lieutenant Bertet, qui n’est pas content de ce départ vers Lille, et en
effet nous ne faisons pas la même guerre; lui ne voudrait voir que les
pays qu’il connaît, et moi ceux que je ne connais pas. A droite, de
grands noyers et les civils, qui attendent pour repartir que la division
soit passée. A gauche, de petits peupliers et les enfants des fuyards,
qui traversent au galop entre les sections et attendent leurs parents de
l’autre côté de la route. Soudain, tumulte.
D’une hauteur, au coin d’un parc, des chasseurs cyclistes agitent leurs
képis. Ils s’élancent à bicyclette et se précipitent vers nous en
appuyant sur les pédales, la roue libre ne suffisant pas.
--Bravo, crient-ils! bravo!
Qu’avons-nous fait encore? Ils déchiffrent le numéro du régiment,
l’acclament.
--Êtes-vous beaucoup?
Nous sommes une division, et leur joie augmente de savoir avec nous des
Marocains, comme la joie d’enfants à la gare qui voient l’oncle
explorateur débarquer avec un nègre. Depuis quinze jours, ils n’ont pas
su ce que c’était qu’un fantassin. On leur en promet chaque soir, mais
le matin ce sont toujours des cavaliers qui arrivent, plus fatigués
encore qu’eux-mêmes, venant du Nord plus qu’eux-mêmes, et faisant effort
pour les considérer, eux les cyclistes, comme les fantassins désirés.
Maintenant, enfin, ils ont le contact avec d’autres que les Allemands.
Ils descendent de machine, ils prennent pied dans la guerre! Si nous
voulons des bicyclettes, ils en ont quarante en surnombre qu’on leur
fait conduire haut le pied.
Mais la route se garnit maintenant de cuirassiers, de dragons isolés qui
nous serrent la main, et, le mur du parc une fois atteint, à perte de
vue tout le long de la vallée, leur immense serpent ondulant de
curiosité et de satisfaction, avec des points fixes, pourtant, qui sont
les alentours des colonels, les trois divisions entières, pliant entre
cet ennemi invisible et nous comme le bâton qui maintient ouverte la
gueule de la guerre.
Nous avons allongé le pas. Nous marchons aussi près d’eux que nous le
pouvons. Ils nous attendaient un peu plus tôt, à trois heures, et il en
est six, mais ils ont profité de ce répit pour faire leur toilette. Les
plus paresseux eux-mêmes se sont lavés, ont fait leur barbe. Ils sont
tous frais, et, en échange de notre chocolat ou de notre pain d’épices,
moins prosaïques, ils nous tendent ce dont ils se servent, un rasoir,
une savonnette, du cosmétique. Un brigadier m’inonde d’eau de Cologne,
d’autres l’imitent et nous faisons notre seconde entrée dans la guerre
sous des vaporisateurs. Mais le commandement nous écarte d’eux pour
éviter les arrêts: nous passons de l’autre côté du fossé dans le champ.
Au-dessus des sillons, le pas lourd des compagnies est devenu une marche
onduleuse et active: les cavaliers nous admirent, et, pour marcher, nous
commençons en effet à savoir marcher.
Le soir est venu. A la faveur de l’ombre, le régiment s’est si bien
emmêlé aux cuirassiers de Cambrai qu’on renonce à les séparer. Dans
Tartigny, je dors sous un caisson, dans la cour du château, près de
Drouin, cavalier de première classe, qui m’offre le foin préparé pour sa
nuit. Je peux m’y étendre à l’aise; il a deux mètres.
Nuit froide. Drouin se moque du froid. Ce qui l’ennuie c’est qu’il ne
peut plus manger de pain. Ils sont restés trois jours sans en avoir. Il
a essayé tout le soir. Il le sale, il le poivre, mais le pain ne passe
plus.
Lundi, 31 août.
Minuit; une main timide me secoue. Une femme, vêtue de noir, me demande
en balbutiant si nous ne connaîtrions pas des soldats; elle va partir
et voudrait que nous buvions sa cave. Nous en connaissons quelques-uns.
Nous la suivons en troupe. Mais elle garde une préférence pour nous deux
et, une fois dans la cave, nous indique à voix basse ses meilleures
bouteilles.
Alerte. Il gèle. Chaque fantassin se réveille seul, avec, près de lui,
la place du cuirassier déjà froide. Quand je tends la main, de mon
caisson, je sens tomber la pluie glacée. De Fraix a compris que je ne me
lèverai jamais seul; il me tire par les chevilles de mon abri, appelle
deux hommes, me cale les pieds et me soulève. Me voici debout. Un ou
deux vacillements, et je suis droit, un ou deux clignements, et je vois.
Un ou deux coups de poing sur mon crâne, et, si je le veux, je pense.
Lundi. La semaine commence que jusqu’au samedi nous croirons inutile et
cependant elle avait la mission de faire repasser une fois sous tous les
yeux, dans l’ordre, les jours de la semaine: c’est dimanche prochain, au
régiment, que l’on se met à mourir. De Tartigny nous revenons vers le
sud, marchant toute la journée, sans halte, aux abords d’une chaussée
que nous devons laisser libre à l’artillerie, aux convois et c’est nous
aujourd’hui qui sommes les fuyards. Pas d’eau et la chaleur nous tue
des hommes. Pas d’arbres: tous les cinq ou six cents mètres un ormeau
rond, avec une ombre en boule sur laquelle se laissent tomber et
s’entassent les soldats. Dans la plaine cela va encore, mais dès que se
forme un mamelon, un simple pli, la fatigue et la méchanceté humaines
s’y amassent. Au pied d’une colline, nos gendarmes tuent un Allemand
déguisé en zouave qui empoisonnait un puits et le basculent par le trou,
purification rituelle et logique. Des généraux, embusqués au coin des
bois, se précipitent sur les soldats qui ne veulent pas déboutonner
leurs capotes et les dégrafent en criant. Les maisons, toutes isolées,
toutes vides, ressemblent aux maisons sans contrevents bâties sur
l’entrée d’un puits de mine, du gouffre de Padirac, et ont échappé leur
vie jusqu’au centre de la terre. Nous effleurons mollement, à trois à
l’heure, des gares, des usines électriques qui restent sans étincelles
ou sans fumée et nos intervalles sont peu à peu remplis par des
troupeaux, entre les sections des moutons, des bœufs entre les
compagnies. Cela du moins facilite la marche; ce sont les bêtes qui
prennent les heurts, et nous avançons avec moins d’à-coups. Jusqu’au
matin nous retrouvons, prises et perdues dans nos jambes, les brebis et
les génisses.
Mardi, 1ᵉʳ septembre.
Un docteur veut sauver ses meubles anciens et nous emploie à les murer
dans une cave; il n’abandonne aux Prussiens que les meubles marquetés:
l’humidité leur ferait plus de mal encore que la guerre. Vers midi, il
part en auto, choisissant encore de son siège les moins volumineux parmi
les objets qu’il avait sacrifiés et que nous lui tendons: acceptant sa
pendule Régence, refusant son Goliath. De temps en temps on sonne; ce
sont ses clients et nous les renvoyons au major.
Le jardin est vert, avec une source; mais déjà de grands coups de vent
abattent les fruits mûrs, et, de la pension voisine des fillettes, la
tempête ramène des feuilles de cahier déchirées, des copies et des
narrations que Bardan nous lit tout haut. Première bourrasque d’automne,
qui détache ainsi de chaque fillette de l’été un petit sentiment gonflé
et emphatique: de Marie Rabardelle la joie d’avoir recueilli les fils de
l’éclusier noyé, de Céline Jacques le désespoir de savoir les Russes
hors l’Eglise, d’Élise Lesueur, toute fière de la science, la nouvelle
qu’Ulysse avait un chien nommé Darius.
Mercredi, 2 septembre.
Rêvé de Paris. Éprouvé mille tourments dans l’annexe du Bon Marché. Les
gardiens me serraient le bras entre leurs mains, le détachaient, les
vendeuses disposaient des faux-cols à l’intérieur de mon cou même en me
disant: Chair de ma chair! un inspecteur armé d’une fourche rougie
m’interdisait de déboucher de l’escalier roulant. Je suis soulagé de me
réveiller au milieu de la guerre.
Aujourd’hui, nous allons vite. Plus de fuyards. Des bourgs ensoleillés
avec des habitants groupés à l’ombre. Parvenus aux crêtes, nous voyons
de grands incendies. Nous pensons tous, ou plutôt seul je pense que
c’est l’anniversaire de Sedan.
Nous pensons que tout finira bien, que nous serons vainqueurs.
Nous pensons que nous allons nous retourner soudain. Nous nous
retournons individuellement de temps à autre, pour juger de l’effet.
Nous pensons qu’on nous charge de défendre Paris. Nous serons en
garnison au Bourget ou à Rosny. Je prendrai pension chez la mère Picard,
qui exige seulement de ses pensionnaires qu’ils mènent baigner son chien
à la Seine. Je suis de ceux qu’elle préfère, je sais nager.
Parfois un paysan ferme sa porte à clef, appuie du genou pour voir si la
serrure tient, et se joint à nous.
Fosseuse. On nous loge dans le château. Il fait nuit. Une grosse tour en
briques, de la Réforme, s’est placée pour le rassurer au coin du château
Louis XIV. De grands arbres ont enfoncé de tout leur tronc dans les
pelouses, et tiennent droits, soutenus par leurs premières branches. Des
soldats viennent remplir leurs seaux aux bassins, et, les mains une fois
savonnées, caressent les statues. Le concierge est né à Chateaumeillant,
il a connu mon camarade Poloret qui me vendait cinq sous, en pension, sa
part d’omelette, le père Poloret, jadis, lui a passé une pièce fausse,
mais, malgré ces relations communes, il se refuse à ouvrir la porte
d’honneur et nous indique seulement la porte du quinzième siècle perdue
dans un sous-sol. Quand je reviendrai avec le colonel, vers dix heures,
nous ferons deux fois le tour du château sans la retrouver, mais j’ai du
sang-froid, et le colonel ne s’apercevra de rien.
Jeudi 3.
Nous quittons Fosseuse. Le mur du parc une fois dépassé, c’est la
banlieue. A chaque coude de la route, des pneus concurrents indiquent
la distance de Paris, les pneus français la comptant de Notre-Dame, les
pneus américains de l’Opéra. Des champs, mais tous en contre-bas: on a
vendu leur belle terre de surface pour le Luxembourg ou les Tuileries.
Voici le point où la route de province butte contre une veine bourrée de
ciment et de macadam, ligne frontière des excursions pour les boursiers,
portée la plus grande des taxis, limite des efforts et de la renommée
des coureurs cyclistes, des acteurs de café-concert, avec les énormes
pylônes où s’attache, les jours de pluie, la tente qu’on déroule
au-dessus de Paris. Les derniers becs de gaz alimentés par Paris brûlent
encore. En plein air, ressortant comme les racines, tout ce qui dans
Paris est au-dessous du sol, les conduites de plomb, les terminus et les
buttoirs des tramways. Sur les squares encadrés d’ormes, des statues
minuscules d’amours ou de dauphins gardent la place du fils célèbre
qu’auront les bourgeois enrichis; la mairie où chaque dimanche Mounet
récite le monologue du rôle qu’il jouera aux Français la semaine
suivante; la marque des 50 kilomètres au delà de laquelle doivent vivre
les relégués,--en prêtant l’oreille ils peuvent ne pas perdre un seul
vers; les meules hantées par les chemineaux en chapeau melon; les villas
de pierre meulière où les Hollandais envieux assassinent les Hollandais
parvenus. Dans les rues, des chiens mal dégagés du luxe de Paris et dont
l’arrière-train est poméranien ou russe. Bordant la route, les usines du
Brillant Belge, de l’Or adhésif, du Fer liquide, tout ce qui colore et
fourbit, et Bergeot devine à les voir ce que Paris peut être. Voici
Chambly, où les cerfs du parc, amoureux, en bramant, mettront en fuite
les uhlans, ennemis d’aventures avec des lions échappés. Heureux
fantassins, qui ne sauront jamais que rentrer à Paris par le train c’est
rentrer dans la confusion, dans son propre égoïsme: les habitants sont
de plus en plus généreux, comme si c’était d’après leur bonté qu’on les
eût ainsi relégués aux 30, aux 20 kilomètres. Le cidre est devenu vin,
le vin vermouth, et les aubergistes, qui ont arrêté par pudeur leurs
phonographes, apprennent à parler eux-mêmes. La route est devenue
rivière, nous suivons l’Oise. Au pied de chaque cheminée d’usine,
rassemblés afin de la jeter bas et levant la tête, pour réfléchir, plus
haut que le plus profond philosophe, les plus vieux des ouvriers qui
l’ont construite. Près de chaque pont, de chaque viaduc, un officier du
génie armé d’une latte blanche plâtrée, comme à Paris, sur les
trottoirs, le surveillant des maisons qu’on répare. A Champagne, la
population décide de nous accompagner. Nous portons ses cartons à
chapeau plus lourds que s’ils étaient chargés de cartouches, nous
poussons ses voitures d’enfants pleines de coffrets et de bronze; les
objets les plus légers ont pris, comme dans les rêves, dans les cirques,
un poids formidable, et le paletot qui tombe rend un son de métal ou de
vaisselle. Dans les villas, les concierges arrachent à la hâte les
ampoules électriques ou les premières pêches, selon que leur bourgeois
tirait sa fierté du salon ou du jardin. Des rentiers, occupés la veille
à installer sur l’Oise leur salle de billard, déménagent, avec les
queues neuves, leurs meubles exotiques, leurs escabeaux arabes, leurs
cachemires, leurs perroquets, comme si devait être incendiée toute
maison française trouvée avec un objet non français. Un petit garçon,
qui marche solitairement près de nous, se plaît à nous laisser croire
qu’il est orphelin et, retrouvé soudain par ses tantes, sa mère, ses
sœurs, ses grand’mères, tout confus et rougissant, s’éloigne. Longue
pause dans Parmain, les fuyards attendent une demi-heure, car ils
préfèrent nous tenir compagnie, mais, lassés, ils s’excusent, ils s’en
vont seuls.
Ils ont raison; dès la forêt de l’Isle-Adam, notre marche devient
indécise. Les ordres nous tournent vers le Nord, puis vers le Sud; on
sent qu’un grand état-major, là-bas, déterre et enfouit à nouveau,
chaque minute, le pôle magnétique. A Baillet, le commandant nous annonce
que les Allemands ont passé l’Oise à Senlis. Nous nous déployons, nous
le croyons, nous ne savons pas que l’Oise ne passe point à Senlis, et
qu’on ne peut y franchir que la Nonette.
⁂
Nous sommes dissimulés au fond d’un petit ruisseau sans eau et plein
d’orties. Pas un mouvement qui ne coûte une piqûre, une rougeur. Des
ronces aussi, des chardons, tous les végétaux hargneux enfin que les
grands journaux nous ont depuis déclarés comestibles. La nuit est
tombée, et nous grelottons. Nous appuyons vers Écouen, éteignant notre
feu, chacun emportant une baguette encore brûlante pour le cas où on le
rallumerait tout de suite. Première tranchée où les gradés rabrouent les
soldats qui se creusent des sièges ou, divination, des créneaux, et où
le régiment déployé offre à l’Allemagne sa ligne épaisse de trente
centimètres. Nous restons debout, la gauche appuyée à l’église de
Moisselles, et les soldats qui passent devant nous serrent la main,
comme à l’enterrement, de ceux qu’ils reconnaissent dans la famille
interminable. Les hommes se donnent la distance de Paris, les plus
frileux la diminuant, vingt kilomètres, quinze kilomètres, et ceux qui
ne l’ont jamais vu comptent par lieues.
Nous nous taisons. Une toux rauque indique, toutes les minutes, le creux
le plus malsain du fossé ou le soldat, en temps de paix, qui serait mort
le premier. Le vrai bruit du ruisseau est donné à cent mètres derrière
lui par des peupliers immenses, et celui du régiment par des civils
fuyant qui roulent là-bas leurs voitures. Ceux de nous qui bâillent
semblent pousser les cris que l’on entend, quelques secondes après, de
l’autre côté d’Écouen. Des camarades assoupis prennent soudain un air
énergique; c’est qu’ils ont subitement décidé d’ouvrir, dès la première
pause, leur dernière boîte de conserves; c’est que la mort, subitement,
ne les effraye plus; c’est qu’ils ont sacrifié leur femme, leur mère,
c’est qu’ils ont renoncé à boire encore du bordeaux, à pêcher encore les
truites. Parfois, nous partons en patrouille, remontant le ruisseau par
la berge. Des ombres, échappées aux orties, sautent dans le fossé au
bruit de nos pas; des chevaux épuisés laissent pendre leur tête, les
naseaux touchent soudain la terre, ils s’éveillent. Des groupes
immobiles, des officiers, d’autant plus éloignés du ruisseau et moins
perdus dans la brume qu’ils ont plus de galons. Le colonel là-bas est
tout clair, seule pensée du régiment. Alors nous montons, nous avançons
en franchissant ces routes et ces voies concentriques qui permettent aux
provinciaux hésitants de n’arriver à Paris qu’après en avoir fait dix
fois le tour. Parfois nous cherchons les Allemands comme on cherche une
chasse d’esprits, dans le ciel, au-dessus de nous, à l’horizon; parfois,
comme un gibier isolé, dans une touffe de houx, sous une herse
recouverte de bâches; nous nous perdons, car les tranchées, cette nuit,
sont trop distantes et la zone sans maître est large de cinq lieues.
Pas de disputes. Nous ne sommes plus dans un de ces jours nombreux où
l’humeur et les mouvements du régiment sont si désordonnés qu’on
pouvait, comme Cuvier fit pour le monde, les expliquer bien mieux par
une fausse théorie, par l’affinité des visages, par le règne des métaux,
que par la guerre. Au milieu de ces orties qui nous conservent éveillés,
enfin nous nous sentons utiles, et, venant d’aval, de la Seine même, le
bruit court que nous protégeons Paris. Sartaut le protège en homme qui
l’habite, lui tournant nettement le dos, mais jetant sa cigarette
devant le fossé, et non derrière, et non dans l’enceinte; Bergeot, en
souriant niaisement, en chevalier rustique qui défend, pour ses débuts,
une femme nue; Bardier, voyageur de commerce, qui l’a traversé une fois,
en réclamant âprement de Sartaut l’assurance que de la rue Beaubourg on
peut passer à la rue Saint-Denis. Il la réclame aussi de moi, comme s’il
en faisait aujourd’hui une condition pour se battre. On passe des
cartes, on contemple aux allumettes le plan de Paris, facile à
comprendre, d’ailleurs, et qui loge juste sur mesure dans ces crânes
bienveillants. Partie sans doute de la ville, une douce pression garde
tous ces yeux à demi allumés et à demi songeurs. Il est minuit. Nous
imaginons Paris si paisible, semé de nos camarades dormant. Sous chaque
toit que nous levons, notre amie étendue et claire. Nous voyons dans
leur lit ceux-là même dont nous n’avions jamais eu à penser qu’ils se
couchaient, et que nous ne rencontrions qu’au milieu de la journée, au
déjeuner du Laveur, le grand Vitu toujours suivi du petit Coston, qu’il
cachait tout entier comme la grande aiguille, à midi, cache la petite.
Nous n’imaginons pas que le Louvre est déjà vide, le Panthéon vide,
qu’un train de statues part pour Toulouse, entre deux trains d’archives
pour amortir tout choc, qu’un autre, les cercueils des grands hommes
entassés dans un de ces wagons où l’on ne pouvait jadis mettre qu’un
mort, avance vers Bordeaux en stoppant à Plessis, à Rochebrette, et dans
chacune des bourgades ignorées où ils seraient nés, s’ils avaient été
inconnus. Nous n’imaginons pas que les braves dames, habiles à pénétrer
sur le quai des gares en demandant un billet pour Bercy, le réclament
vainement, peu à peu folles, pour une station de plus en plus lointaine,
pour Lyon, pour Nîmes, pour Vintimille; ni que les astronomes de
l’Observatoire, comme quand une planète est conquise par une autre
planète, démontent les lentilles qui servaient sur notre globe et les
enterrent; ni que l’on hisse des canons sur Montmartre pour équilibrer
la rive gauche, aux gares combles. Nous voyons couchés les chiffonniers
eux-mêmes, veilleuses rances; nous sentons que les gardes-malades
sommeillent, et l’idée des boulangers, par bonheur, ne nous vient pas.
* * * * *
Il est trois heures. Il gèle. Un cheval de colonel regarde tristement
l’ordonnance brûler son foin.
Vendredi 4.
Luzarches. Dîner sous la tonnelle avec la femme de charge, Juliette,
qui, à trente ans, avait déjà quatorze filles, mais dont aucun gendre
n’a réussi d’enfant. Elle n’a plus d’espoir, pour transformer leur
courage, que dans la guerre. Elle tenait dans ses bras, voilà quelques
heures, notre ami, tué en patrouille par les uhlans, et a refusé de
céder le corps, malgré les revolvers. Elle organise dans les combles un
dortoir où nous couchons à huit--voilà ce qu’elle aurait voulu, huit
fils!--et nous aide à nous jouer des tours, lits en portefeuille, poids
de vingt kilos sous la couverture. Elle se désole, elle n’a plus de poil
à gratter.
Samedi 5.
Alerte à quatre heures. Je vais au parc réveiller les chevaux. Ils
étaient vraiment couchés, ils se lèvent. Je ne sais pourquoi je croyais
que La Fontaine a habité Luzarches et j’ai de cette promenade tous les
souvenirs que les Anglais rapportent de Château-Thierry. Les petits
animaux que je rencontre, hérisson, carpe, civette, vont pour moi
doucement, posément, comme à l’intérieur de leur fable, vers une tendre
vérité; des faisans, un coq du Japon, des poissons rouges me font
imaginer un La Fontaine plus pittoresque et plus vain. Il fait froid et
superbe; c’est l’heure où tombent les feuilles auxquelles minuit a été
fatal et un soleil engourdi dégage un par un ses rayons comme une
trirème ses pattes. Amenées par des lapins, par des fourmis, toutes les
petites assurances me reviennent dans cette aube, modestes, mais d’un
tel réconfort contre l’Allemagne, où la moindre fable, de Grimm à
Lessing, réquisitionne l’éléphant au moins ou le dromadaire pour porter
la morale.
Nous allons droit vers l’Est. Nous traversons ces bourgs dégarnis et
laids qui prennent au Nord de Paris le même nom que les bourgs fleuris
du Sud, Marly, Fontenay, triste rançon. Nous effleurons
Mareil-en-France, Châtenay-en-France, dont le pays boueux s’accroche à
tout ce qui y passe, à cause de son nom, comme un levain. Nous allons à
travers champs, et quand nous empruntons quelques minutes un tronçon de
route, la compagnie a peine à s’y tenir en équilibre. Le général veut
aérer sa brigade, pas une formation qu’il n’ordonne, par deux, par file,
par bataillons, pas un soldat du milieu qui n’arrive au moins une fois
sur le côté et ne prenne directement une portion d’air et de campagne.
Marche peu fructueuse pour les carnets, car notre mémoire n’est plus
depuis un mois que le ruban même des routes et n’a pas plus de largeur
que celles des télégraphistes; et je ne me rappellerais rien de cette
journée si ne venaient s’y réfugier malgré moi, comme c’est la dernière,
tous les souvenirs des jours précédents qui ne se situent plus: la femme
nageant dans la rivière, le vallon de ricins bleus, l’enfant qui se
vantait de ne plus obéir depuis la guerre, qui va nous acheter du lait,
des œufs, du vin, et auquel, confus, nous prouvons qu’il a obéi trois
fois, et en ne comptant qu’une seule fois pour tous les œufs ensemble.
A partir de midi, à perte de vue, des lignes de troupes nouvelles
copient tous nos gestes, parallèles au régiment sur ce terrain plat,
obliquant si nous obliquons, quand nous allons par un s’effilant pour
nous prouver qu’elles sont, elles aussi, composées d’hommes isolés.
Parfois, profitant d’une de nos haltes pour défiler à notre hauteur, les
ambulances, avec leurs cortèges de nègres, de marocains, de chevaux
blancs, et il ne manque que le dieu même des remèdes. Parfois,
débouchant d’un bois, une troupe que nous croyions nombreuse finit
brusquement comme l’armée d’Hannibal dans les cinématographes. Parfois,
quand un régiment menace de joindre l’autre, des officiers d’artillerie
interviennent et hurlent, comme crient les polytechniciens, à
Polytechnique, quand deux parallèles se rencontrent. Dans les repos, au
lieu des distractions limitées par la route, des jeux auxquels le
régiment entier prend part, un football qui promène de bataillon en
bataillon une chechia gonflée de papier, une course sur des chevaux
abandonnés dans le haras de Marly. Pour nos corps, la liberté que les
proviseurs donnent à l’esprit de leurs élèves, la veille des examens, en
les promenant, sur des voitures à banquettes tigrées, dans les vallons.
Sous nos pas, les musaraignes s’enfuient, et les carabes, et les rats,
et tous les petits êtres qui vivent là où la carte d’état-major est
toute blanche.