C’est moi que le colonel envoie chaque fois vers ce remous; il n’a plus

confiance qu’en ma chance pour dissoudre, sans qu’il ait à perdre son

premier homme, ces énormes taches violettes, et jusqu’à midi j’y

parviens. C’est une énorme fourmilière. C’est un cheval mourant. C’est

un mort, le premier que voit le régiment, mais c’est un des hussards de

Gneisenau. C’est un autre mort mais--le dernier et le plus égoïste de

mes efforts--c’est un mort de la brigade, couché au-dessus d’un blessé

sur lequel l’a projeté l’obus. Personne n’ose les dégager, comme s’il

s’agissait d’un crime. Un ou deux soldats se découvrent. D’autres,

après avoir plaint le mort, consolent le blessé qui leur sert de

transition pour leur retour à la vie, et lui demandent comment le mort

s’appelle: il ne peut pas le voir, il croit que c’est ce pauvre

Blanchard. Est-il barbu?

⁂

C’est au tour du régiment maintenant et la chance n’a plus à choisir

qu’entre nos deux bataillons.

Un dernier recours. Au fond du vallon, un ravin, planté d’arbres dont

les têtes émergent à peine, qui sépare le champ de la route. Tout le

régiment s’engouffre dans cette tranchée d’ormeaux. Les camarades se

rejoignent en riant, essoufflés, et bavardent si haut que les officiers,

comme aux manœuvres, les menacent de repartir aussitôt. Long repos. Des

hommes essuient les baïonnettes, et les agents de liaison en plus

taillent leurs crayons. On distribue des boîtes de thon, on fait

circuler le cahier de visite sur lequel les soldats qui ont mal au pied,

aux dents, s’inscrivent en plaisantant, car il n’est aujourd’hui qu’un

cahier de réclamations contre les maladies et l’on ne verra pas le

major. De petites maladies civiles reparaissent un peu et font les

importantes dans cet angle mort protégé des balles. Bertet m’apporte un

livre qu’il a trouvé à Bregi et veut que je le lui traduise aussitôt:

c’est une traduction allemande de Gongora, ce sera pour demain. Un

caporal montre à tous une entaille qu’il a reçue au poignet, et le

colonel le félicite; si le régiment faisait la guerre au premier sang,

nous n’aurions plus qu’à revenir à Roanne. Des yeux épurés, des lèvres

plus fines, des paroles moins grosses, car tous sentent que l’on gagne à

présenter aux obus l’âme et le corps le moins pondérables. Entre les

sourcils, des rides tirées et entremêlées comme des initiales. Des

visages dont on aspire toute la force si on les regarde en face et qui

se détournent de vous. Des hommes à menton rond, aux yeux bien

horizontaux, les grands blessés de ce soir, et qu’on ne peut consoler

encore que des maux les plus minimes, de leur coup d’air à l’œil, de

leur ampoule au pied. Sur les lèvres des plus distraits, comme sur les

lèvres de tant de tués, une cigarette se consume jusqu’à les brûler.

Deux heures, ordre de repartir en avant. Nous quittons le ravin avec

peine. Obscurément, nous ressentons ce que cela signifiera, de sortir de

sa tranchée. Tout ce qu’éprouveront plus tard les troupes d’assaut, nous

l’éprouvons; et un peu plus cruellement même, car nous avions dans

cette première tranchée des arbres, de l’ombre, et, bordant le ravin, au

lieu du gazon ou de la terre molle, c’est une route empierrée qui nous

reçoit si dure! Au-dessus de notre masse, tous les noms propres,

subitement éveillés, voltigent de l’un à l’autre. Puis, chaque nom se

pose et nous gravissons la pente. Les nuages blancs se sont élevés:

l’horizon est libre pour un combat sans limites; et dans les champs

derrière nous personne, que les juments du colonel, qui s’échappent, mal

retenues, mais se réunissent dans leur galop afin que le colonel, pour

toutes deux, n’ait qu’un souci.

Sur la crête, nous attendons, car notre artillerie n’allonge pas son

tir. Une dernière fois, je vois mon régiment avec ses manies, son

lieutenant Bertet, debout, que les soldats essayent vainement de faire

étendre près d’eux, mais dont la pensée, aujourd’hui, est verticale, son

capitaine Perret, toujours discutant, forçant ses hommes à apprendre

sous les obus les noms des villages en vue et à se répéter, avant les

commandements du feu: «le village à droite est Puisieux, le village en

face est Vincy, le village du fond est Douy-la-Ramée, supprimez la

Ramée, cela complique», avec son lieutenant Viard, qui, incapable de se

taire, affecte de ne pas reconnaître les arbres, et questionne son

sous-lieutenant, colonial agacé:

--Ce sont des ormes, là-bas, des chênes?

--Des palmiers, mon lieutenant.

--Je vous parle des grands arbres derrière ces arbres bizarres, des

peupliers, je crois?

--Des mancenilliers.

Il va se fâcher, mais voici, comme prétend Artaud, qui n’a jamais pu

retenir le vrai chiffre des calibres, les 79, les 131, et voici, l’émoi

lui fait cette fois trouver le nombre juste, voici les 210.

⁂

C’est Dollero qui me reçoit dans le ravin, pauvre petit poète angoissé,

bien vide d’images, de métaphores; cela le maigrit. Un cheval broute les

acacias. Des officiers relisent leurs dernières lettres, les gardant à

la main comme un rôle. Pauvre coulisse de la guerre. Des soldats

s’examinent dans de petites glaces et c’est, cette fois, pour trouver

des taches de sang sur leur visage; parfois un homme bondit du dehors,

et s’assied, son emploi sur la scène fini. Tout cela dans un parfum fade

et doux, car je ne sais quel imbécile brûle du papier d’Arménie.

C’est fait. Voici le premier. Deux soldats l’adossent au talus, et, près

de lui, le second, tout petit. Ils le déplacent, ils le secouent,

tassent en lui pour la dernière fois ce qui est humain. Ils cherchent

sur son visage une ressemblance qui déjà commence à leur échapper, et au

moment où ils le reconnaissent le plus, se découvrent. Pour le plus

petit, en se courbant un peu plus, en s’attendrissant, ils répètent tout

ce qu’ils font pour le plus grand, et raccourcissent peu à peu leurs

gestes, comme s’ils avaient pour dernier but d’enterrer avec perfection,

troisième tué, un enfant. Le sifflet résonne, ils rompent le faisceau,

se retrouvent avec deux armes en plus, car ils l’avaient formé avec les

deux fusils des morts, et les posent à la dérobée sur un faisceau

voisin. Puis ils s’en vont, et il ne reste, avec Dollero, que le cheval

égaré, qui s’approche, flaire, qui s’éloigne, renonçant à comprendre la

mort des fantassins...

Un tué... Ma guerre est finie...

DARDANELLES

_A notre droite Marmara se vidait; à gauche, le golfe enflait. Sur le

bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui

monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu’île, nous

dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m’éveillais

j’avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables.

La guerre, alors, paraissait anodine; il suffisait que l’un d’entre nous

fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l’idée venait

aussi, apaisante, d’un enfant unique, d’une femme unique. Pour vous

donner un instant le sommeil du premier homme, la France, à cette

distance, se simplifiait. Mais, soudain, la même main criminelle

allumait à la fois, chacun sur un continent, l’aurore, l’aube et, du

côté de l’Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers

d’argent, vieille habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les

débris d’un feuillage immortel. Alors le soleil se levait._

_Il se levait au-dessous même de nous, sous notre képi, sous notre sac

et je savais désormais ce qu’eût fait chacun de mes hommes s’il avait

reçu en cadeau le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans

ses mains: Riotard le posait sur sa tête, l’équilibrait, le reprenant

quand il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et

auquel se piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y

laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait

sur la tranchée, suivait chaque retrait, chaque saillant: il n’y avait,

du poste turc, qu’à dessiner son vol pour connaître notre abri et

repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent

d’un miroir. Sur la côte d’Asie chaque couleur s’étalait après l’autre

et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand

revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d’or, n’était

plus qu’un tampon appuyé contre une des sources du jour. Une lumière

plus lourde que l’eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l’on y

voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes

retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l’Orient...

Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et

des régiments de Sidney, surprenant les Kurdes, les exterminaient sans

merci, car le Turc est l’ennemi national de l’Australien._

* * * * *

_C’était la relève. A la jonction de la ligne anglo-française les agents

de liaison cessaient d’échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans

ce papier gommé, devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par les

collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à

des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les

plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile,

faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses

nègres. Tout l’éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos

pays, ne soupçonnent qu’en s’étendant sur le dos au centre d’une prairie

bombée, nous l’avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous

étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et

risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher

de Nouvron! La mer dessinait sur les flancs de la presqu’île ces lignes

parallèles qu’elle ne fait que dans les bonnes cartes. Nous descendions,

remontant d’un geste le soleil à nos bras. Pour ceux qui n’aiment pas,

dès le matin, voir un continent entier, des îles. Dans le golfe pourpre,

les navires anglais; dans les Détroits, les français, qui préfèrent les

eaux dorées. Nous reconnaissons le_ Henri-IV, _avec sa plage à

l’arrière, le_ Châteaurenaud, _immobile, maquillé de fausse écume à

l’avant pour que l’artillerie turque le crût lancé à trente nœuds, et

les contre-torpilleurs, entrés jusqu’à Yenikeuï se laissaient, au lieu

de tourner, dériver lentement. Selon notre marche, Ténédos, à l’horizon,

se déplaçait, s’ajoutait à chaque autre île comme l’article à son nom,

et parfois, douce inversion, suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre

sa colline d’oliviers et sa colline de cyprès, le camp s’agitait et

chaque oiseau aussi avait des ailes différentes. Des quatre pylônes

s’élevaient les ramiers, qui volaient par trois, et les geais qui

volaient eux par couples, comme si l’Amour, dans cette heure matinale,

confondait encore ses symboles. Celles des cigales qui seraient nées ce

matin-là, les arbres de la plaine coupés, s’élevaient d’abord,

ambitieuses, à la hauteur d’un pin, ne trouvaient pas... à la hauteur

d’un olivier, retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient

les sonneries des chasseurs d’Afrique, en rade depuis quinze jours, dont

les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont,

prissent patience._

_Toute l’armée était là, entre ces pentes chauves maintenant de leurs

jeunes seigles et de leurs jeunes orges, les cadets, dans ces dix

hectares que franchissaient à toute heure, avec leur serviette, comme

ils enjambent la France jusqu’à Nice, des Anglais qui allaient au bain.

Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient les chevaux trop blancs des

spahis, maquillés sur ordre au permanganate, et, campés à l’embouchure,

ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce qui leur

arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des caisses sur la tête était

l’ordonnance du colonel Niéger, qui portait au château les Tanagras

trouvées par les sapeurs, et quand se rapprochait l’obus, qui demeurait

debout, immobile, comme le torero déguisé en statue, en Espagne, quand

le taureau le renifle. Ce Zélandais qui peignait son canon en tigre,

pour qu’il eût l’air plus naturel, était celui qui m’expliquait hier ses

manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot plus court,

d’ailleurs, de volupté... De beaux aéroplanes apportaient à la division

les poulets de Ténédos._

_Tout ce que la guerre d’Europe s’était refusé était là, tous ceux que

les ingénieurs, le siècle prochain, exileront et cloîtreront dans une

île: les savants, les fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux

entomologiste d’Irlande, que les Indiens, frères des fourmis, arrêtaient

parfois comme espion, et la guerre dans le secteur anglais était dure

aussi aux insectes. Il y avait les créoles de la Réunion, dont les

adjudants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, voulaient en vain

allonger, sur cette presqu’île, le pauvre regard circulaire. Il y avait

le millionnaire accouru avec ses neuf chasseurs d’izards espagnols,

armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme les Marocains du

fusil, étendus sur le dos, et l’un prétendait toujours voir de la neige.

Rien que des volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons qui

ont toujours désiré voir Byzance, âmes simples, qu’on pouvait juger de

vue comme avant le mensonge, les grands plus chevaleresques, les petits

plus pratiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc et

Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant aux cheveux nattés qui,

jadis, dans les sièges, s’offraient à pousser le bélier. Il y avait les

deux gendarmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient de couper

du bois, de dénicher les geais sous peine de procès-verbal et qui, le

soir tombé, toujours pour la division, pêchaient eux-mêmes à la grenade.

Il y avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil dans une

tranchée ronde, les Turcs et les Grecs de la brigade s’occupaient à

rédiger le petit dictionnaire pratique de l’entrée à Constantinople, et

ne s’entendaient ni sur le mot «renard», ni sur le mot «immortel»... Ils

se levaient parfois tous ensemble et réclamaient la croix de guerre._

_Nous déjeunions. Nous avions un demi-quart de vin, un gigot frigorifié,

un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos

aux camarades qui donnaient l’assaut demain et recopiaient, par

impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la dernière attaque.

Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant,--il pleurait

toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu’il avait dû

abandonner, pour cette raison, dès le lycée--. Juéry faisait des vers,

la tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que

toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est

venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Garrigue

rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne

lui présentant les monstres que séparément, pour qu’il ne crût pas à une

seule bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz,

qui devait mourir le premier, s’égratignait déjà à son fusil, et l’on

cassait pour lui mon premier tube d’iode. J’en profitais pour offrir du

laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du départ; rien que

je n’eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon anglais, de la

couverture mauve et rouge... tous mes amis m’avaient été utiles... je

n’avais trompé la bonté d’aucun... je pouvais mourir._

* * * * *

_Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque

motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de

Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les

jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur sieste, dans leur

trou bordé de mosaïque, les Sénégalais faisaient ce que nous faisons à

minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre

assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est

élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s’acharnait sur le

bateau-citerne. L’_Annam, _le courrier, brûlait en rade, et jusqu’à nous

flottaient des papiers noirs. Torpillé, le_ Triumph _coulait, on

entendait l’équipage, au garde-à-vous sur le pont, scander son nom. Le

Détroit se bombait entre ses deux rives comme s’il pénétrait par son

centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux sifflaient l’alarme,

toutes les sirènes résonnaient et, dans des tourbillons de lumière, les

navires soudain aveugles manœuvraient avec plus de bruit et de

précautions que dans le plus épais brouillard. Sur les mines dérivantes,

les légionnaires faisaient des feux de salve. Au fond du golfe, à peine

visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé, s’enveloppait par

intervalle d’une poudre dorée comme de leur pollen ces fleurs que le

mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans un orgue, nous

dormions._

_Mais Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de

citrons doux. Il nous les offrait avec de fines allusions, car il a

toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il

nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires

étendus l’un contre l’autre, sans pouvoir faire, jusqu’à la plage, un

pas moins étroit ni plus large qu’un homme endormi, nous arrivions à

Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames,

s’enfonçaient. L’œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de

notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour

s’en délivrer à jamais._

* * * * *

_Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et

plats, et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie entière, de

la tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car

l’eau venait. La petite bosse du portefeuille aux lettres sous la

capote, qui varie chez les soldats d’Europe comme le cœur chez les

civils, était toujours chez nous constante et à peine visible. Aucun

acte vil ou futile n’était imaginable, on était vu de toutes parts, et

pas un geste permis qui ne pût être accepté par les dix peuples

différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes d’un seul

sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en paraisse faux

raconter nos exploits au féminin et laisser croire que les armées des

Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux. Les

colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les mains

au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer au

Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton de ces cent mille

guerriers, passait de compagnie en compagnie,--enfant inventé,--pour

qu’on l’admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous

vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur

mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup

impossible qu’elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu’il

n’y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray,

rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs

fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une

promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d’éternité. Les

Australiennes fumaient, les manches de leur chemises relevées, ne

pensant pas à l’avenir, mortelles_...

_O toi, je hais qui t’aime et je hais qui te déteste. Les fumées des

cuisines venaient jusqu’à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée

comme au fond d’un terrier, nous résistions à leur parfum. O guerre,

pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pourquoi, tout au plus,

n’es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu

le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne

tombaient que sur Jacques et sur moi. Nous ne pouvions avancer jusqu’à

nos vêtements, nous étions allés à terre comme les lutteurs qui se

savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi

perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, pour t’échapper,

toutes les figures de l’amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées

se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y

blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son

ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près,

sont tués pour nous._

⁂

_Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos

grenouilles dans un langage convenu, et je n’en comprenais que ce qui se

rapporte au temps. Un canon d’Asie, plus étroit que le français d’un

millimètre, l’attaquait avec furie, et, dilaté, s’apaisait. Chacun, sûr

de sa mort, passait et confiait sa lettre d’adieu à son voisin de

droite, immortel._

_Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme

en France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme

double, notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris._

MAI 1915.

LES CINQ SOIRS

ET

LES CINQ RÉVEILS DE LA MARNE

Dimanche, 6 septembre 1914.

Nous sommes là cinq depuis une heure, dans un champ de betteraves, mais

jonché de gerbes portées à l’assaut et abandonnées. Nous les lions

solidement, nous les bottelons, les dressons et c’est par les gestes du

moissonneur que se termine, pour aujourd’hui, la bataille. Nous les

rapportons, par instinct sans doute, dans les chaumes de droite, et

attendons, nos ombres surveillées par la mitrailleuse allemande qui est

dans l’arbre et qui les crible dès qu’elles sont immenses. Ombres

immortelles. Là-bas aussi quelqu’un rampe, c’est un des sapeurs.

Plusieurs de ses camarades sont à vingt mètres. Mais ils n’ont pas

d’eau; ils n’ont que de la chartreuse.

Nous voici quinze ou vingt, car, à gauche, nous venons de découvrir

encore quelques hommes. Désorientés, au lieu de se coucher face à la

mitrailleuse, ils lui tournaient le dos; ils font le tour de leur meule

en nous remerciant, ils se félicitent d’être dans le bon sens, mais de

l’autre côté on voyait mieux, on dominait toute une vallée, on suivait

tous les incendies. Autant qu’on peut reconnaître les villages dans la

nuit, Puisieux brûle, Saint-Pathus brûle; je pense au pauvre maire qui

est seul pour éteindre le feu. Sept incendies... Avons-nous un peu

d’eau? Ils n’ont que de la liqueur Raspail.

Les nouvelles se répandent vite sur le champ de bataille, car de temps

en temps un nouveau soldat rampe droit sur nous, la main devant le

visage, se protégeant contre la mitrailleuse comme on protège une

lanterne, et me rendant l’appel, de la gerbe où il se cache depuis la

nuit, du chemin qu’il a parcouru: un mort, un Allemand, deux blessés. A

chacun nous réclamons de l’eau, et il s’empresse de tendre son bidon,

mais, dans sa bonne volonté, miracle aujourd’hui détestable, c’est

toujours un fond de cognac qu’il nous donne, ou de menthe, ou de rhum.

Tous ont encore, dernier reste de la charge, la baïonnette au canon.

Une fois étendus près de nous, du geste innocent dont une femme enlève

ses bagues, le soir, ils la détachent, puis reposent leur tête.

Lectures pour une ombre · 第 9 / 13 段