Nous allons vers le Nord. Dix kilomètres de discussion avec le

lieutenant Bertet, qui n’est pas content de ce départ vers Lille, et en

effet nous ne faisons pas la même guerre; lui ne voudrait voir que les

pays qu’il connaît, et moi ceux que je ne connais pas. A droite, de

grands noyers et les civils, qui attendent pour repartir que la division

soit passée. A gauche, de petits peupliers et les enfants des fuyards,

qui traversent au galop entre les sections et attendent leurs parents de

l’autre côté de la route. Soudain, tumulte.

D’une hauteur, au coin d’un parc, des chasseurs cyclistes agitent leurs

képis. Ils s’élancent à bicyclette et se précipitent vers nous en

appuyant sur les pédales, la roue libre ne suffisant pas.

--Bravo, crient-ils! bravo!

Qu’avons-nous fait encore? Ils déchiffrent le numéro du régiment,

l’acclament.

--Êtes-vous beaucoup?

Nous sommes une division, et leur joie augmente de savoir avec nous des

Marocains, comme la joie d’enfants à la gare qui voient l’oncle

explorateur débarquer avec un nègre. Depuis quinze jours, ils n’ont pas

su ce que c’était qu’un fantassin. On leur en promet chaque soir, mais

le matin ce sont toujours des cavaliers qui arrivent, plus fatigués

encore qu’eux-mêmes, venant du Nord plus qu’eux-mêmes, et faisant effort

pour les considérer, eux les cyclistes, comme les fantassins désirés.

Maintenant, enfin, ils ont le contact avec d’autres que les Allemands.

Ils descendent de machine, ils prennent pied dans la guerre! Si nous

voulons des bicyclettes, ils en ont quarante en surnombre qu’on leur

fait conduire haut le pied.

Mais la route se garnit maintenant de cuirassiers, de dragons isolés qui

nous serrent la main, et, le mur du parc une fois atteint, à perte de

vue tout le long de la vallée, leur immense serpent ondulant de

curiosité et de satisfaction, avec des points fixes, pourtant, qui sont

les alentours des colonels, les trois divisions entières, pliant entre

cet ennemi invisible et nous comme le bâton qui maintient ouverte la

gueule de la guerre.

Nous avons allongé le pas. Nous marchons aussi près d’eux que nous le

pouvons. Ils nous attendaient un peu plus tôt, à trois heures, et il en

est six, mais ils ont profité de ce répit pour faire leur toilette. Les

plus paresseux eux-mêmes se sont lavés, ont fait leur barbe. Ils sont

tous frais, et, en échange de notre chocolat ou de notre pain d’épices,

moins prosaïques, ils nous tendent ce dont ils se servent, un rasoir,

une savonnette, du cosmétique. Un brigadier m’inonde d’eau de Cologne,

d’autres l’imitent et nous faisons notre seconde entrée dans la guerre

sous des vaporisateurs. Mais le commandement nous écarte d’eux pour

éviter les arrêts: nous passons de l’autre côté du fossé dans le champ.

Au-dessus des sillons, le pas lourd des compagnies est devenu une marche

onduleuse et active: les cavaliers nous admirent, et, pour marcher, nous

commençons en effet à savoir marcher.

Le soir est venu. A la faveur de l’ombre, le régiment s’est si bien

emmêlé aux cuirassiers de Cambrai qu’on renonce à les séparer. Dans

Tartigny, je dors sous un caisson, dans la cour du château, près de

Drouin, cavalier de première classe, qui m’offre le foin préparé pour sa

nuit. Je peux m’y étendre à l’aise; il a deux mètres.

Nuit froide. Drouin se moque du froid. Ce qui l’ennuie c’est qu’il ne

peut plus manger de pain. Ils sont restés trois jours sans en avoir. Il

a essayé tout le soir. Il le sale, il le poivre, mais le pain ne passe

plus.

Lundi, 31 août.

Minuit; une main timide me secoue. Une femme, vêtue de noir, me demande

en balbutiant si nous ne connaîtrions pas des soldats; elle va partir

et voudrait que nous buvions sa cave. Nous en connaissons quelques-uns.

Nous la suivons en troupe. Mais elle garde une préférence pour nous deux

et, une fois dans la cave, nous indique à voix basse ses meilleures

bouteilles.

Alerte. Il gèle. Chaque fantassin se réveille seul, avec, près de lui,

la place du cuirassier déjà froide. Quand je tends la main, de mon

caisson, je sens tomber la pluie glacée. De Fraix a compris que je ne me

lèverai jamais seul; il me tire par les chevilles de mon abri, appelle

deux hommes, me cale les pieds et me soulève. Me voici debout. Un ou

deux vacillements, et je suis droit, un ou deux clignements, et je vois.

Un ou deux coups de poing sur mon crâne, et, si je le veux, je pense.

Lundi. La semaine commence que jusqu’au samedi nous croirons inutile et

cependant elle avait la mission de faire repasser une fois sous tous les

yeux, dans l’ordre, les jours de la semaine: c’est dimanche prochain, au

régiment, que l’on se met à mourir. De Tartigny nous revenons vers le

sud, marchant toute la journée, sans halte, aux abords d’une chaussée

que nous devons laisser libre à l’artillerie, aux convois et c’est nous

aujourd’hui qui sommes les fuyards. Pas d’eau et la chaleur nous tue

des hommes. Pas d’arbres: tous les cinq ou six cents mètres un ormeau

rond, avec une ombre en boule sur laquelle se laissent tomber et

s’entassent les soldats. Dans la plaine cela va encore, mais dès que se

forme un mamelon, un simple pli, la fatigue et la méchanceté humaines

s’y amassent. Au pied d’une colline, nos gendarmes tuent un Allemand

déguisé en zouave qui empoisonnait un puits et le basculent par le trou,

purification rituelle et logique. Des généraux, embusqués au coin des

bois, se précipitent sur les soldats qui ne veulent pas déboutonner

leurs capotes et les dégrafent en criant. Les maisons, toutes isolées,

toutes vides, ressemblent aux maisons sans contrevents bâties sur

l’entrée d’un puits de mine, du gouffre de Padirac, et ont échappé leur

vie jusqu’au centre de la terre. Nous effleurons mollement, à trois à

l’heure, des gares, des usines électriques qui restent sans étincelles

ou sans fumée et nos intervalles sont peu à peu remplis par des

troupeaux, entre les sections des moutons, des bœufs entre les

compagnies. Cela du moins facilite la marche; ce sont les bêtes qui

prennent les heurts, et nous avançons avec moins d’à-coups. Jusqu’au

matin nous retrouvons, prises et perdues dans nos jambes, les brebis et

les génisses.

Mardi, 1ᵉʳ septembre.

Un docteur veut sauver ses meubles anciens et nous emploie à les murer

dans une cave; il n’abandonne aux Prussiens que les meubles marquetés:

l’humidité leur ferait plus de mal encore que la guerre. Vers midi, il

part en auto, choisissant encore de son siège les moins volumineux parmi

les objets qu’il avait sacrifiés et que nous lui tendons: acceptant sa

pendule Régence, refusant son Goliath. De temps en temps on sonne; ce

sont ses clients et nous les renvoyons au major.

Le jardin est vert, avec une source; mais déjà de grands coups de vent

abattent les fruits mûrs, et, de la pension voisine des fillettes, la

tempête ramène des feuilles de cahier déchirées, des copies et des

narrations que Bardan nous lit tout haut. Première bourrasque d’automne,

qui détache ainsi de chaque fillette de l’été un petit sentiment gonflé

et emphatique: de Marie Rabardelle la joie d’avoir recueilli les fils de

l’éclusier noyé, de Céline Jacques le désespoir de savoir les Russes

hors l’Eglise, d’Élise Lesueur, toute fière de la science, la nouvelle

qu’Ulysse avait un chien nommé Darius.

Mercredi, 2 septembre.

Rêvé de Paris. Éprouvé mille tourments dans l’annexe du Bon Marché. Les

gardiens me serraient le bras entre leurs mains, le détachaient, les

vendeuses disposaient des faux-cols à l’intérieur de mon cou même en me

disant: Chair de ma chair! un inspecteur armé d’une fourche rougie

m’interdisait de déboucher de l’escalier roulant. Je suis soulagé de me

réveiller au milieu de la guerre.

Aujourd’hui, nous allons vite. Plus de fuyards. Des bourgs ensoleillés

avec des habitants groupés à l’ombre. Parvenus aux crêtes, nous voyons

de grands incendies. Nous pensons tous, ou plutôt seul je pense que

c’est l’anniversaire de Sedan.

Nous pensons que tout finira bien, que nous serons vainqueurs.

Nous pensons que nous allons nous retourner soudain. Nous nous

retournons individuellement de temps à autre, pour juger de l’effet.

Nous pensons qu’on nous charge de défendre Paris. Nous serons en

garnison au Bourget ou à Rosny. Je prendrai pension chez la mère Picard,

qui exige seulement de ses pensionnaires qu’ils mènent baigner son chien

à la Seine. Je suis de ceux qu’elle préfère, je sais nager.

Parfois un paysan ferme sa porte à clef, appuie du genou pour voir si la

serrure tient, et se joint à nous.

Fosseuse. On nous loge dans le château. Il fait nuit. Une grosse tour en

briques, de la Réforme, s’est placée pour le rassurer au coin du château

Louis XIV. De grands arbres ont enfoncé de tout leur tronc dans les

pelouses, et tiennent droits, soutenus par leurs premières branches. Des

soldats viennent remplir leurs seaux aux bassins, et, les mains une fois

savonnées, caressent les statues. Le concierge est né à Chateaumeillant,

il a connu mon camarade Poloret qui me vendait cinq sous, en pension, sa

part d’omelette, le père Poloret, jadis, lui a passé une pièce fausse,

mais, malgré ces relations communes, il se refuse à ouvrir la porte

d’honneur et nous indique seulement la porte du quinzième siècle perdue

dans un sous-sol. Quand je reviendrai avec le colonel, vers dix heures,

nous ferons deux fois le tour du château sans la retrouver, mais j’ai du

sang-froid, et le colonel ne s’apercevra de rien.

Jeudi 3.

Nous quittons Fosseuse. Le mur du parc une fois dépassé, c’est la

banlieue. A chaque coude de la route, des pneus concurrents indiquent

la distance de Paris, les pneus français la comptant de Notre-Dame, les

pneus américains de l’Opéra. Des champs, mais tous en contre-bas: on a

vendu leur belle terre de surface pour le Luxembourg ou les Tuileries.

Voici le point où la route de province butte contre une veine bourrée de

ciment et de macadam, ligne frontière des excursions pour les boursiers,

portée la plus grande des taxis, limite des efforts et de la renommée

des coureurs cyclistes, des acteurs de café-concert, avec les énormes

pylônes où s’attache, les jours de pluie, la tente qu’on déroule

au-dessus de Paris. Les derniers becs de gaz alimentés par Paris brûlent

encore. En plein air, ressortant comme les racines, tout ce qui dans

Paris est au-dessous du sol, les conduites de plomb, les terminus et les

buttoirs des tramways. Sur les squares encadrés d’ormes, des statues

minuscules d’amours ou de dauphins gardent la place du fils célèbre

qu’auront les bourgeois enrichis; la mairie où chaque dimanche Mounet

récite le monologue du rôle qu’il jouera aux Français la semaine

suivante; la marque des 50 kilomètres au delà de laquelle doivent vivre

les relégués,--en prêtant l’oreille ils peuvent ne pas perdre un seul

vers; les meules hantées par les chemineaux en chapeau melon; les villas

de pierre meulière où les Hollandais envieux assassinent les Hollandais

parvenus. Dans les rues, des chiens mal dégagés du luxe de Paris et dont

l’arrière-train est poméranien ou russe. Bordant la route, les usines du

Brillant Belge, de l’Or adhésif, du Fer liquide, tout ce qui colore et

fourbit, et Bergeot devine à les voir ce que Paris peut être. Voici

Chambly, où les cerfs du parc, amoureux, en bramant, mettront en fuite

les uhlans, ennemis d’aventures avec des lions échappés. Heureux

fantassins, qui ne sauront jamais que rentrer à Paris par le train c’est

rentrer dans la confusion, dans son propre égoïsme: les habitants sont

de plus en plus généreux, comme si c’était d’après leur bonté qu’on les

eût ainsi relégués aux 30, aux 20 kilomètres. Le cidre est devenu vin,

le vin vermouth, et les aubergistes, qui ont arrêté par pudeur leurs

phonographes, apprennent à parler eux-mêmes. La route est devenue

rivière, nous suivons l’Oise. Au pied de chaque cheminée d’usine,

rassemblés afin de la jeter bas et levant la tête, pour réfléchir, plus

haut que le plus profond philosophe, les plus vieux des ouvriers qui

l’ont construite. Près de chaque pont, de chaque viaduc, un officier du

génie armé d’une latte blanche plâtrée, comme à Paris, sur les

trottoirs, le surveillant des maisons qu’on répare. A Champagne, la

population décide de nous accompagner. Nous portons ses cartons à

chapeau plus lourds que s’ils étaient chargés de cartouches, nous

poussons ses voitures d’enfants pleines de coffrets et de bronze; les

objets les plus légers ont pris, comme dans les rêves, dans les cirques,

un poids formidable, et le paletot qui tombe rend un son de métal ou de

vaisselle. Dans les villas, les concierges arrachent à la hâte les

ampoules électriques ou les premières pêches, selon que leur bourgeois

tirait sa fierté du salon ou du jardin. Des rentiers, occupés la veille

à installer sur l’Oise leur salle de billard, déménagent, avec les

queues neuves, leurs meubles exotiques, leurs escabeaux arabes, leurs

cachemires, leurs perroquets, comme si devait être incendiée toute

maison française trouvée avec un objet non français. Un petit garçon,

qui marche solitairement près de nous, se plaît à nous laisser croire

qu’il est orphelin et, retrouvé soudain par ses tantes, sa mère, ses

sœurs, ses grand’mères, tout confus et rougissant, s’éloigne. Longue

pause dans Parmain, les fuyards attendent une demi-heure, car ils

préfèrent nous tenir compagnie, mais, lassés, ils s’excusent, ils s’en

vont seuls.

Ils ont raison; dès la forêt de l’Isle-Adam, notre marche devient

indécise. Les ordres nous tournent vers le Nord, puis vers le Sud; on

sent qu’un grand état-major, là-bas, déterre et enfouit à nouveau,

chaque minute, le pôle magnétique. A Baillet, le commandant nous annonce

que les Allemands ont passé l’Oise à Senlis. Nous nous déployons, nous

le croyons, nous ne savons pas que l’Oise ne passe point à Senlis, et

qu’on ne peut y franchir que la Nonette.

⁂

Nous sommes dissimulés au fond d’un petit ruisseau sans eau et plein

d’orties. Pas un mouvement qui ne coûte une piqûre, une rougeur. Des

ronces aussi, des chardons, tous les végétaux hargneux enfin que les

grands journaux nous ont depuis déclarés comestibles. La nuit est

tombée, et nous grelottons. Nous appuyons vers Écouen, éteignant notre

feu, chacun emportant une baguette encore brûlante pour le cas où on le

rallumerait tout de suite. Première tranchée où les gradés rabrouent les

soldats qui se creusent des sièges ou, divination, des créneaux, et où

le régiment déployé offre à l’Allemagne sa ligne épaisse de trente

centimètres. Nous restons debout, la gauche appuyée à l’église de

Moisselles, et les soldats qui passent devant nous serrent la main,

comme à l’enterrement, de ceux qu’ils reconnaissent dans la famille

interminable. Les hommes se donnent la distance de Paris, les plus

frileux la diminuant, vingt kilomètres, quinze kilomètres, et ceux qui

ne l’ont jamais vu comptent par lieues.

Nous nous taisons. Une toux rauque indique, toutes les minutes, le creux

le plus malsain du fossé ou le soldat, en temps de paix, qui serait mort

le premier. Le vrai bruit du ruisseau est donné à cent mètres derrière

lui par des peupliers immenses, et celui du régiment par des civils

fuyant qui roulent là-bas leurs voitures. Ceux de nous qui bâillent

semblent pousser les cris que l’on entend, quelques secondes après, de

l’autre côté d’Écouen. Des camarades assoupis prennent soudain un air

énergique; c’est qu’ils ont subitement décidé d’ouvrir, dès la première

pause, leur dernière boîte de conserves; c’est que la mort, subitement,

ne les effraye plus; c’est qu’ils ont sacrifié leur femme, leur mère,

c’est qu’ils ont renoncé à boire encore du bordeaux, à pêcher encore les

truites. Parfois, nous partons en patrouille, remontant le ruisseau par

la berge. Des ombres, échappées aux orties, sautent dans le fossé au

bruit de nos pas; des chevaux épuisés laissent pendre leur tête, les

naseaux touchent soudain la terre, ils s’éveillent. Des groupes

immobiles, des officiers, d’autant plus éloignés du ruisseau et moins

perdus dans la brume qu’ils ont plus de galons. Le colonel là-bas est

tout clair, seule pensée du régiment. Alors nous montons, nous avançons

en franchissant ces routes et ces voies concentriques qui permettent aux

provinciaux hésitants de n’arriver à Paris qu’après en avoir fait dix

fois le tour. Parfois nous cherchons les Allemands comme on cherche une

chasse d’esprits, dans le ciel, au-dessus de nous, à l’horizon; parfois,

comme un gibier isolé, dans une touffe de houx, sous une herse

recouverte de bâches; nous nous perdons, car les tranchées, cette nuit,

sont trop distantes et la zone sans maître est large de cinq lieues.

Pas de disputes. Nous ne sommes plus dans un de ces jours nombreux où

l’humeur et les mouvements du régiment sont si désordonnés qu’on

pouvait, comme Cuvier fit pour le monde, les expliquer bien mieux par

une fausse théorie, par l’affinité des visages, par le règne des métaux,

que par la guerre. Au milieu de ces orties qui nous conservent éveillés,

enfin nous nous sentons utiles, et, venant d’aval, de la Seine même, le

bruit court que nous protégeons Paris. Sartaut le protège en homme qui

l’habite, lui tournant nettement le dos, mais jetant sa cigarette

devant le fossé, et non derrière, et non dans l’enceinte; Bergeot, en

souriant niaisement, en chevalier rustique qui défend, pour ses débuts,

une femme nue; Bardier, voyageur de commerce, qui l’a traversé une fois,

en réclamant âprement de Sartaut l’assurance que de la rue Beaubourg on

peut passer à la rue Saint-Denis. Il la réclame aussi de moi, comme s’il

en faisait aujourd’hui une condition pour se battre. On passe des

cartes, on contemple aux allumettes le plan de Paris, facile à

comprendre, d’ailleurs, et qui loge juste sur mesure dans ces crânes

bienveillants. Partie sans doute de la ville, une douce pression garde

tous ces yeux à demi allumés et à demi songeurs. Il est minuit. Nous

imaginons Paris si paisible, semé de nos camarades dormant. Sous chaque

toit que nous levons, notre amie étendue et claire. Nous voyons dans

leur lit ceux-là même dont nous n’avions jamais eu à penser qu’ils se

couchaient, et que nous ne rencontrions qu’au milieu de la journée, au

déjeuner du Laveur, le grand Vitu toujours suivi du petit Coston, qu’il

cachait tout entier comme la grande aiguille, à midi, cache la petite.

Nous n’imaginons pas que le Louvre est déjà vide, le Panthéon vide,

qu’un train de statues part pour Toulouse, entre deux trains d’archives

pour amortir tout choc, qu’un autre, les cercueils des grands hommes

entassés dans un de ces wagons où l’on ne pouvait jadis mettre qu’un

mort, avance vers Bordeaux en stoppant à Plessis, à Rochebrette, et dans

chacune des bourgades ignorées où ils seraient nés, s’ils avaient été

inconnus. Nous n’imaginons pas que les braves dames, habiles à pénétrer

sur le quai des gares en demandant un billet pour Bercy, le réclament

vainement, peu à peu folles, pour une station de plus en plus lointaine,

pour Lyon, pour Nîmes, pour Vintimille; ni que les astronomes de

l’Observatoire, comme quand une planète est conquise par une autre

planète, démontent les lentilles qui servaient sur notre globe et les

enterrent; ni que l’on hisse des canons sur Montmartre pour équilibrer

la rive gauche, aux gares combles. Nous voyons couchés les chiffonniers

eux-mêmes, veilleuses rances; nous sentons que les gardes-malades

sommeillent, et l’idée des boulangers, par bonheur, ne nous vient pas.

* * * * *

Il est trois heures. Il gèle. Un cheval de colonel regarde tristement

l’ordonnance brûler son foin.

Vendredi 4.

Luzarches. Dîner sous la tonnelle avec la femme de charge, Juliette,

qui, à trente ans, avait déjà quatorze filles, mais dont aucun gendre

n’a réussi d’enfant. Elle n’a plus d’espoir, pour transformer leur

courage, que dans la guerre. Elle tenait dans ses bras, voilà quelques

heures, notre ami, tué en patrouille par les uhlans, et a refusé de

céder le corps, malgré les revolvers. Elle organise dans les combles un

dortoir où nous couchons à huit--voilà ce qu’elle aurait voulu, huit

fils!--et nous aide à nous jouer des tours, lits en portefeuille, poids

de vingt kilos sous la couverture. Elle se désole, elle n’a plus de poil

à gratter.

Samedi 5.

Alerte à quatre heures. Je vais au parc réveiller les chevaux. Ils

étaient vraiment couchés, ils se lèvent. Je ne sais pourquoi je croyais

que La Fontaine a habité Luzarches et j’ai de cette promenade tous les

souvenirs que les Anglais rapportent de Château-Thierry. Les petits

animaux que je rencontre, hérisson, carpe, civette, vont pour moi

doucement, posément, comme à l’intérieur de leur fable, vers une tendre

vérité; des faisans, un coq du Japon, des poissons rouges me font

imaginer un La Fontaine plus pittoresque et plus vain. Il fait froid et

superbe; c’est l’heure où tombent les feuilles auxquelles minuit a été

fatal et un soleil engourdi dégage un par un ses rayons comme une

trirème ses pattes. Amenées par des lapins, par des fourmis, toutes les

petites assurances me reviennent dans cette aube, modestes, mais d’un

tel réconfort contre l’Allemagne, où la moindre fable, de Grimm à

Lessing, réquisitionne l’éléphant au moins ou le dromadaire pour porter

la morale.

Nous allons droit vers l’Est. Nous traversons ces bourgs dégarnis et

laids qui prennent au Nord de Paris le même nom que les bourgs fleuris

du Sud, Marly, Fontenay, triste rançon. Nous effleurons

Mareil-en-France, Châtenay-en-France, dont le pays boueux s’accroche à

tout ce qui y passe, à cause de son nom, comme un levain. Nous allons à

travers champs, et quand nous empruntons quelques minutes un tronçon de

route, la compagnie a peine à s’y tenir en équilibre. Le général veut

aérer sa brigade, pas une formation qu’il n’ordonne, par deux, par file,

par bataillons, pas un soldat du milieu qui n’arrive au moins une fois

sur le côté et ne prenne directement une portion d’air et de campagne.

Marche peu fructueuse pour les carnets, car notre mémoire n’est plus

depuis un mois que le ruban même des routes et n’a pas plus de largeur

que celles des télégraphistes; et je ne me rappellerais rien de cette

journée si ne venaient s’y réfugier malgré moi, comme c’est la dernière,

tous les souvenirs des jours précédents qui ne se situent plus: la femme

nageant dans la rivière, le vallon de ricins bleus, l’enfant qui se

vantait de ne plus obéir depuis la guerre, qui va nous acheter du lait,

des œufs, du vin, et auquel, confus, nous prouvons qu’il a obéi trois

fois, et en ne comptant qu’une seule fois pour tous les œufs ensemble.

A partir de midi, à perte de vue, des lignes de troupes nouvelles

copient tous nos gestes, parallèles au régiment sur ce terrain plat,

obliquant si nous obliquons, quand nous allons par un s’effilant pour

nous prouver qu’elles sont, elles aussi, composées d’hommes isolés.

Parfois, profitant d’une de nos haltes pour défiler à notre hauteur, les

ambulances, avec leurs cortèges de nègres, de marocains, de chevaux

blancs, et il ne manque que le dieu même des remèdes. Parfois,

débouchant d’un bois, une troupe que nous croyions nombreuse finit

brusquement comme l’armée d’Hannibal dans les cinématographes. Parfois,

quand un régiment menace de joindre l’autre, des officiers d’artillerie

interviennent et hurlent, comme crient les polytechniciens, à

Polytechnique, quand deux parallèles se rencontrent. Dans les repos, au

lieu des distractions limitées par la route, des jeux auxquels le

régiment entier prend part, un football qui promène de bataillon en

bataillon une chechia gonflée de papier, une course sur des chevaux

abandonnés dans le haras de Marly. Pour nos corps, la liberté que les

proviseurs donnent à l’esprit de leurs élèves, la veille des examens, en

les promenant, sur des voitures à banquettes tigrées, dans les vallons.

Sous nos pas, les musaraignes s’enfuient, et les carabes, et les rats,

et tous les petits êtres qui vivent là où la carte d’état-major est

toute blanche.

Lectures pour une ombre · 第 7 / 13 段