Il fait froid, mais quel repos! Les hommes fument, avec précaution, à

cause de la paille. Un sapeur, masseur à Vichy, masse avec conscience

ceux qui ont des courbatures; il a du succès, on le retient à l’avance,

de gerbe à gerbe; il n’en va pas plus vite et s’amuse à dire à chacun le

nom de tous ses muscles: le caporal est composé de muscles latins. Une

meule brûle; mes voisins, paysans, discutent son prix; j’apprends ce

qu’elle vaut au plus juste, et ce que vaut aussi une simple gerbe, celle

qui m’abrite, par exemple. Nous goûtons les grains du blé, qui est

excellent, et il paraît aussi que nous sommes sur une terre riche; des

peupliers superbes, d’énormes betteraves, de belles récoltes, nous

n’avions pas un champ de guerre de camelote. Quand on est paysan, cela

donne plus de gravité, mais plus de calme aussi à la bataille. Le

masseur raconte qu’il a vu le corps de Michal; une balle en plein cœur.

Pauvre Michal! Pourquoi faut-il tenir cette nouvelle du masseur

lui-même? plus d’espoir... Parfois le vent nous apporte des paroles

allemandes. Parfois nous sentons que le champ nous devient favorable et

des bottes roulent d’elles-mêmes comme si la campagne se détendait. Un

soldat arrive debout, donnant soudain une plus grande hauteur à notre

plafond, nous donnant à respirer. Un autre me reconnaît avec joie, crie:

voilà le sergent interprète! et m’interroge avidement comme s’il avait

attendu, pour le comprendre, que je lui traduise tout ce qu’il a vu dans

la journée. Ceux qui savent parler ont déjà pris sur les autres

l’avantage qu’ils garderont toute leur vie et racontent leurs aventures

de l’après-midi, lentement, comme à la veillée. Appuyé contre mon

épaule, Dollero écoute, sans faire un geste, ces phrases qui modifient

son cœur même: son ami Bernard est mort; son cousin, quand les Allemands

dans la nuit sont venus en se disant Anglais, s’est levé et est tombé.

Puis la mitrailleuse, mieux réglée, effleure nos képis pour nous couper,

habile, de nos ombres. Nous nous taisons, grisés par ces liqueurs qui

circulent, bénédictine, kirsch, cognac. Nous appuyons nos lèvres contre

le flacon, et le passons. L’alcool nous donne tous ses baisers. Les

balles sifflent. En nous se forme le mot par lequel nous accueillerons

la première; nous le sentons, tendu comme une riposte, la balle frappera

juste dessus, et derrière ce premier cri, je sens aussi, pour les balles

suivantes, disposés soudain par ordre, tant de noms propres! Je peux

en recevoir une centaine, sans qu’aucune me trouve muet. Balles pour les

amis, balles pour les villes, pour Nîmes, pour Fougères; et même aussi,

pour les dernières balles se pressent de pauvres noms communs... Nous

vous devons bien cela, maisons, fourchettes, stylos... Mais un cheval

sans cavalier galope à notre droite, détourne les coups, et tire

derrière lui, tristes sangsues, tout ce qu’il y a de meurtre dans

l’ombre.

Maintenant des blessés nous appellent, au delà des peupliers. Le champ

de bataille divague. Nous formons des patrouilles, puis nous tenterons

de regagner un village. Les plus courageux font honte aux plus timides

et ce sont ceux-ci qui partent en avant. Nous les entendons qui

s’arrêtent près des blessés, qui parlent:

--Ne crie pas. Nous sommes là. Tu nous vois?

--Oui.

--Tu es rassuré. Tu n’as plus peur?

--Non.

Puis, de loin, nous entendons la voix même du colonel, qui répond,

toujours avec ce rythme:

--Mon colonel, vous souffrez?

--Oui.

--Nous vous faisons mal, mon colonel.

--Non.

Et nous retirons tous ceux que nous pouvons, comme d’un incendie, en

arrière de cette frange de France qui craque, qui fume.

Nous sommes partis. Tous les cinquante mètres nous donnons au colonel un

peu de repos et nous relayons. Jeudit qui était resté étendu près de lui

depuis sa blessure, le forçant à faire le mort quand les Allemands

passaient, porte son képi, son sabre. Il s’occupe uniquement de sa tête

pâle; il la soutient parfois de sa main, il fait un oreiller d’une

musette qu’il remplit de foin; essuie son front, car il a chaud; le

coiffe d’un bonnet, car il a froid; à son exemple, chaque soldat réserve

sa sollicitude pour un bras, une main, une épaule, n’osant, dans sa

modestie, s’occuper du colonel entier et lui, pour nous remercier, se

divise aussi entre nous.

--Jeudit, mon cou!

--Dollero, mon bras!

Un gros paysan bégaye une phrase qu’il prépare depuis les gerbes.

--Tout va très bien, mon colonel, tout va très, très bien!

Le colonel sourit, et c’est le paysan désormais encouragé, qui s’occupe

du cœur, qui dit que la guerre ira bien, qu’il fait froid, mais qu’il

fait beau. On enlève la capote de celui qui a le moins de courroies à

défaire et on l’étend sur le blessé. Il divague un peu.

--Fermez les fenêtres.

--Nous les fermons, disent les soldats.

Il ouvre les yeux, il voit le village qui brûle. Il murmure, parlant

pour s’éviter de penser:

--Ce feu me gêne.... me gêne!

--Nous l’éteignons, mon colonel, disent les hommes.

Partout des plaintes; les plaintes des gens de la ville, qui nous

appellent par nos grades; les plaintes des paysans, inarticulées, toutes

différentes selon les régiments, car les blessés de la Loire font: Holà,

holà! ceux du Nord: Lo! lo! et les Bourbonnais: Voilà! voilà! Je

reconnais les miens à ce cri qui offre ce dont ils souffrent. Voilà! mon

épaule! Le colonel frissonne d’entendre cet homme se plaindre de sa

propre blessure.

--Emportez-moi!

--On ne peut pas, mon vieux!

--Mais vous portez un autre.

--C’est le colonel.

Cela leur donne une minute de résignation; et, de préférence, c’est

auprès d’un blessé que nous faisons nos pauses. Il nous raconte son

malheur, sa blessure, se tait quand nous le quittons, puis, dès que nous

sommes à nouveau éloignés, il nous appelle, il se débat:

--Emmenez-moi, mon colonel!

Nous crions que nous allons revenir. Les uns nous maudissent. Les autres

naïvement nous croient et nous expliquent comment nous les retrouverons.

--Tu vois, c’est à gauche de la grande gerbe, près de la haie.

J’allumerai de temps en temps des allumettes.

--Prenez-le, dit le colonel.

--Nous le prenons, disent les hommes.

Nous le laissons, mais le colonel se croit escorté d’un second brancard

silencieux, et se mord les lèvres pour mieux contenir sa souffrance,

pour se taire comme l’autre. De temps en temps une alerte, c’est le

cheval sans maître qui galope vers nous, et, dès que nous l’avons touché

de la main, qui repart vers les peupliers, pour revenir, dès que la main

allemande l’a effleuré. Toujours des blessés. Heureux encore quand ils

ne nous regardent pas, entêtés, sans vouloir nous répondre. Heureux

aussi quand ils ne nous appellent pas, comme celui-là, par notre nom,

car notre nom, ce soir, est plus sensible et plus douloureux encore que

notre cœur. Parfois nous faisons un détour que le colonel ne s’explique

pas et qui le secoue dans son martyre. C’est pour éviter un corps, et le

gros paysan, ému, de sa voix bégayante, est pris alors d’un accès

d’optimisme:

--Tout va très bien, mon colonel. Tout va le mieux possible.

Les incendies s’éteignent, pour repartir soudain comme si on les

rechargeait. Les trois qui se reposent portent les six sacs, les six

fusils, les dix-huit cartouchières, se baissant à chaque instant pour

ramasser un sabre, une musette et rendant au relai un fardeau toujours

plus lourd. De temps à autre, le colonel dit adieu aux hommes et me

charge de retenir leurs noms, mais ils auraient dû porter des noms

faciles et simples, les noms de la semaine, comme Jeudit.

⁂

--Lève-toi, petit.

Une main me réveille doucement. C’est un aumônier qui me découvre au

fond d’une chaise dont le canage est crevé. Il m’en retire avec peine,

écartant les barreaux de bois, et me fait évader du triste dimanche.

--Ce sont les petits Boches qui t’ont posé là?

Le mot «petit» est le seul remède que les aumôniers aient trouvé à la

guerre. Il disent «le petit obus», «le petit Kronprinz».

--Viens, dans la chambre de ton colonel il y a un petit canapé.

A six heures, nouveau réveil, un trou dans les rideaux me donne un

échantillon du jour, du jour pur et clair. Le canon tonne. Jamais, dans

l’auberge inconnue où il est arrivé à minuit, en carriole comme nous, un

voyageur n’eut plus de curiosité et d’angoisse. Suis-je dans une ville?

Dans une forêt? Sommes-nous en fuite? Sommes-nous vainqueurs? Tout cela

je vais le savoir en ouvrant la porte, et pourtant je ne me hâte point.

Je me harnache dans l’ombre, et tous mes souvenirs sont à peu près

revenus quand j’ai repris mon cliquetis de bataille. Voilà, sur la

table, tout ce que m’a remis Jeudit en échange de son sac: un képi à

cinq galons, une montre en or, un portefeuille. Jamais sac de soldat ne

fut payé aussi cher. Le colonel sommeille dans un lit blanc, sa croix

épinglée au rideau. J’ouvre doucement la porte et sors furtivement, par

modestie, d’un tableau glorieux.

Un long couloir, comme dans un hôtel de province, sur lequel donnent des

portes jaunes. Au pied des portes, les bottes, les épées, ce qui

appartient aux officiers blessés. Au-dessus, sur une planche, ce qui

appartenait jadis aux valets de la ferme, des galoches, des chapeaux

melon.

--Où sommes-nous ici?

Ainsi l’on parle, du train qui s’arrête. L’infirmier ne sait pas.

--C’est grand?

Il est arrivé la nuit, il n’a aucune idée; c’est tout petit.

Par un escalier de bois il me fait descendre, il me pousse. A mesure que

l’escalier tourne j’aperçois, dans la grande salle, des têtes pâles, des

têtes jaunes, des têtes sanglantes, et en vingt secondes il m’enfonce

par ce pas de vis au centre de la souffrance humaine. Les brancards

débordent, s’appuyent les uns sur les autres et, pour gagner la porte,

je suis obligé de faire le tour entier de certains blessés, qui me

regardent longuement avec le désir de reconnaître au moins un de mes

traits; je me perds dans un labyrinthe qui m’amène devant le brancard

d’un soldat évanoui. Il est posé en travers, c’est le fond de l’impasse.

Je reviens. Des sergents ambulanciers interpellent avec malveillance,

car ils interdisent l’entrée aux officiers eux-mêmes, ce sergent en

armes qui descend ainsi du grenier. Ils font taire ceux qui parlent

haut, de sorte qu’on n’entend plus que ceux qui gémissent. Inquiets de

savoir ce que signifie le rose ou le vert de leur étiquette, les

blessés se rassurent ou pâlissent selon que celle du mort qu’on emporte

a ou n’a pas leur couleur. Des médecins harrassés, des gestionnaires aux

yeux endormis; je les reconnais tous; c’est moi qui les ai réveillés

tous hier matin. Au fond, une porte vitrée à travers laquelle on voit,

dans une cuisine, marcher une grande jeune femme, paisible. Parfois elle

appuie son visage contre la vitre, et tous les blessés qui ont

l’étiquette rose, les blessés légers, se relèvent un peu et la

regardent. Des guêpes volent vers elle et veulent aussi s’évader par

cette tête blonde. Un blessé myope, chaque fois qu’un des blessés

éloignés se plaint, met son lorgnon pour le voir.

C’est un gros village. Pas d’église, pas de mairies; un village anonyme.

Une distillerie déjà brûlée qui donne au bourg l’haleine du lundi. Sur

un éperon qui domine la plaine, deux routes qui se croisent, cachetées

par un tonneau de goudron répandu. Au fond de l’horizon, comme des

jouets déjà relevés pour le jeu d’aujourd’hui, les peupliers d’hier,

dont quelques-uns manquent encore. Dans les champs ensoleillés, les

meules de paille derrière lesquelles vit un peuple violet et rouge,

ennemi des obus, qui semble, avec je ne sais quels esprits invisibles

jouer aux quatre coins. Je retrouve Bardan et Devaux, auxquels on avait

dit que j’avais une côte brisée--car on appelait encore les blessures

avec des noms d’accident, poignet cassé, genou abîmé--et ils me font

étendre et ils me traitent malgré eux comme un blessé.

Le soleil est chaud, des grillons chantent, et l’on a glissé un moment,

pour l’amortir un peu, les manœuvres au-dessous de la guerre. Des

cyclistes attaquent les noyers de la route, les gaulent, et, un obus

arrivant, se collent à leur tronc; l’on dirait une lutte et une

réconciliation, passionnée, des soldats avec les arbres. Parfois l’un de

nous, le bâton levé, se précipite sur une meule et la bat; c’est un

éclat qui enflamme une gerbe, et, ignorants, au lieu de prendre en

souvenir ce que les obus laissent de plus léger, leur aluminium, leur

fusée, nous reviendrons vers le village chargés des éclats de fonte

eux-mêmes. A la lorgnette nous voyons derrière nous les convois arrêtés,

observant une limite qui est celle de la bataille; ils sont en cercle,

nous livrons une bataille ronde; nous voyons leurs chevaux qui mangent,

nous voyons un adjudant en bras de chemise sur un pliant lire un

journal, nous voyons la paix.

Mais, inquiets de nous voir regarder à l’opposé de l’ennemi, les

artilleurs se demandent si nous sommes tournés et viennent ramener par

manie nos jumelles et notre vue vers l’Est.

Lundi.

Je suis sur la route. Je vais chercher le drapeau que la compagnie

Flamond a pris aux Allemands. La nuit tombe. Des soldats marchent dans

le fossé et semblent hâler, à deux cents mètres, les brancards chargés

qui reviennent, suivis par les petits blessés sûrs ainsi, sans avoir à

rien demander, d’arriver aux secours. Pas de morts, pas de mourants,

c’est la partie du champ de bataille, proche de l’ambulance, que l’on

nettoie par propreté. Les premières meules, les premières haies sont

vides de blessés, comme de leurs fruits dans un verger les branches

basses. Des groupes arrêtés: brancardiers qui ont senti leur fardeau

devenir soudain pesant, qui le déposent, qui repartent chercher un plus

léger. Des pieds traînent, une toux lointaine, les bruits du soir à la

campagne. Tous ceux qui font individuellement leur journée de combat,

les convoyeurs de munitions, les télégraphistes, regagnent le village,

et l’on reconnaît les paysans à ce qu’ils vous disent bonsoir. Puis

les rencontres s’espacent. La chaussée s’élève à travers les champs, et,

tout debout, je vois au-dessous de moi la surface ravagée de la guerre,

celle qu’un fantassin n’aperçoit maintenant qu’en haussant la tête

au-dessus du créneau. Je la vois d’en haut avec ses sillons bousculés,

ses crevasses, avec toutes ces dépouilles que rend la terre quand elle

garde les morts, képis, souliers, avec une paire de bretelles étendue

comme à l’étalage, avec une main raide qui sort d’un silo, je vais, et

de cette promenade solitaire, aujourd’hui, après les années de tranchée,

les années souterraines, j’ai le même souvenir que si j’avais, un soir,

marché sur les flots.

Nous revenons en trois groupes. Le premier porte le capitaine Flamond

qu’une balle au cou vient de tuer et ses bras pendent, les doigts

rouges. Ceux qui meurent soldats sont comme ceux qui meurent écrivains,

les mains pleines de sang ou d’encre. Les porteurs vont à pas rompus,

ainsi qu’ils l’ont vu faire aux brancardiers. Puis vient le groupe du

drapeau; les hommes ont discuté pour savoir si on l’étendrait sur le

corps du capitaine, mais ont eu peur de commettre ils ne savent quelle

faute..., sous le capitaine, peut-être. C’est un grand étendard pourpre,

étoilé de noir, avec une croix que nous lui retirons, sous les yeux des

prisonniers qui suivent. Je marche à la fin du cortège avec un enseigne,

qui déjà cherche à parler français et à tirer dès maintenant profit de

sa captivité. Artaud m’a désigné du doigt en disant que je connais

Berlin et, Berlinois, il ne me quitte plus:

Berlin, seule capitale dont le nom ne puisse escorter le mot mirage.

Berlin de plâtre et de bleu amidon où je suis arrivé le matin de la fête

de Hegel. Les omnibus pavoisés circulaient en cercle, à la vitesse--avec

les encombrements--des pensées vives de Hegel. De la gare débarquaient

avec moi ceux des habitants de Magdebourg et de Travemünde qui ont un

culte pour Hegel; il y avait les paysannes de la Sprée, en costume, que

je retrouvai le soir, éparses dans les brasseries; et à nouveau réunies

dans Weimar, le jour de la fête de Schiller, que célébrait avec un

plaisir ambigu, dans cette ville de Gœthe, une foule dodue, drapée de

linons noir sur crème, et passionnée par l’espoir de célébrer bientôt la

fête de Gœthe, ô délices équivoques! dans Iéna. Je sais pourquoi le

Berlinois de ce soir s’impatiente quand nos trois groupes se heurtent.

Il les regarde avec dédain. Il trouve notre cortège mal formé. Il

regrette, puisque nous avons des prisonniers, que nous ne nous en

servions pas, Français que nous sommes, pour célébrer ce soir de

guerre. Il est tout prêt à se mettre à leur tête, et à porter, incliné

jusqu’à terre, le drapeau dépouillé de sa croix. Il est prêt à faire

chanter ses hommes, car ils ont un chant de prisonniers dont on peut

choisir les deux refrains, selon qu’on est le captif ou le vainqueur.

Pauvres Français, qui n’ont pas un hymne prêt pour chaque aventure de la

vie, l’hymne de la camaraderie, l’hymne du printemps, du voyage à

trois--quelles délices de les clamer au milieu d’ennemis, ou en plein

été, ou quand on est deux!--et qui meurent tous, à part les pianistes,

sans savoir s’ils sont ténors ou barytons.

Hypocrite, cherchant malgré tout à se glisser sous sa pensée de

victoire, mais sans l’impertinence des enfants français, à Berlin, qui

ferment soudain les yeux et passent en courant sous la porte de

Brandebourg ouverte au seul empereur, il me demande très haut, pour que

ses hommes entendent, où est Paris.

--Je ne sais pas. Je n’y suis jamais allé.

C’est tout ce que je peux jeter sur Paris, ce soir, pour le protéger.

--Et eux? dans quelle province les mène-t-on? Les wagons sont-ils

ouverts?

Tous les prisonniers poseront cette question. Ce n’est pas qu’ils

veulent de l’air, c’est qu’ils veulent voir. Ah! si les wagons de

prisonniers étaient ouverts! C’est le désir de voyager qui les a tous

excités à la guerre et l’idée de wagons fermés les déçoit. Tout serait

si bien, si, du compartiment ils pouvaient apercevoir nos villes et ils

promettent, impartiaux, de s’émouvoir quand notre nature sera trop belle

pour un cœur allemand. Leur guetteur de paysages réveillera tout le

train, pour les églises gothiques, les châteaux, et les ruisseaux avec

leurs peupliers, et les contreforts des Cévennes. Déjà n’est-ce pas la

douceur même, cette marche sous ce ciel! La nuit fait scintiller un à un

tous les Français, qui ont des armes, et les laisse, eux, dans la nuit,

masse profonde,--mais pauvres petits Français, au visage mobile, qui

portent chacun son fusil et sa vie à soi!

* * * * *

Il est minuit. Je rejoins le capitaine Lambert, qui écrit à ses filles

en attendant les convois de pain. Il leur écrivait jadis la même lettre

pour toutes trois, mais depuis hier il les voit séparées et il lui faut

trois enveloppes.

--Aurons-nous du pain? me demande-t-il.

Toute la nuit il se lèvera pour interroger ainsi les cavaliers, les

vaguemestres, les estafettes, qui se croiront obligés, à cause de sa

question et de son grade, de lui offrir un reste de saucisson ou de

chocolat. Toujours d’ailleurs il accepte. Les balles claquent, nous nous

sommes mis du coton dans les oreilles pour ne plus rien entendre, à part

le capitaine, que nous voyons parfois s’élancer, pâlir, revenir, et dont

l’agitation nous semble aussi ridicule que celle d’Ulysse aux marins

dont les oreilles étaient closes. J’ai gardé mes lunettes pour être avec

le ciel dès que j’ouvre les yeux et, s’il arrive que je veuille le voir

de plus près, voici des jumelles. Parfois, sous la paume de ma main, sur

ma joue, une herbe vit une minute et palpite comme une paupière amie.

Parfois, éveillé soudain, je vois penché sur moi un visage inconnu,

nouveau, dont la vue seule me lasse comme si j’avais à le créer, et à

imaginer pour la première fois, selon qu’il est bon, ou anxieux, ou

triste, la bonté, l’angoisse, la tristesse. Ce sont des compagnies de

renfort qui vont à l’assaut. L’ouate leur donne à croire que nous avons

mal aux dents, qu’une fluxion peut-être nous menace, qu’il faudra

peut-être arracher la molaire, et, débordant de pitié pour nous, irrités

de tant de souffrances, nos visiteurs haussent les épaules vers Dieu.

⁂

Quatre heures. Tout est silencieux. Les incendies, mal surveillés, se

sont éteints avant l’aurore. Le froid, la rosée, tout ce qui peut

pétrifier, la nuit l’a essayé sur nous. Tout est calme. Je me rappelle

mes tampons et les enlève avec la crainte d’avoir joui d’un faux

silence, mais rien ici que le bruit d’une montre, là-bas d’une brouette

qui grince; jamais journée de guerre ne fut remontée plus

silencieusement. Çà et là, des fossés, des sillons, les hommes se

dressent, s’étirent sans réserve en largeur et en hauteur, comme si ce

n’était pas la guerre, puis, se rappelant soudain, reviennent courbés et

rampant faire craquer leurs doigts à l’abri. Pas une parole. Personne ne

veut donner à la journée une raison de commencer, trahir les cent mille

hommes qui s’entêtent, dans cette aube, à croire à la nuit, et ne se

brosse, et ne moud le café, et ne va puiser l’eau. Celui-là déplie une

lettre et nous donne même, en tournant les pages froissées, un des

bruits du soir, dans les pensions... Le pion, allégé déjà d’un soulier,

faisait sous ses rideaux claquer sévèrement sa langue... Turpin déjà,

qui affirmait ne pas ronfler, ronflait... Mais voilà que derrière nous

le premier coup de canon éclate, que l’obus part, part de nos têtes

même,--et c’est fini.

Je vais réveiller mes agents de liaison, éparpillés, triste boussole en

morceaux. Ils se soulèvent, se passent un juron qu’ils multiplient: Ah!

Vingt Dieux! Ah! Millédieux! Ils redressent des visages gonflés,

mouillés, verdis, comme si l’on avait dû, pour les faire dormir, tenir

leur tête plongée dans un fleuve ou dans l’oubli même. Pauvres têtes que

les mères en cette minute prendraient dans leurs mains en pleurant,

comme si elles les retrouvaient détachées du corps de leurs fils, vivant

seules! On en voit qui rêvaient, qui tombent à nos pieds de Roanne, de

Vichy...--Pourquoi nous réveiller? disent-ils tous. Puis l’idée vient

qu’ils ont un bout de pain, qu’il reste deux sardines dans une boîte

ouverte et cachée sur un arbre, et ce modeste appât suffit pour les

attirer dans la guerre.

Nous n’avons même pas ce matin la consolation de nous laisser aller, de

nous détendre: le général en personne vient s’installer dans notre

carrefour, étend sur le sol sa peau de léopard gonflée de papiers et, à

genoux, y cherche des présages. Nous attaquons. Le commandant Gérard et

ses compagnies attaquent Nogeon. C’est eux qui nous ont réveillés dans

la nuit, pour savoir ce que nous étions devenus. Ils allumaient leurs

briquets pour éclairer nos visages et nous regardaient comme on lit un

journal. N’ayant pas encore combattu, ils posaient les questions qu’on

pose dans la paix:

--Michal avait-il encore sa connaissance? S’est-il vu mourir?

Ce sont maintenant nos quatre compagnies qui défilent, éclairées de face

par l’aube, et, après le bataillon obscur, le général envoie à la

bataille le bataillon clair. Chaque homme sous cette aube se précise,

chaque visage, chaque main; ce n’est pas pour une mêlée, mais pour un

corps à corps qu’avec cette lumière crue on nous prépare. Des soldats

que depuis un mois l’on n’avait qu’aperçus, s’approchent, vous parlent

de leur famille, de leurs enfants, vous font soupeser le poids de leur

vie, vous tendent aussi la main pour que vous les touchiez, et repartent

plus confiants, de voir que vous croyiez à eux. Dans le petit chemin le

long du verger, chaque section s’amincit pour dépasser le corps du

capitaine Flamond étendu sous son capuchon, et celle qui est près de

lui, aux haltes, dessine sa forme, reste bosselée, comme la terre même

où on l’ensevelit.

Le général prend chaque capitaine à part et lui montre un ordre. Tous

lisent vite et s’inclinent, un peu plus souriants et pâles, excepté

Viard, qui ne comprend la manœuvre que d’après le terrain, et auquel le

général explique le mouvement en lui faisant compter les peupliers,

comme par des tables de chiffre. Perret, toujours méthodique et

paternel, rassemble en groupe ses soldats et leur répète tous les

ordres, selon son habitude.

--Tant pis pour vous, dit-il à deux retardataires. Vous ne saurez rien.

Puis il oblige chaque homme à remettre à Dollero les objets allemands

qui les feraient fusiller, si l’ennemi les trouvait sur eux et Dollero

est bientôt recouvert de casques, d’éperons et de dragonnes.

--Ce que je prendrais, si j’étais fait prisonnier maintenant! dit-il.

Le capitaine Jean met au courant ceux qu’il préfère. Viard ses sergents,

Perrin, les plus intelligents; et nous partons, vers les peupliers,

guidés, selon la compagnie, par l’amitié, le grade, ou la ruse. Mais à

mi-chemin de Nogeon, un lieutenant de dragons réclame deux gradés pour

faire cesser entre les peupliers et Fosse-Martin l’allée et venue de

soldats isolés, et il m’emmène avec Mourlin.

* * * * *

Nous suivons les fossés de la route, arrêtant les hommes qui reviennent,

les questionnant:

--Où vas-tu?

--Au village.

--Quoi faire?

Lectures pour une ombre · 第 10 / 13 段