LECTURES
POUR
UNE OMBRE
ANDRÉ DU FRESNOIS
DISPARU
LE RETOUR D’ALSACE
Bellemagny, 17 août 1914.
...Troisième réveil au delà de la frontière. Encore étendus dans notre
foin, endoloris, il nous faut raisonner, pour nous rappeler que l’Alsace
dort près de nous, et nous en réjouir. Premiers matins où les jeunes
mères aiment leur fils, mais pas encore par amour maternel; elles le
plaignent, elles l’admirent: il sera un grand artiste: il se mariera.
Puis voilà soudain, comme chaque jour, la pensée que le régiment est
parti. Nous nous levons à demi habillés, des inconnus autour de nous
surgissant du foin, à la vitesse, avec les ennuis d’une résurrection, se
plaignant du bras, d’une fluxion, de la jambe. Les brindilles sont
imprimées sur nos mains, nos joues, épanouies sur la joue malade, et
jusqu’au soir nous aurons l’air d’avoir dormi entre l’époque tertiaire
et l’époque quaternaire.
...Six heures. Nous rejoignons au jardin du couvent les téléphonistes.
Nous sommes en réserve aujourd’hui et les convois nous dépassent. Toutes
les voitures ont encore leur ancienne peinture et leurs placards. Il
passe les autobus de la route des Alpes, ceux de Chamonix, ceux de la
Grande Chartreuse, que nous montrons à la sœur converse, ceux de
Grenoble, une croisade de tourisme improvisée, toutes autres excursions
cessantes, vers un pays merveilleux découvert la veille, et à laquelle
se sont joints, en cours de route, les omnibus des villes traversées, le
_Cheval-Blanc_ de Pontarlier, le _Coucou_ de Nyons, noirs et rouges,
incapables cependant de résister à tant d’attraits, et les chevaux de
Forcalquier seuls regimbent, trouvant la gare plus loin encore que
d’habitude. Les deux téléphonistes sont deux professionnels de Paris,
qui bavardent avec les autres postes, et appellent Bellemagny
Belleville, Gutzof Gutenberg. Des soldats de la route leur crient les
numéros qu’ils avaient coutume de demander à Paris, Passy 65-67--Central
10-18, numéros de petites camarades, numéro de la maison de Borniol,
équations tendres ou macabres--Louvre 30-31, numéro que je connais,
numéro du Musée Gustave Moreau. Celui qui le demande est un grand
artilleur à barbe noire. Un encadreur, sans doute, un prix de Rome,--ou
bien ce receveur des postes qui, dans une lettre ouverte au _Temps_,
demandait à découper, pour qu’on pût vraiment les comparer, les _Salomé_
de tous les peintres.
Huit heures, dix heures, midi. Le seul recours contre le temps est de le
mesurer à ce double pas, comme ceux qui ont personnellement affaire à
lui, comme les sentinelles, les officiers de quart. Les soldats étendus
dégarnissent de pierres leur place, découpent au canif dans les racines
des noms qui ressortiront au bout d’années, épuisent des yeux, des mains
leur paysage individuel et enfoncent dans le pré autant que les chevaux,
qui piaffent et sont enfouis à mi-jambes.--Deux heures, le caporal
téléphoniste continue à lire dans de petits livres brochés, dont je
m’empare dès qu’une rupture du courant l’éloigne, ou quand un cheval se
prend dans la ligne. Il les lit avec vitesse et je ne retrouve jamais le
même. Son camarade parfois l’interroge:
--Qu’est-ce que tu lis?
--_Le cœur sur la main._
--Qu’est-ce que tu lis?
--_Germinal._
On signale un accident au cerisier qui sert de poste central. Il part,
et c’est _Tristesses d’almées_ que je recueille.
Soudain, on m’appelle à l’appareil. Voilà quelques heures, moi aussi,
par plaisanterie, j’ai demandé un numéro ami du côté de l’Étoile. Je
suis déconcerté, on répond.
--Arrive, dit une voix inconnue.
--Avec mon fusil?
--Arrive. Le général Pau a besoin de toi.
C’est la dix-neuvième compagnie qui téléphone. Je ne me hâte point.
Lentement je suis le fil téléphonique. C’est le seul moyen de ne point
s’égarer, tout ce qui ne vient point par le fil vient à côté; et le
téléphoniste reçoit ainsi les munitions, les boîtes de conserve, les
hommes en mutation. Il y a un entrepôt autour de lui. Le cheval signalé
tout à l’heure est là. On veut le faire hennir dans le téléphone, mais
il croit que c’est un phonographe; il refuse.
C’est un lieutenant qui m’appelle. Au temps où il préparait la licence,
il a connu, à Louis-le-Grand, mes camarades et désire parler d’eux. Je
suis habitué à ces fantaisies d’officiers. A la caserne, on est
soudainement aussi convoqué par un capitaine inconnu qui veut connaître
l’horaire des paquebots pour la Chine, en passant par le plus d’îles
possible, ou le programme du doctorat en droit. Le dos tourné à la
France, à nos amis, mon lieutenant se félicite, puisqu’il devait y avoir
la guerre, d’avoir préparé la licence d’histoire. Le soir est venu. Il
se lève une grande lune ronde, un grand plateau d’étain que doit
considérer avec amour, en ce moment, l’artilleur à barbe noire.
L’_Angélus_ sonne, dans un village où notre armée n’est pas encore, car
notre premier soin, dans chaque clocher, est de couper les cordes. Les
reflets du couchant, le vent de la mer nous viennent aussi ce soir de
chez nos ennemis, de l’Est, du Rhin. Douce soirée où l’on pouvait encore
croire--à la rigueur, le calcul des probabilités cédant simplement à la
chance--qu’il n’y aurait pas de morts pendant la guerre. Nous parlons,
sans la ménager, de cette paix qui fut jusque-là la seule dangereuse,
des deux ou trois camarades communs qu’elle a fait périr: Revel, mort
subitement en tramway, dans sa première redingote, civil qu’il était;
Manchet, mort à Mayence, déjà prisonnier là-bas d’un professeur qui
l’avait présenté à la fille de Bedecker. Nous parlons en riant des
vivants, de Besnard, qui traduisit Nereus, nom d’un patricien, par son
second sens de laurier rose,--_Elle prit deux époux_, disait sa
traduction, _Metellus et un laurier rose_,--des trois frères Dournelle,
éparpillés dans la classe et qui trouvèrent un jour le moyen d’avoir
la même place en thème latin. Comme tous les Français de ce mois d’août,
qui pensaient satisfaire la guerre en lui abandonnant, dans le fond de
leur cœur, et non sans pitié, les hypocrites de leur connaissance, les
méchants, nous sentons subitement exposés à la mort les cancres lâches
ou voleurs. Mais les professeurs de grec, les lecteurs à Upsal, les
élèves littéraires fiancés--doux sadisme!--aux filles des professeurs de
sciences, semblent encore invulnérables. Pouvions-nous imaginer que
Besnard était déjà tué, que les Dournelle seraient engloutis tous trois,
à quelques semaines d’intervalle, se succédant vers la Lorraine, comme
les puisatiers qui veulent retirer le premier asphyxié; que Saint-Arné
surtout, qui s’était battu en duel avec des herboristes, était déjà
mort? C’est à Saint-Arné justement que le lieutenant envoie une carte où
nous lui demandons s’il a toujours sa tête.... Nous en étions encore,
comme nos soldats, à mettre le képi d’un camarade, pour lui jouer un
tour, sur la tombe la plus fraîche du cimetière.
Cinq heures moins le quart. Cinq heures moins dix. Aux environs des
repas, il convient de serrer les heures de plus près. Je quitte le
lieutenant licencié et regagne le couvent, où la sœur converse
m’annonce qu’un ami est venu me demander. Elle prétend déjà reconnaître
les armes et, à son avis, c’est un cuirassier, ou plutôt, s’il y a des
artilleurs qui bégayent, un artilleur. Elle reconnaît aussi l’amitié: il
doit m’aimer beaucoup et reviendra demain.
Puis on nous remonte coucher à l’école, alors que la compagnie de
l’école descend dormir au couvent. On ne veut point que nous prenions
des habitudes, avec Dieu ou avec l’instituteur. Sommeil troublé par
Horn, qui a des doutes sur l’Alsace, qui n’a pu vendre aux habitants la
peau de notre lapin.
Burnhaupt, 18 août.
Départ à 5 heures dans la direction de Mulhouse. Passé de Soppe-le-Haut
à Soppe-le-Bas, de Spechbach-le-Haut à Spechbach-le-Bas. Grand’halte
dans un bourg qui n’est ni haut ni bas et n’a pas à s’équilibrer dans le
vallon par un village jumeau. On découvrira, d’ailleurs, plus tard, sur
la carte, qu’il a son contrepoids au delà de Strasbourg. Le barbier
passe pour particulièrement francophile et tout le monde va se raser
chez lui. Chacun emporte son savon, son blaireau, son rasoir, et, lui,
regarde; mais, enfin, on se rase chez un coiffeur. Déjeuné aussi chez un
restaurateur. Nous achetons le vin à des particuliers, mais nous tenons
à le boire dans le café. Dormi une heure chez l’hôtelier. Après ces
quinze jours sans ville et sans bourg, chaque vitrine de boutique nous
attire, comme si c’était l’hospitalité elle-même qui élargit ainsi les
portes des maisons du pain, du vin, du chocolat. Bavardé chez des
rentiers. Interrompu par le bombardement de Burnhaupt-le-Haut, dont le
clocher vacille et s’effondre. Celui de Burnhaupt-le-Bas, entre deux
bosquets, remonte de quelques centimètres.
Nous commençons à être las de nous battre tout seuls. Impossible de voir
un Allemand. Dans les tranchées de Saint-Cosme, dans celles de Bretten,
pas d’autres traces, selon le régiment, que celles de la gemütlichkeit
badoise, ou munichoise, ou saxonne, un harmonica, des vers de Gœthe sur
les violettes au bas d’une carte postale, un dentier dans une boîte
mauve, des objets aussi divers et pacifiques que ceux qu’on trouve, les
soirs de course, dans le métro de Maillot. Pas de casques, de sabres,
mais une valise, des vis de buis au bout de ficelles, un arc, un
boomérang. Sur les pansements abandonnés, un sang pâle, un sang de
malade d’hôpital, le sang de cette race qui reste civile sous ses armes,
dont la vie, dont la faim, dont la soif ne s’épurent pas par la guerre.
Je sens déjà toute l’injustice de faire battre, contre cette masse de
civils, des militaires. Guerre vaine, où l’on capturera sous le nom de
chevau-légers bleus, de hussards blancs, dans une veste verdâtre, des
garçons de café, des peintres de Dresde aux prunelles carrées découpant
déjà en cubes la sentinelle berrichonne qui les conduit à l’arrière.
L’air est menu. Le vide a régné là juste avant notre arrivée. Quelques
cadavres, ceux des Allemands qui ne pouvaient vivre sans respirer. Dans
les caves, dans les granges de villages, les autres ont eu le temps de
se transformer. Des gens, sortis d’un demi-sommeil, nous parlent en
demi-français. La douzaine d’otages est prête: il y en a même treize.
Rien que les domestiques stylés de la guerre et l’enfant qui crie quand
un canon tonne est giflé. Les meubles seuls, couverts d’inscriptions,
essayent de se sauver en avouant qui ils sont: «Je suis le buffet,
camarade»; «Je suis le verre fragile où plus d’un cœur a pleuré»; «Je
suis l’armoire, cher frère; remplis-moi de beau lin». Des coussins
affolés parlant sans raison de l’aube, de l’occasion, de l’amour.
Meubles sur le fronton desquels va apparaître une dénonciation en
lettres gothiques: «Mes maîtres sont cachés en moi». Mais ils n’y sont
pas, et de France seulement arrive la preuve qu’ils existent. Le
lieutenant Souchier a reçu de sa femme la nouvelle qu’on promène
quarante et deux prisonniers dans Roanne! Et pas un enfant, pas une
vieille paralytique, sur la route de Charlieu, qui ne les ait déjà
comptés un à un pour voir s’il y a bien le nombre.
Enschingen, 19 août.
Longue marche dans le brouillard. Les trois ou quatre hommes du régiment
qui se sont munis à Roanne d’un capuchon imperméable déclarent qu’ils
préféreraient une bonne averse. Mais la canonnade devient si violente
que la brume se lève. Le canon, au lieu d’amener la pluie, servait
encore contre les orages, la grêle. Dans chaque village, mes camarades,
qui savent lire et reconnaître depuis Bellemagny le mot «Schule»,
s’intéressent exclusivement à la maison d’école: l’instituteur de
Bellemagny élève des bassets; la femme de l’instituteur de Bretten
louche; à Burnhaupt-le-Bas, il faut savoir si les sept enfants alignés
dans la cour, et qui se ressemblent, sont les fils du maître de cette
fameuse Schule ou ses élèves. Devaux, qui sait lire aussi le mot
«Kloster», le cherche de temps à autre aux devantures. La guerre ici
n’a pas encore détruit les vraies maisons, mais tout ce qui leur
ressemblait en petit, les boîtes aux lettres, les cages à pigeon, y a
passé, et une poupée allemande, un schutzmann, est pendue à un pignon.
Bientôt on ne verra plus rien qui ne soit à l’échelle du soldat, et, les
enfants tués, ce sera notre tour.
Pas de fermes isolées, rien que les bourgs formés des maisons les plus
dissemblables, qu’une lézarde de géraniums appareille, et dont chacune
doit correspondre, ceux de nous qui sont paysans à des signes
imperceptibles le reconnaissent, à un de ces prés, de ces champs, de ces
vergers confondus dans la plaine. Les coqs des clochers s’amusent à
pencher le plus possible sans avoir à ouvrir les ailes. Paysage où les
maçons et les laboureurs ont malhabilement choisi la teinte triste des
couleurs les plus gaies, l’ocre pour les charpentes et les tuiles, pour
les prairies et les feuillages un vert sombre, et l’herbe même a l’air
immortel. Seules, les Vosges, sur notre gauche, sont transparentes. Nous
marchons jusqu’au soir et, selon le vent, la bataille se déplace
brusquement, comme une chasse.
A cinq heures, arrêt brusque. Un capitaine d’état-major myope arrive au
galop, demande le colonel, le cherche dans mon escouade, sur mon col,
sur le troisième bouton de ma capote. Je le guide et j’apprends que l’on
se bat du côté de Flaxlanden, au sud-est de Mulhouse, qu’il faut partir
avec quatre compagnies, quatre restant en réserve. Je reviens l’annoncer
à Frobart qui veut des explications.
--Quelle bataille est-ce que nous livrons? demande-t-il.
--La bataille de Flaxlanden.
Il trouve le nom de sa bataille peu facile à prononcer; il tient à
savoir aussi si c’est un combat ou une vraie bataille, si l’on se bat
dans le village même ou aux alentours, s’il y a une poste, à Flaxlanden.
On peut le renseigner sur un point: c’est sûrement une bataille. Des
interstices des convois, suivis du lieutenant en gris vert que l’armée
française entière a pris tout le mois d’août pour un chasseur à pied--le
payeur de la division--surgissent des colonels à brassards qui songent à
leurs fils Saint-Cyriens et se garent du cambouis. Les camions de
l’intendance regagnent sans dignité l’arrière. Un tringlot appelle son
chien qui préfère rester avec nous et auquel il tente vainement
d’expliquer la bêtise de son choix. Panique de figurants quand le rideau
se lève une minute trop tôt, et nous reconnaissons soudain que nous
ignorons tous notre place de combat. Les théories sortent du sac des
fourriers, des sergents-majors. Pas de compagnie à laquelle les tambours
et clairons ne viennent s’attacher définitivement, avec l’air de lui
faire un cadeau, et qui ne les renvoie sous les injures à la compagnie
suivante. Les adjudants ordonnent de pendre toutes les plaques
d’identité autour du cou sous le prétexté que cela protège la poitrine
et que les bras peuvent être emportés, et ils numérotent par classe les
hommes de chaque escouade, pour que l’on sache, en cas de blessure du
chef, qui commande. Frobart n’a une chance de commander que s’il reste
tout seul, et Artaud n’aura jamais que Frobart sous ses ordres. On
remplit les bidons d’eau, malgré les protestations de ceux qui
entretenaient un peu d’absinthe pure ou de rhum. Seuls les brancardiers
sont prêts; ils sont même déjà partis: il faut les arrêter de force et
les faire passer à leur rang... Il nous manquait deux heures pour être
vraiment prêts à la guerre. Mais, d’ailleurs, on nous donne vingt
minutes pour arracher les boutons qui tiennent mal, atteler les chiens
aux voitures, amarrer au régiment tout ce qui pourrait flotter, tomber,
pour ramasser les papiers et faire autour de nous un bivouac propre et
lisse comme si nous allions nous battre sur place ou si nous attendions
un orage. Du moins nous ne glisserons pas, nous ne tomberons pas.
L’honnêteté du régiment se rétablit, les hommes qui ont caché leur sac
dans un camion, avec la complicité du conducteur, courent le reprendre;
les voitures de compagnie passent l’alcool aux ambulances, les
mitrailleurs remplacent par de vraies cartouches leurs caisses bourrées
de carton. Chacun a bientôt son poids exact de bataille, et l’on
pourrait peser maintenant chaque homme comme on pèse à l’usine l’obus
qui sort. Tous ceux qui n’avaient pas de bidons, de troisième
cartouchière, de vis de culasse, en découvrent soudain un choix près
d’eux, et il apparaît même un képi pour Artaud, notre conducteur, qui
est depuis Roanne tête nue. C’est un képi rouge sans manchon, bien
visible, mais Artaud se moque d’être repéré: il a déjà un cheval blanc
et, sur sa voiture, sont peints les drapeaux de tous les Alliés. Celui
du Tonkin n’est même pas sec.
L’ordre arrive. Nous partons dans la direction de Bernwiller.
Voici Bernwiller. Nous le traversons au pas gymnastique. Il a dû défiler
pendant la journée tant de troupes que personne des portes ne regarde ce
régiment courant à la bataille. Nous aurions pourtant voulu demander des
renseignements sur Flaxlanden. Deux gendarmes menacent l’un de nous qui
a secoué des prunes au passage. Un cantinier qui se rase sur
l’accotement, la glace pendue à un cerisier, attend nerveux, la figure
débordant de mousse, que nous ayons fini de faire trembler sa route. Sur
le chemin de ces mille hommes aspirés, les gens seulement dont l’unique
rôle est d’empêcher qu’on déniche les nids, qu’on vole une poule, qu’on
pêche les écrevisses avec des mailles trop petites. A la sortie du
village, une grande route droite et vide, silencieuse. Personne non plus
qui revienne de la bataille. Nous aimerions en voir arriver cependant un
cycliste, n’importe qui, un vaguemestre. Un civil même, une femme, qui
nous donnent l’impression d’être vus et, pour les cœurs généreux, de
protéger plus que deux gendarmes. Mais seulement un convoi de chevaux en
sang, précédé par deux bœufs encore au joug, que des éclats de mitraille
ont atteints. Les bœufs tirent... et devant eux c’est nous qui nous
écartons, car bien peu s’attendaient à ce que les animaux aussi fussent
blessés. Voici des arbres mutilés, un coin de route éclaté, un rocher
pilé. Nous avons la gêne de pénétrer dans la mêlée par en bas, par les
végétaux, par les animaux, alors que nous comptions y descendre par son
sommet, par ce général qu’on dit blessé et que nous aurions trouvé,
étendu sous un arbre, au coin du village.
--Halte!
On ordonne face à gauche, face au côté que nous croyons inoffensif. Et
nous sommes, assure l’état-major, sous le feu de l’artillerie. On nous
fait reculer jusqu’au fossé. C’est deux mètres de sécurité en plus.
Il est huit heures. Le jour meurt aujourd’hui sans avoir vieilli. Le
crépuscule a partout même épaisseur et même transparence: on ne peut
deviner de quel côté s’est couché le soleil, et l’armée française, qui
ignore s’orienter, n’en aura point ce soir de désavantage. Toutes les
étoiles, également blanches et mortes, font penser au Nord, à minuit, et
nos mains aussi sont éclairées, même celles des moins riches, par un
puissant radium. La nuit se rapproche de nous, par derrière, comme de
ceux qui la défendent. Plus d’ombres; les nôtres sont déjà séparées de
nous, comme si la bataille allait être grave, comme si les adjudants
nous les avaient réclamées, à l’instant, avec les livrets matricules.
Pas une étoile errante, le canon a secoué toute la journée du ciel ce
qui n’y tenait qu’à peine; plus de constellations qui se balancent, mais
des astres enfoncés jusqu’à la garde. On ne voit vraiment qu’eux; malgré
soi on les contemple, et l’on fait le fier et le beau pour ces mondes
où tout l’intérêt doit se concentrer d’ailleurs, en ce moment, sur le
cheval blanc d’Artaud; Frobart explique la grande Ourse, qui ce soir se
trouve ovale. Comme il n’est pas permis de s’asseoir, les camarades
s’adossent sac à sac et prennent ainsi leur repos, se parlant l’un
tourné vers les ténèbres françaises, l’autre vers les ténèbres badoises.
C’est notre première bataille, et nous ébauchons tous les gestes et les
pensées que nous aurons une fois guerriers. Nous ne nous serrons pas
encore les mains, mais nous avons des regards si lourds que s’ils
appuient sur les yeux indifférents d’un voisin, le voisin doit nous
sourire. Nous n’écrivons pas de testaments, mais les soldats qui se
devaient vingt sous se les rendent ou se les donnent. Un seul dans la
compagnie note ses dernières volontés; c’est Lâtre, qui lègue son
entreprise à sa femme, sa femme à son père. Nous nous passons le papier
en riant, et Lâtre le poursuit d’escouade en escouade, comme s’il devait
hériter.
Avec Jalicot je fais les cent pas. Des groupes se forment. La ligne des
sections carrées s’est fondue en une ligne de sections arrondies et la
promenade, et la pensée, est plus douce le long de ce bataillon sans
angles. Dans l’ombre, nous faisons aux camarades des signes modestes
d’existence:--C’est toi?--Oui, c’est moi!--C’est vous? Tous ceux qui
vont être braves pour la première fois allument plus tendrement leur
cigarette. Celui-là sent au fond de lui un lointain sommeil, le sommeil
d’après la bataille, et bâille. Notre ignorance de la guerre pèse
subitement sur nous comme à la veille d’un examen. S’il faisait clair,
nous repasserions notre théorie. Nous nous sentons coupables d’avoir
négligé nos enrayages, nos déploiements. Mais surtout nous pensons sans
relâche au premier blessé, au premier mort du bataillon. Tout notre
entendement butte contre ce premier cadavre. Nous comprenons le second,
le troisième et, vers le centième, nous-mêmes nous étendons; mais
soudain, malgré nous, le premier mort que nous avons enfin couché dans
notre esprit s’anime, se relève, et tout est à recommencer. Quand un
soldat allume sa pipe, nous frémissons, en voyant ce visage qui
s’illumine, comme s’il se désignait par cette clarté pour la mort. Nos
épaules s’alourdissent, nous vieillissons. Nous errons sans repos dans
cette ombre qui rend la victoire à peine plus désirable que le
jour.--C’est toi?--Oui, c’est moi, avec, tremblotant un peu, un immense
courage...
Le bruit d’un galop. Le capitaine d’état-major transmet au colonel
l’ordre d’attaquer le village d’Enschingen. On voit le clocher, juste
devant nous, à deux kilomètres... Il éprouve aussi le besoin de nous
faire un discours:
--Allez, Roannais! Comme pour les Autrichiens!
Nous avons déjà battu en effet les Autrichiens, en 1814, à Roanne même.
Nous avons, de ce côté-ci de la Loire, fait circuler un convoi
ininterrompu de tuyaux en tôle sur des roues. Le général ennemi, malin,
se méfia, ne tenta point le passage, et la ville fut décorée, en même
temps que Tournus, où était né Greuze.
--Et attention! Vous êtes sous le feu de l’artillerie lourde.
Il part enfin. Non, il revient, toujours au galop.
--Vous êtes sous le feu de l’artillerie légère!
Est-ce qu’il va reparaître ainsi pour chaque calibre, pour les
mousquetons, pour les revolvers? Le colonel lève le bras, l’abaisse.
Nous partons...
Les quatre compagnies avancent en ligne à cent mètres d’intervalle,
chacune serrée et silencieuse. Les hommes ne prononcent pas une parole,
malgré leur désir de savoir au juste ce qu’ils font, si c’est une marche
d’approche, une charge, s’il y aura des mitrailleuses. Mineurs,
tisseurs, ils ont éteint leur cigarette, leur pipe, comme à l’entrée
dans l’usine, par précaution. Ils vont à toute allure. La crise de
discipline qu’ils ont, pour la première fois, se résout en silence, en
vitesse, et les plus disciplinés ont pris le pas gymnastique. Avec les
quatre fourriers, j’escorte le colonel qui se tient un peu en arrière du
centre. Nous suivons avec peine, à travers des champs et des prairies
coupés de haies. Nous trébuchons contre un bœuf étendu, bien gonflé, et
sur lequel, heureusement, on rebondit. Nous sautons et ressautons un
ruisseau qui s’empêtre dans nos jambes comme une bande molletière
défaite. Un projecteur illumine soudain la compagnie de droite, qui
s’arrête, se masse contre lui avec les précautions recommandées pour les
obus, chaque tête sous le sac qui la précède, les têtes du second rang
cachées, les yeux du premier rang fermés... Le faisceau s’éteint. Le
clocher du village rentre peu à peu sous terre, dans sa tranchée, et
maintenant nous allons au hasard. Plus de canon. Une balle, une seule
balle passe à côté de nous, à fin de course. Un seul Allemand nous fait
l’honneur de tirer. L’homme du projecteur sans doute.
Ils vont trop vite. Nous essayons en vain de les rejoindre. Nous ne les
voyons plus et le terrain est difficile. Parfois de l’herbe, du trèfle,
puis, soudain, transversales, des lignes de choux, d’artichauts et de
dahlias. Les prés sont dans le sens de l’Alsace, mais les potagers, de
biais, s’entendent pour contrarier notre marche. Un cavalier surgit
derrière nous, prie le colonel d’attendre le général et nous dépêchons
les fourriers aux compagnies. Un second cavalier ordonne de continuer:
nous continuons. Un troisième, un quatrième, arrivent ainsi à toute
vitesse, de l’on ne sait quel centre, mettent pied à terre, s’alignent
sur nous, mais toujours en retrait l’un sur l’autre; la cavalerie
divisionnaire, dans les batailles, forme des circonférences. A part
Chalton, qui n’a pas trouvé sa compagnie, aucun des trois fourriers
n’est revenu. Nous envoyons les dragons en éclaireurs, mais rien à
droite, rien à gauche, et, devant nous, à cinq cents mètres, une colline
et la forêt. Il n’y a que nous six dans la vallée, et il paraît que l’on
nous voit de partout.
La fraîcheur tombe; la première couche de rosée se pose sur nos fusils;
l’homme du projecteur tire un dernier coup de canon, le clocher
d’Enschingen se dresse soudain à notre droite, tout en arrière; une
perdrix: les compagnies ne sont point passées là. Nous ralentissons le
pas. Une dernière fois nous franchissons le ruisseau, mais un long
rectangle de carottes nous décourage. Nous cédons à leurs taillis
impénétrables; nous n’allons pas plus loin; nous les laissons brouter
une minute par les chevaux; un dragon les goûte lui-même; agenouillés
dans leurs feuilles odorantes, nous tirons, Chalton et moi, après les
trois sommations, les premiers coups de feu du régiment sur deux
lanternes électriques qui scintillent dans la forêt: Il a bien visé la
première, mais la mienne ne s’éteint qu’au bout de quelques minutes,
quand l’électricité manque, me dit-il. Pas d’angoisse, mais peu à peu la
paresse, l’indifférence. Pourquoi aller au delà de ces carottes, et
trouver pis encore, des tranchées, des betteraves peut-être? Celui qui a
la meilleure oreille l’applique contre terre, mais rien que le fracas
des brindilles, et le piétinement du cheval sur lequel est monté debout
celui qui a la meilleure vue. Celui qui a la meilleure conscience dort
déjà. Le colonel étudie sa carte. Nous sommes sans aucun doute entre les
lignes, et les compagnies doivent être arrêtées dans un des deux
villages qui sont derrière nous, Spechbach ou Enschingen. Vers lequel
allons-nous revenir? Lequel est habité? Nous ne nous hâtons point, nous
ne courons plus de danger: nos ombres sont revenues; nous nous amusons
de l’aventure, qui nous épargne de creuser là-bas des fossés, de
prendre la garde, et nous jouissons d’un calme, d’une sécurité que l’on
ne pourra jamais goûter, dans cette guerre, qu’à égale distance des
sentinelles françaises, des sentinelles allemandes, et avec son colonel.
Parfois seulement, une détonation, suivie d’une autre, plus brève, plus
sèche, comme si le tireur se précipitait pour ramasser son blessé. Assis
les uns en face des autres, nous formons à nouveau un de ces groupes
arrondis dont vit la paix. Nous sentons si bien que ne commence aucune
ère nouvelle et nous nous remettons, comme dans l’ère précédente, à
fumer, à faire craquer nos doigts, à boire. Le colonel se décide pour
Spechbach. Voici Spechbach... Une mare ronde est posée devant le village
comme un miroir devant les lèvres d’un homme endormi. Pas une ride, pas
un murmure... Spechbach est mort... Nous avançons.
* * * * *
...Ici une heure qui n’appartient pas au régiment et que le capitaine
Lambert a fait rayer de notre Livre de marches. Ici des blessés, des
morts. La sentinelle qui nous arrête a le front entouré d’un bandeau
rougi;--la balle, l’unique balle aurait porté? Dans la première maison,
une foule de blessés qui se sont installés sans logique, les plus
gravement atteints au premier étage, comme s’ils redoutaient en plus
une inondation. Sur le banc d’une ferme, un officier endormi, la
poitrine couverte d’une ouate sanglante. Ce n’est point un de nos
commandants: Son numéro d’ordre est plus faible d’une unité que le nôtre
et il le porte d’ailleurs partout, pour nous rassurer, à son képi, à son
col, à son collet... Le sort nous a manqués d’un point.
--D’où venez-vous? demande le colonel.
Il se réveille. Il répond machinalement ce qui le matin encore était la
vraie réponse.
--De... de Chambéry.
Puis il aperçoit les cinq galons.
--Le colonel... le colonel est mort, dit-il.
De ses yeux hébétés, c’est mon képi qu’il regarde maintenant, ma manche,
cherchant mon grade; il ne le juge pas, sans doute, assez élevé pour
ajouter: Le sergent, le sergent est tué.--Il s’endort.
Nous repartons. Chalton a sur la main un peu de sang de Chambéry. Il le
montre à son dragon pour faire croire qu’il est blessé, et il s’y trompe
lui-même, à chaque cigare qu’il allume.
Bernwiller, 20 août.
Occupé Enschingen à minuit juste. Je dis minuit juste, bien qu’il y ait
à ce sujet une dispute entre mes deux compatriotes, Laurent, qui a gardé
l’heure de la ville, et Clam, qui a l’heure de la gare. Les Allemands
viennent de partir, laissant la mairie préparée comme une souricière,
des tablettes de chocolat sur la porte ouverte, des croûtes de fromage
sur la table. Dans une cave, une patrouille égarée du ***, que les
compagnies se passent, que le capitaine Fontange félicite, que le
capitaine Perret veut fusiller comme déserteurs. Nouveaux otages, qui
descendent en bras de chemise et que nous renvoyons passer une veste,
car nous ne désirons que des otages habillés. Je suis de garde au
drapeau; nous l’installons dans l’auberge, et tous les soldats qui
s’échappent pour boire, surpris de le rencontrer là, vident du moins
leur verre plus dignement. A trois heures, départ pour Bernwiller; le
lieutenant Viard félicite les guides: la route est absolument droite.
Journée paisible, chaude. Nous jouissons de ce soleil que nous avions,
suivant d’illustres exemples, jeté hier soir, pour le reconquérir, dans
la bataille même; jeté dans le mauvais sens d’ailleurs, jeté en France.
On me charge de la surveillance des otages qui dorment sur des
charrettes à claire-voie, à part un conseiller municipal nerveux, dont
c’est aujourd’hui la fête, que sa famille attend, et qui reste assis sur
la claie à se lamenter alors que tous les autres ont depuis longtemps,
dans le poids du sommeil, passé au travers. Nous nous organisons, nous
nous déployons, nous creusons des tranchées face à Enschingen, comme si
nous n’avions d’autre but dans la guerre que de prendre ce village une
fois par jour. Petit déjeuner avec Devaux chez un vieil Alsacien,
sourd-muet, et qui s’empresse à nous servir, protégé qu’il est par ses
infirmités contre toute dénonciation. La trouvaille d’un œuf de poule,
puis d’un œuf de canard, nous conduit à l’idée de l’omelette que nous
préparons chez deux sœurs allemandes, deux jumelles. L’impression,
enfin, d’être des conquérants! chacun de nos mots fait courir, se
heurter, ces deux images semblables, et nous avons à la fois notre
volonté brune et notre volonté blonde. Aux murs, sur le papier gris, des
taches carrées plus claires. Il y avait là des cadres et l’on pourrait
reconstituer, d’après la couleur plus ou moins passée, toute la famille
impériale. Je fais pâlir les esclaves en leur demandant où elles ont
caché ces portraits et Devaux leur pose, sans malice, des questions
alternativement menaçantes et affables: si l’empereur est bien
paralytique général, quels sont leurs prénoms, comment finira la guerre,
ce que veut dire le mot «gemütlich». Elles ne répondent qu’aux questions
affables, mais avec la crainte que les questions sacrilèges ont causée:
elles s’appellent, tremblantes, Elsa, Johanna; gemütlich veut dire:
«Quand tout est bien, quand tout est gai.»
«Hier ist es gemütlich», dit Devaux pour trouver un exemple.
--Ya, répondent-elles, ya.
Il suffit d’agiter le mot gemütlich aux yeux d’une Allemande pour
qu’elle réponde par ces joyeux aboiements.
A midi, ordre de libérer les guides. Le conseiller municipal s’en va en
courant par un raccourci, plus court par conséquent que la route droite,
et je rejoins ma compagnie qui occupe la maison et le parc de Henner.
Tous les hommes sont étendus dans le creux des pelouses, au pied de
buissons, et dorment, sur le dos, sur le côté, les genoux pliés ou
levés. Nous avons là tous les tableaux qu’eût peints Henner si les
bosquets étaient peuplés de soldats, et non de femmes rousses. Jalicot
a visité le château: il n’y a trouvé que deux énormes pinceaux, l’un
carmin, l’autre saumon, les pinceaux de Matisse. Toutes les toiles ont
disparu des murs, comme chez Elsa et Johanna; mais il reste les glaces.
Nous ne nous étions vus depuis Roanne que dans des miroirs ronds à deux
sous, qui nous montraient tout juste notre œil ou notre raie. Nous nous
contemplons, nous nous rapprochons sous le prétexte de comparer nos
tailles, nous nous tenons par les épaules, mais chacun ne regarde
égoïstement que soi et je ne sais même plus, aujourd’hui, lequel de nous
deux était le plus grand.
Long après-midi paisible. Le lieutenant Balay me charge de visiter le
village, d’interroger les passants. Mais les rues sont désertes.
Beaucoup de maisons fermées, avec les images de sainte Agnès sur la
porte, rondes comme les vrais scellés. Je visite l’église, qu’entoure un
canal d’eau courante. Je pousse la fenêtre d’une chambre, j’aperçois
dans des cadres noirs à grains d’or les Trois Grâces et la Comparaison.
Partout le silence. L’avion allemand qui passe là-haut ne peut noter
dans ce village qu’un touriste ou un indiscret. Je vais si loin que je
m’égare: une jeune fille m’indique la route du château avec la politesse
qu’on réservait dans ce bourg aux invités de Henner, et je rejoins les
autres sergents, couchés sur la pelouse. Étendu sur le dos près d’eux,
je les écoute se parler de leurs femmes, j’admire, quand c’est mon tour,
les photographies de Mᵐᵉ Sartaut, dont Sartaut fait passer un choix
inépuisable; je la vois en costume cycliste, en costume de bain, appuyée
à un prie-Dieu au bord d’une plage, car toutes les photographies ont été
prises en juillet près d’Arcachon. Je la vois soudain en buste, comme si
elle s’était rapprochée de nous de mi-chemin. Chaque fois elle caresse
un chien différent, car son métier, à Paris, est de prendre les chiens
riches en pension. La voilà en bateau avec un levrier qui a appartenu à
Sarah Bernhardt, et Sartaut parle de Sarah qui gagne un million par an,
qui a plus de soixante-dix ans, et n’a pas mis un sou de côté: c’est une
femme, prétend sa femme, qui n’a pas d’ordre. On repasse la photo du
bain, pour voir le caniche d’une Brésilienne, et pour discuter, ce qui
nous vaut les injures de Sartaut, si la vue a été prise avant le bain ou
après.--C’est avant pour le caniche, encore frisé, après pour Madame,
toute lisse.--Douce petite française, aux yeux inclinés, à la gorge
haute, aux jambes nettes, qui s’oppose victorieusement dans notre
pensée, selon la photo, à l’actrice, à la juive, à la Guatemalaise que
laisse entrevoir le chien du jour. C’est elle qui nous rend précieuse
l’impression d’être en Alsace, alors que justement nous n’en voyons
rien, que le ciel,--où passent bientôt, par photos uniques, les femmes
des autres sergents, avec des chiens et des enfants qui leur
appartiennent.
A six heures, départ pour Spechbach-le-Haut. Nous commençons une
manœuvre d’encerclement autour du malheureux Enschingen. Mulhouse a
donné moins de mal: Nous apprenons qu’elle est à nous et qu’on a pris
sur la gauche vingt-quatre canons et huit cents Badois. Nous réclamons
du capitaine Perret, qui a son Joanne, de nous lire la page de Mulhouse:
_la gare est petite, noire, incommode, et fait contraste avec le
somptueux hôtel des Postes_. Nous voudrions entendre aussi la page de
Fribourg, car c’est sur Fribourg que nous allons. Mais Fribourg n’est
pas en Alsace, malgré les affirmations de ceux qui confondent avec le
Fribourg de la Suisse.
Marche sans autre épisode que l’arrestation de Babette Hermann, qui est
allée se faire arracher une dent à Bernwiller, a voulu revenir chez
elle, malgré la bataille, tant la sœur lui a fait mal, et s’est prise
dans la brigade, le bandeau noir qui doit lui servir le dimanche pour
son nœud alsacien passé autour de sa fluxion. On me la confie, car elle
ne sait que l’allemand. Spechbach nous fête. Je reconduis Babette à sa
famille qui s’empresse, mélangeant à mon profit l’affection pour les
Français et la reconnaissance due aux dentistes. On m’invite à dîner, on
sort de vieilles cartes où Spechbach est encore en plus grosses lettres
que Bernwiller, n’ayant point alors le désavantage qu’un grand peintre
n’y soit point né; les recueils des tableaux patriotiques du Salon y
compris 1892, date de ma fièvre muqueuse, et je reconnais de cette année
chaque zouave, chaque vitrier, chaque amazone de Béhanzin. Babette
installe elle-même sa lessiveuse pour notre soupe, malgré les galants
caporaux qui la supplient de ne pas se mettre en courant d’air. Le
grand-père, qui voit que l’impossible arrive, ne peut plus croire
maintenant que ses souhaits plus modestes se réalisent moins et me les
confie: il verra son petit-fils médecin, Babette guérie pour toujours de
sa dent. Une fois interne des hôpitaux, son frère les soignera tous à
loisir.
Je couche dans le salon du presbytère, dont tous les meubles ont des
colonnes torses, fauteuils, armoires, tables en chêne, et où un Christ à
tête relevée s’étonne que le montant de la croix soit si plat, si
lisse!
Ammerzwiller, 22 août.
La bataille est bien finie, bien gagnée, mais le canon tonne toujours,
et devant nous. Nous ne nous en inquiétons point. C’était encore
l’époque où les fantassins croyaient que l’artillerie se loge entre les
ennemis et eux. Pauvres artilleurs! disions-nous. A dix heures, départ
de Spechbach. On craint un retour des Allemands par Cernay et nous
attendons jusqu’au soir, face au Nord, dans des vergers. Réclamations du
lieutenant Viard, dont la compagnie est près d’un rûcher, et qui a déjà
deux hommes piqués. Mais interdiction formelle d’enfumer les abeilles
avant le café. A cinq heures, départ dans la direction d’Altkirch. Belle
route, dont les cerisiers ont été coupés au ras du sol par les
Allemands, et il ne reste des arbres que leur plan et leur âge. Nous
retrouvons les artilleurs de Moulins, les dragons de Saint-Étienne.
Quelques dragons sont montés sur de grands chevaux allemands qui ne
veulent suivre, par patriotisme, que réunis en peloton, mais les logis
s’y opposent. Assis sur les cerisiers, nous regardons vers les champs,
un peu pour éviter la poussière, beaucoup pour ne pas tourner le dos à
trois tombes de soldats français, tués voilà dix jours et dont nous
notons les noms sur nos carnets. Nous apprenons leur mort en même temps,
à peu près, que leurs parents... Nous avons de plus le chagrin de voir
les tertres faits un peu au hasard... Je ne sais pourquoi nous eussions
aimé pour eux des tombes parallèles.
⁂
Halte aux portes d’Ammerzwiller. Notre boucher a vu qu’on agitait trois
fois des lampes dans le grenier d’une maison. Il me requiert comme
interprète, et nous pénétrons, boucher avec son revolver, sergent avec
sa baïonnette, dans la chambre d’une grande jeune femme à cheveux blonds
qui sort du lit en criant. Elle sanglote; on voit sa gorge, ses jambes,
toute une franchise de réveil qui pousse le boucher à croire tout ce
qu’elle dit: Elle jure qu’elle n’a pas de lampe, qu’elle a
l’électricité, qu’il n’y a personne dans le grenier. Elle dit tout cela
en français, mais le boucher, pour bien comprendre, me regarde et attend
ma traduction. Au grenier, nous trouvons, enfoui sous des couvertures,
un homme que nous confions à la garde et nous prenons deux otages, dont
le jeune curé, qui proteste, défiant de la république et malgré que ses
sentinelles mêmes aient encore, épinglés à la capote, les Sacré-Cœur
distribués à Paray-le-Monial. Ce matin, je vais aux informations et une
voisine m’apprend que nous avons arrêté le faible d’esprit du village.
Vie de garnison toute la matinée grâce à mon adjudant des dernières
manœuvres, avec lequel je bois le café, et qui tente de m’apitoyer sur
son récent échec à Saint-Maixent: échec injuste cette fois; on lui a
demandé à l’oral ce qu’il pensait de Benserade. Il m’emmène aussi
cueillir des laitues dans les champs où nous trouvons des cadavres de
lièvres, inutilisables, gâtés en une heure. La chasse est le maximum de
ce que peut supporter un cœur de lièvre et la guerre le fait éclater.
Pas d’oiseaux non plus, à part les poules; les poules, puisque c’est
leur nom, se sont cachées les premiers jours, sont ressorties et ont
repris maintenant leur chasse, un œil sur chaque oreille: la guerre
durera longtemps... Toute la question est de savoir si l’admissibilité
comptera après la paix!
Nous revenons par le corps de garde où ma compagnie, qui est de jour, a
pendu toutes les enseignes suspectes de la ville et la devanture
complète d’un pauvre homme, le malheureux, qui s’appelle Kaiser. Elle
collectionne aussi les plaques officielles des rues, et à chaque instant
un donateur arrive, apportant des panonceaux ou des affiches. On se
croit à Carnavalet les jours de générosité. Bientôt tout le déguisement
prussien du village est rassemblé dans cette salle; écriteaux si
dédaigneux pour le passant qu’ils font naître immédiatement l’ordre ou
la vérité contraire dans un cœur français: Ordonné de passer sur la voie
quand le train arrive.--Obligatoire de battre les animaux.--Enschingen
pas à 7 kilomètres, Enschingen à 1.000 lieues!... L’innocent est
toujours là, mais il ne sait que l’allemand. Bardan s’occupe de lui
offrir le café et, pour trouver des relations communes, essaye de lui
faire entendre qu’il a connu un Boche, à Vichy, un garçon d’hôtel. Il a
connu aussi un idiot, qui vendait des journaux et auquel on n’a jamais
pu repasser une pièce fausse; car il ne faut pas croire que les idiots
soient plus bêtes que les autres.
Rencontré le lieutenant Bertet. Il est stupéfait d’être en Alsace. Il
n’avait pris que des cartes de Prusse et de Bavière, comme s’il ne
s’agissait dans cette guerre que de délivrer la Pologne, et je dois lui
céder mes deux pauvres petites cartes de Colmar et de Strasbourg. Il ne
me laisse qu’un plan des irrigations de la forêt de la Hardt, trouvé à
la mairie. Je ne risque plus de me noyer dans cette forêt... Je me
console en pensant à mes amis alsaciens, Braun, Beyer, partis avec
toutes les cartes des Vosges, qui s’acharnent sans doute en ce moment
sur le Luxembourg belge, qui couchent ce soir à Malines, à Bruges, alors
que nous tenons déjà, par quinze jours de marche pacifique, l’enjeu de
la guerre. Nous avons vraiment une dette envers l’officier d’état-major
auvergnat qui fit sournoisement désigner, sur les plans de mobilisation,
les Auvergnats pour reprendre l’Alsace!
Les hommes sont moins pris au dépourvu que Bertet. Ils ne donnent pas,
comme notre état-major de brigade qui nous interdit toute sonnerie,
toute entrée en musique, l’impression de chercher la vraie frontière à
l’intérieur même de l’Alsace. Ils règlent les horloges à l’heure de la
France, ils grattent les mots allemands sur les murs, ils se délivrent
de la petite humiliation qu’on leur infligea chaque année, à l’école, en
leur contant 70, et, soulagés, attendent avec bonne humeur la fin de la
guerre. Pas un qui eût pensé aller ailleurs qu’en Alsace, qui n’eût
convenu avec sa famille d’un mot pour annoncer qu’il y était,
dictionnaire enfantin que tous ont copié, de sorte que les mille
lettres, les mille cartes, commencent ainsi: _le sac n’est pas lourd_,
ou _le ceinturon ne serre pas_, ou _les souliers ne prennent pas
l’eau_, phrases négatives qui voudront dire, une fois révélées par l’air
pur de Pontgibaud ou de Thiers: «Nous sommes à Mulhouse», «Nous sommes à
Strasbourg», «Je vois le Rhin». On pourrait le voir en effet du haut du
clocher avec une jumelle marine, affirme le curé, qui affecte aussi de
compter en milles marins--15--la distance qui nous en sépare. Rétoil,
qui est marbrier au cimetière de Volvic et nous a promis à chacun, le
mauvais cas échéant, sa meilleure inscription, grave en attendant dans
le marbre de la cheminée:
16 août 1870 19 août 1914
REZONVILLE. ENSCHINGEN.
Sur la carte, où le pays annexé est en carmin, la France en blanc, comme
il n’est pas de crayon blanc, on passe au crayon rouge la France, que
l’Alsace conquiert ainsi en une minute. Mon tambour, qui est de Bruère,
le village du bas Bourbonnais où se dressait avant 70 le centre de la
France,--c’est une colonne carrée faite de deux sarcophages romains
trouvés aux environs--se réjouit que Bruère ait repris son rang, l’écrit
à sa famille, essaye de l’expliquer au maire avec des ficelles tendues
de Dunkerque à Perpignan... le maire ne comprend pas... l’Allemagne n’a
pas de centre... Souvent les soldats ont recours à moi pour parler
allemand, mais je ne suis qu’un interprète de mots abstraits. A part
l’oignon et ses dérivés, pour lesquels je me sens d’un réel service, un
soldat français peut tout se procurer par gestes. Ils n’usent de moi que
pour calmer le doute qu’ils ont eu, en voyant qu’on n’illuminait pas en
Alsace, qu’on n’y parlait pas français. Ils cherchent avec une bonne
volonté inépuisable l’Alsacien qui leur dira:--quelle joie de vous voir!
Quelle honte que les Allemands! Ils essayent, par des insinuations
naïves sur la folie du kronprinz, de mettre à l’aise leurs hôtes. On
m’invite au café dans cette grange pour que je demande à la vieille si
elle est contente de nous voir. Comment se dit contente? Toute la
journée on lui répétera le mot «zufrieden» qui deviendra le soir un
lambeau allemand méconnaissable, auquel la vieille continuera de
répondre en hochant la tête. Pas un fumeur, pas un enfant, qu’ils ne me
fassent interroger sur les cigognes, sur Strasbourg, sur les têtes de
pipe. Si l’un d’eux fait mine de dire que le patois alsacien ressemble
quand même au prussien, les autres me chargent de lui expliquer la
différence colossale, qu’au lieu de Haus, la maison, on dit Hus, au lieu
de Deutsch, l’Allemand, on dit Schwob et, dans certaines maisons
renfrognées, c’est eux qui apportent l’Alsace: ils trouvent à coller sur
la porte, comme sur les autres, un portrait de sainte Agnès; ils passent
au ripolin rouge les poutrelles déteintes, et mettent des fleurs sur les
accoudoirs. Égalité française: il y a bientôt le même nombre de
géraniums à chaque fenêtre du village. Tous fiers, d’ailleurs, de leur
conquête, et étalant les culottes rouges qu’ils ont lavées aux alentours
des maisons suspectes.
⁂