coudé, mesurant l’angle droit, nous renvoie soudain vers la France.
Puis, nous remontons, par des angles aigus, au Nord, puis, par un bout
de route nationale, à l’Est. Nous avons l’air de vouloir échapper à une
armée française, ou à un aimant français qui nous guette dans la
trouée. Nous voyons avec joie la montagne s’élever entre Belfort et
nous; nous nous barricadons avec les Vosges contre cette force qui nous
pousse à revenir à la France. Nous ne savons pas qu’aujourd’hui c’est
Charleroi. Nous tenons à l’Alsace de l’amour le plus désintéressé,
d’ailleurs, car nous ignorons que ces petits bois sur la droite sont les
bois de Nonnenbruch et qu’ils valent au plus juste, à cause de leur
potasse, quatre-vingts milliards. Tous les arbres, tous les bosquets de
ce pays lourd s’allègent, jettent leurs ombres et bleuissent. Un vallon
à mille plans, au bas de chaque descente, s’éclaire, s’éteint par
degrés, et toutes celles des feuilles qui seront jaunes dans un mois
demeurent inondées de soleil. Sur les ardoises des clochers, un rayon
mal taillé s’effrite. Aux carrefours, des plaques tentatrices indiquent
Colmar, Strasbourg, Fribourg, avec le nombre de kilomètres le plus
réduit, en évitant d’atteindre un chiffre rond, comme dans les grands
magasins: 59, 99, 119. Nous traversons un ruisseau rapide qui porte son
nom sur le pont comme sur son collier, c’est la Doller. Au delà du pont,
une maison isolée, comme en France; un jardin clos de murs, comme en
France. Nous n’y étions plus habitués et avons peur pour cette maison si
seule. Tous les hommes l’ont remarquée et sentent soudain en eux,
encadrée, leur maison d’Auvergne et leur pré. Vers le soir, à l’heure où
des bambins, avec des adjoints centenaires, distribuent le _Temps_ dans
Paris, le vaguemestre de la brigade à bicyclette, le long du régiment,
donne à chaque sergent-major le _Bulletin des Armées_:--_Aujourd’hui, 3
août, rien de nouveau. L’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne._ Le
bulletin contient aussi le récit d’un ténor de l’Opéra-Comique, qui
s’est trouvé pris dans une bataille: «J’aurais préféré, conclut-il,
chanter la Tosca». Que de périls la vie recèle pour un ténor! A huit
heures, arrivée à Aspach. Je quitte Dollero tout heureux car, au milieu
de ses éloges, il a trouvé une épigramme:
Fasse qu’il prenne bientôt femme
Car, Apollon,
Je médite l’épithalame
D’Épitalon.
Epitalon l’attriste en soutenant que c’est encore là un éloge et pas une
épigramme... Mais voici Aspach. Avec les secrétaires, je fais halte dans
une grande ferme en bordure de la route et nous nous offrons, pour la
première fois, le luxe de voir défiler notre régiment. Les quatre hommes
de tête, le visage de chaque compagnie, me font seuls un signe
d’entente, à part la compagnie des oignons reconnaissante, qui tout
entière me sourit.
⁂
Une femme! Jusqu’à ce jour,--nous n’avons traversé d’ailleurs que des
villages ou des fermes--de vieilles paysannes seulement et des gamines,
celles qui meurent en garnissant des lampes, celles vêtues de pilou.
Jamais ces notairesses blondes aux yeux de feu, angoisse, délices des
notaires, ces bijoutières délirantes, loyales dans leur passion
soudaine, car les soldats achètent peu de bijoux, qui nous donnaient,
pendant les manœuvres, dès les faubourgs, l’impression de conquérir
Clermont-Ferrand ou Issingeaux. Jamais ces jupes de velours bordées de
rose qu’un enfant même attend à la frontière des contrées que l’on
personnifie par des femmes. Nous avions pourtant pris le soin d’entrer
en Alsace un dimanche.
Après quel voyage! O Françaises des gares, qui toutes encore vivez! Sur
notre passage, aux arrêts de nos trains, appartenant à chacun, esclaves
de chacun, courant du passage à niveau à la ville--cela descendait--pour
remplir vingt bidons qu’elles avaient pris vides et qui pesaient vingt
kilos au retour--cela montait; ne se retenant pas de donner deux billes
de chocolat à chaque homme--au lieu d’une--et désespérées d’avoir épuisé
deux fois trop tôt leurs provisions; bourgeoises, paysannes, fillettes
avec leur Anglaise, épanouie, libérée d’hier d’un doute affreux sur
l’Angleterre, alternant au bord de notre voie comme dans la vie des
voyageurs illustres, institutrice dont chaque élève avait écrit et signé
un billet d’espoir aux soldats; bouchère, dont l’étalage était
distribué, qui pensait soudain à ses confitures et courait à ses
armoires; jeunes filles brunes, souples, dévorées par la guerre, dans
une gare de mineurs, qui changeaient déjà le premier billet de cinq
francs, ce billet qu’elles devaient garder toute la vie comme souvenir;
cousines timides qui entr’ouvraient sans bruit notre wagon endormi, vers
deux heures du matin, et frémissaient de joie en le voyant subitement se
secouer, descendre sur le quai sablé, enfouir dans ses musettes un
chocolat dont elles nous disaient orgueilleusement la marque, car il
faisait si sombre; statue blonde, tête d’or, qui scrutait et
reconnaissait chaque visage, et qui me refusa un second verre de vin,
bien que j’eusse fait à nouveau la queue; épouse, qui regardait les
autres sans les aider, sous les acacias lumineux, anéantie mais qui
voulait nous voir, qui se refusait à nous dire, par tristesse ou par
crainte, le régiment de son mari, sanglotant dès qu’il fût avoué;
formant haie jusqu’à la frontière, toutes à un mètre de nous,--à part
une jeune fille de Montceaux qui ne voulut jamais s’approcher--debout
hors de la tranchée du train, hors de leur vie, hors de la modestie,
prêtes aussi à mourir et narguant les express, toutes les femmes,
accourues qui se cachent les unes derrière les autres dans notre vie et
dont je n’avais vu, avec les bras et les gestes des mille autres,
condamné à une idole indoue, que la plus proche. Tout ce qu’ils
n’avaient pas vécu passa ainsi, avant les périls, sur les yeux de ces
soldats; les tristes repassèrent une vie enthousiaste, les égoïstes une
vie généreuse, les faibles une vie de décision, car on avait cinq
minutes pour se connaître, donner son adresse, pour regagner son train,
partir..... Mais, depuis l’Alsace, pas d’Alsaciennes? Elles allaient
permettre que l’Alsace, dans notre esprit, devînt un pays masculin, un
Berry, un Poitou, une province devant laquelle on ne s’effacerait pas si
on la rencontrait en personne à une porte, pour la laisser passer
d’abord. Elles allaient laisser mentir ces tableaux enfantins de l’école
qui ont uni, dans notre mémoire, et confondu, une petite Alsacienne, une
Romaine élevant ses fils, et une Océanie de douze ans, toute nue!
Trinité scolaire, qui souvent m’oppressa d’une nostalgie égale.
Pardonnerai-je à l’Alsacienne de se cacher, elle qui a maintenant mon
âge, alors que j’en ai voulu, bien souvent voulu, de n’avoir pas fait
pour moi le voyage d’Europe, à la petite Océanie?
Je la vois. Elle est venue seule, avec un bambin de trois ans qui ne
ressemble à aucun continent, mais bien, avec son raisin et ses poires, à
la saison. Elle me le montre avec toute la fierté que peut avoir un
symbole féminin d’avoir mis au monde un petit mâle. Elle m’offre un
visage large sur lequel le regard peut errer sans tomber aussitôt à
droite, à gauche, ou dans les yeux. On peut ne pas la regarder tout à
fait en face sans paraître faux. Elle s’appelle Fabienne. Elle a les
cheveux en bandeaux, mais on devine dans l’armoire sa vraie coiffure et
son vrai prénom.
⁂
C’est chez elle que je couche, dans son salon, meublé de Strasbourg,
mais sur lequel s’éparpillent les souvenirs d’un seul voyage de deux
jours à Paris, une tour Eiffel, une vraie, avec un dessous vert, la
photographie du pont Alexandre sur une conque, le rappel de tout ce qui
a donné aux Alsaciens, depuis quarante ans, l’occasion d’être fiers de
nous. Seul, un coquillage du Tréport a été acheté par amour du beau, et
peut-être aussi ce cornet à fleurs en nacre. Que les coquillages se font
voyants sur les montagnes!
25 août.
Alerte. A cause du soleil, qu’on n’attendait pas aussi éclatant. Pas un
nuage, pas un souffle. Chacun prédit tout haut qu’il va faire beau et
est enchanté de l’apprendre aussitôt après du voisin. Des portes, où les
rayons entrent horizontaux, ressortant par la porte du fond, nous nous
interpellons, mais entre sergents seulement, car une humeur de caste, le
matin, nous pousse à ne parler qu’à nos égaux en grade. Mon caporal,
insolent le soir, ne s’y fie pas, me flatte, et là-bas le commandant
aussi fait pivoter son secrétaire, chaque matin professeur consterné,
qui devra regagner graduellement dans la journée son importance, comme
s’il reprenait chaque jour sa licence à midi, son agrégation à quatre
heures, de sorte que son chef, plein de considération au crépuscule, le
prie de dîner avec lui. Les sergents optimistes se saluent sans attendre
la réponse, se contentant de sous-entendre dans chaque phrase de leur
dialogue le mot: admirablement bien.
--Ça va?
--Et toi?
--Allons, tant mieux!
Les adjudants font boire du lait à Forest, le lui versant de très haut
dans la bouche.
--Forest boit du lait, crient-ils aux autres adjudants, et chacun lui
jette mille compliments: qu’il est beau, qu’il a toutes les femmes qu’il
veut, qu’il a eu Juliette...
--Je bois du lait, tente-t-il de dire, mais le lait déborde.
Le régiment est prêt. De temps en temps passe l’ordre de mettre sac au
dos, puis, dix minutes après, l’ordre de le poser. Promenade coutumière
des clairons et tambours, qui ne savent où se placer et que chaque
capitaine expédie à la sortie opposée du village. Ils font la mairie, le
presbytère, le château, comme les fanfares le matin du 1ᵉʳ janvier, en
province. C’est pendant ces heures d’attente que nous déclarons
comprendre enfin les désastres de 70. Puis le vaguemestre. Tout le monde
tire son crayon et s’assied. Les moins lettrés s’étendent pour écrire
et ceux-là qui restent debout sont des égoïstes ou des orphelins. Les
cartes achevées, on met au courant les carnets de route et Barbarin me
demande le mien, pour copier; je le passe sans discuter, car il ne
comprendrait point mon refus, et il transcrit avec joie: _Aspach.
Fabienne. Tour Eiffel_. Je lui explique que Fabienne est mon hôtesse, il
l’avait deviné, et il devine aussi qu’elle est immense et maigre. Il me
fait lire à son tour son cahier, où il n’a trouvé à inscrire jusqu’ici
que les mots d’ordre et de passe: _19 août, Napoléon. Namur.--20 août,
Samain. Solférino_. Il me force à tout copier.
Enfin, départ. Je laisse à la garde d’un lieutenant d’artillerie quatre
droguistes à bicyclette, de marque allemande, qui prétendent aller à
Mulhouse, leurs communes manquant d’aspirine. Ils affirment aussi, sur
nos observations, que les communes n’ont pas de pyramidon, pas de
quinine. Jalicot veut leur bander les yeux, mais ils protestent avec
politesse, s’excusant, comme s’il leur offrait un bandeau d’eau
sédative: c’est de l’aspirine qu’il leur faut. Le lieutenant
d’artillerie cligne des yeux vers nous.
--Je ne les lâcherai qu’après la retraite, dit-il.
Le colonel est là.
--Quelle retraite?
Jalicot confisque les bicyclettes des droguistes, qui ont souri. Le
lieutenant, au garde-à-vous, cherche un synonyme à retraite, à défaite,
et secoue la tête avec impatience de voir qu’il ne lui vient aujourd’hui
que des rimes. A quoi bon? Nous voyons tous que notre campagne d’Alsace
est finie. Les chefs savent qu’on nous ramène en France. Les soldats
comprennent,--c’est si facile à comprendre!--que, comme il n’y a plus de
résistance en Alsace, on n’a plus besoin de la conquérir. Nous sommes
heureux de marcher vite, d’être sur la route nationale, qui mène de la
nation badoise à la nation française. Les officiers viennent me rendre
mes cartes. A chaque halte me reviennent, un par un, Colmar, Strasbourg,
et j’ai droit à nouveau aux plans de ces deux villes rondes dont on lit
l’âge comme pour les arbres. Déjà nous recherchons des cartes de
Belgique. Déjà je parle d’Anvers avec Jadin, cuisinier de paquebot, qui
se croit obligé, parce que je suis interprète, de parler anglais et qui
était à Portsmouth le jour où la paix fut signée entre la Russie et le
Japon. Lui, Jadin, pour qui le voyage est terminé, quand on a effleuré
New-York ou Le Havre, prétend que la guerre est finie: nous avons
touché Mulhouse.
--Comme on dit, dit-il, war is finished.
Où dit-on cela? à Portsmouth? Il n’y a de fini que cette guerre
d’Alsace, d’où nous sortons déconcertés. Nous l’abandonnons, mais pas
sans l’impression qu’elle nous abandonne. Chaque verger, chaque platane,
rejoint derrière nous la forêt de la Harth, qui nous a barré le chemin,
et, quand nous nous retournons, se masse avec elle. Déjà des inconnus
fauchent les blés des champs allemands, qui seuls restaient encore
debout, leurs maîtres s’étant enfuis. Un mouvement brusque à gauche et,
en moins d’une heure, nous serions en France. Les hommes regrettent
seulement de ne pouvoir rejoindre une voie romaine, marquée sur la
carte. Dès que la route s’élargit, résonne, ils prétendent la
reconnaître. Et, à la pause, ils collent l’oreille contre la chaussée,
comme s’ils attendaient les Romains eux-mêmes.
Mais César a préféré marcher à l’ombre et contourner le petit bois.
* * * * *
Soudain, devant nous, au seuil des montagnes, apparaît une ville. C’est
si nettement une ville, la ville des écriteaux d’école, mi en plaine, mi
en montagne, que nous n’espérons pas y pénétrer. Au-dessus d’elle, un
château-fort, les tours encore presque intactes, mais renversées
horizontalement, comme dans les mirages qui n’ont pu tourner tout à
fait. Jamais l’état-major, qui nous évite jusqu’aux chefs-lieux de
canton, ne nous laissera approcher cet exemple de ville, avec sa
cathédrale ogivale au milieu, ses usines à droite, ses toits de tuile à
gauche. Le capitaine Perret nous confirme que c’est une ville, que c’est
Thann. L’écriteau, qui ne nous avait parlé jusqu’ici que de cités
éloignées, avoue soudain: Thann est à 2 kilomètres. Déjà les maisons se
touchent, avec des jardinets et des grilles.
--Et ici, où sommes-nous?
--A Thann!
--Mais là-bas, sur la droite, toutes ces usines? C’est Cernay?
--C’est Thann.
Quelle ville immense! Peut-être aussi ne sommes-nous plus habitués à
voir de villes! Et les balcons? Peut-on imaginer plus gracieux et plus
commode que les balcons! Et les seconds étages, si dangereux en cas de
chute ou d’incendie, mais si clairs! Et les jardins d’horticulteurs,
avec un piège à loup par massif, mais d’où femmes et enfants
d’horticulteurs se précipitent avec tant d’élan, qu’ils sont les seuls
à oublier de nous offrir des fleurs. Sur les trottoirs--que de choses
aussi à dire des trottoirs!--s’amassent tous ceux qui sont prêts à neuf
heures du matin, les jeunes filles, les enfants, les infirmes, tandis
que, de l’arrière-cour, les mères et les servantes, en caraco, lèvent
les bras. Mais je mens: voilà des hommes en redingote, des femmes en
robes de soie noire, qui se sont levés et habillés pour nous. Thann
entier nous acclame, et nous nous regardons, et nous cherchons autour de
nous quel régiment victorieux défile, et nous croyons aussi une minute
qu’on fête une victoire remportée dans le Nord. Cependant c’est bien
nous qu’on regarde, qu’on touche. C’est bien nous, sergents, qu’on
embrasse. C’est bien moi qu’une vieille dame salue exclusivement de sa
fenêtre, reprenant ses révérences quand je me retourne, indifférente à
tous les autres. Thann nous acclame, avec le remords éternel de s’être
tu au premier régiment français, et comme il acclama ceux qui ont passé
voilà huit jours en sens inverse. Peu lui importe. Il ne veut pas voir
que Michal, les bras pleins de roses, tourne sans hésiter au premier
carrefour et nous guide vers la France. Cela a du bon: si nous allions
vers l’Allemagne, nous ne traverserions pas Thann dans sa plus grande
longueur, et l’on nous oblige à faire notre entrée en Alsace le jour où
nous en sortons. Tous les petits égoïsmes qu’encourage la vue de la
ville, espoir d’un verre de bière, d’un gâteau, d’un cigare, s’effacent
devant son émotion. Nous la traverserons sans boire, sans manger. Nous
improvisons une allure plus guerrière, et nos tambours et nos clairons,
épars, se rassemblent au galop devant chaque bataillon. Notre compagnie
a eu la chance de se faire raser ce matin: nous nous dressons et
répondons au moindre regard par notre visage entier. Joie d’être
contemplé par des yeux qui veulent trouver en vous la loyauté, l’esprit,
le courage. Le colonel fait sauter son manchon et apparaître les cinq
galons, le commandant Gérard les quatre, chaque capitaine les trois.
Bientôt chacun reçoit d’hommages ce qui est dû à son rang, et l’on
prononce nos grades comme si c’était nos noms. Nous ne savions point
entrer dans les villes, Thann en cinq minutes nous a appris le
protocole. Le capitaine Perret, jette de temps à autre un coup d’œil sur
son Joanne, à la dérobée, par délicatesse, et nous explique la ville,
pour que nous ayions l’air déjà de la connaître, et nous raconte que
Kléber était ici architecte. Dès lors, les soldats admirent chaque
maison comme si elle avait été construite par Kléber, ou, si leur
mémoire est mauvaise, par Marceau, par Hoche.--Et la cathédrale,
demandent-ils, duquel est la cathédrale?
Thann, que nous ignorions tous avant la guerre, parce que ton nom, sur
la carte, est noyé dans l’ombre des Vosges, porte d’Alsace qu’aucun de
nous n’imaginait, et qui se dresse tout à coup, en bois et en géraniums,
sur notre retour, que nous voulons t’aimer, et que tout serait beau,
sans cet imbécile de Jadin qui s’obstine, sur ma droite, à prononcer ton
nom avec le th anglais! De chaque maison pend un drapeau, un seul, le
pavillon de la maison, un vieux drapeau d’avant 70, avec des franges
d’or, d’une soie si cassante et si brisée aux plis que le vent le plus
modeste le secouerait en petits carrés. Tous immenses, avec des hampes
neuves, et l’on a cloué quelquefois le rouge du côté de la hampe, ce qui
rend le drapeau plus lourd, plus grave, mais tous si fragiles que son
maître surveille chacun, comme des lampions un jour de fête, pour qu’ils
ne s’éteignent point. Au balcon, la personne âgée ou courbée de la
famille, celle qui ne voit que d’en haut et de loin. Thann, qui m’a
rendu l’Alsace, qui m’a allégé de ma défaite originelle, comme tout
serait beau sans la pensée que les quatre droguistes essayent peut-être
en ce moment, dans Mulhouse évacuée, et j’espère sur eux-mêmes, car ils
sont restés tête nue au soleil, l’aspirine de leur commande! Sur le pas
des magasins, les boutiquiers nous relèvent du vœu de jeûne, et
déversent sur nous leurs boutiques, égaux pour la première fois, car de
tous on a besoin égal; Balouard, dont le lorgnon est brisé, reçoit de
l’horloger une série de toutes les dyoptries jusqu’à 18. Il en a pour
toute sa vie, à condition que sa myopie empire chaque année. Des
enfants, qui se sont offerts pour les commissions, reviennent avec le
paquet, la monnaie, et cherchent pleins d’angoisse leur soldat,
découvrant que tous lui ressemblent. Artaud, qui est boucher, lève les
bras et acclame, derrière un comptoir de marbre, un boucher hargneux et
laid qui, ne pouvant deviner qu’Artaud est un collègue, se croit soudain
un visage sympathique et désormais se met en évidence comme s’il était
beau. L’opticien a planté des drapeaux sur sa tête de cire, comme sur
une carte..., les circonvolutions les plus lointaines, les moins
nécessaires: la mémoire des chiffres, l’adresse de la main gauche, sont
pavoisées à nos couleurs. Mon soldat le plus lent d’esprit, Bergeot,
sent lui-même sa curiosité s’éveiller, demande à son voisin où nous
sommes, et l’autre lui crie, pour que les Thannois l’entendent:
--C’est Thann!
Et il crie encore en montrant Bergeot aux Thannois.
--C’est lui! C’est Bergeot!
Voici des maisons bourgeoises: toute la famille est à la grille, la
mère, le père en costume du dimanche, avec des bijoux en or jaune, les
enfants se découvrant au passage des officiers. Voici Saint-Thiébaut,
que nous contournons pour entrer dans le cœur de la ville. La tour à
trois étages penche: toujours la tendance au mirage. Mes soldats, qui
sont étonnés de voir l’église plus petite de près, se demandent si ce
n’est pas une particularité de Thann. Du porche sort une vieille en
noir, entrée pour la messe de six heures, et qui lève les bras à notre
vue. Elle tire sa tabatière, c’est du tabac à la menthe et nous y
puisons et éternuons en nous secouant tant que la vieille peut voir,
puis, sans les gestes, tant qu’elle peut entendre. Voici l’ancien
hôpital, devenu mairie. Un gros concierge, un secrétaire rose, nous
acclament avec la joie d’un poitrinaire devenu cent kilos, d’un bilieux
devenu poupin. Un de nos hommes a trouvé une épingle à chapeau, il la
tend au concierge, qui le remercie.
--Elle sera à moi dans un an, lui crie-t-il.
--Je l’enverrai à votre colonel! crie le concierge.
Voici l’école des garçons. Les enfants y sont encore, refusant de savoir
que c’est les vacances, que c’est la guerre! D’abord massés, ils cèdent
l’un après l’autre à l’attrait d’un caporal, d’un clairon, d’un fusil,
et il ne reste bientôt plus, dans cette cour de garçons, que les
fillettes. Des enfants de dix ans, avec de grands cols amidonnés, qui
offrent leur tête coupée. Des enfants de cinq ans, auxquels on expliqua
à la hâte le jour même de la déclaration de guerre ce qu’était la
France, ce qu’était l’Allemagne, qui ont compris en une heure et savent
haïr, qui nous adorent; des enfants avec un chien, un chat, un béret
marin, avec le favori qu’ils unissaient dans leur pensée au retour des
Français; avec des cuirasses et de petits casques, qui frémissent en
portant nos lourdes armes et refusent de nous laisser prendre en échange
leur fusil à eux. L’un d’eux a un bandeau noir sur les yeux, et ses
camarades le guident. Un médecin cruel lui interdit de nous voir!
--Ce sont des fantassins, lui explique-t-on. Ils ont des pantalons
rouges.
--D’où viennent-ils?
--De Mulhouse. Tiens, le grand sergent te donne son calot.
Je lui donne mon bonnet de police; un peu grand, jusqu’à son nez, mais
il ne peut s’en apercevoir... Toute la compagnie est bientôt allégée de
ses bonnets, de ses sifflets, de ses cartes postales.
--Ce sont des cartes de Roanne, explique-t-on.
--Et vous, demandent les gens, d’où êtes-vous?
On entend mille cris:
--De Clermont, de Paris, d’Ébreuil. Nous sommes cinq d’Ébreuil!
Ils feignent de connaître Ébreuil, patrie de tant de soldats, et ils la
chercheront en vain sur les cartes, quand nous serons passés. Voici
l’orphelinat. Les orphelins ont vieilli: ce sont aujourd’hui des
vieillards, trop faibles pour rester debout: la perte des parents
anéantit pour toujours. Voici une fillette qui nous suit, pénétrant dans
chaque maison et ressortant par une autre, comme un feston. Nous
marchons en rangs un peu rompus. Des seaux sont dressés devant chaque
perron, seaux de vin ou de sirop, suivant que le donateur considère les
soldats comme des guerriers ou des enfants. Seuls, entre ces habitants
et ces soldats grisés, se dressent immobiles, de-ci, de là, les groupes
de nos cavaliers au cantonnement, des cuirassiers, des dragons, calmes,
et qui regardent leur hôtesse nous acclamer avec l’indifférence d’hôtes
légitimes. Pas une porte, pas une fenêtre qui soit fermée sur nous. Les
maisons même sont ouvertes par derrière et l’on voit le jardin et la
montagne de chacune. Car déjà, toute proche, une haute ligne ondule, et
nous suit, et gonfle l’horizon, comme notre sillage. Il est midi. Le
soleil qui nous a éclairés suffisamment du côté droit, nous illumine du
côté gauche; je m’en réjouis, c’est mon côté avantageux; et toujours le
même cri de Vive la France nous accueille, que les enfants poussent
gutturalement comme s’ils en souffraient, qui finit par nous émouvoir
jusqu’aux larmes, comme si nous ne le comprenions tout à coup à la
centième fois,--Bergeot à la millième,--et auquel nous répondons par le
même cri, mais en adoptant malgré nous leur accent, et nous n’avons pas
l’air ainsi d’en faire une traduction de l’alsacien.
C’est la sortie des usines, les ouvriers nous escortent, en nous
appelant par nos grades, et nous donnent leur paquet de cigarettes
auquel nous exigeons qu’ils puisent. L’un d’eux nous escorte, expliquant
les usines, les parcs, combien les propriétaires ont d’enfants, les
absents et les manquants dans les familles qui sont au pas des portes:
ici, il manque une fille, mariée en France; ici, un ancien sénateur
français, mort voilà dix ans. Il sourit en apprenant que nous venons de
Roanne. Roanne est justement la ville concurrente de Thann pour les
tissages et les impressions d’étoffe. Roanne a fait baisser ici les
salaires; mais il ne nous en veut pas. Jalicot lui demande:
--Et les Allemands?
Pour la première fois, on lui donne la réponse qu’il quémande depuis un
mois.
--A bas les oppresseurs! Vive la liberté!
On interroge aussi l’homme sur les cigognes, car voici sur la cheminée
un nid à l’abandon près duquel on installa, pour éloigner les rats, sans
doute, tant que durera le bail, un petit moulin à vent, et il nous
répond avec la précision alsacienne:
--Nous en avions treize l’année dernière. Toute l’Alsace en a deux cent
soixante et douze.