La guerre vient juste à temps; dix ans de plus, et c’était tard. Dans

les villages que nous avons traversés, les enfants ne parlent plus

français. On a tout au plus l’impression que jadis, jadis ils l’ont

parlé. Il nous escortent avec enthousiasme, mais dès que nous les

interrogeons, ils s’arrêtent, leur sourire cesse, ou bien ils se

précipitent chez eux, questionnent leur mère et rapportent une phrase

incompréhensible de trois mots boiteux: c’est tout ce qu’il reste de

français à la maison. Nous nous décidons à leur parler allemand: pour

qu’ils comprennent mieux, j’emploie mon haut allemand officiel, la

langue des théâtres de Meiningen et de Weimar, le hanovrien des acteurs

juifs qui déclament les traductions de Verlaine. Je demande à deux

fillettes où l’on peut trouver des confitures, du miel. Elles éclatent

de rire, comme on rit en France d’un acteur qui déclare se nourrir de

miel, de compotes. Je voudrais savoir aussi où est l’école: acteur

bizarre, qui va à l’école! mais elles m’accompagnent. Voici l’école;

voici leurs cahiers de composition, écrits tous en allemand, dans une

écriture raide de parade, au cas où l’empereur les daignerait honorer

d’un regard. Dessins orgueilleux dont le moindre chalet porte un

paratonnerre; problèmes d’arithmétique à la donnée dure et sèche, que

l’on a envie de résoudre par la chimie, et qui vous font restituer, sous

peine de correction, les chiffres, les stères, les kilomètres. Pas un

mot de français. A Saint-Cosme seulement, chaque dictée, quel qu’en fût

le sujet,--c’était toujours Charlemagne ou Geneviève de Brabant, car les

instituteurs alsaciens choisissent leurs héros dans leur méridien--était

suivie d’une phrase à nous, sans rapport avec le texte: «L’oseille est

un légume», «l’ail est une plante», «la coquetterie est un vice». Brave

maître d’école qui bordait les massifs impériaux de persil et de défauts

français. Voici le cahier de ma fillette la plus grande: elle a _très

mal_; elle n’a pas su la mort de Frédéric. Elle affirme qu’elle ne

recommencera pas, et me récite tous les grands hommes qui sont morts,

mal assurée pour ceux qu’elle aime.--C’est ainsi que nous passons notre

journée entre les enfants et entre les vieillards, nous vieillissant ou

nous rajeunissant d’une vie entière selon nos rencontres, car vieux et

enfants ne vont pas ici ensemble, comme en France, et nous conquérons un

pays où l’âge adulte n’existe pas.

⁂

Rencontré Jalicot, qui a adopté un vrai petit muet; n’ayant pas

l’allemand entre eux, tous deux se comprennent à merveille. Rencontré

Artaud, qui est rayonnant, qui s’est pris le pied dans la roue de sa

voiture, a cogné la tête dans le marchepied, et est retombé sur une

botte de paille; il voudrait le refaire qu’il n’y arriverait jamais.

Notre chien de chasse suit mes promenades quand je prends un fusil et

m’abandonne quand je me contente du revolver. Je le mystifie en

l’emmenant à la pêche, un ruisseau coule au bas du village.

Il fait chaud, et je rejoins au milieu de la prairie le lieutenant

Michal. Petit, modeste, doux, c’est notre guide; le général de la

division a choisi pour marcher en tête des régiments de réserve, les

contraires des tambours-majors de l’active; le guide du 236 est C..., le

plus petit romancier de France; celui du 305, B..., journaliste

silencieux, qui prend des notes.--«Voilà des régiments qui

réfléchissent», peuvent se dire les bourgs qui ont vu la veille défiler

les zouaves étourdis ou les chasseurs. Michal étudie sa carte. Il s’est

étendu dans l’herbe suivant la ligne du Rhin et, orienté vers le Nord,

distribue ses points et ses demi-points cardinaux aux clochers les plus

distincts; à chaque halte, il s’installe ainsi, se couche, niveau du

régiment, et le lendemain nous conduit sans erreur par les plus petits

chemins, même s’il n’y a pas de villages, et s’il a dû confier le Nord

et le Sud à de simples rochers ou à des arbres. Souvent je l’ai rejoint,

sur ces routes alsaciennes qu’il a plus de plaisir à fouler qu’un autre,

car il est ingénieur des mines et il n’oublie pas une minute combien le

sol conquis est profond. Nous marchions de son pas régulier, qu’il règle

à une montre; dans cette avant-garde de calme où l’on ne connaît rien

des bousculades et des hâtes de l’arrière, nous parlions de la guerre, à

laquelle il n’avait jamais cru et à laquelle pourtant il s’était préparé

avec minutie depuis son enfance. Chaque année, il la jugeait plus

impossible, et chaque année le poussait à acheter un album d’uniformes

allemands, ou un couteau de guerre, ou un sifflet de campagne, un

imperméable. Il ne lui manquait plus, au début d’août, qu’une ceinture

pour l’or. Il avait l’or. Son réflexe n’était en retard que d’une année.

Pendant les huit jours d’attente à Roanne, il ne quittait pas la

bibliothèque des officiers, où il empruntait tous les livres de guerre,

et le jour du départ, le bibliothécaire a dû lui laisser les

_Commentaires_,--au lieutenant Bertet le _Mariage de Chiffon_. Il

m’explique aujourd’hui notre manœuvre d’Enschingen. Il porte en lui tous

les plans des combats, d’échelle différente, il compare simplement notre

mouvement, pour que je le comprenne mieux, à la plus grande bataille du

monde, à Austerlitz, mais se contente d’expliquer Flaxlanden par une

petite défaite athénienne dont j’oublie aujourd’hui le nom. Moins que

des soldats, moins que des lieutenants, il voit des victoires ennemies

se précipiter l’une contre l’autre, Wattignies contre Sedan, Denain

contre Waterloo, et de nos armes, de nos navires, il parle avec le même

jugement impartial et transparent; tout devient balistique, capillarité,

et je rattrape à peine par les trajectoires de ses fusils mon pauvre

régiment, qui me semble presque inutile. Il m’explique les vallées, les

rivières. Cette guerre, que nous imaginions tous une guerre d’été, il la

voit, dès le début, souffrir des douleurs des quatre saisons, car il me

rappelle qu’au Cameroun déjà il pleut, qu’en Chine il gèle... et il

l’étend sous toutes les zones comme un nouveau continent... Guerrier que

je suis, je sens ma part de froid me gagner, ma part de neige, je

prévois une seconde les tranchées, les inondations, les fièvres. De

l’Alsace aussi il parle si nettement, je la sens dans son esprit,--comme

sur ses photos, comme dans ce pré bordé directement par les Vosges et le

Rhin, et où nous pouvons planter, plus légitimement que sur la carte

même, des épingles avec des drapeaux,--si étroite, si délimitée, si

seule, qu’il en détache cette Lorraine même, que nous lui avons donnée

pour compagne. Les deux deuils, confondus par égoïsme ou par hasard en

un seul deuil, il les sépare en moi autant que si les deux provinces

perdues étaient aux deux extrémités de la France. Il m’enlève

l’illusion, prenant Spechbach, d’avoir conquis du même coup un bourg

lorrain de même grandeur. Tristesse d’apprendre que celui auquel vous

croyiez un jumeau est seul, ne ressemble à personne, et il me ramène

vers un village où tout maintenant me semble dédoublé--et moi-même--de

ce qui avait pour moi un double sens.

Il me quitte; il doit acheter du jambon et du vinaigre, car les

officiers l’ont naturellement chargé de leur cuisine, comme ils en

chargent avec leur infaillible instinct tout professeur, tout

philosophe, tout poète.

Ammerzwiller, 23 août.

Lever vers cinq heures. Nous nous rassemblons au bureau lentement, car

chacun de nous, le soir, disparaît dans l’ombre, et va dormir

secrètement dans le coin ou sur le meuble qu’il a hypocritement noté de

jour. Une visite au premier nous apprend que le lit du colonel est déjà

libre. De temps à autre, l’un de nous sort au galop, et revient au bout

de vingt minutes, les yeux gonflés, s’étirant, disant:--Ah! que j’ai

bien dormi!

Le bruit court que c’est dimanche. Ce n’est pas le curé qui le

confirmera. Il a refusé de dire une grand’messe et a célébré l’office

dans sa chambre, tout seul. Nous décidons de faire un bon dîner. Chacun

sort à nouveau subitement, revient, le visage apaisé, avec le riz,

l’ail, la poule qu’il avait repérés la veille, et pas un Français qui

n’ait aussi, dans ce bourg de huit cents habitants, déjà marqué en lui

la maison qu’il habiterait, la femme qu’il choisira, au cas où nous y

resterions quelque temps, toujours.

⁂

Je vais acheter trente bœufs avec l’officier des détails. Je marchande.

Je suis chargé de vérifier si la voyageuse arrivée chez Schanzi est bien

une sage-femme. C’est la femme Schanzi qui vient m’ouvrir et toute

contestation est impossible. J’écoute le vaguemestre nous lire le

courrier qui part: approuvant la carte du colonel: _Tout va bien_,

étonné par celle du capitaine adjoint qui écrit à ses fillettes:

_Bonjour dominical du papa_: il n’aurait jamais cru qu’il fût à ce point

calotin! C’est enfin mon tour de m’étendre sur le lit du premier.

L’envie de dormir est passée et je trouve dans la chambre un vieux

numéro du _Nouvelliste d’Alsace-Lorraine_. Que notre guerre est calme, à

en juger par les titres, comparée à cette paix d’il y a six mois: Les

Écrasés de Guebwiller, Mariage interrompu à Saverne, Scission de la

Fanfare de Munster... La guerre aussi, d’ailleurs, a ses coups de

théâtre, car je suis mis à la porte par la brigade elle-même, qui

s’installe dans la cure et nous déloge. Nous délogeons le bureau du

bataillon, où les soldats qui touchent dans le civil un traitement de

l’État arrivaient s’inscrire, rangés par ministères, ou à peu près, car

un cantonnier s’est faufilé dans les beaux-arts, puis dans les colonies.

On a pitié de lui, et il passe le premier, mais il s’obstine à appeler

la guerre des manœuvres.--Avant les manœuvres..., explique-t-il.--Après

les manœuvres..., réclame-t-il. On n’y comprend goutte et on l’expulse.

La poule ne sera que pour le soir, je ne proteste pas, car des

émissaires m’ont averti que Jalicot avait une poule du matin et je le

rejoins dans sa cuisine. Il y a un troisième convive que Jalicot me

présente; un inventeur de serrurerie, dans une maison de Lyon,

excellente, qui emploie déjà quatre inventeurs. C’est lui qui a

perfectionné la vis à encoches multiples. Longue discussion sur les

cadenas, puis, sans transition, sur les romans. Notre hôte, sans être

ennemi de l’écriture, la blâme de ne pas être un instrument précis. Y

a-t-il un littérateur capable, du fait seul qu’il récite deux lignes ou

deux vers à un passant, de le faire changer de couleur, de le faire

éclater de rire, de le tourner vers le vice ou vers la vertu? Un passant

de bonne moyenne, un négociant?... Si oui, il retire tout ce qu’il a

dit. Y a-t-il des formules qui frappent les hommes comme le mot Sésame,

autrefois, ouvrait les portes? Jalicot proteste et récite:--_Saint

Pierre cherchait un mot pour son cadenas_. L’inventeur sourit... C’est

très beau... Il se rend. Il avoue, d’ailleurs, qu’il est de mauvaise

foi. Lui personnellement ne peut prononcer de vers sans avoir, comme les

gens qui chantent, les yeux pleins de larmes:

«Dans le vallon qui doucement s’éclaire,

Un corbeau noir sur la neige est tombé.»

Il pleure vraiment un peu; jamais on n’a vu un corbeau aussi nettement!

Et la neige, si l’on pouvait être au mois où elle tombera! Mais il nous

quitte, sa section doit faire l’exercice à une heure... c’est la guerre.

⁂

...C’est la guerre: On ne me fera pas travailler de l’après-midi. Sur ce

dimanche alsacien, morne, privé d’hommes et sans doute, si le curé ne

change pas d’humeur, de vêpres, joue un dimanche français, privé de

femmes, mais qui remplit de notre bleu et de notre rouge tous les coins

vides de l’autre. Les habitants apprivoisés sortent officieusement de

leurs armoires, pour nous le faire admirer, tout ce qu’ils n’ont pas

osé revêtir dans ce matin officiel: les femmes leurs jupes et leurs

nœuds noirs, les hommes leurs vestes, le curé ses chasubles... C’est la

guerre, avec son ciel bleu, ses canons grondants, ses pigeons voyageurs

qui s’entraînent autour du clocher sur la piste étroite et dure des

martinets. Sous un pommier aux pommes vertes je m’étends. Elles sont

vertes et dures. Je peux dormir au-dessous d’elles, je peux les

contempler sans crainte, et aussi sans l’appréhension d’avoir à

inventer, l’une tombant, les lois du monde. C’est la guerre dans sa

quatrième semaine, au dimanche exact où elle aurait dû s’adoucir et

devenir la chasse. C’est le fond clair de la haie qui devient subitement

rouge, quand une section passe sur la chaussée et la compagnie de piquet

qui s’exerce dans le champ voisin à charger à la baïonnette en criant:

«Vive la classe». C’est, à peu près toutes les heures, un revolver qui

part dans les mains d’une ordonnance maladroite, et donne aux soldats

parisiens l’impression qu’on est près de la Tour Eiffel et qu’il est

midi. Puis, si l’on se dresse enfin aux cris de Laurent qui appelle pour

le rapport, c’est un chemin tournant contre un mur couronné de roses;

au-dessus du mur, des terrasses; au-dessus encore, le cimetière... Il

faut être civil pour se faire enterrer si haut. Là, c’est le calme que

donne un petit chemin de croix qui n’a que quatre stations et où Jésus

meurt sans être encore fatigué, les joues bien roses; c’est le désespoir

adouci qu’inspirent la colonne brisée au-dessus du fils Moser, la

colombe dorée au-dessus de la fille Mayer, l’inscription de Hans

Hermann, né en juin 1870 et mort hier, pauvre et noble vie, qui n’a pu

loger tout entière dans l’Allemagne et la dépasse des deux bords. Un

Durand est venu aussi reposer dans ce cimetière. Chers Durand, et vous,

chers Dupont... chère France!

⁂

Déjà vingt jours de campagne, déjà deux semaines sans café sucré, sans

pain salé;--Petipon, tombé de congestion au pied du drapeau;--trois gros

réservistes évanouis sur la route de Vesoul;--la pluie de Lure, qui

colla toutes nos cartes-lettres neuves et qui n’est pas encore

séchée--les lignes de tramways, de chemins de fer se retirant peu à peu

de nous comme se rétrécit un nerf coupé;--tous les drapeaux alsaciens,

blanc et rouge, du district d’Altkirch, découverts chez un patriote par

Poirier, qui crut avoir pris d’un coup cent drapeaux allemands; les

noms de Wissembourg, de Freschwiller, de Reischoffen, recouverts pour

toujours dans notre mémoire, comme les stations du Métropolitain dont on

change les noms prussiens, par de petits noms simples et pacifiques:

Saint-Cosme, Bellemagny,--peut-être avons-nous fait notre devoir envers

l’héroïsme, envers la guerre! Tout ce que nous attendions d’elle, nous

l’avons vu: le chasseur d’Afrique cassant son biscuit avec le pic des

soldats du génie; le zouave endormi sous un porche alsacien; le général

au galop saluant le général à pied; confondus, ces uniformes qui donnent

vingt vertus au courage militaire, et, dans l’esprit du sergent rengagé

qui sait les garnisons par cœur, brouillent soudain toutes les

sous-préfectures, y compris les algériennes, et toutes ses nostalgies;

chaque arme passant à l’autre arme son insigne, un fantassin sur un

cheval blanc, un vieux landau plein de cuirassiers, un bataillon

d’infanterie manœuvrant aux trompettes, spectacles d’une ambiguité pour

nous plus aigüe que, pour vous savants, Andromède en Bacchus, Hébé à

cheval; le suffixe «en Alsace» s’agrippant à chaque pensée: «Je suis

étendu en Alsace», «Je fais le résumé du jour en Alsace», à tout grade:

«Je suis sergent en Alsace!»... Michal, qui m’a rejoint, est lui-même

plus calme et a signé, pour tout le soir, un armistice. Ses paroles sont

incertaines, mais au fond elles veulent dire que, si nous sommes battus,

nous restons les rares Français qui ont pénétré en Alsace. Assurés de la

victoire, nous caressons égoïstement cet espoir de défaite. Nous

éloignons le plus possible de la guerre notre bavardage; nous parlons de

l’Amérique, des îles de la Sonde, où il ira, après son voyage aux Indes,

avant son voyage d’Australie, puis nous tenons à en écarter nos corps

mêmes. Nous gagnons une prairie isolée, d’où l’on ne voit plus le chœur

gothique de l’église, où nous jouissons d’une Alsace pure de souvenirs;

près d’un ruisseau qui coule; à l’ombre d’un vergne que le vent agite.

Nous ne voyons que des génisses, un chien, des faneurs; nous ne voulons

prendre d’elle que ce que nous aurions pris, par un semblable jour

d’été, au Berry, au Nivernais, un peu de chaleur, et, pour notre tête,

un peu d’ombre, car, vainqueurs modestes que nous sommes, nous ne

regardons point le soleil en face. J’effraye Michal comme on effraye une

cousine en Normandie, avec l’aide d’une rainette, d’une araignée. Il

cueille des herbes pour son herbier et me dit leur nom commun, réclamant

leur nom savant: nous n’avons plus besoin que d’interprètes de latin.

Un bœuf impassible, et qui ne rumine même pas, attend, pour ne pas

brouiller l’herbe française avec l’herbe allemande d’hier. Ce n’est pas

par lâcheté, c’est par modestie que l’on renonce ce soir à la guerre, au

carnage, à sa mort, à la mort surtout des autres, des camarades qu’on a

jetés pêle-mêle et joyeusement dans le mois d’août, avec l’espoir de les

retrouver épars, chacun dans sa ville de Prusse. Je les retiens tous

autour de moi. Je ne veux perdre personne. Tous ces souffles de mort,

que je sens effleurer la tête de Michal, en nous allongeant dans ce pré,

ils s’éteignent, et ces souffles sur moi de vie plus ardente. Restons ce

que nous étions en juillet, le dernier jour de juillet, lui ingénieur à

Lens, moi baigneur à Châtelguyon. Restons-le, s’il le faut, toute notre

vie, sans demander l’avancement de Lille et de Vichy. Que le courage

militaire demeure l’apanage d’une caste enfantine et bruyante, et ne se

répande pas, comme l’a fait la Légion d’honneur, son insigne, parmi les

professeurs, les contrôleurs, les peintres... Le canon se tait, le cœur

n’est plus jaloux et bat plus lentement. Le dimanche pour nous s’arrête,

et nous sentons passer une seconde où, malgré la guerre et malgré les

moyennes municipales, personne en France n’est mort, personne n’a pu

naître...

Il fallait la guerre pour qu’on distribuât un courrier le dimanche après

midi! Mauvaise humeur de Devaux; il n’a qu’une carte de sa femme, qu’il

a épousée la veille du départ: Elle aurait vraiment pu lui écrire une

lettre.

Aspach, 24 août.

Dormi à cinq sur un matelas dérobé par Devaux. Allusions aux nouvelles

mariées. Tas de punaises, comme nous le craignions, mais, vers minuit,

un cheval; il reçoit une gifle et sort, dignement, patinant sur les

escaliers. A une heure, les cuisiniers s’installent dans notre cour. Il

n’y a plus à lutter. Tout ce que nous avions assemblé de conscience

tranquille, chose si nécessaire au sommeil, ils le chassent, avec le

bruit recommandé en Algérie pour chasser les sauterelles. Je vais

m’asseoir auprès de leur feu, pas le feu où leur café bout, mais leur

feu de luxe, car ils fondent toujours deux foyers, comme s’ils faisaient

une ellipse et non pas la cuisine. Il y a déjà là trois ou quatre

soldats, les uns penchés sur la flamme, les autres lui tournant le dos,

car la chaleur est faible et ne traverse même pas la moitié d’un homme.

Vers le cœur, on reste gelé. Nous l’entretenons parcimonieusement,

allumant chaque nouveau sarment au sarment qui s’éteint, pour que le

fagot suffise jusqu’au matin, comme on allume pour descendre d’un

sixième les trois allumettes que l’hôte vous a confiées. Mon tambour,

qui a le visage illuminé, discute avec un soldat à visage nocturne; il

termine une histoire dont je n’entends que les dernières phrases: «Je le

tue avec mon képi de plomb»--«il avait au moins six mains»--«son sang

était de l’or».--Ces gens-là racontent leurs rêves, car il n’y a pas un

langage de la nuit, sans logique, et inhumain... Parfois le sarment est

vert et nous enfume, mais fumée est un peu chaleur. Une petite étoile

française, jusque-la immobile, nous fait tout d’un coup mille signaux.

Vers trois heures, un adjudant passe pour faire éteindre les feux

inutiles. A Paris l’on éteint, en effet, un bec de gaz sur deux, mais

nous n’obéissons pas; nous nous taisons, et il s’irrite de lutter contre

des ombres; enfin celui de nous qui est l’âme faible, qui tuera sur

ordre les chiens blessés, qui brisera les bouteilles d’alcool

confisquées, étouffe notre feu en le battant avec le sarment qu’il

allait y mettre. Nous restons autour de la cendre, jusqu’à ce qu’elle

soit froide. Nous touchons de nos doigts le dernier charbon. Puis l’aube

arrive, par une porte qui laisse aussi passer une bise aigre. Nous

relevons nos cols humides, nous resserrons nos cravates. Un coq

chante. Une fois seulement, et c’est le jour. Nous n’avons à renier

l’Alsace qu’une fois.

⁂

Matinée longue. On me désigne officiellement pour acheter l’ail, les

oignons et les échalottes du bataillon, car les légumes alsaciens ont

des noms vraiment trop compliqués. A huit heures, ordre de préparation

au départ. Quatre heures d’attente, sac au dos, l’arme au pied. Le

réveille-matin de Clam sonne dans son sac, les officiers s’énervent et

m’interdisent de distribuer mes oignons. Il m’en reste cinquante bottes,

que je passe à la même compagnie. A midi, la division se décide à nous

envoyer le départ.

Le ciel aussi a pris une décision. Il sera bleu dix minutes et brouillé

les dix minutes suivantes. Les nuages, au lieu de ressembler à l’Asie, à

l’Angleterre, imiteront des camarades à nous; voici Bernard avec sa

barbe, voici le lieutenant Pattin avec un œil véritable percé jusqu’à

l’azur. Nous suivons un chemin de vallon, désolés, car les grand’routes

seules mènent aux villes. Il paraît cependant que nous allons sur

Fribourg. Le régiment tourne, serpente, de sorte que nous le voyons en

entier, chacun de notre place, pour la première fois. Un soleil Louis

XIV, aux rayons obliques, réserve tout son or pour la compagnie hors

rang. Les sapeurs étincellent, les télégraphistes flamboient,

l’artificier, semblable à Danaé, éclate. Depuis que le colonel m’utilise

comme interprète, ma place dans les marches est au premier rang de la

compagnie de jour, en serre-file aux quatre hommes de tête. Il y a huit

compagnies et les soldats ne changent jamais de conversation, aussi je

reprends à chaque marche la conversation interrompue voilà huit jours,

et cela me fait trente-deux camarades nouveaux, les trente-deux plus

grands du régiment, qui me hèlent quand ils me voient. C’est aujourd’hui

la compagnie où l’on parle toujours de la guerre. Les hommes se passent

les conseils de leurs pères qui ont fait 70--couper les boutons de

culotte des prisonniers--mettre des journaux dans les souliers quand il

gèle; toute une science anodine qu’il aurait bien fallu un jour pour

apprendre et la guerre de 70 raccourcira la nôtre de juste un jour. Je

me laisse glisser à la compagnie suivante, jusqu’au petit Dollero, qui a

vingt ans, le seul soldat de l’active dans ces trois mille réservistes,

petit poète enfoui au centre de sa section, et qui obtient de se mettre

au bord quand je lui rends visite. Il croit aussi que nous allons vers

le Rhin, bien que nous marchions face au soleil, c’est-à-dire vers

l’Occident. Poète de l’active qu’il est, il m’avoue qu’il compose des

éloges depuis le matin; il est dans ses jours d’éloges, d’éloges en

prose rythmée, car le pas de route, mauvais pour les rimes, est bon pour

les accents toniques. Il a fait aujourd’hui l’éloge de Petipon, celui du

colonel, celui de notre engagé cubain:--_Cuba, dont nous ignorons la

vraie forme, car seule la première carte de Colomb en est permise et,

pour effiler l’île, Colomb fit cinq voyages_. Il les récite. Il se

propose de composer, comme préface, l’éloge des éloges. Puis, soudain

muet, il me contemple avec des yeux si lumineux, si insistants que je

devine son projet, que je me sens ma propre louange, et que je n’ose pas

plus faire de gestes, par modestie, que devant le cinématographe.

⁂

Lectures pour une ombre · 第 2 / 13 段