Les adjudants de bataillon se joignent. Ils sont ravis: voici enfin

découverte la ville, cherchée vainement pendant quatorze années de

manœuvres, où ils prendront pour leur retraite un emploi civil. Ils

demandent s’il y a un percepteur, un contrôleur. Il y a tout cela, il y

a même la douane, la gare. Il y a la pêche, la chasse. A chaque coin de

rue, un poteau de tourisme nous indique aussi l’excursion. Les adjudants

épèlent les écriteaux, avec leur accent du midi.

--Nous irons à l’Engelbourg, nous irons au Thannerhubel! On peut revenir

par l’Albertsfelsen!

Mais nous sommes déjà dans les faubourgs. Les maisons s’espacent, se

reculent, s’adossent à la rivière ou à la montagne. Avec des jeunes

filles au visage rond et aux yeux noirs, nous échangeons les fleurs

reçues à la ville contre les fleurs de la campagne. Enfin la halte, près

d’un château dont les propriétaires viennent saluer le colonel. Les

jeunes filles sont accompagnées d’une amie, d’une cousine italienne,

qu’elles ont habillée avec le costume alsacien, alors qu’elles-mêmes

sont des Françaises. Ainsi les jeunes filles de Rouen se croient

indignes de jouer le rôle de Jeanne d’Arc et le confient à une actrice.

Italienne qui pique un géranium rouge dans chaque canon de fusil,

méthodiquement, comme si elle faisait des boutures. Départ. Les hommes

se sont mis à chanter. Ouvriers et paysans, mal éclairés sur leurs

sentiments, se sentent émus, se croient joyeux. Des chœurs se forment;

notre gamelle aussi crie contre l’acier de notre fusil et chacun fait

individuellement, sous ce soleil, un bruit argentin à la manière des

cigales. Ma compagnie chante le _Chant du Départ_, en modifiant

toutefois le nom de Viala au profit de Vialard, notre caporal, et

Artaud, trouve cette nouvelle chanson superbe. Il vient me demander à

une pause de la lui copier. La vallée se rétrécit; il y a de l’écho; ce

qui nous fait chanter les _Montagnards_. De temps en temps, des bourgs

qui se raccordent; c’est déjà Bitschwiller, c’est déjà Willer, bien que

les adjudants indignés soutiennent que c’est encore Thann. Chaque bourg

indique loyalement son altitude et la hauteur de la montagne la plus

proche. Il suffit de faire la soustraction pour être libre de je ne sais

quel souci. Nous traversons la Thur. Voici Moosch, où notre guide se

trompe de chemin pour la première fois et nous met sur la route de

Guebwiller. Cela nous comptera comme un quart d’heure d’excursion et

peut-être retranché de nos campagnes. Voici Saint-Amarin, où nous

faisons la grand’halte, dans une prairie en contre-bas de la rivière, et

dont tous les enfants viennent nous contempler. Nous leur offrons des

gâteaux, car nous avons acheté la pâtisserie; ils refusent poliment, ils

n’ont pas faim, ils n’acceptent que notre biscuit, qu’ils dévorent. Les

plus grands remarquent à voix haute ce que les Allemands ne feraient

pas: les faisceaux si vite, le feu si vite. Un garçonnet me demande

toutes les explications que je réclamais dans mon enfance des soldats:

s’il y a une différence morale entre les galons d’argent et d’or,

comment on distingue l’adjudant du sous-lieutenant, le fourrier du

sergent-major. Il avait un peu dédaigné, jusqu’ici, les sergents-majors.

Je lui montre le nôtre: Forest, toujours rasé de frais, aux yeux de

chanteuse, à l’uniforme toujours repassé. Voilà un grade sacré pour les

enfants de Saint-Amarin... Le clairon sonne: les Allemands ne boiraient

pas le café si bouillant si vite. Il demande à ce que je lui envoie un

mot, si je suis blessé, et il écrit sur mon carnet son adresse: _Paul

Schlumberger, Saint-Amarin, Alsace, France_. Je découvre dans mon

portefeuille une carte de visite et la lui donne, bien qu’elle soit

cornée, car j’avais trouvé, rue Falguières, la sculptrice que je

comptais éviter. Je pense aujourd’hui qu’il ne pouvait y lire que ma

rue, et pas ma ville. Mais on devinait que c’en était une grande et il

aurait dû m’écrire dans les onze villes françaises qui dépassent cent

mille habitants. Les Allemands ne se retourneraient pas pour ainsi crier

adieu...

Il pleut par ondées. Les montagnes ramènent jusqu’à leur base de belles

forêts bleues sur lesquelles l’eau ne prend point. Les vallons

s’élargissent, nous y plongeons des regards curieux, mais l’averse les

brouille. Les bourgs sont presque silencieux et l’écho des voix

alsaciennes à nos chansons devient plus faible à mesure que s’enfle

l’écho de la montagne. De tous les chemins de traverse débouchent les

troupes silencieuses qui n’ont pas traversé Thann et qui cheminent près

de notre bruit sans s’y mêler, comme la Saône dans le Rhône. De temps en

temps, un soldat s’échappe, pénètre dans une arrière-boutique où sont

assemblées de muettes personnes et crie: Vive Thann! Et les habitants de

la ville, ville jalouse de Thann, baissent les yeux sans protester. Nous

suivons la voie ferrée, qui n’a plus d’écriteaux, car tous étaient

allemands, et, libérée, sert aux boiteux qui évitent la bousculade. Près

d’un passage à niveau, que l’on ouvre seulement aux éclopés, je

rencontre Prosper, maintenant éclaireur d’artillerie. Son cheval, qui

est bien connu, qui est Jean de Nivelle, de garde derrière cette énorme

barrière, croit à une punition infligée par les starters. Prosper se

souvient qu’à nos vacances avant son examen il avait eu en narration une

entrée en Alsace. Il n’y était pas allé par quatre chemins, il était

entré par Strasbourg, il avait poursuivi jusque sur la plate-forme de la

cathédrale un général allemand, qui ne l’avait évité qu’en se

précipitant dans le vide, et je ne m’étais pas trop moqué de lui, car

j’avais raté, moi aussi, en quatrième, mon entrée en Alsace. Je l’avais

faite par les villes de l’autre bord, par Wissembourg, par Freschwiller,

d’après les récits de 70, et je les décrivais dans le mauvais sens,

comme Chateaubriand pour ses voyages de Grèce. Encore un élan, et

j’étais en France... On voyait au bout d’une minute que je n’y étais pas

vraiment entré.

La pluie s’est calmée. Nous arrivons à Fellering à six heures et restons

avec le bataillon qui y cantonne. Le premier continue jusqu’à Urbès. Les

officiers s’installent dans une hôtellerie, et je rejoins mes camarades

dans une autre auberge, où nous dînons. C’est, celle-là, l’auberge

allemande. Sa terrasse domine toute la vallée; ils l’ont choisie comme

ils choississent un emplacement d’obusier, et l’on voit tout ce que peut

atteindre l’esprit le plus lourd: le clocher, un château-fort, la lune.

Le soir borde cette terre alsacienne d’un ciel allemand, tendu et bas,

car c’est la fin du coupon. Une énorme lune, moulée sur le visage de

Simplicissimus. Un vœu gigantesque à former contre l’Allemagne, si elle

filait. Triste repas aussi que ce souper allemand, ces myrtilles, cette

salade sans huile et ce veau blanc. Vais-je donc me coucher avec cet

arrière-goût de Prusse sur une journée si pure? Pas de bière; une

kellnerin vient nous l’annoncer, en glissant sur ses savates, fille du

Rhin à sec. Malaise de sentir mes camarades et mes soldats prendre pour

l’Alsace ce coin de Brandebourg. Ils admirent les poutrelles rouges et

noires du plafond; ils admirent les cartes à jouer, qui ont des biseaux

d’or, dont les as ont des photographies de villes, de fleurs,

d’actrices, et où ils se reconnaissent mal, d’ailleurs, car les voilà

trois à avoir le roi. Même diversité dans les allumettes, dans les

cigares, dans les timbres. Habitués depuis leur naissance aux immuables

cartes françaises, ils ont l’impression que ce pays est celui de la

liberté de l’imagination. Il suffirait seulement d’un signe pour

distinguer aussi les valets des dames. Ils bavardent avec la kellnerin.

Ils l’embrassent. Celui qui écrit là-bas à ses parents commence ainsi la

lettre: «Je vous écris dorloté par Babette!»

Je couche dans son lit, à l’Alsacienne; un lit très court, mais dont le

pied heureusement est en arceau, de sorte que mes jambes dépassent; un

lit d’otarie. J’y couche botté, mais j’enlève ma capote et, comme les

confetti le matin des Cendres, les fleurs de Thann tombent sur la

descente de lit, qui les boit et me rend de larges fleurs allemandes,

jaune et grenat. La chambre est damnée: je ne puis faire un geste qui ne

soit d’un romantique allemand; si j’ouvre la fenêtre, un rayon de lune

vient caresser ma joue droite, mes cheveux qui, pour la première fois,

ont frisé, les cabochons du vitrail, et je sens que je deviens le modèle

de Schwind. Je répare mon revolver, lisant à la bougie une lettre bleue,

et soudain je suis Werther. Je me venge sur l’Allemagne moderne, en

déchirant le portrait de Tirpitz, le portrait d’un étudiant inconnu à

trois balafres, et en cachant les morceaux dans la boîte à chaussures de

Magda, sur l’étagère de gauche. Là-bas, une trompette assourdie sonne.

L’écho plus martial répond par un clairon...

J’écoute un clairon en Alsace...

...O mes amis, qui êtes en Chine!

26 août.

Lever à trois heures. Il pleut. Bonne journée pour le crayon-encre. On

nous autorise enfin, comme nous en sortons, à envoyer des cartes

illustrées d’Alsace. Départ à quatre heures. La kellnerin, ignorante du

sort de Tirpitz, nous fait des signes avec ses avant-bras. Marche

silencieuse sous une pluie de montagne qui ne pénètre pas nos

harnachements, mais qui nous fait lisses, muets. Aux vergnes,

orgueilleux de border à la fois la route et le torrent, pendent des

ampoules à abat-jour qui brûlent encore et qui nous font entrevoir, sous

l’eau noire, les truites endolories par l’aube et l’électricité. Dans

les pâturages, des bœufs sont immobiles, debout, respectant l’heure où

l’herbe se relève et pousse le plus vite. La nuit ne se dégage des

sapins qu’en y laissant ses nuages les plus noirs, sur lesquels il pleut

aussi. Arrêt à Urbès, les mieux éveillés font face à la route, les plus

tristes face à la rivière. Le 1ᵉʳ bataillon nous rejoint. Il est gai, et

chante, car on l’a fêté toute la nuit. Aux fenêtres, tout ce qui se peut

voir d’Alsace vivante à cinq heures du matin, quelques épaules rondes

entre des rideaux noirs à fleurs roses, un sein à demi dégagé, un bras

blanc qui relève un store, une petite fille entière, qu’on assied sur la

fenêtre et qui lance des fleurs en papier; des chiens de garde,

silencieux, car la guerre leur apprend chaque jour à douter de leur

métier. Un moulin, une usine, avec une plaque française d’assurances

contre les incendies: ils n’ont jamais brûlé; la douane, où Tantôt se

pèse sur la bascule; il a pris en Alsace un kilog. Le jour est levé. Le

général qui galope le long de sa brigade reproche avec aigreur au

colonel d’avoir un bataillon triste et un bataillon gai et, impartial,

le colonel passe chaque demi-heure avec l’un, la demi-heure suivante

avec l’autre. Deux vaches à clochette que notre avant-garde a séparées

essayent vainement de se rejoindre par les intervalles des compagnies,

avant que la route ne s’élève et n’abandonne les pâturages. Le colonel,

distrait, cherche en arrière un troisième bataillon, le bataillon

rêveur.

Nous allons en France. Suivant les capitaines, nous allons garder la

frontière italienne; nous allons débarquer au Danemark; nous rejoignons

en Lorraine notre régiment d’active: ma compagnie se réjouit à l’idée de

retrouver l’adjudant Orphalin, que nous appelions l’Aigu et qui ne

parlait que par nombres:--Où est l’H²O? criait-il dans la chambrée,

quand la cruche était vide. La mauvaise humeur des officiers rassure

tout le monde; s’ils étaient ennuyés, ils s’occuperaient moins de nous.

Le général continue à harceler le colonel et nous nous passons sa

colère, par grades, avec l’impassibilité de boules d’ivoire. Nous

montons si allègrement et si vite que le ruisseau qui descend là-bas,

avec des précautions, tout écumant, nous fait vraiment pitié; sur notre

droite, la vallée se gonfle ou s’étire; parfois, sur notre gauche un

vallon rouge et vert, qui s’écoule par un ruisseau noir. Les montagnes

émergent d’un coup, avec leurs sapins jusqu’à la base, d’une terre plate

et végétale, et l’on sent la masse qui s’en prolonge au-dessous. Menant

vers une maison isolée, des sentiers blancs, creusés par le pas d’une

seule famille. Une buse qui plane désigne soudain aux dix mille hommes

de la brigade un pauvre lapin modeste, qui se croit de tout ignoré. Sur

des îlots de granit--mauvaise affaire pour les patrouilles--des châteaux

écroulés, montrant aux artilleurs comment frappe le temps, d’un seul

coup, au point faible de la voûte, et la ruine ainsi n’est pas

gaspillée. Entre les ballons, un doux arceau de pentes, qui supportent

la route comme des ressorts. Avec quel tendre et soigneux délire,

lorsqu’elles étaient en fusion, les Vosges se sont rapprochées et

jointes! Autour de nous, l’Alsace s’abaisse, et les adjudants qui ont le

droit de se retourner toute la minute que dure le défilé de leur

compagnie, tentent vainement de découvrir Thann, à la rigueur Urbès,

entre les bourrelets. D’ici, on devine déjà mieux Strasbourg. Nous

n’entrevoyons plus, du pays alsacien, que la plaine où nous avons à

peine pénétré, une ligne brumeuse que les soldats, selon qu’ils sont

chasseurs ou pêcheurs, appellent la forêt de la Harth ou le Rhin. La

pluie cesse. L’état-major nous dépasse, et ce saut périlleux de la

division nous indigne. Pas un seul soldat qui vienne vers nous, qui

descende, comme le jour où nous allions à la bataille. Mais c’est au

silence que nous marchons aujourd’hui. Si le but de la guerre est le col

le plus solitaire de France et d’Allemagne, nous sommes arrivés dans une

heure. Nous ne rencontrons qu’un cheval mort de fatigue dont les

maréchaux du régiment arrachent et se partagent les fers, à la dérobée,

comme des porte-bonheur. La forêt, par instants, nous couvre d’arcs

humides et l’artiste imitateur de la compagnie imite maintenant les

oiseaux. Aux tournants nous voyons Michal, à dix mètres devant nous, que

le régiment ne rattrappera plus qu’en France. Grâce à la pente, le

niveau s’est établi entre le bataillon gai et le bataillon triste. Déjà

les bornes kilométriques nous annoncent la France, et les hectomètres

eux-mêmes parlent sur cette route: dans huit cent cinquante-trois

mètres, nous serons en France. Nous ne voyons plus de l’Alsace que la

route, les arbres qui la bordent, et il faut maintenant la toucher pour

y croire. Les officiers, ménagers de leurs chevaux, marchent à la

hauteur des hommes, avec un remords que combat l’assurance d’avoir

désormais plus régulièrement les lettres de leur femme ou de la

directrice du Grand Cercle helvétique.

Que nous as-tu donné, Alsace? Nous revenons sans trophées, et il y a au

plus trois casques de uhlans dans tout le train régimentaire. Nous

n’avons conquis que des okarinas, des cartes déchirées, et que nos

chiens, baptisés comme une escadre allemande, Guillaume, Bismarck,

Blücher. Nous avons pris l’habitude d’envoyer des vues illustrées

mensongères, de Montchanin quand nous étions à Burnhaupt, de Ribeauvillé

quand nous étions à Thann, de sorte que nous supportons à peine, tant

l’émotion est forte, de recevoir une carte vraie, qui vient d’un

Parisien et est Sainte-Clotilde, d’un Vichyssois et est le Casino. Nous

avons gagné de ne pouvoir plus raconter notre guerre sans dire

négligemment que nous l’avons commencée en Alsace, et le vin que nous

boirons gardera le goût de kirsch tant que nous n’aurons pas de bidons

neufs... C’est tout... Nous aurons le sentiment de nous être acharnés

sur la frontière même, la piétinant, comme s’il suffisait de l’effacer,

et de l’avoir remplacée par la ligne bossue de notre itinéraire, pauvre

charnière toute neuve. Nous aurons, les jours de deuil, la modestie de

ne vouloir acquérir que ce que nous avons parcouru, Saint-Amarin, Aspach

et aussi Enschingen, puisque nous l’avons pris tant de fois. Nous aurons

été envoyés au secours de l’armée de Belgique moins par Roanne que par

Thann, et une fois à l’hôpital, nous chercherons dans le Bottin, dans

le Bottin de l’étranger, les noms du boucher sympathique et du bon

opticien. Alsace bénigne, qui nous a donné, avant ceux de la vraie

guerre, un souvenir des anciennes campagnes. Nous avions des uniformes

de 70, violet et cuivre, tout neufs, et les souliers tout neufs qu’on

fabriqua par milliards au temps de l’affaire Schnœbelé. Nos jambes

garance se hâtaient sous cette armée antique comme celles d’un enfant

sous son cheval à volants. On ne distinguait pas encore les menuisiers,

les cochers, les prêtres, sous la capote intacte, et, libérés de nos

métiers, il ne nous restait que nos vertus et nos défauts. Nous ne nous

connaissions que par eux; nous nous appelions: le gourmand, le menteur,

le paresseux, mais chacun respectait le nom de l’autre, comme on le

respecte à la légion étrangère, comme s’il était faux et cachait un

millionnaire, un criminel, un sous-préfet.

En France? Nous y voici. Le poteau est sous un tunnel et notre pensée

seule, au-dessus, a à franchir la frontière. Nous faisons halte dans

cette nuit. Un quart d’heure d’ombre pour nous préparer au jour

français; ainsi font les myopes qui changent de lorgnon et cependant,

avec des allumettes-bougies, nous cherchons la ligne tracée sur les

murs, la coupe. La moindre parole résonne, et le dernier écho alsacien,

sûr de n’être pas vu, s’approche à dix pas de nous. Nous repartons, et

la route descend, et l’habitude d’être en France se reprend comme la

pente même. Il est midi. Dans des clochers invisibles sonnent des

cloches. L’air est doux. Michal nous montre la Moselle qui vient de

naître, et ce nom qui vient nous attendre si haut nous émeut comme si la

Moselle pour nous était remontée à sa source. Des verdiers, télégrammes

timides qui arrivent cinq mètres avant nous à chaque maison de garde,

suivent la ligne télégraphique dont les poteaux ont connu au temps de

leur liberté tous les sapins du voisinage et sont moins droits et moins

guindés. Déjà la route se divise en route départementale, en chemin

cantonal. Elle est plantée d’ormes anciens, distants d’une toise, tandis

que les tas de cailloux s’espacent à intervalles républicains. Sur

chaque arbre, dans chaque fourré, un animal familier nous avait

attendus: une pie, un chat, un chien de Beauce qui aboie dans sa langue

claire contre nos chiens allemands. Sur la gauche siffle un train. Nous

avions oublié le train. Dans les villages, chez la mercière-épicière,

nous avions oublié que se rassemblent le chocolat à billes, le pain

d’épices, la moutarde. Il reste même un _Petit Journal_ pour le

régiment. Voici les affiches coloriées dont nos yeux étaient si pleins

qu’ils en découpaient les silhouettes sur les grands murs blancs

alsaciens. Nous entrons dans un pays à la vie si précise, si détaillée,

que l’on cherche malgré soi le nom de la journée et que nous

reconnaissons, presque de vue, le mercredi. Pays charmant: à la sortie

du tunnel, un écriteau nous engageait à nous méfier des courants d’air.

Nous succombons à son charme, nous allongeons le pas, nous levons tous

ces freins qui nous empêchaient de marcher vite et d’être heureux, nous

sommes infidèles à l’Alsace. Quel bien-être, quel repos de retrouver ce

qui est à nous, ce qui est réservé à nous, les Françaises et leur

costume, les petites postes bâties sur le modèle des petites gares, les

enfants français, tellement moins nombreux que là-bas, rares et précieux

comme l’enfance même, qui sont ici des ornements, deux au plus debout

sur chaque borne kilométrique, et qui nous répondent, quand nous voulons

savoir qui ils sont, par un de nos noms même: je suis Jean Parmentier,

je suis Émile Richard. A travers la fenêtre, une fillette qu’on habille

nous regarde. Une autre, qui ne se sait pas vue, montre sa gorge. Dans

une villa, une grande jeune fille brune, les épaules nues, agite vers

nous ses deux bras. Délicieux plaisir de revenir dans un pays où la

pudeur a changé, de retrouver nos femmes plus simples, plus belles,

sans frayeur d’être nues. Nous sommes chez nous! Personne qui récrimine

de nous revoir, qui demande une explication, à part une bourgeoise, à la

fenêtre de la maison où Turenne a couché, qui doit craindre des

représailles. Un facteur nous accompagne. C’est le facteur, cette fois,

qui nous offre un verre de vin.--Ce n’est pas de refus, facteur! Et il

nous indique le nom de tous les villages, avec le nombre de lettres que

chacun reçoit par an. La petite ferme au pied du rocher de granit n’a

jamais de courrier. Il lui porte les catalogues en double, les imprimés,

les lettres de faire-part revenus avec la mention «inconnu». Le bourg

au-dessus de nous, c’est Bussang. Voici les affiches balnéaires, d’où le

maire a fait effacer la mention: _Bussang_ = _Sang bu_, pour éviter,

pendant la guerre, une image de mauvais goût. La jeune fille à jupe

noire, en chemisette rose, les cheveux en coque sur les oreilles, c’est

Mˡˡᵉ Marie Renaud. Pas la blonde qui est Ernestine Chaumont. Mais Renaud

a hérité d’une rente de mille francs. Elle entend se marier par amour et

a refusé déjà tout le monde.

Marie Renaud sourit à Forest, qui vient bavarder avec elle, il a deviné

qu’elle s’appelait Marie et il voudrait seulement le reste de

l’adresse. Elle lui fait deviner son nom, par la première syllabe de

chaque mot, et le nom du village, et celui du canton. Doux bégayement!

Mais on siffle: adieu. Elle lui permet de l’embrasser... Nous partons.

Fantassins pleins de tact, nous ne nous retournons point vers elle, pour

qu’elle voie seulement, dans notre masse bleue, le visage de son Forest,

tout joyeux, tout triste, qui marche à reculons, l’emplâtre, et sur mes

pieds!

LA JOURNÉE PORTUGAISE LA JOURNÉE PORTUGAISE

AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQUE

DE SANTA ROSA Y OVAR.

_Comme j’étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D’abord les

fillettes, un peu plus âgées, dans ton pays aussi, que les petits

garçons et qui les portent là-bas au fond d’un panier sur leur tête.

Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l’ambassade d’Allemagne

jadis avait protesté, on les enveloppait d’indienne. Puis les mendiants,

reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot

mendigo. Puis les pêcheuses d’Ovar, ceintes d’un cordage, comme vos

monuments manuelins, et qui ont les yeux de chaque côté du visage, de

sorte qu’au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir.

Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au

Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les

orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette

minute, ignorants comme ils sont de l’âge qui doit séparer enfants et

parents, certes me désiraient pour père._

--_Que voulez-vous, me disais-tu! c’est de même à Paris quand il arrive

un Portugais._

_Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les

Lapons dans leur neige, et quand résonnait prés de nous un talon, nous

sentions que passait un être moins dévoué. Alors en effet c’était un de

ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs trois

fleuves, ou bien l’homme de police chargé de crier sur mon passage: Vive

la guerre et Vie à la Vie; ou bien c’était la Reigini, de la compagnie

italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux chevilles, là

où étreignent les amants, et qui rougissait, du même bâton, ses lèvres

et l’angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux monsieur en bottines

qui tint à nous accompagner, qui même m’arrêtait, comble d’admiration,

montrant mon sabre et voulant savoir--dans un français qui ignorait les

verbes, comme le tien--pourquoi le fourreau en était bosselé._

--_Guerre? Bataille? interrogeait-il._

--_Non, répondais-je. Valise._

Lectures pour une ombre · 第 4 / 13 段