n’ont qu’un sou, puis ceux qui n’en ont que deux, avec les riches seuls
nous montions à Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me plaçant,
entre les palmiers, au point calculé d’où chacun cache une cheminée
d’usine--ils fumaient,--puis, autour d’Estrella, tu me faisais avancer
en cercle jusqu’au moment où les jours de ses clochers se couvraient et
d’où je pouvais les traverser tous deux à la fois d’une flèche. De là
enfin, car j’étais fatigué,--mais à la condition que nous verrions
l’après-midi le château construit en cannes à pêche,--tu consentis à
redescendre vers le port. Les places longues de ta ville, avec leurs
mosaïques noires ondulées, semblaient arrosées d’encre fraîche. Sur
chaque façade, le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitures
luttaient sans pouvoir s’atteindre, les dentelures de l’un reculant sans
courage dès qu’attaquaient les dentelures de l’autre. Dans les rues à
pic, les enfants d’un an dormaient à même le pavé, leur corselet remonté
aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour de laquelle ils
tournaient quand passaient les automobiles. Collées aux faïences des
maisons les fillettes nues, et, au balcon le plus haut, sans autre
intermédiaire aux autres étages entre l’impudeur et l’amour, vos jeunes
femmes aux tempes moites, gantées de jaune, vêtues de mousseline, avec
des bas noirs et des feutres blancs. Appelées par le bruit, des jeunes
filles passaient la tête à travers les grilles des rez-de-chaussée, et,
prisonnières, fermaient seulement les yeux quand nous les regardions. Si
nous approchions plus près, elles devenaient sourdes,--plus près encore,
sans souffle et pâles. Puis par les rues sans honneur dont les
perroquets, au-dessus de chaque porte, en crient l’énorme numéro, notre
cortège dessinant la figure de circonstance autour de chaque point
historique, le cercle autour du pavé où le roi fut tué, l’ovale autour
du banc d’où Pombal expulsa les jésuites, nous arrivions aux colonnes,
au Tage. Accoudés aux balustrades du fleuve, car il coule au ras de la
place, et il faut même gravir deux marches pour embarquer, tu me
montrais le_ Vasco-de-Gama, _votre croiseur amiral, dont les officiers
ne peuvent aller qu’à cheval dans Lisbonne, l’_Adamastor, _qui emportait
en vacances sur l’autre rive le pensionnat des fillettes
illégitimes,--les mères disaient adieu en pleurant, on entendait de
l’autre côté du fleuve les pères dans l’attente pousser des cris de
joie--et le navire sans pont où l’on verse pêle-mêle les lettres de
cuivre qui composaient les noms des soixante navires allemands
confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le même nombre, en
poètes et en rois, de noms portugais. De grandes raies étincelaient
parfois sous la houle, et c’étaient les aiguillages qui déportent le
navire vers Halifax ou Pernambouc, et de monstrueuses barques à voile
roussie passaient, avec une proue recourbée, des yeux de cyclope peints
à l’avant, et un ne leur suffisait pas, chacune en avait deux._
--_Des barques romaines! disais-je._
--_Non, disais-tu, portugaises._
_Un nuage voilait le soleil, s’écartait, et Lisbonne se fermait et
s’ouvrait comme un éventail. Tout ce qui roulait de ta ville de plâtre
tombait dans un bateau à quai. Sur les hampes des palais tremblait l’air
qui s’agite autour des sismographes. Les chiens éternuaient, hésitant à
entrer dans cette mer poivrée. Les cortèges de onze heures passaient,
c’était les unionistes en courroux, car on venait de rétablir à cause de
la guerre les décorations et, pour tous, y compris les décorés, la peine
de mort. C’était le corps diplomatique qui mettait au paquebot l’une de
ses trois femmes, les attachés en costume chantant la phrase commune des
hymnes nationaux, les seconds secrétaires portant les cadeaux du départ,
les voiles de lin bleu à paniers rouges déployés, et, passant de leur
poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine d’ivoire dont la
petite robe de soie était dans la malle et qui étaient nues. C’était
l’autre officier de ma mission, poursuivi implacablement, car tu lui
avais expliqué qu’on ne donne jamais aux mendiants portugais, qu’on leur
dit «Tenez patience!», qu’ils s’arrêtent alors brusquement comme si on
leur indiquait enfin pour la première fois une recette à la vie, mais
il disait «Tenez patience!», aux marchands de journaux, aux
bouquetières, aux vendeuses de soles, à tous ceux pour qui ta phrase
était un commandement à le suivre, et aussi ils le suivaient patiemment,
attendant qu’il sût le portugais pour acheter._
_L’air brûlait, mais léché par des langues de glace. Les autos
descendaient l’Avenida à toute vitesse, celles des hauts fonctionnaires,
qui ne craignent pas les procès, tournant en zig-zag autour des
lampadaires du milieu. Des hommes nègres armés de tuyaux en caoutchouc
flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; je te demandais
s’ils les gonflent, tu m’expliquais qu’ils les arrosent. Sur le Rocio
tous s’assemblaient déjà devant le Club aux chapeaux verts, debout ou
assis face au cadran de la gare, car on allait passer à l’heure d’hiver,
de midi revenir à onze heures, et recevoir en sieste ce que chez nous
l’État distribua en sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux
portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre de la cité
s’agitaient, assurant qu’il faudrait tourner onze fois la grande
aiguille, marquer l’arrêt même aux demies; et souriaient d’attente et de
volupté, aux terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles
qu’ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l’Océan, voir jaillir
le rayon vert. Midi moins une. On levait les jumelles... Midi. La petite
aiguille reculait simplement d’une heure, et les horlogers rentraient
de dépit. Les pères devenaient soudain tristes, les filles caressantes.
Reçues dans cette heure superflue, les Brésiliennes en escale souriaient
à ce Temps d’Europe qui les prenait en se pliant comme un hamac, et, au
fond d’une double paresse, dans leur calèche, des orientales à sourcils
bleus laissaient tourner vers nous la voiture pour n’avoir point à
tourner les yeux. D’un mot, car tu sais tout, tu m’expliquais pourquoi
ces êtres superbes sourient aux officiers français, pourquoi ils étaient
gais et tristes, bavards et muets, constellés avec des bijoux, et cet
autre les deux seins nus:_
--_Cocottes.... disais-tu._
⁂
_Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, le premier où il n’y eût
pas la guerre. Il me fallut longtemps pour retrouver mes yeux de paix,
pour ne pas, quand riait une vieille femme, quand venait un passant
radieux, sentir en moi la joie qu’un fils fût en permission, qu’un
blessé fût sauvé. Je me précipitais vers la vitrine entourée soudain par
la foule comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint-Quentin
reprise, et c’était un chien de porcelaine qui remuait la tête en tirant
la langue. Quand tu me présentais à un de tes amis, je répondais avec
mille précautions, mille scrupules, comme chez nous où l’on doit--pour
éviter tout impair--parler aux gens inconnus comme s’ils étaient, et
depuis leur naissance, seuls au monde. Je bavardais avec les
grands-mères et leur petit-fils sans paraître soupçonner qu’il avait été
jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, d’un fils ou d’un
gendre. Parfois, à l’aube, un mendiant sous ma fenêtre agitait sa
sébille et je me réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses,
d’un de nos Dimanches serbes, belges ou roumains. Beau pays où les
machinistes, les porteurs de pianos, n’étaient pas devenus--l’art par la
guerre consterné--de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne
marquaient pas dans les bureaux et les tramways la place d’un homme
absent, la femme en demi-deuil celle d’un disparu, et où il nous fallut
vivre comme j’aurais vécu, voilà trois ans, dans un pays où la mort
n’existe pas, plongeant au hasard le bras dans les cœurs, parlant du
passé, du futur, comme dans un pays d’enfants_...
--_Saluez ces officiers, car ils nous apportent la guerre!_
_Ainsi, les trois Anglais et les trois Français de la mission, nous
présentaient aux troupes vos généraux. C’était sur les terrains
d’exercice usés par l’école du soldat, sur ces places qui se ressemblent
dans tout le globe comme deux crânes chauves, car l’on y voit la trame
même de la terre. C’était à Thamar, entre la papeterie et les cloîtres
indous, habités d’abeilles et boursouflés comme si toutes s’acharnaient
sur ces marbres; à Braga, au pied des trente églises, dans votre seule
ville où l’ombre des maisons dans la rue ne soit pas chinoise, sur la
place où les bornes milliaires de la voie romaine, rassemblées--et plus
heureuses encore que les dates latines leurs contemporaines--n’étaient
plus espacées que de cinq mètres; à Evora, où l’on met en pension, car
partout ailleurs en Europe ils succombent, les chimpanzés qui n’ont pas
un an. A ces paroles les civils se découvraient, et nous sortions nos
mains de nos poches pour prouver je ne sais quelle innocence, comme
celui qu’on soupçonne d’y caresser un revolver._
_Mais le général anglais voulait féliciter vos officiers. C’était lui
qui commandait l’armée britannique à Tsing-Tao, et il avait parié avec
Dobell, du Cameroun, au premier général anglais qui entrerait en
territoire allemand. Tous deux y furent le même jour, à la même heure,
mais, à cause de la latitude, le nôtre était proclamé gagnant. Il
s’approchait, bienveillant, honorable, du colonel portugais et tu étais
son interprète._
--_Dites au colonel, disait-il, que je le remercie!_
--_Colonel,... commençais-tu en portugais, et tu partais pour un
discours immense où nous saisissions les mots les plus divers, le nom
de Rome, le nom de Londres, des noms de fruits, des prénoms--car vous
adorez les prénoms dans votre peuple où il n’est que cinq noms de
famille--et le colonel s’inclinait._
--_Commandant,... te répondait-il, et lui aussi prononçait une
phrase avec des mots abstraits; une autre avec des noms de villes,
françaises cette fois; il s’agitait, devenait rouge au mot de
Joinville-sur-le-Pont; tu l’approuvais en hochant la tête, et quand il
s’apaisait, le discours fini, te retournant vers nous, tu nous disais:_
--_Le colonel vous remercie de vos remerciements._
_Et tout ainsi se passait entre vous deux, et tu nous rendais le mot
aimable après que vous l’aviez tous deux gonflé à l’excès et épuisé,
comme l’on rend une fois vieilli, à nouveau vides, les petits sentiments
que l’on vous confia enfant, et qui furent dans votre vie l’amour,
l’orgueil et l’amitié._
_Alors nous visitions les casernes, les officiers supérieurs se
regardant bienheureux quand un réserviste avait apporté un oreiller de
dentelle ou qu’un cheval s’appelait Zeppelin. Les enfants nous
poursuivaient avec les journaux de Lisbonne, encadrés de noir quand un
sénateur français, Trouillot, Naquet, était mort la veille; tu
m’apprenais à lire le sonnet qu’ils publient en première page chaque
jour, profitant de ce que ta langue ressemble mot pour mot à mon patois
limousin, et désormais je savais comment se dit Ulysse en limousin, et
Agamemnon, et Desdémone. La route longeait à la fois la mer et la
rivière, qui était dans son aqueduc, ou bien elle était bordée par de
hauts murs, percés aux hectomètres de fenêtres grillées dont les
laboureurs ouvraient les persiennes pour nous voir. Des balcons, les
femmes parlaient au jeune homme debout au milieu de la rue, prononçaient
l’s sans le mouiller, et, au sortir de l’Espagne, cette lettre soudain
délivrée et franche touchait comme si une prétention en elles et une
pudeur s’était évanouie. Les jours demi-utiles, ainsi s’appelant les
samedis, nos automobiles devaient marquer le pas, car ton pays est celui
d’Europe où l’on déménage le plus, derrière le convoi de couples bavards
dont nous connaissions en les dépassant enfin, moi les moindres meubles
et toi les moindres pensées. Tout ce qu’au lycée j’avais dû inventer
moi-même était là, les palais d’archevêque à coupoles roses et leurs
jardins en trompe-l’œil, les nymphes aux seins gonflés par les couches
annuelles de plâtre, les maïs comblant les vallons, l’énorme fleuve bu
par le reflux, pourpre entre ses digues de porcelaine et ses eucalyptus,
le bosquet de bananiers et de cyprès avec ses allégories en faïence:
Poésie nourrissant son oie, Rhétorique faussement accueillante, les bras
ouverts mais les jambes croisées; et l’autre avec des animaux de marbre
auxquels le Temps, enfermé là une minute, avait infligé tout ce que
subirent de lui les statues de Vénus ou de Niobé, le chien traversé par
les flèches et sans tête, le singe sans ses bras, et du rhinocéros le
torse seul. Entre les oliviers et les palmes, pour tromper je ne sais
quel corsaire, des artilleurs peignaient en bleu le phare qui hier était
rouge; et, on le reconnaissait au ramage, les arbres n’étaient peuplés
que d’oiseaux d’Amérique échappés aux navires. J’étais au point même, et
le plus lointain, où le désir m’avait conduit enfant, et je reculais
vers toi de dix centimètres, pour ne pas toucher, surtout avec cette
peinture fraîche, un des panneaux même de ma vie._
* * * * *
_Mais soudain, par un hululement sauvage, la sentinelle d’un dépôt
d’armes appelait à la garde ses quatre soldats qui se précipitaient du
poste et nous présentaient les armes. Je les regardais bien en face,
m’arrêtant devant chacun au moment où le fusil séparait les deux yeux,
et dans ces huit demi-soldats, plus facilement que dans des soldats
entiers, je cherchais à loisir mes ressemblances de la guerre, mes
souvenirs de France. Puis, le sourcil d’Artaud revu, la tempe de Dollero
retrouvée, aperçue aussi dans leurs yeux la parenté avec l’ivoire et
l’or, je leur faisais reposer l’arme et c’étaient eux, soudés à nouveau,
qui nous entouraient pour nous voir._
--_Il est temps, disais-tu. Délaissons-les!_
_Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi d’ailleurs que
monter et descendre... Donc, puisque tu l’exigeais, nous les délaissions
dans leur campagne vert et blanc, nous délaissions les ponts près des
mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo bordées de rouge
près des églises, dans une fenêtre rose les deux jumelles d’Oiras à
nœuds verts nous les délaissions, et descendus à temps au faite de la
tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au milieu de l’estuaire
et un peu avant l’horizon,--en nous penchant,--monter, monter et
disparaître._
SEPTEMBRE 1916.
PÉRIPLE PÉRIPLE
Ramonchamp, 27 août 1914.
Mon bataillon a une journée injuste. Notre première pause ne s’est pas
faite dans un bourg, et nous manquons ainsi tous les autres, car ils
sont échelonnés régulièrement à la distance d’une heure de marche. Ce
sont pourtant des bourgs où l’on s’arrête, ils ont des casinos, des
offices de tourisme et, par des plaques de marbre, nous apprenons que
Montaigne fit jadis halte à Bussang, Talleyrand à Saint-Maurice. A ces
deux-là nous pardonnerions d’avoir été plus avisés que nous, mais la
chance du second bataillon nous irrite. Il peut acheter, dans les
épiceries--d’autres régiments les ayant vidées déjà des provisions pour
adultes--tout ce que les enfants seuls, avant la guerre, savaient y
trouver, le nougat, les raisins secs, les caramels. Il boit du vin
gris, mange des truites froides, il prend l’adresse de familles
lorraines, désormais liées à lui pour la vie, tout le long d’une route
qui ne nous a donné, à nous, que le souvenir de deux montagnes voisines
et rondes, celles exactement dont nous comparions avec timidité la
courbe, dans nos narrations de troisième classique,--c’était notre
première métaphore et la troisième moderne ne s’y risquait pas,--aux
contours d’une jeune gorge. Notre seule distraction est un vieux de
Fresse qui appelle le col de Bussang un pertuis.
--Il y a loin d’ici au pertuis? lui crie au passage chaque escouade.
--Eh mon Dieu! répond-il. Vous lui tournez le dos. Vous allez au pertuis
de Bramont!
Depuis la minute où, comme par une lorgnette, nous sommes rentrés en
France par notre tunnel-frontière, nous avons perdu toute curiosité,
nous ne voyons plus. Le capitaine Perret a fermé son Joanne. Le pays se
fait simple et vert, et, à part les deux ballons sur notre gauche
toujours brumeux et symboliques, livre directement ses autres beautés,
ses prairies, ses ruisseaux, son granit. Parfois, étincelant au travers
d’un guéret, tracé pour la nuit entre deux laboureurs ennemis et oublié
au réveil, un sillon solitaire. Les hommes ont enfin du tabac en paquet,
ils ne sont plus obligés de briser des cigarettes pour bourrer leur
pipe; parfois l’un d’eux s’arrête au bord du chemin, allume sa pipe en
aspirant à fond de ses deux joues, ce qui lui donne l’air de rire
silencieusement, et, quand il est grave à nouveau, entouré de fumées, il
reprend sa place.
La France est un pays de connaissances. Sur la place de Saint-Maurice,
j’aperçois la maison du vieil Haltesse, le voyageur en papier d’Arches,
que nous aimions emmener au Weber en criant son nom et que les grooms
effarés n’osaient par déférence appeler que Monseigneur. A la sortie du
Thillot, distribuant des numéros du _Petit Journal_ aux soldats, du
_Matin_ aux sergents et du _Figaro_ aux officiers, Madeleine Dollet,
avec laquelle j’ai déjeuné une fois, dansé une fois, contesté une fois
que Mozart fût hollandais. Une fois elle aura entendu un soldat inconnu,
avec des lunettes et des moustaches, lui crier: «Ça va, Madeleine?» et
elle aura regardé sur elle-même, de ses belles prunelles ovales, ce qui
pouvait ainsi faire deviner son nom.
Voici que les lettres des devantures, un peu clignotantes et molles en
Alsace, ont repris sur les boutiques leur assurance. Pures et
solitaires, les voyelles françaises se logent dignement entre des
consonnes romaines. Dans ce bourg un peintre ému a prodigué les
cédilles. Une enseigne de boulanger, trop longue, déborde sur la masure
voisine et unit la plus humble maison des Vosges au noble négoce du
pain. Dans le Thillot les maisons sont numérotées et chacune porte,
cloués sur sa façade, dernier butin de Poitiers, d’énormes chiffres
arabes en or sur émail bleu. Bardan, près de moi, lit tout haut chaque
nom, le prononçant plus fort par flatterie quand le propriétaire est
au-dessous, et il ne peut s’empêcher non plus, dans la campagne, de
découvrir devant chaque arbre, chaque oiseau, celui des mots français
qui les atteint le plus.
--Voici le verdier des ruisseaux. Voici le génévrier d’Irlande.
Cher Bardan, qui aujourd’hui s’accroche à moi, nerveux comme tous les
Bourbonnais du Sud, qui ne peuvent entendre affirmer ce qu’ils redoutent
sans éprouver leur défaillance. Les gens de Vichy, de Gannat, si on leur
fait la moindre peine, changent de visage, leur âme en une minute est
ravagée, et nous avons avec celle de Bardan des jeux cruels, qui ne
prendraient pas sur les âmes de Moulins et de Nevers:
--Nous reviendrons dans six mois, disons-nous, d’une parole distraite.
--Dans six mois! répète Bardan, et il pâlit, il tremble, mais il
comprend notre plaisanterie et aussitôt engraisse soudain.
--Les femmes sont toutes infidèles, horribles, laides!
--Les femmes? dit Bardan qui est marié, et, atterré, il bégaye...
On me charge, pour qu’il se remette, de lui dire la vérité.
Vers trois heures, Ramonchamp, au milieu d’un immense cirque coupé par
la Moselle qui tente vainement d’isoler les villas des simples maisons
et de créer Ramonchamp ville et Ramonchamp cottage. Le cimetière domine
la rivière. Des tombes riches on a la vue et des tombes pauvres on voit
la gare. L’air est vif et limpide. De chaque cour jaillit une fontaine
qui rejoint à ciel ouvert la Moselle et ce sont les maisons, ici, qui
fournissent d’eau la rivière. Chaque ruisselet a creusé la terre
jusqu’au granit et le plus grand fleuve, dans ce sol, n’aurait pas une
autre profondeur. Coup d’œil à l’église; les enfants sortent du
catéchisme, me serrent la main sous le porche, l’un après l’autre, et je
me crois obligé de rester jusqu’au dernier, comme un bénitier. Puis,
après le dîner, je monte avec Bardan jusqu’à la compagnie logée dans un
domaine sur la pente des monts. L’adjudant compte nos cartouches,
poinçonne les souliers remboursés, nous verse onze francs, et, comme
nous sommes à la fin du mois, nous avons l’impression d’avoir achevé une
guerre et d’en partager le butin. Nous revenons sous mille étoiles, et
dans chaque ferme aussi une lumière sautille, car on nous a distribués
sur ce plateau comme on disposait jadis après la victoire, en Hellade,
les régiments qui allaient être changés en constellations. Bardan m’a
pris le bras, ému par la nuit, et se refuse à croire que je pourrai être
tué. Il me dissuade de la mort comme d’un suicide, ou comme s’il était
question ce soir de me sacrifier seul pour le régiment. Il veut
m’entendre jurer que je m’en tirerai. J’ai donc, pour ne pas jurer, des
pressentiments? Je le rassure, attendri moi-même et lui promets de
vivre. Mais au loin une sentinelle a tiré, il a eu peur, et il l’insulte
comme si elle me visait.
Devant la mairie, avec des lanternes, un groupe de soldats lit les
communiqués du mois d’août, dont l’adjoint apporte les doubles. Il les
colle lui-même, dans le bon ordre, écoutant les réflexions, expliquant
les noms des villes belges d’après un itinéraire bizarre: Bruxelles, à
350 kilomètres de Nancy, Louvain à 600 kilomètres de Lyon, Malines à
500 kilomètres de Dijon. Les hommes, fatigués, lisent en se déshabillant
peu à peu, demandent à l’adjoint de lire tout haut, et écoutent en
roulant leurs jambières, en pliant leurs cravates. Il y a ceux qui
s’interrompent quand la nouvelle est bonne, quand on prend Sarrebourg,
et ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est mauvaise, quand on le
perd. Un soldat qui a froid et qui remet brusquement sa capote, alors
qu’on parle de Morhange, semble devenir un renfort, retarder la
retraite. Parfois cependant, quand il est question de l’Alsace et de
Mulhouse, ils s’arrêtent, clignant des yeux aux noms propres qu’ils
connaissent, écoutant aussi immobiles que s’ils étaient déjà tous nus...
28, 29 août.
Tryon habitait un grand château, élevant des chevaux, des chiens,
chassant le blaireau, et il allait avoir un fils dans un mois. Viard
avait reçu, la veille du départ, un bureau d’acajou moucheté. Le frère
de Trinqualet, ouvrier tailleur à Paris, devait passer les vacances en
Auvergne et habiller gratis toute la famille... Tous mes camarades,
aujourd’hui, parlent de leur bonheur. Biset se heurte à une porte en
apportant le rapport, mais c’est encore une félicité qui jaillit, au
milieu des jurons, de son énorme crâne: il annonce qu’il est fiancé.
Mais celui qui perd le plus à la guerre est Sartaut, car il venait
d’hériter de l’homme le plus égoïste qu’il y eût dans la France entière,
du mobilier même de l’homme heureux: la cave, avec deux bouteilles de
tous les vins, le jardin, où vivent en paix une guenon et une antilope,
et des actions du P.-L.-M., de sorte que les Sartaut peuvent désormais
voyager gratuitement. Dès la fin de la guerre, au lieu d’habiter sur
l’Ouest-État, ils s’installeront sur la ligne de Brunoy et ne verront
plus que des trains qui leur appartiennent.
Campés dans la maison d’école, nous avons adopté les heures de classe,
comme nous adoptons dans les ateliers les heures d’usine. Déjeuner à
onze heures, collation à quatre, et récréation dans la cour. Le
capitaine Lambert écrit ses lettres dans la chaire; nous nous enfonçons
avec peine dans de petites tables soudées à leurs bancs, pivotons avec
elles pour bavarder, ou pour prendre dans chaque tiroir le cahier de
composition de son élève; le mien s’appelle Félix Bertrand et il a
manqué son devoir final, la classe avait à expliquer les diminutifs en
on: chaton, négrillon, ourson, et Félix n’a point compris
l’instituteur:
«Un petit chaton est un chat, explique-t-il, un petit négrillon un
nègre». Par la fenêtre, nous voyons l’église, d’où ruisselle la source
de l’eau bénite, et suivons tout ce qui se produit sur les routes à
pentes rapides, un œuf dur qui roule, par exemple, talonné par une
escouade...
* * * * *