Il est minuit. Le sous-chef de gare du Thillot a eu pour moi, devant le

colonel, des prévenances incompréhensibles dont j’étais gêné. Il voulait

me brosser, il ajustait mes courroies, il m’offrait un wagon de

première. Mystère, car en même temps il reconnaissait mon grade, il

m’appelait sergent. Nous y avons gagné de n’être que six dans un

compartiment de seconde et Dollero, Clam, Danglade dorment déjà; je

veille avec Devaux qui prépare l’état d’effectif pour le réveil et

recopie, à chaque arrêt du train, des feuilles que je dicte. Au dehors,

le ciel est noir, mais les étoiles acides, l’air limpide. La voie tourne

autour du firmament et les poteaux des stations, isolés au-dessous des

astres, en donnent les noms les plus mensongers: Feldrupt,

Rupt-sur-Moselle, Maxonchamp. J’avais toujours désiré voir Maxonchamp,

mais loin de m’en rapprocher, voilà que cette gare lunaire me le rend,

pour cette vie du moins, inaccessible. Tant d’arrêts que l’état est

achevé bien avant Épinal. Nous avons contrôlé tout le bataillon; pas un

dormeur dans ces cinquante wagons dont le nom n’ait été prononcé cette

nuit. Humbles noms, litanie du régiment et de l’Auvergne, que j’avais

presque envie de compléter: Granchabriat, porte de Murat, Triacou,

étoile de Thiers, Delobie, gloire de Royat. Nous poussons le scrupule

jusqu’à rechercher dans son compartiment le lieutenant Jourdan, nouveau

au bataillon, et qui veillait et fumait, pressentant notre doute.

Épinal. Les plaques nous réveillent. Il fait jour. Les portes des wagons

roulent en grinçant. Certaines sont trop dures et il faut délivrer les

hommes qui crient et frappent de l’intérieur. Un wagon s’ouvre sur la

campagne au lieu de s’ouvrir sur la gare et croit une minute tout

endormi. La nuit a laissé une trace blanche sur tout ce qui était plus

noir qu’elle, sur les toits des voitures, sur les poteaux goudronnés.

Chacun refait la raie de l’autre et l’on se passe avec mille

recommandations de petites glaces comme les parcelles les plus

précieuses du jour nouveau. On remet son lorgnon, le premier regard

précis de la journée est pour soi-même. Des territoriaux brûlent du café

au coin d’un hangar, et tout le hall sent le café grillé comme la place

de l’Odéon le mercredi. Les devineresses ont lu jadis dans ma main que

c’est l’odeur que je préfère, avec le musc, qui m’attend sans doute à

la gare de Vesoul, et j’accepte avec plaisir mon encens officiel.

Dollero, tout endolori, d’esprit incertain, chevauche une plaque

tournante automatique et, pour former son humeur, son destin, le secoue

vers Remiremont, vers Paris, vers Bâle.

Nous allons vers le Sud par une voie stratégique. Les voies stratégiques

contournent les montagnes, évitant ainsi les tunnels, et elles remontent

à la source des rivières pour éviter les ponts. Nous roulons dans un

pays gras et vert où abondent les bœufs, les chevaux, et de grands

animaux inconnus, noirs à raies rouges, que les gens du pays appellent

des lubards. Nous suivons une vallée paresseuse où les habitants n’ont

pas eu la force d’imaginer des noms à leurs villages: une station

balnéaire s’appelle Bains, un port plein d’usines sur la Saône s’appelle

Port-d’Atelier; nous passons au large de Blonde-fontaine, de

Contréglise. Jamais de stations, notre voie est toujours isolée et nous

ne voyons que l’envers des bourgs; quand les stratèges n’ont pu éviter

une ville, nous la traversons à toute vapeur, en sifflant. Parfois, au

loin, un hameau que les indigènes nommeraient aussitôt, s’ils le

voyaient du train: Tuiles-Pies, Chiens-Géraniums.

Mais soudain se multiplient les gares, avec leurs verandahs que le

P.-L.-M. faisait repeindre en noir, fin juillet, et dont les unes,

celles aux chefs négligents, n’en étaient le jour de la mobilisation

qu’à la couche rouge. Dans les voies de garage, les wagons bondés de

tout ce que l’on s’envoyait le 31 juillet à quatre heures, des voitures

d’enfant, des dynamos, et de faux arbres en ciment. Les officiers

commissaires font glacer au fer la bande blanche de leur képi pour que

les escarbilles n’y prennent pas. Voilà Frétigny. Voilà Velle. Voilà,

annulant notre propre train, un train de soldats qui va à Thann, d’où

nous venons. Puis, débordante de convois, hérissée de canons qu’on a,

pour l’arrêt, démuselés, sur sa colline voilà Gray. Les femmes et les

enfants, assis à nouveau le long des voies, se lèvent quand passent les

trains civils pour leur confier les lettres reçues en commission des

trains militaires. Les gamins reçoivent nos bidons à la volée, et nous

traversons le hall sans inquiétude, assurés qu’ils apparaîtront à

l’autre bout, presque aussi vite que nous-mêmes, les bidons pleins, ceux

qui ont la spécialité du vin blanc, tout fiers, jouissant de notre

surprise. Nous descendons, et, aux portes gardées en armes, les soldats

les plus curieux peuvent apercevoir, de quinze pas, la première rangée

des plus curieux civils.

Maintenant les villes sont tournées vers nous. Les soldats sont assis au

bord des wagons ouverts et le train marche sur de vraies jambes rouges.

Les buissons, les fusains râpent nos genoux, et, dans l’arrondissement

où l’ingénieur soigne ses haies, les caressent. Le soleil, comme la

fumée, change de côté sans raison et nous attendons sans patience, pour

être à l’ombre, les forêts. De Gray vers Dijon, à nouveau, le trajet que

nous avons fait la nuit, il y a trois semaines, et des fillettes qui

nous semblent inconnues reconnaissent à son numéro le régiment,

s’inquiètent de savoir ce que sont devenus les soldats dont elles ont

pris l’adresse, reprochent à Bertet d’avoir laissé pousser sa barbe.

Nous rions, nous plaisantons comme au premier voyage, sans voir que les

femmes ont changé, qu’elles ont maigri, que certaines commandent et

d’autres obéissent. Nous, qui n’avons pas vu un mort, nous ignorons que

depuis notre passage des blessés sont devenus cadavres dans leurs bras,

et que leur frère n’écrit point, et que la France chancelle, et qu’un

cavalier soudain dément les a poursuivies à coups de revolver; nous leur

envoyons des baisers, nous plaisantons les rousses, les corpulentes, les

petites qui louchent. Elles prennent pour notre courage ce qui est

l’ignorance, elles nous admirent, et celle-là justement qui pleure est

celle qui se laisse embrasser...

Entre des montagnes silencieuses reliées en cercle par les aqueducs,

après d’immenses remblais piqués de ceps, chacune des mille collines

portant une couronne urbaine, voilà Dijon. Le soleil verse à flots sur

notre convoi les rayons mêmes qui cuisent le raisin. Nous entrons en

gare, pris au milieu du hall entre un train d’ambulances et un train de

cavaliers, tous deux repus, et nous ne pouvons communiquer avec les

Dijonnaises que par un blessé maladroit ou par un Africain. Un des

blessés vient de notre régiment d’active, et nous sommes enfin

renseignés sur nos cadets: ils ont été en Lorraine, ils ont eu à se

déployer dans le polygone même de Sarrebourg; les canons allemands

avaient tous les repères, mais les tranchées d’exercice, par bonheur,

étaient excellentes. Il nous indique les morts par leurs surnoms: l’Aigu

est tué, Mimi est tué, nous nous retournons vers nos officiers pour leur

traduire ces nouvelles, rapportant ces pauvres corps dans leurs noms de

parade: Delaberque est tué, Martineau est tué, et pour quelques-uns le

vrai nom lui-même s’aiguise, devient prénom: Jean est tué, Albert est

tué. Chacun dit tout haut ce qu’ils faisaient la dernière fois où il les

vit: ils avalaient une grosse tranche de jambon, ils étaient avec

Juliette, ils dormaient. Celui qui les a vus mangeant comprend moins

encore que les deux autres.

Quand nous partons, la nuit est venue. Le paysan qui fermait jadis

l’enclos se couche le dernier et pousse nos lourdes portes. Nous sommes

sur la grande ligne sans cahots où peuvent sommeiller, revenant de Nice,

les malades et les milliardaires eux-mêmes. A Laroche, à Fontainebleau,

les dames de France, déjà et pour toujours habituées aux blessés, nous

réveillent et nous soignent comme des mutilés, s’effrayent de nous voir

sauter du wagon, nous font boire en tenant notre verre, nous prennent la

main, s’assurent que nous n’avons pas de fièvre. Puis, à quatre heures

du matin, d’un viaduc, je reconnais, au point terminus du tramway qui

part du Louvre, le village où habitent les gardiens du musée. Voilà, sur

chacune de leurs portes, un plâtre de la Vénus de Milo, du Pêcheur

napolitain. Voilà Diane de Poitiers. C’est Paris.

Ce n’est que Rosny, que Nogent, que Noisy. Nous tournons autour d’eux et

Paris se défend contre moi de tous ses forts. Nous n’y entrerons pas.

Nous subirons la volonté de ces états-majors rivaux qui s’amusent, avec

nos trains, à tracer la meilleure tangente sur Paris; je n’ose penser

qu’aux vagues camarades qui habitent Carrières, Pantin, qu’aux amis de

mes amis. De vieux territoriaux nous annoncent, sans trop nous en

vouloir, que notre machine a écrasé dans Saint-Maur un territorial et

nous donnent dès l’aube l’impression qu’avait de mon temps tout

provincial le soir de son arrivée à Paris, d’avoir abandonné, d’avoir

tué. Mes compagnons s’éveillent. A notre droite, ils admirent, sur sa

montagne, le Sacré-Cœur, et dix minutes après, à notre gauche, un

gigantesque monument de marbre à cinq coupoles, qui est encore, mais je

n’ose l’avouer, le Sacré-Cœur. Tous les habitants ont transporté vers la

voie ferrée la façade de leur maison, leurs drapeaux, leurs rideaux, et

celles de leurs enseignes qui, en pleine paix, étaient nées d’une

guerre, Sébastopol, un vrai zouave. C’est au Nord, mais tant pis, les

ménagères ne coudront plus que tournées vers le Nord. Les photographes

ont peint sur une bande de calicot le portrait de Guillaume, avec deux

ampoules vertes pour les yeux, et allument le courant bien que

l’arrangement soit destiné aux troupes qui passent de nuit. Dans sa

cour, un vieillard, en veste d’escrime, charge à la baïonnette contre un

mannequin coiffé d’un casque. Juchée sur son toit peint en bleu, la

femme d’un tailleur nous montre son tailleur modeste en nous criant

qu’il part demain. Un boulanger retarde pour nous son coucher et,

récompense, voit pour la première fois se lever ses enfants tout frais.

Aux places immuables où s’arrêtaient sans raison les trains des courses,

nous attendons, et des trains qui filent vers Paris, sur les remblais,

les voyageurs nous jettent avant de les avoir lus leurs journaux que le

vent rabat sur le wagon suivant qui les rattrape et les rejette. Aux

passages à niveau les enfants nous avertissent tristement qu’il ne reste

à l’auberge que du vin bouché et bondissent de joie en nous voyant

riches. Ceux des gares régulatrices sont gâtés, réclament des épées, des

casques et acceptent sans enthousiasme, pourboire trop modeste, il est

vrai, d’une si grande guerre, nos sous de nickel allemands. Un

automobiliste à barbe noire, que nous soupçonnions d’être espion,

commande au cabaret voisin cent bouteilles; nous confondions, à cause de

leur même masque, la générosité, l’hypocrisie. Puis la banlieue enhardie

tourne vers nous son visage même, nous voyons la façade des mairies, les

églises sont perpendiculaires à la ligne, nous traversons des places,

et, de banlieusards familiers, nous écoutons toutes les histoires

distribuées le jour de la mobilisation, l’enfant au fusil de bois, les

Sénégalais avec des têtes dans leur musette, le blessé prussien

souffletant son général prisonnier. Plus de trains vers Paris, tout le

trafic se fait maintenant en rond autour de la ville, il ne reste dans

Bécon et dans Argenteuil, toutes les âmes ambitieuses ou frivoles

travaillant déjà rue de la Paix, que des personnes un peu moins jolies,

un peu moins généreuses, et, entre leurs bocaux, les pharmaciens

fidèles.

Voici Stains, presque aussi beau qu’Asnières, où Devaux voudrait vivre.

Voici Pierrefitte, ou j’ai vu, voilà un mois, sur la place, se tamponner

les autos du plus menteur et du plus sincère des Parisiens: tous deux

levaient les bras, tous deux riaient, tous deux s’appelaient cher ami.

Puis des parcs, des châteaux, un petit temple de l’amour oublié près

d’un bosquet comme un parapluie ouvert, un ruisseau où dérivent des

canots vides, et, sur une plaine dénudée, sans eau, sans gazon, sans

arbres, la villa des Troènes. A Beaumont, notre voyage s’explique: le

régiment est chargé d’arrêter quelques dizaines d’autos blindées qui ont

percé nos lignes. A Creil, train sanitaire anglais. Les blessés vident

le kirsch qui nous reste d’Alsace.

--Brandy! disent-ils seulement, en essuyant du bras nu leurs lèvres.

--Non! répondons-nous, kirsch..., quetsch!

--Oui, reprennent-ils, Brandy!

Vers trois heures, arrêt brusque. Les clairons sonnent. Le train ne peut

aller plus loin, il nous abandonne, et, comme il n’y a pas de plaque

tournante, doit reculer, face à l’ennemi. Le soleil est lourd, la terre

affaissée détruit en nous l’idée d’un globe bombé et sûr, toute l’ombre

de la plaine s’entasse en carrés lointains par petits bois de sapins

noirs. Le canon tonne, de ces coups qui détruisent l’air et qui font,

sur le cœur, comme sur les cadrans pour boxeurs, tourner je ne sais

quelle aiguille. Nous nous formons sans vigueur, par compagnies isolées,

avec de larges intervalles où les autos blindées pourraient, pendant une

heure encore, filer sans risque.

Ansauvillers, 30 août.

Les habitants avaient appris que les bourgs voisins sont occupés depuis

la veille et se croyaient abandonnés. Ils ont formé tout ce qu’exige une

cité assiégée, la garde civique, le peloton des pompiers. Les mêmes

vieux retraités commandent les deux compagnies et tout pourra marcher,

peut-être, si l’incendie et la panique n’éclatent que successivement. La

municipalité insiste pour que nous logions dans le bourg même et tant

pis pour les avant-postes. Ce n’est pas une protection générale

qu’Ansauvillers désire, mais pour chaque maison, chaque famille, une

garde individuelle, une escouade, un soldat, un fusil. On nous reçoit en

hôtes, on prépare du savon, de l’eau chaude, on porte nos sacs, par la

courroie du haut, comme une valise. Le coiffeur rase gratis ceux qui

sont logés dans son groupe de maisons, et prend deux sous aux autres,

protecteurs superflus. Devant chaque porte, on installe une table, des

encriers; pour la première fois depuis la guerre nous avons le loisir de

répondre aux amis auxquels nous devions des lettres de paix; aux parents

nous télégraphions, car la poste fonctionne encore, et ceux qui sont de

Paris confient à un automobiliste des billets qu’il distribuera le soir

même. Peu à peu, lettres et télégrammes expédiés, aussi naturellement

qu’elle est venue à Edison lui-même, l’idée du téléphone me vient, et

mon hôte veut bien tenter l’aventure car il a un appareil et il est

conseiller général. Nous arrivons à Paris par la ligne brisée de ses

relations, de son préfet obtenant Pontoise, du sénateur de Pontoise le

Central lui-même. Voilà le ministère où sont mes amis. Voilà le

standard, celui du soir. Voilà Solis: c’est une chance, car il est, du

ministère, celui qui parle le plus clairement au téléphone et un

directeur ami des lettres lui téléphone par plaisir, chaque matin, pour

lui parler de Paul Hervieu. Autour de lui on pourrait bien se taire,

quel vacarme, mon canon à moi s’est tu.

Il me reconnaît, il m’invite à dîner.

Soudain il comprend, crie aux collègues de se calmer, et je le devine

qui se tourne avec l’appareil vers le jardin et la fenêtre ouverte, pour

goûter au complet le sentiment de téléphoner à l’avant. Et il se trompe.

Le jardin est au sud. Il me tourne le dos.

--Ah! cher ami où êtes-vous?

--Près de Montdidier.

--Où?

--Près de Péronne.

Il ne comprend toujours pas. Je cherche le nom d’une troisième

sous-préfecture.

--Pas loin de Guise.

Mais ce nom-là est hardi, sifflant. Le sénateur et le préfet qui

soutenaient le fil se dérobent. Plus rien...

La nuit est venue. La bonne tient à cirer nos souliers et nous prête les

anciennes pantoufles du conseiller. Nous nous étendons devant la villa,

dans le parterre compliqué où tous les électeurs doivent contourner,

pour arriver à leur élu, un énorme cœur en gazon.

31 août, dimanche.

Sur une bicyclette si neuve, si étincelante, qu’on cherche dans le ciel

un nimbe avec sa marque, sortant de la campagne même, une jeune fille

blonde nous dépasse, puis descend brusquement, s’affaisse. Je la

soutiens, elle a les yeux grands ouverts, son cœur bat. Insensible aux

phrases de mes camarades qui prétendent là-bas que je me marie, elle est

abandonnée, ses mains me pressent. Mais la voilà plus lourde, qui

rougit, se dégage. Elle explique qu’elle ne sait descendre de bicyclette

que d’hier seulement; hier elle se serait tuée! Elle nous prie de

l’aider à monter, car elle ne sait pas encore partir seule, et, lancée

par nous, s’en va. Aux hésitations de la machine on voit qu’elle

voudrait tourner la tête pour nous remercier et nous allons chercher

nous-mêmes, car il est facile de la dépasser, un pauvre sourire d’adieu.

Deux autres cyclistes. L’homme a installé un enfant sur son guidon, la

femme pédale entre des paquets; l’enfant pleure, car il voudrait être

tourné vers le père au lieu de regarder la route. L’homme nous demande

la route de Noailles: la femme, qui ne sait rien dissimuler, la route

de Rouen. Je veux aller me renseigner, mais, un groupe de cyclistes

passant, ils se précipitent derrière lui, sans attendre; l’enfant qui

pleure sert de trompe. Le garde champêtre nous a rejoints, furieux.

--Ce sont des fuyards! nous dit-il.

Vers onze heures, alors que les vrais habitants, heureux de Dieu, sont à

la messe, le bourg est tout à coup semé de motocyclettes, de charrettes

anglaises, de camions, qui soufflent une minute et repartent dès que

passe une autre motocyclette, une autre voiture légère, un autre char,

ne voulant plus d’autres amis que les amis qui vont à leur vitesse. Il

faut une famille bien unie pour que des cyclistes escortent des chevaux.

Le garde champêtre les interpelle quand ils s’engagent dans une impasse.

--Fuyez tout droit, commande-t-il.

Nous aussi les blâmons de semer la crainte dans un bourg, dans un

dimanche si paisible, dont les pompiers viennent de répéter sur leur

échafaudage, en uniforme, l’incendie de dix mètres de haut. Nous

indiquons la fausse route à de pauvres cyclistes en jaquette, qui

repassent au bout de quelques minutes, confondus, détournant les yeux.

Bientôt c’est un encombrement, car le petit poste du Nord laisse entrer

tout le monde et celui du Sud exige un passeport. Certains aussi

s’arrêtent par joie de trouver enfin, au milieu d’arrondissements

affolés, cette commune au soleil, ce calme, et demandent s’il y a un

hôtel. Ils viennent du Nord; ceux des grandes villes, de Tourcoing, de

Lille, se dirigent vers de grandes villes, vers Beauvais, vers Rouen;

ceux des villages vont vers des villages minuscules que nous ne

connaissons pas, chacun ne cherchant son refuge que dans le nom d’une

ville à peu près égale à la sienne.

--Et vos maisons, demande le garde, et vos affaires?

Ils ont la clef.

Peu de paysans encore, tous ceux-là habitaient des maisons au bord des

routes et n’ont eu qu’à passer leur seuil pour être exilés. Pas

d’animaux, pas de troupeaux qui donnent au cortège le pas fatal mais sûr

d’une migration. Pas de costumes provinciaux; ils ont l’air d’émigrer

par professions et l’on a seulement à se dire, devant leur jaquette à

palme académique, devant leur bourgeron taché de couleur: Voici

l’instituteur qui fuit, voici le charron qui fuit, ou peut-être même le

peintre. D’immenses voitures chargées d’enfants, dont on diminue à

chaque arrêt, pour nourrir l’attelage, la litière de foin. Dans des

carrioles à claire-voie, des arrière-grand’mères avec leurs

petites-filles, les garçons ont passé au travers; sur des brouettes,

une famille qui traîne ses matelas comme des fourmis leurs œufs. Un char

à bœufs, qui contient une famille de Douai et une famille de Paris, son

invitée, cousins éloignés qui restent cérémonieux, invités, aussi, dans

le malheur, et remportent tous leurs bagages alors que leurs hôtes, la

place manquant, ont tout laissé. Des autos mal conduites par de tout

jeunes gens; celui qui tourne la manivelle ne sait pas tenir le volant,

celui du volant ne sait pas faire l’essence, ils sont trois, et, pour

que l’auto marchât bien, il faudrait au moins qu’ils fussent cinq. Dans

une voiture à âne, trois dames de castes différentes, unies au hasard

pour fuir, attirées l’une vers l’autre, sans doute parce qu’elles

étaient toutes trois maigres,--à cause de la voiture--avec trois cabas,

sur la tête trois bonnets et trois chapeaux sur les genoux, égales

désormais pour la durée de la guerre. Un porteur de gare avec sa propre

valise. Seules, dans cette cohue, deux vraies voitures de bohémiens font

une traînée calme, démontrant avec quel sang-froid on voyage, après

avoir fui vingt siècles, les parents dans la voiture, les enfants près

des roues, et pendues à l’arrière ces peaux de lapins qu’une auto de

maître s’obstine à accrocher à ses portières.

Maintenant ils passent vite dans ce bourg qui se moque d’eux, à part les

familles indécises, qui ne connaissent personne en France, que le

moindre regard arrête, qui répondent qu’elles vont devant elles et

frémissent si on leur apprend que ce n’est pas par là. Des mères

demandent du lait, le boivent et embrassent le nourrisson de leur bouche

humide de crème. Quatre femmes nous appellent, leur cheval souffle,

tremble, tombe et ne veut pas se relever, il faut huit hommes, juste le

double de leur nombre, pour étayer ses sabots, le hisser sur ses

pattes... Cortège faible, où commandent ceux qui ne sont pas bons pour

la guerre, les plus braves de ceux qui ne se battent pas, des bossus, ou

de grands jeunes gens niais et paresseux, ceux qui, dans les montagnes,

auraient des goitres. Tous portant dans des cages ou tenant en laisse

les animaux d’ailleurs qui savent le mieux fuir, des chiens, des serins,

des chats. Sur chaque voiture, l’objet qu’on eût sauvé en cas

d’incendie, ou bien, aujourd’hui centre de concorde, celui qu’on se fût

disputé dans l’héritage, une table à jeu aux pieds réunis et pendue

comme un chevreau, un phonographe. Un coiffeur avec ses têtes en cire.

De pauvres vieilles gens non démontables, une vieille sur son fauteuil,

un vieux sur son pliant. Des femmes fraîches et grasses en imperméable

qui ont pris le temps de passer leur plus belle chemise, mais pas d’en

lacer les faveurs roses qu’on voit flotter hors de leur gorge. Parfois

une suite mieux agencée de voitures à ânes, puis à mulets, puis à

chevaux, comme si allait venir enfin la raison et la reine du cortège.

Une vraie voiture de déménagement, comble de matelas, et que suivent

tenacement des familles à pied, avec l’espoir qu’à la nuit le déménageur

prêtera quelque paillasse. Des dames qui montrent à tous leur billet

pris pour Toulouse et qu’on a repoussées du dernier train. Des visages

hagards de gens qui ont oublié un meuble précieux, un parent, un

portefeuille et qui avancent depuis leur départ avec la tentation de

repartir en arrière. Les parents dont le fils a été écrasé hier par un

chariot et remis à l’hôpital de Péronne. Bardan commence à être ému, et

il trouve sur chaque visage des ressemblances avec sa famille. Voici le

sosie de sa sœur; voici sa tante, c’est la même robe. Seule une grande

fille brune lui semble de tous points nouvelle, et il se tait, devinant

soudain sa famille incomplète. Puis des passants que le garde champêtre

reconnaît, qui sont des environs et se sentent moins coupables, après

tout, de partir un dimanche qu’un jour de semaine. Le vent s’est levé,

les villages sur lesquels on n’a point placé de régiments ou de canons,

autour d’Ansauvillers, commencent à flotter, à partir. Voici la famille

Pintau, de Breteuil, voici les Durandon, de Barlier; le garde pâlit de

les reconnaître, et de reconnaître aussi que ceux qui partent ne sont

pas, comme il le croyait, les plus hypocrites ou les plus avares. Les

Pintau étaient la bonté même; ils payent d’avance leur remise

d’Ansauvillers. Mais ceux qui avaient la médaille de 70 l’ont enlevée.

Soudain, à midi, ce sont nos clairons qui sonnent la générale. Les

habitants ne s’en inquiètent pas; s’ils logeaient l’artillerie,

peut-être un canon, pensent-ils, tirerait à midi juste. Mais les

compagnies s’équipent, s’alignent, ils voient les convois qui se

forment. Nous partons. Ceux des Ansauvillerois qui comprennent le plus

vite veulent lier leur sort au sort du régiment, se hissent sur les

voitures de compagnie, avec un ballot de linge et des provisions qu’ils

distribuent, pour les gagner, aux conducteurs, mais le colonel fait

vider chaque siège et le conducteur veut rendre piteusement un par un,

car le paquet s’est brisé dans la poche, les biscuits qu’il a reçus. Les

fuyards, pour dégager la route, ont pris notre place dans les remises,

dans les cours et apprennent de nous comment on part.

Lectures pour une ombre · 第 6 / 13 段