A notre droite, les Marocains. A gauche, un régiment tout neuf, qu’on

devine formé de la veille, tant ses chefs, ses hommes, ses uniformes

mêmes sont égaux. Chacune de nos compagnies, au contraire, a maintenant

des personnages et ses protagonistes sont si nettement sortis des rangs

qu’il semble que la bataille et la guerre doivent se jouer entre eux

seuls. Après ces longues semaines de marche, nous arrivons au combat,

selon notre force ou notre fatigue, échelonnés; les plus courageux

semblent plus près que les autres de la guerre, et c’est parmi eux,

malgré nous, que nous choisissons nos premiers tués. Tout ce que la mort

peut viser est devenu visible sur ces figures voilà un mois semblables

et chacun de nos sept capitaines nous a dévoilé peu à peu, comme le

secret dont il doit mourir, sa qualité, ou ses manies: on peut les

photographier, ils ne changeront plus. Voilà Flamond qui doit mourir

dans son capuchon et qui le porte déjà sur le bras, plié. Voilà Perrin

que sa lorgnette doit sauver mardi, flottant sur sa poitrine, et il la

balance au-dessus du front qui mercredi sera troué. Voilà le commandant

Girard, vieux garçon philosophe que le colonel de l’active n’aimait pas

parce qu’il ne croyait point au monde extérieur, et qui a dû faire pour

chaque sergent le pari que Pascal avait fait pour Dieu, car il partage

avec moi ses petits beurres et il me parle même comme si je ne devais

pas mourir. Le capitaine Perret, qui sait tout; La Tour du Pin, dont le

nom, à mesure qu’il approche de la mort, envahit maintenant pour nous

tout le visage. Pas une face d’officier qui ne semble aujourd’hui la

cible, et c’est à la tête que nous les voyons tous blessés.

Moussy-le-Vieux. Petite commune que les Anglais ont occupée hier avant

d’appuyer sur Meaux. Le régiment se retrouve mal dans les traces qu’ils

ont laissées: les lessiveuses n’ont pas servi cette fois à cuire la

soupe, mais la lessive; les écuries ont reçu les voitures et les

chevaux campaient dehors; ils avaient sorti tous les lits et dormi au

grand air. Nous devons refaire le village comme on refait une chambre,

en province, après le départ d’un ami colonial. Nous logeons dans un

château de chasse en brique et en ardoise, avec l’ambulance de la

division. La canonnade à l’Est est si violente et si proche que les

vitres tremblent. Nous attendons à chaque instant l’alerte, réparant nos

sacs, nos fusils avec l’aide des ambulanciers, qui nous donnent des

tampons d’ouate pour nos culasses, et de l’huile de ricin pour nos

mitrailleuses, car, égoïstes que sont les hommes, les meilleurs remèdes

sont encore ceux qu’ils ont trouvés pour eux.

Au premier, les officiers se couchent enfin dans les lits maltraités

hier, et ils sont mécontents d’être basculés, d’avoir la tête basse et

les pieds si hauts, à la veille de la Marne, de rouler sur des

paillasses inégales. Mais moi, que la chance protège, au

rez-de-chaussée, je m’étends et m’endors au niveau le plus parfait, sur

un billard...

Dimanche, 6 septembre.

Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des dormeurs, et cherchant

entre eux, ainsi que les triomphateurs trop timides, la place de ses

pas, le veilleur de la brigade avance vers mon billard, lance les

sphères en ivoire autour de ma tête et ce bruit qui endort Dieu

m’éveille. Je lis l’ordre:

--Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat direction Dammartin. Prévenir

l’ambulance.

Nous nous vengeons en réveillant d’abord tous les infirmiers, tous les

docteurs, et je monte frapper à la porte du colonel, qui s’est étendu

habillé.

--Quelle heure?

--Minuit moins deux.

Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit juste. Je circule dans

l’étage, heurtant chaque porte. Le capitaine Lambert veut me demander

l’heure et demande le jour:

--Dimanche.

Les paroles de réveil de tous les capitaines, des médecins, des

intendants de la brigade, les premiers mots qu’ils ont balbutiés le jour

de la bataille, je les recueille un par un. Le docteur Mallet me crie:

«Bien! Très bien!» Je suis déjà loin que je l’entends encore qui

m’applaudit: «Bravo! Bravissimo!» Le lieutenant Bertet, qui s’est couché

nu, désespère d’être jamais prêt, et, sa chemise passée, se recouche. Un

officier inconnu répond par son nom même. Pattin, engourdi, me donne

une parole aussi stupide que celles des petits jeux quand, surpris, on

reçoit sur le nez le mouchoir ou les gants.

--Debout, bourreau!

Je redescends avec ces gages.

Je me trompe d’escalier, et la porte que j’ouvre m’ouvre le parc. Il est

vide, lumineux; contenus par de pauvres serre-files déjà jaunis, des

massifs bleus, réserve de l’automne et, ce matin, de la nuit; de grands

cèdres accroupis au ras des pelouses, ils sommeillent; la clarté, la

paix nocturne amassées dans ce barrage qui les sépare, par un mur, du

jour et de la guerre même. Ici, pas d’alerte, rien ne vit, rien ne vole.

Parfois seulement un soldat en armes s’égare comme moi, s’étonne et se

tait, me dit un mot sur la solitude, remonte. Car il faut remonter et

passer à la cour bruyante de ce domaine souterrain.

Le colonel est sur le perron, hésitant, comme tous les matins, entre ses

deux belles juments et, à la lanterne, se décidant pour la première dont

il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment déjà défile. Les

caporaux crient l’appel en marchant et redistribuent les noms retirés

pour la nuit. Il en vient à nos oreilles qu’on voudrait prendre pour la

durée de la campagne, des noms de guerre: Bellenave, Trinqualard, ou

retenir pour plus tard, pour la paix: Jean Fraxène, Jacques Saint-Prix.

D’autres sont plus modestes, et paraissent plus vrais, et l’on croit

aussi davantage à ceux qui répondent présent: je crois à Jardy, à

Boissié, à Robard.

Il fait noir. La volonté des généraux n’est pas encore aussi puissante

que les moindres lois de la pesanteur, et c’est dans les bas-fonds que

nous trouvons l’artillerie, sur les hauteurs les hussards. Nous allons

vite, car devant nous on s’écarte sans mot dire, on range les chevaux. A

l’arrière aussi, nous sentons pour la première fois la bonne volonté, la

complaisance. Quand nous dépassons les convois, des tringlots nous

donnent leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de nous

bousculer et de nous effrayer, passent sans mot dire, nous caressant

l’un après l’autre de la main, comme un enfant tendre caresse une

grille, et, plus elles viennent de l’arrière, plus nous les devinons

dévouées; Paris, là-bas, à cette heure, doit être le centre même de la

bonté. Des motocyclistes apportent le courrier, car les postiers de

notre armée ont voulu ne pas dormir et que tout fût distribué avant le

jour. Il y a même pour Lorand une lettre mise à la poste la veille et

qui a parcouru, à toute allure, avec la complicité de quelque receveur,

la route de Neuilly-*sur-Seine à Dammartin. Il nous la lit, c’est la

seule lettre de guerre qui ait apporté, à son arrivée, des nouvelles, et

plus que de vieux souvenirs: hier on entendait le canon à Neuilly; hier,

à cinq heures du soir, les cousines de Lorand sont venues coucher, car

elles prennent le train à quatre heures du matin. Pour la première fois,

nous sentons notre montre remontée à l’heure des âmes civiles; nous les

en aimons un peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce moment,

s’habillent à la hâte, brossant à la lueur des chandelles leurs belles

dents, appuyant en jupon des deux genoux sur leurs valises, nous les

adorons.

Dammartin est bondé de troupes; de toutes les portes débordent, jambes

en avant, des soldats endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute;

aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu’on attelle, aux chiens qu’on

effraye, et les hommes entre eux sont sans langage. Une petite maison

brûle, sans que les zouaves paraissent remarquer les flammes, et nos

réservistes eux-mêmes, tous pompiers ou sergents des pompes dans leurs

communes, regardent, et sentent mort en eux l’instinct du sauvetage.

Pauvre incendie, auquel l’aube prend mal, enfumant le ciel.

Les bordures sombres de la route choisissent, pour la journée, selon

leur humeur, un des deux uniformes que la voirie permet, deviennent

ormeaux ou acacias. Voici l’aurore. Nous grelottons soudain et sortons

nus de la nuit. L’air est aigu par places, puis fade, et la douceur du

dimanche n’est pas encore distribuée également. Des rayons isolés qui

ont heurté trop rudement la terre, froissés, reviennent lentement au

soleil. Après cinq heures de marche, nous arrivons au matin aussi forts

et entraînés qu’on arrive à midi, mais l’aube ne fournit qu’un air

débile et menu. La brigade est à nouveau isolée; les Marocains de notre

gauche, les Anglais de notre droite se sont évanouis et leurs deux

groupes, autour de nous, sont d’un secours aussi lointain, aussi

abstrait que l’Angleterre elle-même et le Maroc. Je suis à côté de

Dollero, qui songe à la paix, qui déclare stupide de compliquer sa vie,

qui se mariera dès le retour avec sa petite amie. Que de petites amies

on s’est promis d’épouser, en France, le 6 septembre! Mais, s’il meurt,

il faut que j’aie de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique

Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette curieuse dont les

critiques disent que jamais Boilly n’a été plus regardé par un modèle.

Heureux sergent auquel des amis, les matins de combat, se sentent

redevables d’un portrait de petite fille!

Dollero, et mes deux autres voisins, Drigeard, Dremois. C’est un

réconfort d’avoir trois camarades dont l’initiale est la même, comme une

page détachée et entière du dictionnaire des soldats. Drigeard me passe

le rapport, qu’envoie le colonel aux sergents-majors et à la halte,

c’est moi qui le dicte, avec un ordre du jour qu’il faut résumer, car il

reste deux minutes, en style télégraphique: «A heure où commence

bataille d’où dépend sort France, convient rappeler temps passé regarder

arrière. Unités feront tuer place plutôt que céder terrain.» Nous n’en

sommes pas autrement émus, habitués à recueillir, comme un poste de

télégraphie sans-fil, les ordres du jour les plus divers. Pourtant l’on

s’est battu ici hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; sur un

pré de bataille, tout vert, des cadavres de chevaux autour d’un cadavre

de taureau. Une armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi tous les

rangs du régiment qui précède se retourner vers un ormeau isolé au bord

de la route, et nos chefs de file nous passent que les Prussiens sont

venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seulement? Pourquoi ne voulurent-ils

pas connaître l’écorce sud de l’ormeau, dorée, sans lichen, qu’on vient

d’entailler à la hache, d’une coche que nulle inondation n’atteindra

jamais? Nous nous retournons, pour revoir l’arbre, et pour savoir ce

que le uhlan contempla de la France avant de tourner bride: un château

caché par des frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien

heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu sans voile son regard.

Voici un second ormeau, plus grand, et qu’étudient curieusement ceux qui

n’ont pas compris le premier. Tous les papiers déchirés qui flottent,

toutes les lettres que nous ramasserons désormais sont couverts

d’écriture gothique, car les Allemands ont recueilli tous les papiers

français. Voici la dernière maison où ils aient fait halte. Le paysan

est à la porte et nous explique qu’il les a eus juste un quart d’heure.

L’invasion a duré pour lui le temps d’allumer le feu, de descendre à la

cave, et, quand il est remonté, ils fuyaient. A peine séparées l’une de

l’autre, les deux émotions de la vie des Lillois, des habitants de Laon

ou de Vouziers. Homme heureux, qui épousa le soir celle qu’il rencontra

le matin, dont l’argent rapporte le jour où il est placé l’intérêt pour

toute la vie. Homme égoïste, pour qui la guerre est terminée, et qui

nous refuse, n’ayant plus besoin de l’armée, ses pommes de terre et ses

œufs.

⁂

Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. Le soleil a tenu à

sécher, avant toute autre, la rosée tombée sur les soldats. Les groupes

d’amis se reforment, et le bataillon s’amincit là où les hommes sont le

moins bons ou le moins tendres. On organise une corvée d’eau, et nous

attendons son retour, car on a distribué du coco, la main pleine de

poudre dorée, inoffensifs. Les Allemands, depuis quarante-cinq ans,

espéraient cette minute.

Trois obus, si inattendus que personne ne songe à avoir peur. Le premier

tombe avec tonnerre au milieu même de la route, découd le régiment en

files de deux hommes, et chacune s’enfonce dans son fossé; le second,

moins bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand une odeur

intolérable, tous trois différents et prétentieux dans leurs effets,

comme si nous allions, sur nos carnets de route, consacrer une remarque

spéciale à chaque obus allemand. En voici trois autres. La peur que l’on

a à la chasse quand les perdrix au lieu de fuir volent sur vous. En me

retournant, je vois les deux mille têtes claires se rabattre, à part une

là-bas qui de loin me regarde, pour que je n’oublie pas, même une

seconde, ce qu’est un visage d’homme: c’est un masque avec deux yeux et

leur regard, deux lèvres, une oreille. Trois obus encore; le visage

s’est rapproché, il est barbu, le front est bas et borné. A chaque

salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou stupide, sur ces

milliers de corps décapités. Tous les officiers ont mis pied à terre,

arrivés qu’ils sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, et

Michal, radieux, car c’est lui qui nous a guidés là, rejoint pour

toujours ses télégraphistes. On rit, on bavarde. Ceux qui demandaient

seulement à ne pas être tués par le premier obus affectent une joie

définitive. Les plus peureux retrouvent leur tête dans leurs mains, la

recollent, le képi sur elle, et allongent un coup de pied à nos chiens

qui courent ahuris au milieu de la route libre, roulant par intervalles

une énorme casserolle. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous prenons

nos aises; ceux qui mangeaient un œuf dur, enfin l’achèvent, et nous

pourrons aussi, toute la matinée, à cause du coco, lécher la paume de

nos mains. C’est, un moment, la guerre de tranchées, de deux tranchées

verdoyantes perpendiculaires à l’ennemi; guerre naïve, où il n’y a point

encore ceux qu’agacent les obus qui n’éclatent point, ceux qui préfèrent

les percutants, et ceux aussi dont les voisins sont toujours tués;

guerre supportable, car soudain c’est fini. Les plus braves, les plus

rhumatisants se lèvent les premiers, se secouent, et nous sommes

bientôt tous debout, bavards, un moment embarrassés de nos armes comme

si nous n’en avions plus besoin, et comme nous le serons, ô mon

camarade, le jour du retour.

* * * * *

Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui prétendent ne rien voir à la

guerre. Nous voyons tout. De la crête où nous attendons les ordres, nous

voyons un large pays ovale, et la bataille pour Paris se livre dans un

champ vide qui a sa forme et sa taille. A perte de vue, une terre déjà

dépouillée de son blé, ondule, jonchée de gerbes dont chacune semble

garder d’avance la place d’un blessé et nous nous réjouissons de les

voir comme un marin soigneux les fausses épaves distribuées avant le

combat dans la mer. Sur notre gauche, un peloton de dragons qui

patrouille, comblant l’espace qui sépare l’armée de la Manche, et que

nous prenons alternativement, alerte également vive d’ailleurs, pour des

uhlans ou pour notre état-major. Sur la droite, des régiments encore mal

déployés, compassés et raides dans un uniforme de dimanche, et dont le

principal souci semble être d’empêcher un cheval échappé de passer à

l’ennemi. Les routes sont abandonnées, soudain trop sonores ou trop

fragiles; on les traverse en courant, sur la pointe des pieds. De gros

nuages blancs demeurent au ras de l’horizon et le champ de bataille

semble matelassé.

Sept heures. De chaque compagnie s’écartent maintenant des hommes qui

nous prodiguent les encouragements et nous crient au revoir. Nous

n’avions pas eu à distinguer encore, dans notre régiment, entre ceux qui

vont et ceux qui ne vont point au combat. Le lieutenant-adjoint

s’éloigne, Bardan s’éloigne, l’officier des détails, la guerre devient

décidément une chose d’ensemble, s’éloigne. Le petit bois auquel nous

nous adossons, laisse passer, tamis fantasque, les secrétaires maigres,

leur gros sergent. Nous leur en voulons un peu de nous avoir caché

pendant cinq semaines qu’ils nous abandonneraient au premier obus. A

chaque homme qui part, c’est, sur notre tête, à cause des moyennes, les

chances de mort qui se resserrent, et c’est aussi, en nous, notre

mission de combattants qui se révèle. Nous voici seuls. Guerriers que

nous sommes, à l’entrée de l’arène, nous sentons une minute notre métier

aussi précis que le sentaient les gladiateurs; nous nous sentons braves

ou effarés, souples ou malhabiles. Tous paresseux déjà comme des

boxeurs, des coureurs, comme des professionnels enfin, affalés dès qu’on

ne réclame plus notre énergie et la terre ne nous redonnant notre force

que si nous nous étendons. Surprise aussi de trouver là ceux qu’on

emmenait en Allemagne, certes, mais pas au combat, le petit Dollero,

pâle, distrait, qui tient maladroitement son arme, qui est subitement

mal sanglé, et trois ou quatre paraissent ainsi habillés de défroques,

munis de fusils trop longs, de baïonnettes trop courtes, au milieu de

leurs camarades soudain vêtus et armés sur mesure. Tous sérieux, car ce

qui était hier sans raison ou sans conséquence est aujourd’hui question

de mort; les premiers d’escouade se sentent les premiers à recevoir les

balles, les soldats du milieu sont obligés de faire la guerre entre des

barrières de soldats vivants, guerre sans aise. Chacun manœuvre sa

pauvre unité isolée avec, dans le cerveau, de pauvres phrases

instinctives, des formules toutes faites de grand général: en protégeant

sa gauche, en préparant ses vues, et on a le corps gêné comme une armée.

Les sections les plus amies observent durement leurs distances. Seul

Jeudit, l’agent de liaison, continue à bavarder, enthousiasmé des trois

cartes-lettres qu’il a reçues ce matin, et à répéter que la plus belle

invention c’est la poste. Personne n’a le cœur de prendre contre lui la

défense de l’imprimerie, de la vapeur, du kaolin. Des adjudants lui

crient de rentrer dans le rang.

--Je suis le colonel, répond-il.

Ils ricanent:

--Ah! tu es le colonel!

Il est du colonel la plus modeste part, celle qui copie les ordres sur

deux feuillets blancs reliés par une épingle. Ce ne sera pas sans danger

de les avaler, s’il est pris. Celle qui lui dit l’heure, non sans

l’impatienter parfois, car la montre de Jeudit est dans sa cartouchière

et cela lui coûte au moins une cartouche de chercher la minute exacte.

C’est la meilleure place; d’instinct nous nous rapprochons tous de celui

qui, dans la compagnie, passe pour avoir de la chance, la porte sur son

visage, n’est pas myope, n’est pas trop gras, et a, autant que peut

l’avoir un homme qu’on ne connaît que de vue, l’air immortel. Ignorant

que notre soldat immortel est Verdier,--le seul, après trois ans de

guerre, qui n’ait été ni blessé ni évacué, nous confondons le destin du

régiment, pour une journée encore, avec le destin du colonel. Chacun

s’approche de lui dès qu’il le peut, comme d’un abri, et souvent dans la

journée un soldat inconnu se joint à son groupe, silencieux, prévenant;

c’est un soldat qui depuis un moment, et pour un moment seulement, ne

tient pas à mourir.

Mais voilà le cycliste qui apporte de la brigade des feuillets légers

qui s’envolent; nous courons après eux; l’état-major du régiment

poursuit une minute ses ordres comme les grands poètes leurs pensées, en

enjambant des haies, en secouant des branches, en bousculant des

capitaines. Nous avons à laisser avec l’artillerie les compagnies, et à

avancer avec les cinq autres par Saint-Pathus vers une côte. Les ordres

complémentaires nous rejoindront là-haut, et tout le dimanche,

d’ailleurs, ils nous arriveront ainsi à chaque point culminant pour

ressembler davantage à l’inspiration. Ordres secs, déclinant aujourd’hui

tout jeu ou toute sympathie avec les noms de la carte, ne nous

recommandant plus, comme pendant les marches ou les exercices, de passer

par l’Y de Vincy, de nous loger entre les deux parts d’un nom composé,

Croix-Blanche, Grand-Puis... et aussi nous sommes arrivés à un rectangle

de la carte où les noms, poussés par un même vent vers la droite,

laissent un grand espace vide. Nous le voyons, la côte gravie. C’est le

même champ jaune et ondulé, coupé à contre-sens par des routes qui y

conservent le plan de quelque bataille de l’Empire et que nous évitons

avec soin pour rester dans notre guerre.

Dans Saint-Pathus, un seul habitant, le maire, qui nous guide à la

Thérouanne, nous expliquant combien sont illogiques les limites de sa

commune puisque là, à vingt mètres de l’église, c’est déjà Oissery et

que l’ombre du clocher séjourne dans la commune concurrente. C’est moins

grave d’ailleurs que si c’était l’ombre de la mairie. A Oissery, un

vieillard, qui veut savoir de nous le poids de la balle allemande, le

fonctionnement des canons allemands; si c’est un espion, c’est un espion

français. Nous allons lentement, les obus éclatent à longs intervalles,

la bataille, comme parfois dans les cinématographes, reste une heure

entière au ralenti. Parfois, elle reprend sa vraie vitesse, parfois elle

la dépasse, comme à Bregi où nous tombons dans un camp de hussards

ennemis, que nous essayons vainement de poursuivre. Ils étaient occupés

à distribuer leur courrier et l’on apporte au colonel les lettres du

colonel allemand. Nous recueillons cent selles: la pensée que tout un

escadron prussien se meurtrit en ce moment ne nous est point

désagréable.

Les obus maintenant éclatent juste au-dessus de nous toutes les dix

secondes, hauts, peu dangereux, et c’est une suie brûlante qui tombe sur

les épaules dès que nous nous levons pour avancer. Nous ramonons un

zénith étincelant. Les sections font leurs bonds réguliers; tantôt elles

nous dépassent, tantôt nous les dépassons, et voyons, au coup de

sifflet, tous ces corps se soulever, presque horizontaux, tirés par

leurs visages pâles, et tomber, vingt mètres plus loin, quand la tête

devient trop lourde. Ils passent avec leur bruit de bataille, mais, une

fois étendus devant nous, nous n’apercevons d’eux, sur le sac, que le

moulin à café, la lanterne, une vraie casserole, tout ce qu’ils portent

de domestique ou de paisible. De temps en temps, une odeur de menthe, et

l’on reconnaît ainsi ceux qui ont brisé leur flacon d’alcool pendant la

charge. De temps en temps, des amis; voici Sartaut, voici Jalicot, et,

comme s’ils avançaient en rimes, avec Lorand, avec Parent. Parfois un

traînard a perdu sa baïonnette, son porte-monnaie aussi, et le colonel

l’encourage:

--Comment t’appelles-tu?

--Malassis.

--Allons, avance. Quel est ton sergent?

--Mon sergent est Goupil. Mon lieutenant Bertet.

Quand on leur demande leur nom, ils donnent tous un nom extraordinaire

qu’ils vont chercher dans le moyen-âge. A partir du grade de lieutenant

seulement, on est sûr d’obtenir un nom un peu moderne. Voici les balles.

Nous en avons entendu une en Alsace, elles nous surprennent moins. Nous

nous déployons et les hommes se bousculent vers les gerbes éparses,

presque toujours vers la même, comme si de loin une seule paraissait

sûre, s’éparpillant ensuite, à regret, vers les voisines. Pas de blessés

encore. Il nous semble parfois que celui-là est tombé bien durement, que

celui-là gémit; nous attendons avec angoisse le départ, mais, au coup de

sifflet, les corps suspects se relèvent comme les autres. Rien

n’encourage plus qu’une résurrection. Le colonel rit. Les hommes rient.

Parfois, un obus n’éclatant pas, on sent possible que personne ne soit

tué. Parfois, à force d’espoir, on sent qu’on recule l’heure du premier

tué. Puis, subitement on aperçoit là-bas un groupe qui se forme, et

l’espoir tombe.

Lectures pour une ombre · 第 8 / 13 段