découverte la ville, cherchée vainement pendant quatorze années de
manœuvres, où ils prendront pour leur retraite un emploi civil. Ils
demandent s’il y a un percepteur, un contrôleur. Il y a tout cela, il y
a même la douane, la gare. Il y a la pêche, la chasse. A chaque coin de
rue, un poteau de tourisme nous indique aussi l’excursion. Les adjudants
épèlent les écriteaux, avec leur accent du midi.
--Nous irons à l’Engelbourg, nous irons au Thannerhubel! On peut revenir
par l’Albertsfelsen!
Mais nous sommes déjà dans les faubourgs. Les maisons s’espacent, se
reculent, s’adossent à la rivière ou à la montagne. Avec des jeunes
filles au visage rond et aux yeux noirs, nous échangeons les fleurs
reçues à la ville contre les fleurs de la campagne. Enfin la halte, près
d’un château dont les propriétaires viennent saluer le colonel. Les
jeunes filles sont accompagnées d’une amie, d’une cousine italienne,
qu’elles ont habillée avec le costume alsacien, alors qu’elles-mêmes
sont des Françaises. Ainsi les jeunes filles de Rouen se croient
indignes de jouer le rôle de Jeanne d’Arc et le confient à une actrice.
Italienne qui pique un géranium rouge dans chaque canon de fusil,
méthodiquement, comme si elle faisait des boutures. Départ. Les hommes
se sont mis à chanter. Ouvriers et paysans, mal éclairés sur leurs
sentiments, se sentent émus, se croient joyeux. Des chœurs se forment;
notre gamelle aussi crie contre l’acier de notre fusil et chacun fait
individuellement, sous ce soleil, un bruit argentin à la manière des
cigales. Ma compagnie chante le _Chant du Départ_, en modifiant
toutefois le nom de Viala au profit de Vialard, notre caporal, et
Artaud, trouve cette nouvelle chanson superbe. Il vient me demander à
une pause de la lui copier. La vallée se rétrécit; il y a de l’écho; ce
qui nous fait chanter les _Montagnards_. De temps en temps, des bourgs
qui se raccordent; c’est déjà Bitschwiller, c’est déjà Willer, bien que
les adjudants indignés soutiennent que c’est encore Thann. Chaque bourg
indique loyalement son altitude et la hauteur de la montagne la plus
proche. Il suffit de faire la soustraction pour être libre de je ne sais
quel souci. Nous traversons la Thur. Voici Moosch, où notre guide se
trompe de chemin pour la première fois et nous met sur la route de
Guebwiller. Cela nous comptera comme un quart d’heure d’excursion et
peut-être retranché de nos campagnes. Voici Saint-Amarin, où nous
faisons la grand’halte, dans une prairie en contre-bas de la rivière, et
dont tous les enfants viennent nous contempler. Nous leur offrons des
gâteaux, car nous avons acheté la pâtisserie; ils refusent poliment, ils
n’ont pas faim, ils n’acceptent que notre biscuit, qu’ils dévorent. Les
plus grands remarquent à voix haute ce que les Allemands ne feraient
pas: les faisceaux si vite, le feu si vite. Un garçonnet me demande
toutes les explications que je réclamais dans mon enfance des soldats:
s’il y a une différence morale entre les galons d’argent et d’or,
comment on distingue l’adjudant du sous-lieutenant, le fourrier du
sergent-major. Il avait un peu dédaigné, jusqu’ici, les sergents-majors.
Je lui montre le nôtre: Forest, toujours rasé de frais, aux yeux de
chanteuse, à l’uniforme toujours repassé. Voilà un grade sacré pour les
enfants de Saint-Amarin... Le clairon sonne: les Allemands ne boiraient
pas le café si bouillant si vite. Il demande à ce que je lui envoie un
mot, si je suis blessé, et il écrit sur mon carnet son adresse: _Paul
Schlumberger, Saint-Amarin, Alsace, France_. Je découvre dans mon
portefeuille une carte de visite et la lui donne, bien qu’elle soit
cornée, car j’avais trouvé, rue Falguières, la sculptrice que je
comptais éviter. Je pense aujourd’hui qu’il ne pouvait y lire que ma
rue, et pas ma ville. Mais on devinait que c’en était une grande et il
aurait dû m’écrire dans les onze villes françaises qui dépassent cent
mille habitants. Les Allemands ne se retourneraient pas pour ainsi crier
adieu...
Il pleut par ondées. Les montagnes ramènent jusqu’à leur base de belles
forêts bleues sur lesquelles l’eau ne prend point. Les vallons
s’élargissent, nous y plongeons des regards curieux, mais l’averse les
brouille. Les bourgs sont presque silencieux et l’écho des voix
alsaciennes à nos chansons devient plus faible à mesure que s’enfle
l’écho de la montagne. De tous les chemins de traverse débouchent les
troupes silencieuses qui n’ont pas traversé Thann et qui cheminent près
de notre bruit sans s’y mêler, comme la Saône dans le Rhône. De temps en
temps, un soldat s’échappe, pénètre dans une arrière-boutique où sont
assemblées de muettes personnes et crie: Vive Thann! Et les habitants de
la ville, ville jalouse de Thann, baissent les yeux sans protester. Nous
suivons la voie ferrée, qui n’a plus d’écriteaux, car tous étaient
allemands, et, libérée, sert aux boiteux qui évitent la bousculade. Près
d’un passage à niveau, que l’on ouvre seulement aux éclopés, je
rencontre Prosper, maintenant éclaireur d’artillerie. Son cheval, qui
est bien connu, qui est Jean de Nivelle, de garde derrière cette énorme
barrière, croit à une punition infligée par les starters. Prosper se
souvient qu’à nos vacances avant son examen il avait eu en narration une
entrée en Alsace. Il n’y était pas allé par quatre chemins, il était
entré par Strasbourg, il avait poursuivi jusque sur la plate-forme de la
cathédrale un général allemand, qui ne l’avait évité qu’en se
précipitant dans le vide, et je ne m’étais pas trop moqué de lui, car
j’avais raté, moi aussi, en quatrième, mon entrée en Alsace. Je l’avais
faite par les villes de l’autre bord, par Wissembourg, par Freschwiller,
d’après les récits de 70, et je les décrivais dans le mauvais sens,
comme Chateaubriand pour ses voyages de Grèce. Encore un élan, et
j’étais en France... On voyait au bout d’une minute que je n’y étais pas
vraiment entré.
La pluie s’est calmée. Nous arrivons à Fellering à six heures et restons
avec le bataillon qui y cantonne. Le premier continue jusqu’à Urbès. Les
officiers s’installent dans une hôtellerie, et je rejoins mes camarades
dans une autre auberge, où nous dînons. C’est, celle-là, l’auberge
allemande. Sa terrasse domine toute la vallée; ils l’ont choisie comme
ils choississent un emplacement d’obusier, et l’on voit tout ce que peut
atteindre l’esprit le plus lourd: le clocher, un château-fort, la lune.
Le soir borde cette terre alsacienne d’un ciel allemand, tendu et bas,
car c’est la fin du coupon. Une énorme lune, moulée sur le visage de
Simplicissimus. Un vœu gigantesque à former contre l’Allemagne, si elle
filait. Triste repas aussi que ce souper allemand, ces myrtilles, cette
salade sans huile et ce veau blanc. Vais-je donc me coucher avec cet
arrière-goût de Prusse sur une journée si pure? Pas de bière; une
kellnerin vient nous l’annoncer, en glissant sur ses savates, fille du
Rhin à sec. Malaise de sentir mes camarades et mes soldats prendre pour
l’Alsace ce coin de Brandebourg. Ils admirent les poutrelles rouges et
noires du plafond; ils admirent les cartes à jouer, qui ont des biseaux
d’or, dont les as ont des photographies de villes, de fleurs,
d’actrices, et où ils se reconnaissent mal, d’ailleurs, car les voilà
trois à avoir le roi. Même diversité dans les allumettes, dans les
cigares, dans les timbres. Habitués depuis leur naissance aux immuables
cartes françaises, ils ont l’impression que ce pays est celui de la
liberté de l’imagination. Il suffirait seulement d’un signe pour
distinguer aussi les valets des dames. Ils bavardent avec la kellnerin.
Ils l’embrassent. Celui qui écrit là-bas à ses parents commence ainsi la
lettre: «Je vous écris dorloté par Babette!»
Je couche dans son lit, à l’Alsacienne; un lit très court, mais dont le
pied heureusement est en arceau, de sorte que mes jambes dépassent; un
lit d’otarie. J’y couche botté, mais j’enlève ma capote et, comme les
confetti le matin des Cendres, les fleurs de Thann tombent sur la
descente de lit, qui les boit et me rend de larges fleurs allemandes,
jaune et grenat. La chambre est damnée: je ne puis faire un geste qui ne
soit d’un romantique allemand; si j’ouvre la fenêtre, un rayon de lune
vient caresser ma joue droite, mes cheveux qui, pour la première fois,
ont frisé, les cabochons du vitrail, et je sens que je deviens le modèle
de Schwind. Je répare mon revolver, lisant à la bougie une lettre bleue,
et soudain je suis Werther. Je me venge sur l’Allemagne moderne, en
déchirant le portrait de Tirpitz, le portrait d’un étudiant inconnu à
trois balafres, et en cachant les morceaux dans la boîte à chaussures de
Magda, sur l’étagère de gauche. Là-bas, une trompette assourdie sonne.
L’écho plus martial répond par un clairon...
J’écoute un clairon en Alsace...
...O mes amis, qui êtes en Chine!
26 août.
Lever à trois heures. Il pleut. Bonne journée pour le crayon-encre. On
nous autorise enfin, comme nous en sortons, à envoyer des cartes
illustrées d’Alsace. Départ à quatre heures. La kellnerin, ignorante du
sort de Tirpitz, nous fait des signes avec ses avant-bras. Marche
silencieuse sous une pluie de montagne qui ne pénètre pas nos
harnachements, mais qui nous fait lisses, muets. Aux vergnes,
orgueilleux de border à la fois la route et le torrent, pendent des
ampoules à abat-jour qui brûlent encore et qui nous font entrevoir, sous
l’eau noire, les truites endolories par l’aube et l’électricité. Dans
les pâturages, des bœufs sont immobiles, debout, respectant l’heure où
l’herbe se relève et pousse le plus vite. La nuit ne se dégage des
sapins qu’en y laissant ses nuages les plus noirs, sur lesquels il pleut
aussi. Arrêt à Urbès, les mieux éveillés font face à la route, les plus
tristes face à la rivière. Le 1ᵉʳ bataillon nous rejoint. Il est gai, et
chante, car on l’a fêté toute la nuit. Aux fenêtres, tout ce qui se peut
voir d’Alsace vivante à cinq heures du matin, quelques épaules rondes
entre des rideaux noirs à fleurs roses, un sein à demi dégagé, un bras
blanc qui relève un store, une petite fille entière, qu’on assied sur la
fenêtre et qui lance des fleurs en papier; des chiens de garde,
silencieux, car la guerre leur apprend chaque jour à douter de leur
métier. Un moulin, une usine, avec une plaque française d’assurances
contre les incendies: ils n’ont jamais brûlé; la douane, où Tantôt se
pèse sur la bascule; il a pris en Alsace un kilog. Le jour est levé. Le
général qui galope le long de sa brigade reproche avec aigreur au
colonel d’avoir un bataillon triste et un bataillon gai et, impartial,
le colonel passe chaque demi-heure avec l’un, la demi-heure suivante
avec l’autre. Deux vaches à clochette que notre avant-garde a séparées
essayent vainement de se rejoindre par les intervalles des compagnies,
avant que la route ne s’élève et n’abandonne les pâturages. Le colonel,
distrait, cherche en arrière un troisième bataillon, le bataillon
rêveur.
Nous allons en France. Suivant les capitaines, nous allons garder la
frontière italienne; nous allons débarquer au Danemark; nous rejoignons
en Lorraine notre régiment d’active: ma compagnie se réjouit à l’idée de
retrouver l’adjudant Orphalin, que nous appelions l’Aigu et qui ne
parlait que par nombres:--Où est l’H²O? criait-il dans la chambrée,
quand la cruche était vide. La mauvaise humeur des officiers rassure
tout le monde; s’ils étaient ennuyés, ils s’occuperaient moins de nous.
Le général continue à harceler le colonel et nous nous passons sa
colère, par grades, avec l’impassibilité de boules d’ivoire. Nous
montons si allègrement et si vite que le ruisseau qui descend là-bas,
avec des précautions, tout écumant, nous fait vraiment pitié; sur notre
droite, la vallée se gonfle ou s’étire; parfois, sur notre gauche un
vallon rouge et vert, qui s’écoule par un ruisseau noir. Les montagnes
émergent d’un coup, avec leurs sapins jusqu’à la base, d’une terre plate
et végétale, et l’on sent la masse qui s’en prolonge au-dessous. Menant
vers une maison isolée, des sentiers blancs, creusés par le pas d’une
seule famille. Une buse qui plane désigne soudain aux dix mille hommes
de la brigade un pauvre lapin modeste, qui se croit de tout ignoré. Sur
des îlots de granit--mauvaise affaire pour les patrouilles--des châteaux
écroulés, montrant aux artilleurs comment frappe le temps, d’un seul
coup, au point faible de la voûte, et la ruine ainsi n’est pas
gaspillée. Entre les ballons, un doux arceau de pentes, qui supportent
la route comme des ressorts. Avec quel tendre et soigneux délire,
lorsqu’elles étaient en fusion, les Vosges se sont rapprochées et
jointes! Autour de nous, l’Alsace s’abaisse, et les adjudants qui ont le
droit de se retourner toute la minute que dure le défilé de leur
compagnie, tentent vainement de découvrir Thann, à la rigueur Urbès,
entre les bourrelets. D’ici, on devine déjà mieux Strasbourg. Nous
n’entrevoyons plus, du pays alsacien, que la plaine où nous avons à
peine pénétré, une ligne brumeuse que les soldats, selon qu’ils sont
chasseurs ou pêcheurs, appellent la forêt de la Harth ou le Rhin. La
pluie cesse. L’état-major nous dépasse, et ce saut périlleux de la
division nous indigne. Pas un seul soldat qui vienne vers nous, qui
descende, comme le jour où nous allions à la bataille. Mais c’est au
silence que nous marchons aujourd’hui. Si le but de la guerre est le col
le plus solitaire de France et d’Allemagne, nous sommes arrivés dans une
heure. Nous ne rencontrons qu’un cheval mort de fatigue dont les
maréchaux du régiment arrachent et se partagent les fers, à la dérobée,
comme des porte-bonheur. La forêt, par instants, nous couvre d’arcs
humides et l’artiste imitateur de la compagnie imite maintenant les
oiseaux. Aux tournants nous voyons Michal, à dix mètres devant nous, que
le régiment ne rattrappera plus qu’en France. Grâce à la pente, le
niveau s’est établi entre le bataillon gai et le bataillon triste. Déjà
les bornes kilométriques nous annoncent la France, et les hectomètres
eux-mêmes parlent sur cette route: dans huit cent cinquante-trois
mètres, nous serons en France. Nous ne voyons plus de l’Alsace que la
route, les arbres qui la bordent, et il faut maintenant la toucher pour
y croire. Les officiers, ménagers de leurs chevaux, marchent à la
hauteur des hommes, avec un remords que combat l’assurance d’avoir
désormais plus régulièrement les lettres de leur femme ou de la
directrice du Grand Cercle helvétique.
Que nous as-tu donné, Alsace? Nous revenons sans trophées, et il y a au
plus trois casques de uhlans dans tout le train régimentaire. Nous
n’avons conquis que des okarinas, des cartes déchirées, et que nos
chiens, baptisés comme une escadre allemande, Guillaume, Bismarck,
Blücher. Nous avons pris l’habitude d’envoyer des vues illustrées
mensongères, de Montchanin quand nous étions à Burnhaupt, de Ribeauvillé
quand nous étions à Thann, de sorte que nous supportons à peine, tant
l’émotion est forte, de recevoir une carte vraie, qui vient d’un
Parisien et est Sainte-Clotilde, d’un Vichyssois et est le Casino. Nous
avons gagné de ne pouvoir plus raconter notre guerre sans dire
négligemment que nous l’avons commencée en Alsace, et le vin que nous
boirons gardera le goût de kirsch tant que nous n’aurons pas de bidons
neufs... C’est tout... Nous aurons le sentiment de nous être acharnés
sur la frontière même, la piétinant, comme s’il suffisait de l’effacer,
et de l’avoir remplacée par la ligne bossue de notre itinéraire, pauvre
charnière toute neuve. Nous aurons, les jours de deuil, la modestie de
ne vouloir acquérir que ce que nous avons parcouru, Saint-Amarin, Aspach
et aussi Enschingen, puisque nous l’avons pris tant de fois. Nous aurons
été envoyés au secours de l’armée de Belgique moins par Roanne que par
Thann, et une fois à l’hôpital, nous chercherons dans le Bottin, dans
le Bottin de l’étranger, les noms du boucher sympathique et du bon
opticien. Alsace bénigne, qui nous a donné, avant ceux de la vraie
guerre, un souvenir des anciennes campagnes. Nous avions des uniformes
de 70, violet et cuivre, tout neufs, et les souliers tout neufs qu’on
fabriqua par milliards au temps de l’affaire Schnœbelé. Nos jambes
garance se hâtaient sous cette armée antique comme celles d’un enfant
sous son cheval à volants. On ne distinguait pas encore les menuisiers,
les cochers, les prêtres, sous la capote intacte, et, libérés de nos
métiers, il ne nous restait que nos vertus et nos défauts. Nous ne nous
connaissions que par eux; nous nous appelions: le gourmand, le menteur,
le paresseux, mais chacun respectait le nom de l’autre, comme on le
respecte à la légion étrangère, comme s’il était faux et cachait un
millionnaire, un criminel, un sous-préfet.
En France? Nous y voici. Le poteau est sous un tunnel et notre pensée
seule, au-dessus, a à franchir la frontière. Nous faisons halte dans
cette nuit. Un quart d’heure d’ombre pour nous préparer au jour
français; ainsi font les myopes qui changent de lorgnon et cependant,
avec des allumettes-bougies, nous cherchons la ligne tracée sur les
murs, la coupe. La moindre parole résonne, et le dernier écho alsacien,
sûr de n’être pas vu, s’approche à dix pas de nous. Nous repartons, et
la route descend, et l’habitude d’être en France se reprend comme la
pente même. Il est midi. Dans des clochers invisibles sonnent des
cloches. L’air est doux. Michal nous montre la Moselle qui vient de
naître, et ce nom qui vient nous attendre si haut nous émeut comme si la
Moselle pour nous était remontée à sa source. Des verdiers, télégrammes
timides qui arrivent cinq mètres avant nous à chaque maison de garde,
suivent la ligne télégraphique dont les poteaux ont connu au temps de
leur liberté tous les sapins du voisinage et sont moins droits et moins
guindés. Déjà la route se divise en route départementale, en chemin
cantonal. Elle est plantée d’ormes anciens, distants d’une toise, tandis
que les tas de cailloux s’espacent à intervalles républicains. Sur
chaque arbre, dans chaque fourré, un animal familier nous avait
attendus: une pie, un chat, un chien de Beauce qui aboie dans sa langue
claire contre nos chiens allemands. Sur la gauche siffle un train. Nous
avions oublié le train. Dans les villages, chez la mercière-épicière,
nous avions oublié que se rassemblent le chocolat à billes, le pain
d’épices, la moutarde. Il reste même un _Petit Journal_ pour le
régiment. Voici les affiches coloriées dont nos yeux étaient si pleins
qu’ils en découpaient les silhouettes sur les grands murs blancs
alsaciens. Nous entrons dans un pays à la vie si précise, si détaillée,
que l’on cherche malgré soi le nom de la journée et que nous
reconnaissons, presque de vue, le mercredi. Pays charmant: à la sortie
du tunnel, un écriteau nous engageait à nous méfier des courants d’air.
Nous succombons à son charme, nous allongeons le pas, nous levons tous
ces freins qui nous empêchaient de marcher vite et d’être heureux, nous
sommes infidèles à l’Alsace. Quel bien-être, quel repos de retrouver ce
qui est à nous, ce qui est réservé à nous, les Françaises et leur
costume, les petites postes bâties sur le modèle des petites gares, les
enfants français, tellement moins nombreux que là-bas, rares et précieux
comme l’enfance même, qui sont ici des ornements, deux au plus debout
sur chaque borne kilométrique, et qui nous répondent, quand nous voulons
savoir qui ils sont, par un de nos noms même: je suis Jean Parmentier,
je suis Émile Richard. A travers la fenêtre, une fillette qu’on habille
nous regarde. Une autre, qui ne se sait pas vue, montre sa gorge. Dans
une villa, une grande jeune fille brune, les épaules nues, agite vers
nous ses deux bras. Délicieux plaisir de revenir dans un pays où la
pudeur a changé, de retrouver nos femmes plus simples, plus belles,
sans frayeur d’être nues. Nous sommes chez nous! Personne qui récrimine
de nous revoir, qui demande une explication, à part une bourgeoise, à la
fenêtre de la maison où Turenne a couché, qui doit craindre des
représailles. Un facteur nous accompagne. C’est le facteur, cette fois,
qui nous offre un verre de vin.--Ce n’est pas de refus, facteur! Et il
nous indique le nom de tous les villages, avec le nombre de lettres que
chacun reçoit par an. La petite ferme au pied du rocher de granit n’a
jamais de courrier. Il lui porte les catalogues en double, les imprimés,
les lettres de faire-part revenus avec la mention «inconnu». Le bourg
au-dessus de nous, c’est Bussang. Voici les affiches balnéaires, d’où le
maire a fait effacer la mention: _Bussang_ = _Sang bu_, pour éviter,
pendant la guerre, une image de mauvais goût. La jeune fille à jupe
noire, en chemisette rose, les cheveux en coque sur les oreilles, c’est
Mˡˡᵉ Marie Renaud. Pas la blonde qui est Ernestine Chaumont. Mais Renaud
a hérité d’une rente de mille francs. Elle entend se marier par amour et
a refusé déjà tout le monde.
Marie Renaud sourit à Forest, qui vient bavarder avec elle, il a deviné
qu’elle s’appelait Marie et il voudrait seulement le reste de
l’adresse. Elle lui fait deviner son nom, par la première syllabe de
chaque mot, et le nom du village, et celui du canton. Doux bégayement!
Mais on siffle: adieu. Elle lui permet de l’embrasser... Nous partons.
Fantassins pleins de tact, nous ne nous retournons point vers elle, pour
qu’elle voie seulement, dans notre masse bleue, le visage de son Forest,
tout joyeux, tout triste, qui marche à reculons, l’emplâtre, et sur mes
pieds!
LA JOURNÉE PORTUGAISE LA JOURNÉE PORTUGAISE
AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQUE
DE SANTA ROSA Y OVAR.
_Comme j’étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D’abord les
fillettes, un peu plus âgées, dans ton pays aussi, que les petits
garçons et qui les portent là-bas au fond d’un panier sur leur tête.
Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l’ambassade d’Allemagne
jadis avait protesté, on les enveloppait d’indienne. Puis les mendiants,
reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot
mendigo. Puis les pêcheuses d’Ovar, ceintes d’un cordage, comme vos
monuments manuelins, et qui ont les yeux de chaque côté du visage, de
sorte qu’au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir.
Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au
Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les
orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette
minute, ignorants comme ils sont de l’âge qui doit séparer enfants et
parents, certes me désiraient pour père._
--_Que voulez-vous, me disais-tu! c’est de même à Paris quand il arrive
un Portugais._
_Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les
Lapons dans leur neige, et quand résonnait prés de nous un talon, nous
sentions que passait un être moins dévoué. Alors en effet c’était un de
ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs trois
fleuves, ou bien l’homme de police chargé de crier sur mon passage: Vive
la guerre et Vie à la Vie; ou bien c’était la Reigini, de la compagnie
italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux chevilles, là
où étreignent les amants, et qui rougissait, du même bâton, ses lèvres
et l’angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux monsieur en bottines
qui tint à nous accompagner, qui même m’arrêtait, comble d’admiration,
montrant mon sabre et voulant savoir--dans un français qui ignorait les
verbes, comme le tien--pourquoi le fourreau en était bosselé._
--_Guerre? Bataille? interrogeait-il._
--_Non, répondais-je. Valise._