devine formé de la veille, tant ses chefs, ses hommes, ses uniformes
mêmes sont égaux. Chacune de nos compagnies, au contraire, a maintenant
des personnages et ses protagonistes sont si nettement sortis des rangs
qu’il semble que la bataille et la guerre doivent se jouer entre eux
seuls. Après ces longues semaines de marche, nous arrivons au combat,
selon notre force ou notre fatigue, échelonnés; les plus courageux
semblent plus près que les autres de la guerre, et c’est parmi eux,
malgré nous, que nous choisissons nos premiers tués. Tout ce que la mort
peut viser est devenu visible sur ces figures voilà un mois semblables
et chacun de nos sept capitaines nous a dévoilé peu à peu, comme le
secret dont il doit mourir, sa qualité, ou ses manies: on peut les
photographier, ils ne changeront plus. Voilà Flamond qui doit mourir
dans son capuchon et qui le porte déjà sur le bras, plié. Voilà Perrin
que sa lorgnette doit sauver mardi, flottant sur sa poitrine, et il la
balance au-dessus du front qui mercredi sera troué. Voilà le commandant
Girard, vieux garçon philosophe que le colonel de l’active n’aimait pas
parce qu’il ne croyait point au monde extérieur, et qui a dû faire pour
chaque sergent le pari que Pascal avait fait pour Dieu, car il partage
avec moi ses petits beurres et il me parle même comme si je ne devais
pas mourir. Le capitaine Perret, qui sait tout; La Tour du Pin, dont le
nom, à mesure qu’il approche de la mort, envahit maintenant pour nous
tout le visage. Pas une face d’officier qui ne semble aujourd’hui la
cible, et c’est à la tête que nous les voyons tous blessés.
Moussy-le-Vieux. Petite commune que les Anglais ont occupée hier avant
d’appuyer sur Meaux. Le régiment se retrouve mal dans les traces qu’ils
ont laissées: les lessiveuses n’ont pas servi cette fois à cuire la
soupe, mais la lessive; les écuries ont reçu les voitures et les
chevaux campaient dehors; ils avaient sorti tous les lits et dormi au
grand air. Nous devons refaire le village comme on refait une chambre,
en province, après le départ d’un ami colonial. Nous logeons dans un
château de chasse en brique et en ardoise, avec l’ambulance de la
division. La canonnade à l’Est est si violente et si proche que les
vitres tremblent. Nous attendons à chaque instant l’alerte, réparant nos
sacs, nos fusils avec l’aide des ambulanciers, qui nous donnent des
tampons d’ouate pour nos culasses, et de l’huile de ricin pour nos
mitrailleuses, car, égoïstes que sont les hommes, les meilleurs remèdes
sont encore ceux qu’ils ont trouvés pour eux.
Au premier, les officiers se couchent enfin dans les lits maltraités
hier, et ils sont mécontents d’être basculés, d’avoir la tête basse et
les pieds si hauts, à la veille de la Marne, de rouler sur des
paillasses inégales. Mais moi, que la chance protège, au
rez-de-chaussée, je m’étends et m’endors au niveau le plus parfait, sur
un billard...
Dimanche, 6 septembre.
Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des dormeurs, et cherchant
entre eux, ainsi que les triomphateurs trop timides, la place de ses
pas, le veilleur de la brigade avance vers mon billard, lance les
sphères en ivoire autour de ma tête et ce bruit qui endort Dieu
m’éveille. Je lis l’ordre:
--Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat direction Dammartin. Prévenir
l’ambulance.
Nous nous vengeons en réveillant d’abord tous les infirmiers, tous les
docteurs, et je monte frapper à la porte du colonel, qui s’est étendu
habillé.
--Quelle heure?
--Minuit moins deux.
Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit juste. Je circule dans
l’étage, heurtant chaque porte. Le capitaine Lambert veut me demander
l’heure et demande le jour:
--Dimanche.
Les paroles de réveil de tous les capitaines, des médecins, des
intendants de la brigade, les premiers mots qu’ils ont balbutiés le jour
de la bataille, je les recueille un par un. Le docteur Mallet me crie:
«Bien! Très bien!» Je suis déjà loin que je l’entends encore qui
m’applaudit: «Bravo! Bravissimo!» Le lieutenant Bertet, qui s’est couché
nu, désespère d’être jamais prêt, et, sa chemise passée, se recouche. Un
officier inconnu répond par son nom même. Pattin, engourdi, me donne
une parole aussi stupide que celles des petits jeux quand, surpris, on
reçoit sur le nez le mouchoir ou les gants.
--Debout, bourreau!
Je redescends avec ces gages.
Je me trompe d’escalier, et la porte que j’ouvre m’ouvre le parc. Il est
vide, lumineux; contenus par de pauvres serre-files déjà jaunis, des
massifs bleus, réserve de l’automne et, ce matin, de la nuit; de grands
cèdres accroupis au ras des pelouses, ils sommeillent; la clarté, la
paix nocturne amassées dans ce barrage qui les sépare, par un mur, du
jour et de la guerre même. Ici, pas d’alerte, rien ne vit, rien ne vole.
Parfois seulement un soldat en armes s’égare comme moi, s’étonne et se
tait, me dit un mot sur la solitude, remonte. Car il faut remonter et
passer à la cour bruyante de ce domaine souterrain.
Le colonel est sur le perron, hésitant, comme tous les matins, entre ses
deux belles juments et, à la lanterne, se décidant pour la première dont
il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment déjà défile. Les
caporaux crient l’appel en marchant et redistribuent les noms retirés
pour la nuit. Il en vient à nos oreilles qu’on voudrait prendre pour la
durée de la campagne, des noms de guerre: Bellenave, Trinqualard, ou
retenir pour plus tard, pour la paix: Jean Fraxène, Jacques Saint-Prix.
D’autres sont plus modestes, et paraissent plus vrais, et l’on croit
aussi davantage à ceux qui répondent présent: je crois à Jardy, à
Boissié, à Robard.
Il fait noir. La volonté des généraux n’est pas encore aussi puissante
que les moindres lois de la pesanteur, et c’est dans les bas-fonds que
nous trouvons l’artillerie, sur les hauteurs les hussards. Nous allons
vite, car devant nous on s’écarte sans mot dire, on range les chevaux. A
l’arrière aussi, nous sentons pour la première fois la bonne volonté, la
complaisance. Quand nous dépassons les convois, des tringlots nous
donnent leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de nous
bousculer et de nous effrayer, passent sans mot dire, nous caressant
l’un après l’autre de la main, comme un enfant tendre caresse une
grille, et, plus elles viennent de l’arrière, plus nous les devinons
dévouées; Paris, là-bas, à cette heure, doit être le centre même de la
bonté. Des motocyclistes apportent le courrier, car les postiers de
notre armée ont voulu ne pas dormir et que tout fût distribué avant le
jour. Il y a même pour Lorand une lettre mise à la poste la veille et
qui a parcouru, à toute allure, avec la complicité de quelque receveur,
la route de Neuilly-*sur-Seine à Dammartin. Il nous la lit, c’est la
seule lettre de guerre qui ait apporté, à son arrivée, des nouvelles, et
plus que de vieux souvenirs: hier on entendait le canon à Neuilly; hier,
à cinq heures du soir, les cousines de Lorand sont venues coucher, car
elles prennent le train à quatre heures du matin. Pour la première fois,
nous sentons notre montre remontée à l’heure des âmes civiles; nous les
en aimons un peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce moment,
s’habillent à la hâte, brossant à la lueur des chandelles leurs belles
dents, appuyant en jupon des deux genoux sur leurs valises, nous les
adorons.
Dammartin est bondé de troupes; de toutes les portes débordent, jambes
en avant, des soldats endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute;
aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu’on attelle, aux chiens qu’on
effraye, et les hommes entre eux sont sans langage. Une petite maison
brûle, sans que les zouaves paraissent remarquer les flammes, et nos
réservistes eux-mêmes, tous pompiers ou sergents des pompes dans leurs
communes, regardent, et sentent mort en eux l’instinct du sauvetage.
Pauvre incendie, auquel l’aube prend mal, enfumant le ciel.
Les bordures sombres de la route choisissent, pour la journée, selon
leur humeur, un des deux uniformes que la voirie permet, deviennent
ormeaux ou acacias. Voici l’aurore. Nous grelottons soudain et sortons
nus de la nuit. L’air est aigu par places, puis fade, et la douceur du
dimanche n’est pas encore distribuée également. Des rayons isolés qui
ont heurté trop rudement la terre, froissés, reviennent lentement au
soleil. Après cinq heures de marche, nous arrivons au matin aussi forts
et entraînés qu’on arrive à midi, mais l’aube ne fournit qu’un air
débile et menu. La brigade est à nouveau isolée; les Marocains de notre
gauche, les Anglais de notre droite se sont évanouis et leurs deux
groupes, autour de nous, sont d’un secours aussi lointain, aussi
abstrait que l’Angleterre elle-même et le Maroc. Je suis à côté de
Dollero, qui songe à la paix, qui déclare stupide de compliquer sa vie,
qui se mariera dès le retour avec sa petite amie. Que de petites amies
on s’est promis d’épouser, en France, le 6 septembre! Mais, s’il meurt,
il faut que j’aie de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique
Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette curieuse dont les
critiques disent que jamais Boilly n’a été plus regardé par un modèle.
Heureux sergent auquel des amis, les matins de combat, se sentent
redevables d’un portrait de petite fille!
Dollero, et mes deux autres voisins, Drigeard, Dremois. C’est un
réconfort d’avoir trois camarades dont l’initiale est la même, comme une
page détachée et entière du dictionnaire des soldats. Drigeard me passe
le rapport, qu’envoie le colonel aux sergents-majors et à la halte,
c’est moi qui le dicte, avec un ordre du jour qu’il faut résumer, car il
reste deux minutes, en style télégraphique: «A heure où commence
bataille d’où dépend sort France, convient rappeler temps passé regarder
arrière. Unités feront tuer place plutôt que céder terrain.» Nous n’en
sommes pas autrement émus, habitués à recueillir, comme un poste de
télégraphie sans-fil, les ordres du jour les plus divers. Pourtant l’on
s’est battu ici hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; sur un
pré de bataille, tout vert, des cadavres de chevaux autour d’un cadavre
de taureau. Une armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi tous les
rangs du régiment qui précède se retourner vers un ormeau isolé au bord
de la route, et nos chefs de file nous passent que les Prussiens sont
venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seulement? Pourquoi ne voulurent-ils
pas connaître l’écorce sud de l’ormeau, dorée, sans lichen, qu’on vient
d’entailler à la hache, d’une coche que nulle inondation n’atteindra
jamais? Nous nous retournons, pour revoir l’arbre, et pour savoir ce
que le uhlan contempla de la France avant de tourner bride: un château
caché par des frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien
heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu sans voile son regard.
Voici un second ormeau, plus grand, et qu’étudient curieusement ceux qui
n’ont pas compris le premier. Tous les papiers déchirés qui flottent,
toutes les lettres que nous ramasserons désormais sont couverts
d’écriture gothique, car les Allemands ont recueilli tous les papiers
français. Voici la dernière maison où ils aient fait halte. Le paysan
est à la porte et nous explique qu’il les a eus juste un quart d’heure.
L’invasion a duré pour lui le temps d’allumer le feu, de descendre à la
cave, et, quand il est remonté, ils fuyaient. A peine séparées l’une de
l’autre, les deux émotions de la vie des Lillois, des habitants de Laon
ou de Vouziers. Homme heureux, qui épousa le soir celle qu’il rencontra
le matin, dont l’argent rapporte le jour où il est placé l’intérêt pour
toute la vie. Homme égoïste, pour qui la guerre est terminée, et qui
nous refuse, n’ayant plus besoin de l’armée, ses pommes de terre et ses
œufs.
⁂
Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. Le soleil a tenu à
sécher, avant toute autre, la rosée tombée sur les soldats. Les groupes
d’amis se reforment, et le bataillon s’amincit là où les hommes sont le
moins bons ou le moins tendres. On organise une corvée d’eau, et nous
attendons son retour, car on a distribué du coco, la main pleine de
poudre dorée, inoffensifs. Les Allemands, depuis quarante-cinq ans,
espéraient cette minute.
Trois obus, si inattendus que personne ne songe à avoir peur. Le premier
tombe avec tonnerre au milieu même de la route, découd le régiment en
files de deux hommes, et chacune s’enfonce dans son fossé; le second,
moins bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand une odeur
intolérable, tous trois différents et prétentieux dans leurs effets,
comme si nous allions, sur nos carnets de route, consacrer une remarque
spéciale à chaque obus allemand. En voici trois autres. La peur que l’on
a à la chasse quand les perdrix au lieu de fuir volent sur vous. En me
retournant, je vois les deux mille têtes claires se rabattre, à part une
là-bas qui de loin me regarde, pour que je n’oublie pas, même une
seconde, ce qu’est un visage d’homme: c’est un masque avec deux yeux et
leur regard, deux lèvres, une oreille. Trois obus encore; le visage
s’est rapproché, il est barbu, le front est bas et borné. A chaque
salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou stupide, sur ces
milliers de corps décapités. Tous les officiers ont mis pied à terre,
arrivés qu’ils sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, et
Michal, radieux, car c’est lui qui nous a guidés là, rejoint pour
toujours ses télégraphistes. On rit, on bavarde. Ceux qui demandaient
seulement à ne pas être tués par le premier obus affectent une joie
définitive. Les plus peureux retrouvent leur tête dans leurs mains, la
recollent, le képi sur elle, et allongent un coup de pied à nos chiens
qui courent ahuris au milieu de la route libre, roulant par intervalles
une énorme casserolle. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous prenons
nos aises; ceux qui mangeaient un œuf dur, enfin l’achèvent, et nous
pourrons aussi, toute la matinée, à cause du coco, lécher la paume de
nos mains. C’est, un moment, la guerre de tranchées, de deux tranchées
verdoyantes perpendiculaires à l’ennemi; guerre naïve, où il n’y a point
encore ceux qu’agacent les obus qui n’éclatent point, ceux qui préfèrent
les percutants, et ceux aussi dont les voisins sont toujours tués;
guerre supportable, car soudain c’est fini. Les plus braves, les plus
rhumatisants se lèvent les premiers, se secouent, et nous sommes
bientôt tous debout, bavards, un moment embarrassés de nos armes comme
si nous n’en avions plus besoin, et comme nous le serons, ô mon
camarade, le jour du retour.
* * * * *
Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui prétendent ne rien voir à la
guerre. Nous voyons tout. De la crête où nous attendons les ordres, nous
voyons un large pays ovale, et la bataille pour Paris se livre dans un
champ vide qui a sa forme et sa taille. A perte de vue, une terre déjà
dépouillée de son blé, ondule, jonchée de gerbes dont chacune semble
garder d’avance la place d’un blessé et nous nous réjouissons de les
voir comme un marin soigneux les fausses épaves distribuées avant le
combat dans la mer. Sur notre gauche, un peloton de dragons qui
patrouille, comblant l’espace qui sépare l’armée de la Manche, et que
nous prenons alternativement, alerte également vive d’ailleurs, pour des
uhlans ou pour notre état-major. Sur la droite, des régiments encore mal
déployés, compassés et raides dans un uniforme de dimanche, et dont le
principal souci semble être d’empêcher un cheval échappé de passer à
l’ennemi. Les routes sont abandonnées, soudain trop sonores ou trop
fragiles; on les traverse en courant, sur la pointe des pieds. De gros
nuages blancs demeurent au ras de l’horizon et le champ de bataille
semble matelassé.
Sept heures. De chaque compagnie s’écartent maintenant des hommes qui
nous prodiguent les encouragements et nous crient au revoir. Nous
n’avions pas eu à distinguer encore, dans notre régiment, entre ceux qui
vont et ceux qui ne vont point au combat. Le lieutenant-adjoint
s’éloigne, Bardan s’éloigne, l’officier des détails, la guerre devient
décidément une chose d’ensemble, s’éloigne. Le petit bois auquel nous
nous adossons, laisse passer, tamis fantasque, les secrétaires maigres,
leur gros sergent. Nous leur en voulons un peu de nous avoir caché
pendant cinq semaines qu’ils nous abandonneraient au premier obus. A
chaque homme qui part, c’est, sur notre tête, à cause des moyennes, les
chances de mort qui se resserrent, et c’est aussi, en nous, notre
mission de combattants qui se révèle. Nous voici seuls. Guerriers que
nous sommes, à l’entrée de l’arène, nous sentons une minute notre métier
aussi précis que le sentaient les gladiateurs; nous nous sentons braves
ou effarés, souples ou malhabiles. Tous paresseux déjà comme des
boxeurs, des coureurs, comme des professionnels enfin, affalés dès qu’on
ne réclame plus notre énergie et la terre ne nous redonnant notre force
que si nous nous étendons. Surprise aussi de trouver là ceux qu’on
emmenait en Allemagne, certes, mais pas au combat, le petit Dollero,
pâle, distrait, qui tient maladroitement son arme, qui est subitement
mal sanglé, et trois ou quatre paraissent ainsi habillés de défroques,
munis de fusils trop longs, de baïonnettes trop courtes, au milieu de
leurs camarades soudain vêtus et armés sur mesure. Tous sérieux, car ce
qui était hier sans raison ou sans conséquence est aujourd’hui question
de mort; les premiers d’escouade se sentent les premiers à recevoir les
balles, les soldats du milieu sont obligés de faire la guerre entre des
barrières de soldats vivants, guerre sans aise. Chacun manœuvre sa
pauvre unité isolée avec, dans le cerveau, de pauvres phrases
instinctives, des formules toutes faites de grand général: en protégeant
sa gauche, en préparant ses vues, et on a le corps gêné comme une armée.
Les sections les plus amies observent durement leurs distances. Seul
Jeudit, l’agent de liaison, continue à bavarder, enthousiasmé des trois
cartes-lettres qu’il a reçues ce matin, et à répéter que la plus belle
invention c’est la poste. Personne n’a le cœur de prendre contre lui la
défense de l’imprimerie, de la vapeur, du kaolin. Des adjudants lui
crient de rentrer dans le rang.
--Je suis le colonel, répond-il.
Ils ricanent:
--Ah! tu es le colonel!
Il est du colonel la plus modeste part, celle qui copie les ordres sur
deux feuillets blancs reliés par une épingle. Ce ne sera pas sans danger
de les avaler, s’il est pris. Celle qui lui dit l’heure, non sans
l’impatienter parfois, car la montre de Jeudit est dans sa cartouchière
et cela lui coûte au moins une cartouche de chercher la minute exacte.
C’est la meilleure place; d’instinct nous nous rapprochons tous de celui
qui, dans la compagnie, passe pour avoir de la chance, la porte sur son
visage, n’est pas myope, n’est pas trop gras, et a, autant que peut
l’avoir un homme qu’on ne connaît que de vue, l’air immortel. Ignorant
que notre soldat immortel est Verdier,--le seul, après trois ans de
guerre, qui n’ait été ni blessé ni évacué, nous confondons le destin du
régiment, pour une journée encore, avec le destin du colonel. Chacun
s’approche de lui dès qu’il le peut, comme d’un abri, et souvent dans la
journée un soldat inconnu se joint à son groupe, silencieux, prévenant;
c’est un soldat qui depuis un moment, et pour un moment seulement, ne
tient pas à mourir.
Mais voilà le cycliste qui apporte de la brigade des feuillets légers
qui s’envolent; nous courons après eux; l’état-major du régiment
poursuit une minute ses ordres comme les grands poètes leurs pensées, en
enjambant des haies, en secouant des branches, en bousculant des
capitaines. Nous avons à laisser avec l’artillerie les compagnies, et à
avancer avec les cinq autres par Saint-Pathus vers une côte. Les ordres
complémentaires nous rejoindront là-haut, et tout le dimanche,
d’ailleurs, ils nous arriveront ainsi à chaque point culminant pour
ressembler davantage à l’inspiration. Ordres secs, déclinant aujourd’hui
tout jeu ou toute sympathie avec les noms de la carte, ne nous
recommandant plus, comme pendant les marches ou les exercices, de passer
par l’Y de Vincy, de nous loger entre les deux parts d’un nom composé,
Croix-Blanche, Grand-Puis... et aussi nous sommes arrivés à un rectangle
de la carte où les noms, poussés par un même vent vers la droite,
laissent un grand espace vide. Nous le voyons, la côte gravie. C’est le
même champ jaune et ondulé, coupé à contre-sens par des routes qui y
conservent le plan de quelque bataille de l’Empire et que nous évitons
avec soin pour rester dans notre guerre.
Dans Saint-Pathus, un seul habitant, le maire, qui nous guide à la
Thérouanne, nous expliquant combien sont illogiques les limites de sa
commune puisque là, à vingt mètres de l’église, c’est déjà Oissery et
que l’ombre du clocher séjourne dans la commune concurrente. C’est moins
grave d’ailleurs que si c’était l’ombre de la mairie. A Oissery, un
vieillard, qui veut savoir de nous le poids de la balle allemande, le
fonctionnement des canons allemands; si c’est un espion, c’est un espion
français. Nous allons lentement, les obus éclatent à longs intervalles,
la bataille, comme parfois dans les cinématographes, reste une heure
entière au ralenti. Parfois, elle reprend sa vraie vitesse, parfois elle
la dépasse, comme à Bregi où nous tombons dans un camp de hussards
ennemis, que nous essayons vainement de poursuivre. Ils étaient occupés
à distribuer leur courrier et l’on apporte au colonel les lettres du
colonel allemand. Nous recueillons cent selles: la pensée que tout un
escadron prussien se meurtrit en ce moment ne nous est point
désagréable.
Les obus maintenant éclatent juste au-dessus de nous toutes les dix
secondes, hauts, peu dangereux, et c’est une suie brûlante qui tombe sur
les épaules dès que nous nous levons pour avancer. Nous ramonons un
zénith étincelant. Les sections font leurs bonds réguliers; tantôt elles
nous dépassent, tantôt nous les dépassons, et voyons, au coup de
sifflet, tous ces corps se soulever, presque horizontaux, tirés par
leurs visages pâles, et tomber, vingt mètres plus loin, quand la tête
devient trop lourde. Ils passent avec leur bruit de bataille, mais, une
fois étendus devant nous, nous n’apercevons d’eux, sur le sac, que le
moulin à café, la lanterne, une vraie casserole, tout ce qu’ils portent
de domestique ou de paisible. De temps en temps, une odeur de menthe, et
l’on reconnaît ainsi ceux qui ont brisé leur flacon d’alcool pendant la
charge. De temps en temps, des amis; voici Sartaut, voici Jalicot, et,
comme s’ils avançaient en rimes, avec Lorand, avec Parent. Parfois un
traînard a perdu sa baïonnette, son porte-monnaie aussi, et le colonel
l’encourage:
--Comment t’appelles-tu?
--Malassis.
--Allons, avance. Quel est ton sergent?
--Mon sergent est Goupil. Mon lieutenant Bertet.
Quand on leur demande leur nom, ils donnent tous un nom extraordinaire
qu’ils vont chercher dans le moyen-âge. A partir du grade de lieutenant
seulement, on est sûr d’obtenir un nom un peu moderne. Voici les balles.
Nous en avons entendu une en Alsace, elles nous surprennent moins. Nous
nous déployons et les hommes se bousculent vers les gerbes éparses,
presque toujours vers la même, comme si de loin une seule paraissait
sûre, s’éparpillant ensuite, à regret, vers les voisines. Pas de blessés
encore. Il nous semble parfois que celui-là est tombé bien durement, que
celui-là gémit; nous attendons avec angoisse le départ, mais, au coup de
sifflet, les corps suspects se relèvent comme les autres. Rien
n’encourage plus qu’une résurrection. Le colonel rit. Les hommes rient.
Parfois, un obus n’éclatant pas, on sent possible que personne ne soit
tué. Parfois, à force d’espoir, on sent qu’on recule l’heure du premier
tué. Puis, subitement on aperçoit là-bas un groupe qui se forme, et
l’espoir tombe.