nous aimons mieux ne pas savoir qui, nous
étreignent. Parfois on défend durement sa tête contre un genou, un
soulier, une tête. Parfois un arrivant ne sait pas qu’on dépose son
arme, et s’étend sur nous avec son fusil qu’on expulse peu à peu, comme
une arête. Parfois des coups de pieds violents et anonymes contre une
jambe importune qui doit être celle du capitaine. Un soldat du fond qui
grelotte donne au tas un mouvement fébrile; deux derniers invités,
magnanimes, jettent sur le trou comble leurs pèlerines. Un officier en
ronde nous commande de nous lever; nous nous taisons; il nous menace; il
faut que le capitaine dégage sa tête, et du milieu de nous, nous
commande, comme notre conscience, et surtout à ceux du fond, de ne pas
bouger. Un soldat qui vient d’être blessé s’arrête près de nous, demande
où est le poste de secours, et, pris de générosité, dépose sur le rebord
de notre trou des objets qu’il nous nomme.
--Des courroies de sac neuves, du saucisson, un couteau.
Au bout d’une minute il revient. Il n’a pas trouvé le poste et
d’ailleurs éprouve un remords au sujet du couteau qu’il reprend. Mais il
n’a pas le temps de repartir. Aux quatre coins du plateau les
mitrailleuses font leur bruit de squelette. Un de nos canons tire au
hasard dans la direction de l’Allemagne. La fanfare des chasseurs sonne,
s’arrêtant soudain, comme si tous les musiciens se précipitaient en
mesure pour ramasser un même blessé. Le soldat mange son saucisson. Un
des dormeurs du fond essaye de se dégager; les autres se font plus
lourds pour qu’il reste immobile. Il remue encore par saccades, puis,
écrasé, se plaint, se tait.
Une heure. Nous revenons à Fosse-Martin par la route, muets, entêtés.
L’amitié nous colle l’un à l’autre et chacun s’appuie sur un camarade,
mais nous ne savons plus parler doucement, discuter, et personne ne cède
plus à personne. Dollero veut me forcer à prendre le pain qui lui reste.
--Mange ce pain.
--Garde-le.
--Tu n’en veux pas, eh bien, regarde.
Il n’insiste pas. Il le jette, et Dieu sait pourtant ce qu’était pour
nous le pain, cette nuit-là.
--Jette.
Ségaux voit que mon rhumatisme à l’épaule ne va pas mieux, et il veut
porter mon fusil. Nous nous battons. Je le lui arrache. Il me fait mal.
Je lui fais encore plus mal, et il a les larmes aux yeux.
Enfin Fosse-Martin!... Sur la petite place, les blessés qui claquent des
dents ne savent si c’est la mort ou le froid, demandent le major aux
uns, aux autres une couverture. Un séminariste qui n’ose dire «je meurs»
dit «je n’existe plus, je n’existe pas!» Dans l’ambulance comble, un
soldat délire, compte des chiffres en chantant, et meurt quand il a
prononcé le chiffre de son âge. Sur la route, un officier montre du
doigt, derrière l’abreuvoir où elle se reflète, la fenêtre éclairée du
général, et, stupide, avec un accès d’enthousiasme, confie à son
voisin:--C’est Bruges, vraiment! Regardez donc! c’est tout à fait
Bruges!
⁂
Le ciel est muet, les arbres muets. On a retiré le langage aux armées
étendues. Jamais un mot n’a tant coûté, et ceux parfois qui se relèvent,
étendant les bras, ne parlent à la nuit que par gestes. On se réveille,
coupé soudain par le froid à la partie nue du poignet, du mollet, du
cou, et on l’entoure d’un mouchoir comme une vraie blessure. Le camarade
du capitaine qui ronfle, siffle timidement au-dessus de lui depuis un
quart d’heure sans oser le toucher. Un télégraphiste a pris un dormeur
dans son fil et, une demi-heure entière, essaye de tout dégager sans
que l’autre se réveille. Partout, pour le sommeil, le respect qu’on a,
dans la paix, pour la vie. Comme pour la renforcer, dès qu’ils ont
soigné leurs chevaux, les dragons viennent s’étendre derrière nous et
doubler en ronflant notre ligne de dormeurs. Quatre heures. On voit
celui qui perdit hier son meilleur ami ouvrir des yeux à nouveau
ignorants, tout apprendre, et les refermer. Des sabots qui tapent sur la
route, un air acide, une lumière verdâtre, tout ce qui vous a fait
désespérer, jadis, au printemps, à l’aube du jour où vous aviez entassé
d’avance les heures les plus douces..., puis l’on se rappelle où l’on
est.
On se dresse soudain comme si l’on avait dormi sur le rebord d’un pont,
en veillant à ne pas chanceler du côté de la bataille. On voit la
frontière même marquée par cette chaîne de soldats anéantis. On a une
seconde d’ingratitude pour tous ceux qui là-bas derrière pensent à vous.
Pourquoi vivent-ils? La guerre serait si belle s’ils n’existaient pas.
Puis, repentant, par amitié pour eux, on pense à soi-même avec leur
tendresse.--Pauvre vieux, se dit-on. On s’appelle par son prénom et par
les surnoms qu’ils nous donnent. Le courage revient et l’on vole le
meilleur fusil et la meilleure baïonnette de ceux qui dorment encore. Un
brave adjudant réveille ses hommes en les chatouillant avec des
herbes:--Eh l’olibrius! dit-il à chacun, regarde ta montre! et les
olibrius ouvrent des yeux jaunes, des bouches lourdes où s’engouffre le
matin. Puis, dans l’aurore même, cadran solaire sans soleil, notre petit
canon matinal éclate et, parti de l’Allemagne à la même seconde, un gros
obus arrive, nous couvre de pierres, de terre, de débris de tôle. C’est
trop de bruit! Les olibrius se lèvent en jurant... et aujourd’hui
commence.
Belle journée. Une fois admise, il faut la juger sans parti pris. Le
soleil s’élance de nuage en nuage et celui qui le contient est doré. Le
ciel est bleu clair, avec quelques abîmes. De ces ormeaux dont les obus
détachent toutes les minutes la verdure par branches entières, l’automne
fait tomber aussi, mais une par une, des feuilles jaunes. Pas d’ordres
encore, et nous avons une heure de flânerie. La route est aux blessés
légers, qui n’ont pas voulu s’égarer la nuit, et qui marchent
gaillardement, chacun portant à fleur de peau, on peut toucher, son
éclat de grenade ou sa balle. Voici Trinqualard, atteint au bras gauche,
à ce pauvre bras gauche que toute l’armée française a si volontiers
sacrifié depuis le jour de la mobilisation et qui n’a pas essayé de se
racheter en devenant moins maladroit, moins rétif. En échange de la
nouvelle qu’hier nous en avons fait cent, Trinqualard me donne un vrai
prisonnier qu’il a ramené de Puisieux, avec lequel nous jouons une
minute, qui s’apprivoise et ne veut plus nous quitter. Mais quand un
obus arrive, il gémit, déplore son aventure et nous lui crions de se
taire:
--Comment se taire, avec une guerre pareille! répond-il.
Jusqu’à nous parviennent maintenant de nouveaux convoyeurs, de nouveaux
conducteurs qui se trouvent pour la première fois sous le feu. Ils
courent, ils ont les yeux pleins de curiosité et d’angoisse; ils
demandent où sont les Allemands, si c’est la garde prussienne, quelles
sont les blessures les plus fréquentes, si nous gagnons. Ils ont de
petites jambières comme on les porte dans les pays de serpents, et, au
milieu de notre vie lente, continuent toute la journée une existence
saccadée, leur plaque d’identité en évidence sur l’uniforme, empressés à
relever le moindre sac, le moindre fusil, domestiques nouveaux de la
bataille, ayant sur les lèvres le nom de tout ce qu’ils ont à perdre,
enfants, femmes, parents, distribuant soudain sans raison des boîtes
d’ananas ou de homard, abattus par le vent du moindre obus comme s’ils
étaient moins lourds que nous.
Le vent vient de l’Est; pas une de nos paroles qui soit entraînée vers
l’ennemi, nous parlons, nous rions sans avoir à nous méfier de nos rires
et les cavaliers eux aussi, une fois à terre, relâchent leurs chevaux
sans plus s’en occuper, assurés qu’ils ne peuvent aller que vers des
amis, et qu’à Meaux, à Tours, à Bordeaux, un jour on les rattrapera.
L’air est léger. Nous y vivons en liberté, avançant en tirailleurs dans
les champs pour préparer l’assaut. Nous visitons les meules, les talus;
et de chacun, comme nous appuyons sur la peau pour faire sortir une
balle en surface, nous ramenons un Allemand endolori, blessé d’hier ou
d’avant-hier. Sur ceux-là, il ne peut y avoir de doute, c’est nous qui
les avons touchés. Nous les avons touchés aux poumons, à la tête, à la
hanche, nous leur avons simplement, petite leçon chrétienne, traversé
les deux mains, et chacun d’eux suit son Français, un peu moins agile,
un peu moins fort, à peine moins calme, tous les deux avec des lèvres un
peu gourmandes, un peu méfiantes, car ils ont échangé leur tabac et ils
l’essayent.
Voici les ordres. La division réclame d’urgence un état de ceux qui
savent le turc. Il suffirait de savoir le turc pour n’être pas tué
aujourd’hui. Unique remède d’ailleurs, car on cherche en vain au fond de
soi un mot, un seul mot, à défaut d’un langage entier, qui soit un
talisman et vous assure votre vie. Personne d’ailleurs dans la compagnie
ne sait le turc, ou, dans un effort pour vivre, ne le devine subitement.
Horn sait le danois, se propose au sergent-major, mais sans espoir. On
l’inscrit quand même; toute la journée il se retournera vers les agents
de liaison, pauvre Hamlet dédaigné.
--Bergeot sait l’auvergnat, crie Forest.
Et chacun crie ce que sait l’autre: Jalicot la langue des Pions: les
habitants de Lapalisse, Charles le tunisien, Pupion le patois de
Charlieu; Masseret fait la perdrix, Dollero l’autobus... Mais le
capitaine siffle.
Nous repartons dans cinq minutes vers les peupliers. Nous nous calmons,
nous équipons, et tous,--pourquoi tiennent-ils à être si
vulnérables!--après avoir dit au revoir au capitaine dans leur meilleur
français, écrivent une dernière carte postale, sans se hâter, en la
relisant même pour l’orthographe.
Mercredi, 9.
La journée a bien marché. Nous étions tous heureux, lucides. Nous avons
fait une bonne bataille, car, dans le civil, nous aurions fait aussi,
selon notre métier, une bonne affaire, une bonne table. Pour la
quatrième fois, nous revenons à Fosse-Martin, déchirés cette fois, en
loques et portant tous la trace d’un corps à corps avec les Allemands ou
avec la terre. Étendus près des cadavres de ceux qui nous résistaient la
veille, des soldats de Nassau, nous avons préparé pour demain un tapis
avec des Saxons. Qu’il fait beau! Le silence suffit pour nous redresser.
Pour la première fois de la journée, nous allons debout, malhabiles,
trop grands, cherchant un nouvel équilibre et nous appuyant tous sur le
brancard du capitaine André. Assuré déjà de mourir, il nous questionne
sur tout ce qui tourmente sa pensée; mais, n’osant parler de lui, il
parle comme s’il s’agissait du capitaine Flamond tué lundi. Où a-t-on
mis l’épée de Flamond? son portefeuille? Où l’a-t-on enterré? et nous
lui répondons comme si Flamond, qui se moquait bien de tout cela, était
devenu à la dernière heure de sa vie un père de famille scrupuleux et
doux: l’épée, la croix, les papiers sont déjà partis pour Roanne,
scellés, et, nous le jurons, on l’enterrera, Flamond, dans un cercueil.
Voilà de nouveau l’ambulance, et nous sommes arrêtés dès le premier
brancard par Courtois, notre fourrier de réserve, auquel Chalton, notre
fourrier d’active, parle d’en haut sans se courber car il a une balle
dans l’œil. «C’est la mort des fourriers!», disent-ils en essayant de
rire, et Courtois, qui a le poumon traversé, s’inquiète, pose sur son
mal des questions précises auxquelles nous répondons des phrases vagues,
car elles doivent servir aussi aux voisins qui écoutent, aux jambes
brisées, au foie troué. Cent hommes étendus, qui ont été retirés plutôt
de l’air que de la bataille et auxquels on souffle de l’oxygène. Visages
dégonflés dans lesquels on sent desséchés et fades tous les secrets qui
faisaient leur vie, cantonniers qui ne pensent plus aux routes, charrons
qui se fichent des voitures, yeux francs qui soudain louchent. Nous
questionnons ceux de notre compagnie.
--Et Jalicot?
--Il va bien, mais Vergniaud est tué.
--Et Pupion?
--Bien, mais Béreire est tué.
Tristes rançons. Par quel mort équilibrent-ils mon nom, à ceux qui les
interrogent sur moi?
Mais Charles nous appelle au seuil d’une petite maison, et nous offre à
boire. Impression bizarre d’être dans une chambre. La porte une fois
fermée, malgré nous, notre cœur s’élargit jusqu’au plafond. Nous buvons,
nous nous disons nos plus grands secrets. Drigeard parle de sa femme,
Charles de ses petites filles. Les photographies sortent de nos poches,
comme si les noms eux aussi se dilataient. Dans cet espace clos se
dissémine tout ce que la bataille depuis quatre jours comprimait. Cela
sera le diable de faire rentrer tout en nous, quand nous allons sortir,
et une ou deux de ces formes vont nous accompagner tout le soir. Charles
croit que la bataille va finir, qu’il y en aura une ou deux encore, sur
la Meuse, sur la Somme... la dernière sur le Rhin, car déjà, bien que
nous combattions dans un pays sans ruisseau, sans sources, les rivières
se glissent dans nos dialogues et entendent donner leur nom au combat.