Les quatre compagnies avancent en ligne à cent mètres d’inte

LECTURES

POUR

UNE OMBRE

ANDRÉ DU FRESNOIS

DISPARU

LE RETOUR D’ALSACE

Bellemagny, 17 août 1914.

...Troisième réveil au delà de la frontière. Encore étendus dans notre

foin, endoloris, il nous faut raisonner, pour nous rappeler que l’Alsace

dort près de nous, et nous en réjouir. Premiers matins où les jeunes

mères aiment leur fils, mais pas encore par amour maternel; elles le

plaignent, elles l’admirent: il sera un grand artiste: il se mariera.

Puis voilà soudain, comme chaque jour, la pensée que le régiment est

parti. Nous nous levons à demi habillés, des inconnus autour de nous

surgissant du foin, à la vitesse, avec les ennuis d’une résurrection, se

plaignant du bras, d’une fluxion, de la jambe. Les brindilles sont

imprimées sur nos mains, nos joues, épanouies sur la joue malade, et

jusqu’au soir nous aurons l’air d’avoir dormi entre l’époque tertiaire

et l’époque quaternaire.

...Six heures. Nous rejoignons au jardin du couvent les téléphonistes.

Nous sommes en réserve aujourd’hui et les convois nous dépassent. Toutes

les voitures ont encore leur ancienne peinture et leurs placards. Il

passe les autobus de la route des Alpes, ceux de Chamonix, ceux de la

Grande Chartreuse, que nous montrons à la sœur converse, ceux de

Grenoble, une croisade de tourisme improvisée, toutes autres excursions

cessantes, vers un pays merveilleux découvert la veille, et à laquelle

se sont joints, en cours de route, les omnibus des villes traversées, le

_Cheval-Blanc_ de Pontarlier, le _Coucou_ de Nyons, noirs et rouges,

incapables cependant de résister à tant d’attraits, et les chevaux de

Forcalquier seuls regimbent, trouvant la gare plus loin encore que

d’habitude. Les deux téléphonistes sont deux professionnels de Paris,

qui bavardent avec les autres postes, et appellent Bellemagny

Belleville, Gutzof Gutenberg. Des soldats de la route leur crient les

numéros qu’ils avaient coutume de demander à Paris, Passy 65-67--Central

10-18, numéros de petites camarades, numéro de la maison de Borniol,

équations tendres ou macabres--Louvre 30-31, numéro que je connais,

numéro du Musée Gustave Moreau. Celui qui le demande est un grand

artilleur à barbe noire. Un encadreur, sans doute, un prix de Rome,--ou

bien ce receveur des postes qui, dans une lettre ouverte au _Temps_,

demandait à découper, pour qu’on pût vraiment les comparer, les _Salomé_

de tous les peintres.

Huit heures, dix heures, midi. Le seul recours contre le temps est de le

mesurer à ce double pas, comme ceux qui ont personnellement affaire à

lui, comme les sentinelles, les officiers de quart. Les soldats étendus

dégarnissent de pierres leur place, découpent au canif dans les racines

des noms qui ressortiront au bout d’années, épuisent des yeux, des mains

leur paysage individuel et enfoncent dans le pré autant que les chevaux,

qui piaffent et sont enfouis à mi-jambes.--Deux heures, le caporal

téléphoniste continue à lire dans de petits livres brochés, dont je

m’empare dès qu’une rupture du courant l’éloigne, ou quand un cheval se

prend dans la ligne. Il les lit avec vitesse et je ne retrouve jamais le

même. Son camarade parfois l’interroge:

--Qu’est-ce que tu lis?

--_Le cœur sur la main._

--Qu’est-ce que tu lis?

--_Germinal._

On signale un accident au cerisier qui sert de poste central. Il part,

et c’est _Tristesses d’almées_ que je recueille.

Soudain, on m’appelle à l’appareil. Voilà quelques heures, moi aussi,

par plaisanterie, j’ai demandé un numéro ami du côté de l’Étoile. Je

suis déconcerté, on répond.

--Arrive, dit une voix inconnue.

--Avec mon fusil?

--Arrive. Le général Pau a besoin de toi.

C’est la dix-neuvième compagnie qui téléphone. Je ne me hâte point.

Lentement je suis le fil téléphonique. C’est le seul moyen de ne point

s’égarer, tout ce qui ne vient point par le fil vient à côté; et le

téléphoniste reçoit ainsi les munitions, les boîtes de conserve, les

hommes en mutation. Il y a un entrepôt autour de lui. Le cheval signalé

tout à l’heure est là. On veut le faire hennir dans le téléphone, mais

il croit que c’est un phonographe; il refuse.

C’est un lieutenant qui m’appelle. Au temps où il préparait la licence,

il a connu, à Louis-le-Grand, mes camarades et désire parler d’eux. Je

suis habitué à ces fantaisies d’officiers. A la caserne, on est

soudainement aussi convoqué par un capitaine inconnu qui veut connaître

l’horaire des paquebots pour la Chine, en passant par le plus d’îles

possible, ou le programme du doctorat en droit. Le dos tourné à la

France, à nos amis, mon lieutenant se félicite, puisqu’il devait y avoir

la guerre, d’avoir préparé la licence d’histoire. Le soir est venu. Il

se lève une grande lune ronde, un grand plateau d’étain que doit

considérer avec amour, en ce moment, l’artilleur à barbe noire.

L’_Angélus_ sonne, dans un village où notre armée n’est pas encore, car

notre premier soin, dans chaque clocher, est de couper les cordes. Les

reflets du couchant, le vent de la mer nous viennent aussi ce soir de

chez nos ennemis, de l’Est, du Rhin. Douce soirée où l’on pouvait encore

croire--à la rigueur, le calcul des probabilités cédant simplement à la

chance--qu’il n’y aurait pas de morts pendant la guerre. Nous parlons,

sans la ménager, de cette paix qui fut jusque-là la seule dangereuse,

des deux ou trois camarades communs qu’elle a fait périr: Revel, mort

subitement en tramway, dans sa première redingote, civil qu’il était;

Manchet, mort à Mayence, déjà prisonnier là-bas d’un professeur qui

l’avait présenté à la fille de Bedecker. Nous parlons en riant des

vivants, de Besnard, qui traduisit Nereus, nom d’un patricien, par son

second sens de laurier rose,--_Elle prit deux époux_, disait sa

traduction, _Metellus et un laurier rose_,--des trois frères Dournelle,

éparpillés dans la classe et qui trouvèrent un jour le moyen d’avoir

la même place en thème latin. Comme tous les Français de ce mois d’août,

qui pensaient satisfaire la guerre en lui abandonnant, dans le fond de

leur cœur, et non sans pitié, les hypocrites de leur connaissance, les

méchants, nous sentons subitement exposés à la mort les cancres lâches

ou voleurs. Mais les professeurs de grec, les lecteurs à Upsal, les

élèves littéraires fiancés--doux sadisme!--aux filles des professeurs de

sciences, semblent encore invulnérables. Pouvions-nous imaginer que

Besnard était déjà tué, que les Dournelle seraient engloutis tous trois,

à quelques semaines d’intervalle, se succédant vers la Lorraine, comme

les puisatiers qui veulent retirer le premier asphyxié; que Saint-Arné

surtout, qui s’était battu en duel avec des herboristes, était déjà

mort? C’est à Saint-Arné justement que le lieutenant envoie une carte où

nous lui demandons s’il a toujours sa tête.... Nous en étions encore,

comme nos soldats, à mettre le képi d’un camarade, pour lui jouer un

tour, sur la tombe la plus fraîche du cimetière.

Cinq heures moins le quart. Cinq heures moins dix. Aux environs des

repas, il convient de serrer les heures de plus près. Je quitte le

lieutenant licencié et regagne le couvent, où la sœur converse

m’annonce qu’un ami est venu me demander. Elle prétend déjà reconnaître

les armes et, à son avis, c’est un cuirassier, ou plutôt, s’il y a des

artilleurs qui bégayent, un artilleur. Elle reconnaît aussi l’amitié: il

doit m’aimer beaucoup et reviendra demain.

Puis on nous remonte coucher à l’école, alors que la compagnie de

l’école descend dormir au couvent. On ne veut point que nous prenions

des habitudes, avec Dieu ou avec l’instituteur. Sommeil troublé par

Horn, qui a des doutes sur l’Alsace, qui n’a pu vendre aux habitants la

peau de notre lapin.

Burnhaupt, 18 août.

Départ à 5 heures dans la direction de Mulhouse. Passé de Soppe-le-Haut

à Soppe-le-Bas, de Spechbach-le-Haut à Spechbach-le-Bas. Grand’halte

dans un bourg qui n’est ni haut ni bas et n’a pas à s’équilibrer dans le

vallon par un village jumeau. On découvrira, d’ailleurs, plus tard, sur

la carte, qu’il a son contrepoids au delà de Strasbourg. Le barbier

passe pour particulièrement francophile et tout le monde va se raser

chez lui. Chacun emporte son savon, son blaireau, son rasoir, et, lui,

regarde; mais, enfin, on se rase chez un coiffeur. Déjeuné aussi chez un

restaurateur. Nous achetons le vin à des particuliers, mais nous tenons

à le boire dans le café. Dormi une heure chez l’hôtelier. Après ces

quinze jours sans ville et sans bourg, chaque vitrine de boutique nous

attire, comme si c’était l’hospitalité elle-même qui élargit ainsi les

portes des maisons du pain, du vin, du chocolat. Bavardé chez des

rentiers. Interrompu par le bombardement de Burnhaupt-le-Haut, dont le

clocher vacille et s’effondre. Celui de Burnhaupt-le-Bas, entre deux

bosquets, remonte de quelques centimètres.

Nous commençons à être las de nous battre tout seuls. Impossible de voir

un Allemand. Dans les tranchées de Saint-Cosme, dans celles de Bretten,

pas d’autres traces, selon le régiment, que celles de la gemütlichkeit

badoise, ou munichoise, ou saxonne, un harmonica, des vers de Gœthe sur

les violettes au bas d’une carte postale, un dentier dans une boîte

mauve, des objets aussi divers et pacifiques que ceux qu’on trouve, les

soirs de course, dans le métro de Maillot. Pas de casques, de sabres,

mais une valise, des vis de buis au bout de ficelles, un arc, un

boomérang. Sur les pansements abandonnés, un sang pâle, un sang de

malade d’hôpital, le sang de cette race qui reste civile sous ses armes,

dont la vie, dont la faim, dont la soif ne s’épurent pas par la guerre.

Je sens déjà toute l’injustice de faire battre, contre cette masse de

civils, des militaires. Guerre vaine, où l’on capturera sous le nom de

chevau-légers bleus, de hussards blancs, dans une veste verdâtre, des

garçons de café, des peintres de Dresde aux prunelles carrées découpant

déjà en cubes la sentinelle berrichonne qui les conduit à l’arrière.

L’air est menu. Le vide a régné là juste avant notre arrivée. Quelques

cadavres, ceux des Allemands qui ne pouvaient vivre sans respirer. Dans

les caves, dans les granges de villages, les autres ont eu le temps de

se transformer. Des gens, sortis d’un demi-sommeil, nous parlent en

demi-français. La douzaine d’otages est prête: il y en a même treize.

Rien que les domestiques stylés de la guerre et l’enfant qui crie quand

un canon tonne est giflé. Les meubles seuls, couverts d’inscriptions,

essayent de se sauver en avouant qui ils sont: «Je suis le buffet,

camarade»; «Je suis le verre fragile où plus d’un cœur a pleuré»; «Je

suis l’armoire, cher frère; remplis-moi de beau lin». Des coussins

affolés parlant sans raison de l’aube, de l’occasion, de l’amour.

Meubles sur le fronton desquels va apparaître une dénonciation en

lettres gothiques: «Mes maîtres sont cachés en moi». Mais ils n’y sont

pas, et de France seulement arrive la preuve qu’ils existent. Le

lieutenant Souchier a reçu de sa femme la nouvelle qu’on promène

quarante et deux prisonniers dans Roanne! Et pas un enfant, pas une

vieille paralytique, sur la route de Charlieu, qui ne les ait déjà

comptés un à un pour voir s’il y a bien le nombre.

Enschingen, 19 août.

Longue marche dans le brouillard. Les trois ou quatre hommes du régiment

qui se sont munis à Roanne d’un capuchon imperméable déclarent qu’ils

préféreraient une bonne averse. Mais la canonnade devient si violente

que la brume se lève. Le canon, au lieu d’amener la pluie, servait

encore contre les orages, la grêle. Dans chaque village, mes camarades,

qui savent lire et reconnaître depuis Bellemagny le mot «Schule»,

s’intéressent exclusivement à la maison d’école: l’instituteur de

Bellemagny élève des bassets; la femme de l’instituteur de Bretten

louche; à Burnhaupt-le-Bas, il faut savoir si les sept enfants alignés

dans la cour, et qui se ressemblent, sont les fils du maître de cette

fameuse Schule ou ses élèves. Devaux, qui sait lire aussi le mot

«Kloster», le cherche de temps à autre aux devantures. La guerre ici

n’a pas encore détruit les vraies maisons, mais tout ce qui leur

ressemblait en petit, les boîtes aux lettres, les cages à pigeon, y a

passé, et une poupée allemande, un schutzmann, est pendue à un pignon.

Bientôt on ne verra plus rien qui ne soit à l’échelle du soldat, et, les

enfants tués, ce sera notre tour.

Pas de fermes isolées, rien que les bourgs formés des maisons les plus

dissemblables, qu’une lézarde de géraniums appareille, et dont chacune

doit correspondre, ceux de nous qui sont paysans à des signes

imperceptibles le reconnaissent, à un de ces prés, de ces champs, de ces

vergers confondus dans la plaine. Les coqs des clochers s’amusent à

pencher le plus possible sans avoir à ouvrir les ailes. Paysage où les

maçons et les laboureurs ont malhabilement choisi la teinte triste des

couleurs les plus gaies, l’ocre pour les charpentes et les tuiles, pour

les prairies et les feuillages un vert sombre, et l’herbe même a l’air

immortel. Seules, les Vosges, sur notre gauche, sont transparentes. Nous

marchons jusqu’au soir et, selon le vent, la bataille se déplace

brusquement, comme une chasse.

A cinq heures, arrêt brusque. Un capitaine d’état-major myope arrive au

galop, demande le colonel, le cherche dans mon escouade, sur mon col,

sur le troisième bouton de ma capote. Je le guide et j’apprends que l’on

se bat du côté de Flaxlanden, au sud-est de Mulhouse, qu’il faut partir

avec quatre compagnies, quatre restant en réserve. Je reviens l’annoncer

à Frobart qui veut des explications.

--Quelle bataille est-ce que nous livrons? demande-t-il.

--La bataille de Flaxlanden.

Il trouve le nom de sa bataille peu facile à prononcer; il tient à

savoir aussi si c’est un combat ou une vraie bataille, si l’on se bat

dans le village même ou aux alentours, s’il y a une poste, à Flaxlanden.

On peut le renseigner sur un point: c’est sûrement une bataille. Des

interstices des convois, suivis du lieutenant en gris vert que l’armée

française entière a pris tout le mois d’août pour un chasseur à pied--le

payeur de la division--surgissent des colonels à brassards qui songent à

leurs fils Saint-Cyriens et se garent du cambouis. Les camions de

l’intendance regagnent sans dignité l’arrière. Un tringlot appelle son

chien qui préfère rester avec nous et auquel il tente vainement

d’expliquer la bêtise de son choix. Panique de figurants quand le rideau

se lève une minute trop tôt, et nous reconnaissons soudain que nous

ignorons tous notre place de combat. Les théories sortent du sac des

fourriers, des sergents-majors. Pas de compagnie à laquelle les tambours

et clairons ne viennent s’attacher définitivement, avec l’air de lui

faire un cadeau, et qui ne les renvoie sous les injures à la compagnie

suivante. Les adjudants ordonnent de pendre toutes les plaques

d’identité autour du cou sous le prétexté que cela protège la poitrine

et que les bras peuvent être emportés, et ils numérotent par classe les

hommes de chaque escouade, pour que l’on sache, en cas de blessure du

chef, qui commande. Frobart n’a une chance de commander que s’il reste

tout seul, et Artaud n’aura jamais que Frobart sous ses ordres. On

remplit les bidons d’eau, malgré les protestations de ceux qui

entretenaient un peu d’absinthe pure ou de rhum. Seuls les brancardiers

sont prêts; ils sont même déjà partis: il faut les arrêter de force et

les faire passer à leur rang... Il nous manquait deux heures pour être

vraiment prêts à la guerre. Mais, d’ailleurs, on nous donne vingt

minutes pour arracher les boutons qui tiennent mal, atteler les chiens

aux voitures, amarrer au régiment tout ce qui pourrait flotter, tomber,

pour ramasser les papiers et faire autour de nous un bivouac propre et

lisse comme si nous allions nous battre sur place ou si nous attendions

un orage. Du moins nous ne glisserons pas, nous ne tomberons pas.

L’honnêteté du régiment se rétablit, les hommes qui ont caché leur sac

dans un camion, avec la complicité du conducteur, courent le reprendre;

les voitures de compagnie passent l’alcool aux ambulances, les

mitrailleurs remplacent par de vraies cartouches leurs caisses bourrées

de carton. Chacun a bientôt son poids exact de bataille, et l’on

pourrait peser maintenant chaque homme comme on pèse à l’usine l’obus

qui sort. Tous ceux qui n’avaient pas de bidons, de troisième

cartouchière, de vis de culasse, en découvrent soudain un choix près

d’eux, et il apparaît même un képi pour Artaud, notre conducteur, qui

est depuis Roanne tête nue. C’est un képi rouge sans manchon, bien

visible, mais Artaud se moque d’être repéré: il a déjà un cheval blanc

et, sur sa voiture, sont peints les drapeaux de tous les Alliés. Celui

du Tonkin n’est même pas sec.

L’ordre arrive. Nous partons dans la direction de Bernwiller.

Voici Bernwiller. Nous le traversons au pas gymnastique. Il a dû défiler

pendant la journée tant de troupes que personne des portes ne regarde ce

régiment courant à la bataille. Nous aurions pourtant voulu demander des

renseignements sur Flaxlanden. Deux gendarmes menacent l’un de nous qui

a secoué des prunes au passage. Un cantinier qui se rase sur

l’accotement, la glace pendue à un cerisier, attend nerveux, la figure

débordant de mousse, que nous ayons fini de faire trembler sa route. Sur

le chemin de ces mille hommes aspirés, les gens seulement dont l’unique

rôle est d’empêcher qu’on déniche les nids, qu’on vole une poule, qu’on

pêche les écrevisses avec des mailles trop petites. A la sortie du

village, une grande route droite et vide, silencieuse. Personne non plus

qui revienne de la bataille. Nous aimerions en voir arriver cependant un

cycliste, n’importe qui, un vaguemestre. Un civil même, une femme, qui

nous donnent l’impression d’être vus et, pour les cœurs généreux, de

protéger plus que deux gendarmes. Mais seulement un convoi de chevaux en

sang, précédé par deux bœufs encore au joug, que des éclats de mitraille

ont atteints. Les bœufs tirent... et devant eux c’est nous qui nous

écartons, car bien peu s’attendaient à ce que les animaux aussi fussent

blessés. Voici des arbres mutilés, un coin de route éclaté, un rocher

pilé. Nous avons la gêne de pénétrer dans la mêlée par en bas, par les

végétaux, par les animaux, alors que nous comptions y descendre par son

sommet, par ce général qu’on dit blessé et que nous aurions trouvé,

étendu sous un arbre, au coin du village.

--Halte!

On ordonne face à gauche, face au côté que nous croyons inoffensif. Et

nous sommes, assure l’état-major, sous le feu de l’artillerie. On nous

fait reculer jusqu’au fossé. C’est deux mètres de sécurité en plus.

Il est huit heures. Le jour meurt aujourd’hui sans avoir vieilli. Le

crépuscule a partout même épaisseur et même transparence: on ne peut

deviner de quel côté s’est couché le soleil, et l’armée française, qui

ignore s’orienter, n’en aura point ce soir de désavantage. Toutes les

étoiles, également blanches et mortes, font penser au Nord, à minuit, et

nos mains aussi sont éclairées, même celles des moins riches, par un

puissant radium. La nuit se rapproche de nous, par derrière, comme de

ceux qui la défendent. Plus d’ombres; les nôtres sont déjà séparées de

nous, comme si la bataille allait être grave, comme si les adjudants

nous les avaient réclamées, à l’instant, avec les livrets matricules.

Pas une étoile errante, le canon a secoué toute la journée du ciel ce

qui n’y tenait qu’à peine; plus de constellations qui se balancent, mais

des astres enfoncés jusqu’à la garde. On ne voit vraiment qu’eux; malgré

soi on les contemple, et l’on fait le fier et le beau pour ces mondes

où tout l’intérêt doit se concentrer d’ailleurs, en ce moment, sur le

cheval blanc d’Artaud; Frobart explique la grande Ourse, qui ce soir se

trouve ovale. Comme il n’est pas permis de s’asseoir, les camarades

s’adossent sac à sac et prennent ainsi leur repos, se parlant l’un

tourné vers les ténèbres françaises, l’autre vers les ténèbres badoises.

C’est notre première bataille, et nous ébauchons tous les gestes et les

pensées que nous aurons une fois guerriers. Nous ne nous serrons pas

encore les mains, mais nous avons des regards si lourds que s’ils

appuient sur les yeux indifférents d’un voisin, le voisin doit nous

sourire. Nous n’écrivons pas de testaments, mais les soldats qui se

devaient vingt sous se les rendent ou se les donnent. Un seul dans la

compagnie note ses dernières volontés; c’est Lâtre, qui lègue son

entreprise à sa femme, sa femme à son père. Nous nous passons le papier

en riant, et Lâtre le poursuit d’escouade en escouade, comme s’il devait

hériter.

Avec Jalicot je fais les cent pas. Des groupes se forment. La ligne des

sections carrées s’est fondue en une ligne de sections arrondies et la

promenade, et la pensée, est plus douce le long de ce bataillon sans

angles. Dans l’ombre, nous faisons aux camarades des signes modestes

d’existence:--C’est toi?--Oui, c’est moi!--C’est vous? Tous ceux qui

vont être braves pour la première fois allument plus tendrement leur

cigarette. Celui-là sent au fond de lui un lointain sommeil, le sommeil

d’après la bataille, et bâille. Notre ignorance de la guerre pèse

subitement sur nous comme à la veille d’un examen. S’il faisait clair,

nous repasserions notre théorie. Nous nous sentons coupables d’avoir

négligé nos enrayages, nos déploiements. Mais surtout nous pensons sans

relâche au premier blessé, au premier mort du bataillon. Tout notre

entendement butte contre ce premier cadavre. Nous comprenons le second,

le troisième et, vers le centième, nous-mêmes nous étendons; mais

soudain, malgré nous, le premier mort que nous avons enfin couché dans

notre esprit s’anime, se relève, et tout est à recommencer. Quand un

soldat allume sa pipe, nous frémissons, en voyant ce visage qui

s’illumine, comme s’il se désignait par cette clarté pour la mort. Nos

épaules s’alourdissent, nous vieillissons. Nous errons sans repos dans

cette ombre qui rend la victoire à peine plus désirable que le

jour.--C’est toi?--Oui, c’est moi, avec, tremblotant un peu, un immense

courage...

Le bruit d’un galop. Le capitaine d’état-major transmet au colonel

l’ordre d’attaquer le village d’Enschingen. On voit le clocher, juste

devant nous, à deux kilomètres... Il éprouve aussi le besoin de nous

faire un discours:

--Allez, Roannais! Comme pour les Autrichiens!

Nous avons déjà battu en effet les Autrichiens, en 1814, à Roanne même.

Nous avons, de ce côté-ci de la Loire, fait circuler un convoi

ininterrompu de tuyaux en tôle sur des roues. Le général ennemi, malin,

se méfia, ne tenta point le passage, et la ville fut décorée, en même

temps que Tournus, où était né Greuze.

--Et attention! Vous êtes sous le feu de l’artillerie lourde.

Il part enfin. Non, il revient, toujours au galop.

--Vous êtes sous le feu de l’artillerie légère!

Est-ce qu’il va reparaître ainsi pour chaque calibre, pour les

mousquetons, pour les revolvers? Le colonel lève le bras, l’abaisse.

Nous partons...

Les quatre compagnies avancent en ligne à cent mètres d’intervalle,

chacune serrée et silencieuse. Les hommes ne prononcent pas une parole,

malgré leur désir de savoir au juste ce qu’ils font, si c’est une marche

d’approche, une charge, s’il y aura des mitrailleuses. Mineurs,

tisseurs, ils ont éteint leur cigarette, leur pipe, comme à l’entrée

dans l’usine, par précaution. Ils vont à toute allure. La crise de

discipline qu’ils ont, pour la première fois, se résout en silence, en

vitesse, et les plus disciplinés ont pris le pas gymnastique. Avec les

quatre fourriers, j’escorte le colonel qui se tient un peu en arrière du

centre. Nous suivons avec peine, à travers des champs et des prairies

coupés de haies. Nous trébuchons contre un bœuf étendu, bien gonflé, et

sur lequel, heureusement, on rebondit. Nous sautons et ressautons un

ruisseau qui s’empêtre dans nos jambes comme une bande molletière

défaite. Un projecteur illumine soudain la compagnie de droite, qui

s’arrête, se masse contre lui avec les précautions recommandées pour les

obus, chaque tête sous le sac qui la précède, les têtes du second rang

cachées, les yeux du premier rang fermés... Le faisceau s’éteint. Le

clocher du village rentre peu à peu sous terre, dans sa tranchée, et

maintenant nous allons au hasard. Plus de canon. Une balle, une seule

balle passe à côté de nous, à fin de course. Un seul Allemand nous fait

l’honneur de tirer. L’homme du projecteur sans doute.

Ils vont trop vite. Nous essayons en vain de les rejoindre. Nous ne les

voyons plus et le terrain est difficile. Parfois de l’herbe, du trèfle,

puis, soudain, transversales, des lignes de choux, d’artichauts et de

dahlias. Les prés sont dans le sens de l’Alsace, mais les potagers, de

biais, s’entendent pour contrarier notre marche. Un cavalier surgit

derrière nous, prie le colonel d’attendre le général et nous dépêchons

les fourriers aux compagnies. Un second cavalier ordonne de continuer:

nous continuons. Un troisième, un quatrième, arrivent ainsi à toute

vitesse, de l’on ne sait quel centre, mettent pied à terre, s’alignent

sur nous, mais toujours en retrait l’un sur l’autre; la cavalerie

divisionnaire, dans les batailles, forme des circonférences. A part

Chalton, qui n’a pas trouvé sa compagnie, aucun des trois fourriers

n’est revenu. Nous envoyons les dragons en éclaireurs, mais rien à

droite, rien à gauche, et, devant nous, à cinq cents mètres, une colline

et la forêt. Il n’y a que nous six dans la vallée, et il paraît que l’on

nous voit de partout.

La fraîcheur tombe; la première couche de rosée se pose sur nos fusils;

l’homme du projecteur tire un dernier coup de canon, le clocher

d’Enschingen se dresse soudain à notre droite, tout en arrière; une

perdrix: les compagnies ne sont point passées là. Nous ralentissons le

pas. Une dernière fois nous franchissons le ruisseau, mais un long

rectangle de carottes nous décourage. Nous cédons à leurs taillis

impénétrables; nous n’allons pas plus loin; nous les laissons brouter

une minute par les chevaux; un dragon les goûte lui-même; agenouillés

dans leurs feuilles odorantes, nous tirons, Chalton et moi, après les

trois sommations, les premiers coups de feu du régiment sur deux

lanternes électriques qui scintillent dans la forêt: Il a bien visé la

première, mais la mienne ne s’éteint qu’au bout de quelques minutes,

quand l’électricité manque, me dit-il. Pas d’angoisse, mais peu à peu la

paresse, l’indifférence. Pourquoi aller au delà de ces carottes, et

trouver pis encore, des tranchées, des betteraves peut-être? Celui qui a

la meilleure oreille l’applique contre terre, mais rien que le fracas

des brindilles, et le piétinement du cheval sur lequel est monté debout

celui qui a la meilleure vue. Celui qui a la meilleure conscience dort

déjà. Le colonel étudie sa carte. Nous sommes sans aucun doute entre les

lignes, et les compagnies doivent être arrêtées dans un des deux

villages qui sont derrière nous, Spechbach ou Enschingen. Vers lequel

allons-nous revenir? Lequel est habité? Nous ne nous hâtons point, nous

ne courons plus de danger: nos ombres sont revenues; nous nous amusons

de l’aventure, qui nous épargne de creuser là-bas des fossés, de

prendre la garde, et nous jouissons d’un calme, d’une sécurité que l’on

ne pourra jamais goûter, dans cette guerre, qu’à égale distance des

sentinelles françaises, des sentinelles allemandes, et avec son colonel.

Parfois seulement, une détonation, suivie d’une autre, plus brève, plus

sèche, comme si le tireur se précipitait pour ramasser son blessé. Assis

les uns en face des autres, nous formons à nouveau un de ces groupes

arrondis dont vit la paix. Nous sentons si bien que ne commence aucune

ère nouvelle et nous nous remettons, comme dans l’ère précédente, à

fumer, à faire craquer nos doigts, à boire. Le colonel se décide pour

Spechbach. Voici Spechbach... Une mare ronde est posée devant le village

comme un miroir devant les lèvres d’un homme endormi. Pas une ride, pas

un murmure... Spechbach est mort... Nous avançons.

* * * * *

...Ici une heure qui n’appartient pas au régiment et que le capitaine

Lambert a fait rayer de notre Livre de marches. Ici des blessés, des

morts. La sentinelle qui nous arrête a le front entouré d’un bandeau

rougi;--la balle, l’unique balle aurait porté? Dans la première maison,

une foule de blessés qui se sont installés sans logique, les plus

gravement atteints au premier étage, comme s’ils redoutaient en plus

une inondation. Sur le banc d’une ferme, un officier endormi, la

poitrine couverte d’une ouate sanglante. Ce n’est point un de nos

commandants: Son numéro d’ordre est plus faible d’une unité que le nôtre

et il le porte d’ailleurs partout, pour nous rassurer, à son képi, à son

col, à son collet... Le sort nous a manqués d’un point.

--D’où venez-vous? demande le colonel.

Il se réveille. Il répond machinalement ce qui le matin encore était la

vraie réponse.

--De... de Chambéry.

Puis il aperçoit les cinq galons.

--Le colonel... le colonel est mort, dit-il.

De ses yeux hébétés, c’est mon képi qu’il regarde maintenant, ma manche,

cherchant mon grade; il ne le juge pas, sans doute, assez élevé pour

ajouter: Le sergent, le sergent est tué.--Il s’endort.

Nous repartons. Chalton a sur la main un peu de sang de Chambéry. Il le

montre à son dragon pour faire croire qu’il est blessé, et il s’y trompe

lui-même, à chaque cigare qu’il allume.

Bernwiller, 20 août.

Occupé Enschingen à minuit juste. Je dis minuit juste, bien qu’il y ait

à ce sujet une dispute entre mes deux compatriotes, Laurent, qui a gardé

l’heure de la ville, et Clam, qui a l’heure de la gare. Les Allemands

viennent de partir, laissant la mairie préparée comme une souricière,

des tablettes de chocolat sur la porte ouverte, des croûtes de fromage

sur la table. Dans une cave, une patrouille égarée du ***, que les

compagnies se passent, que le capitaine Fontange félicite, que le

capitaine Perret veut fusiller comme déserteurs. Nouveaux otages, qui

descendent en bras de chemise et que nous renvoyons passer une veste,

car nous ne désirons que des otages habillés. Je suis de garde au

drapeau; nous l’installons dans l’auberge, et tous les soldats qui

s’échappent pour boire, surpris de le rencontrer là, vident du moins

leur verre plus dignement. A trois heures, départ pour Bernwiller; le

lieutenant Viard félicite les guides: la route est absolument droite.

Journée paisible, chaude. Nous jouissons de ce soleil que nous avions,

suivant d’illustres exemples, jeté hier soir, pour le reconquérir, dans

la bataille même; jeté dans le mauvais sens d’ailleurs, jeté en France.

On me charge de la surveillance des otages qui dorment sur des

charrettes à claire-voie, à part un conseiller municipal nerveux, dont

c’est aujourd’hui la fête, que sa famille attend, et qui reste assis sur

la claie à se lamenter alors que tous les autres ont depuis longtemps,

dans le poids du sommeil, passé au travers. Nous nous organisons, nous

nous déployons, nous creusons des tranchées face à Enschingen, comme si

nous n’avions d’autre but dans la guerre que de prendre ce village une

fois par jour. Petit déjeuner avec Devaux chez un vieil Alsacien,

sourd-muet, et qui s’empresse à nous servir, protégé qu’il est par ses

infirmités contre toute dénonciation. La trouvaille d’un œuf de poule,

puis d’un œuf de canard, nous conduit à l’idée de l’omelette que nous

préparons chez deux sœurs allemandes, deux jumelles. L’impression,

enfin, d’être des conquérants! chacun de nos mots fait courir, se

heurter, ces deux images semblables, et nous avons à la fois notre

volonté brune et notre volonté blonde. Aux murs, sur le papier gris, des

taches carrées plus claires. Il y avait là des cadres et l’on pourrait

reconstituer, d’après la couleur plus ou moins passée, toute la famille

impériale. Je fais pâlir les esclaves en leur demandant où elles ont

caché ces portraits et Devaux leur pose, sans malice, des questions

alternativement menaçantes et affables: si l’empereur est bien

paralytique général, quels sont leurs prénoms, comment finira la guerre,

ce que veut dire le mot «gemütlich». Elles ne répondent qu’aux questions

affables, mais avec la crainte que les questions sacrilèges ont causée:

elles s’appellent, tremblantes, Elsa, Johanna; gemütlich veut dire:

«Quand tout est bien, quand tout est gai.»

«Hier ist es gemütlich», dit Devaux pour trouver un exemple.

--Ya, répondent-elles, ya.

Il suffit d’agiter le mot gemütlich aux yeux d’une Allemande pour

qu’elle réponde par ces joyeux aboiements.

A midi, ordre de libérer les guides. Le conseiller municipal s’en va en

courant par un raccourci, plus court par conséquent que la route droite,

et je rejoins ma compagnie qui occupe la maison et le parc de Henner.

Tous les hommes sont étendus dans le creux des pelouses, au pied de

buissons, et dorment, sur le dos, sur le côté, les genoux pliés ou

levés. Nous avons là tous les tableaux qu’eût peints Henner si les

bosquets étaient peuplés de soldats, et non de femmes rousses. Jalicot

a visité le château: il n’y a trouvé que deux énormes pinceaux, l’un

carmin, l’autre saumon, les pinceaux de Matisse. Toutes les toiles ont

disparu des murs, comme chez Elsa et Johanna; mais il reste les glaces.

Nous ne nous étions vus depuis Roanne que dans des miroirs ronds à deux

sous, qui nous montraient tout juste notre œil ou notre raie. Nous nous

contemplons, nous nous rapprochons sous le prétexte de comparer nos

tailles, nous nous tenons par les épaules, mais chacun ne regarde

égoïstement que soi et je ne sais même plus, aujourd’hui, lequel de nous

deux était le plus grand.

Long après-midi paisible. Le lieutenant Balay me charge de visiter le

village, d’interroger les passants. Mais les rues sont désertes.

Beaucoup de maisons fermées, avec les images de sainte Agnès sur la

porte, rondes comme les vrais scellés. Je visite l’église, qu’entoure un

canal d’eau courante. Je pousse la fenêtre d’une chambre, j’aperçois

dans des cadres noirs à grains d’or les Trois Grâces et la Comparaison.

Partout le silence. L’avion allemand qui passe là-haut ne peut noter

dans ce village qu’un touriste ou un indiscret. Je vais si loin que je

m’égare: une jeune fille m’indique la route du château avec la politesse

qu’on réservait dans ce bourg aux invités de Henner, et je rejoins les

autres sergents, couchés sur la pelouse. Étendu sur le dos près d’eux,

je les écoute se parler de leurs femmes, j’admire, quand c’est mon tour,

les photographies de Mᵐᵉ Sartaut, dont Sartaut fait passer un choix

inépuisable; je la vois en costume cycliste, en costume de bain, appuyée

à un prie-Dieu au bord d’une plage, car toutes les photographies ont été

prises en juillet près d’Arcachon. Je la vois soudain en buste, comme si

elle s’était rapprochée de nous de mi-chemin. Chaque fois elle caresse

un chien différent, car son métier, à Paris, est de prendre les chiens

riches en pension. La voilà en bateau avec un levrier qui a appartenu à

Sarah Bernhardt, et Sartaut parle de Sarah qui gagne un million par an,

qui a plus de soixante-dix ans, et n’a pas mis un sou de côté: c’est une

femme, prétend sa femme, qui n’a pas d’ordre. On repasse la photo du

bain, pour voir le caniche d’une Brésilienne, et pour discuter, ce qui

nous vaut les injures de Sartaut, si la vue a été prise avant le bain ou

après.--C’est avant pour le caniche, encore frisé, après pour Madame,

toute lisse.--Douce petite française, aux yeux inclinés, à la gorge

haute, aux jambes nettes, qui s’oppose victorieusement dans notre

pensée, selon la photo, à l’actrice, à la juive, à la Guatemalaise que

laisse entrevoir le chien du jour. C’est elle qui nous rend précieuse

l’impression d’être en Alsace, alors que justement nous n’en voyons

rien, que le ciel,--où passent bientôt, par photos uniques, les femmes

des autres sergents, avec des chiens et des enfants qui leur

appartiennent.

A six heures, départ pour Spechbach-le-Haut. Nous commençons une

manœuvre d’encerclement autour du malheureux Enschingen. Mulhouse a

donné moins de mal: Nous apprenons qu’elle est à nous et qu’on a pris

sur la gauche vingt-quatre canons et huit cents Badois. Nous réclamons

du capitaine Perret, qui a son Joanne, de nous lire la page de Mulhouse:

_la gare est petite, noire, incommode, et fait contraste avec le

somptueux hôtel des Postes_. Nous voudrions entendre aussi la page de

Fribourg, car c’est sur Fribourg que nous allons. Mais Fribourg n’est

pas en Alsace, malgré les affirmations de ceux qui confondent avec le

Fribourg de la Suisse.

Marche sans autre épisode que l’arrestation de Babette Hermann, qui est

allée se faire arracher une dent à Bernwiller, a voulu revenir chez

elle, malgré la bataille, tant la sœur lui a fait mal, et s’est prise

dans la brigade, le bandeau noir qui doit lui servir le dimanche pour

son nœud alsacien passé autour de sa fluxion. On me la confie, car elle

ne sait que l’allemand. Spechbach nous fête. Je reconduis Babette à sa

famille qui s’empresse, mélangeant à mon profit l’affection pour les

Français et la reconnaissance due aux dentistes. On m’invite à dîner, on

sort de vieilles cartes où Spechbach est encore en plus grosses lettres

que Bernwiller, n’ayant point alors le désavantage qu’un grand peintre

n’y soit point né; les recueils des tableaux patriotiques du Salon y

compris 1892, date de ma fièvre muqueuse, et je reconnais de cette année

chaque zouave, chaque vitrier, chaque amazone de Béhanzin. Babette

installe elle-même sa lessiveuse pour notre soupe, malgré les galants

caporaux qui la supplient de ne pas se mettre en courant d’air. Le

grand-père, qui voit que l’impossible arrive, ne peut plus croire

maintenant que ses souhaits plus modestes se réalisent moins et me les

confie: il verra son petit-fils médecin, Babette guérie pour toujours de

sa dent. Une fois interne des hôpitaux, son frère les soignera tous à

loisir.

Je couche dans le salon du presbytère, dont tous les meubles ont des

colonnes torses, fauteuils, armoires, tables en chêne, et où un Christ à

tête relevée s’étonne que le montant de la croix soit si plat, si

lisse!

Ammerzwiller, 22 août.

La bataille est bien finie, bien gagnée, mais le canon tonne toujours,

et devant nous. Nous ne nous en inquiétons point. C’était encore

l’époque où les fantassins croyaient que l’artillerie se loge entre les

ennemis et eux. Pauvres artilleurs! disions-nous. A dix heures, départ

de Spechbach. On craint un retour des Allemands par Cernay et nous

attendons jusqu’au soir, face au Nord, dans des vergers. Réclamations du

lieutenant Viard, dont la compagnie est près d’un rûcher, et qui a déjà

deux hommes piqués. Mais interdiction formelle d’enfumer les abeilles

avant le café. A cinq heures, départ dans la direction d’Altkirch. Belle

route, dont les cerisiers ont été coupés au ras du sol par les

Allemands, et il ne reste des arbres que leur plan et leur âge. Nous

retrouvons les artilleurs de Moulins, les dragons de Saint-Étienne.

Quelques dragons sont montés sur de grands chevaux allemands qui ne

veulent suivre, par patriotisme, que réunis en peloton, mais les logis

s’y opposent. Assis sur les cerisiers, nous regardons vers les champs,

un peu pour éviter la poussière, beaucoup pour ne pas tourner le dos à

trois tombes de soldats français, tués voilà dix jours et dont nous

notons les noms sur nos carnets. Nous apprenons leur mort en même temps,

à peu près, que leurs parents... Nous avons de plus le chagrin de voir

les tertres faits un peu au hasard... Je ne sais pourquoi nous eussions

aimé pour eux des tombes parallèles.

⁂

Halte aux portes d’Ammerzwiller. Notre boucher a vu qu’on agitait trois

fois des lampes dans le grenier d’une maison. Il me requiert comme

interprète, et nous pénétrons, boucher avec son revolver, sergent avec

sa baïonnette, dans la chambre d’une grande jeune femme à cheveux blonds

qui sort du lit en criant. Elle sanglote; on voit sa gorge, ses jambes,

toute une franchise de réveil qui pousse le boucher à croire tout ce

qu’elle dit: Elle jure qu’elle n’a pas de lampe, qu’elle a

l’électricité, qu’il n’y a personne dans le grenier. Elle dit tout cela

en français, mais le boucher, pour bien comprendre, me regarde et attend

ma traduction. Au grenier, nous trouvons, enfoui sous des couvertures,

un homme que nous confions à la garde et nous prenons deux otages, dont

le jeune curé, qui proteste, défiant de la république et malgré que ses

sentinelles mêmes aient encore, épinglés à la capote, les Sacré-Cœur

distribués à Paray-le-Monial. Ce matin, je vais aux informations et une

voisine m’apprend que nous avons arrêté le faible d’esprit du village.

Vie de garnison toute la matinée grâce à mon adjudant des dernières

manœuvres, avec lequel je bois le café, et qui tente de m’apitoyer sur

son récent échec à Saint-Maixent: échec injuste cette fois; on lui a

demandé à l’oral ce qu’il pensait de Benserade. Il m’emmène aussi

cueillir des laitues dans les champs où nous trouvons des cadavres de

lièvres, inutilisables, gâtés en une heure. La chasse est le maximum de

ce que peut supporter un cœur de lièvre et la guerre le fait éclater.

Pas d’oiseaux non plus, à part les poules; les poules, puisque c’est

leur nom, se sont cachées les premiers jours, sont ressorties et ont

repris maintenant leur chasse, un œil sur chaque oreille: la guerre

durera longtemps... Toute la question est de savoir si l’admissibilité

comptera après la paix!

Nous revenons par le corps de garde où ma compagnie, qui est de jour, a

pendu toutes les enseignes suspectes de la ville et la devanture

complète d’un pauvre homme, le malheureux, qui s’appelle Kaiser. Elle

collectionne aussi les plaques officielles des rues, et à chaque instant

un donateur arrive, apportant des panonceaux ou des affiches. On se

croit à Carnavalet les jours de générosité. Bientôt tout le déguisement

prussien du village est rassemblé dans cette salle; écriteaux si

dédaigneux pour le passant qu’ils font naître immédiatement l’ordre ou

la vérité contraire dans un cœur français: Ordonné de passer sur la voie

quand le train arrive.--Obligatoire de battre les animaux.--Enschingen

pas à 7 kilomètres, Enschingen à 1.000 lieues!... L’innocent est

toujours là, mais il ne sait que l’allemand. Bardan s’occupe de lui

offrir le café et, pour trouver des relations communes, essaye de lui

faire entendre qu’il a connu un Boche, à Vichy, un garçon d’hôtel. Il a

connu aussi un idiot, qui vendait des journaux et auquel on n’a jamais

pu repasser une pièce fausse; car il ne faut pas croire que les idiots

soient plus bêtes que les autres.

Rencontré le lieutenant Bertet. Il est stupéfait d’être en Alsace. Il

n’avait pris que des cartes de Prusse et de Bavière, comme s’il ne

s’agissait dans cette guerre que de délivrer la Pologne, et je dois lui

céder mes deux pauvres petites cartes de Colmar et de Strasbourg. Il ne

me laisse qu’un plan des irrigations de la forêt de la Hardt, trouvé à

la mairie. Je ne risque plus de me noyer dans cette forêt... Je me

console en pensant à mes amis alsaciens, Braun, Beyer, partis avec

toutes les cartes des Vosges, qui s’acharnent sans doute en ce moment

sur le Luxembourg belge, qui couchent ce soir à Malines, à Bruges, alors

que nous tenons déjà, par quinze jours de marche pacifique, l’enjeu de

la guerre. Nous avons vraiment une dette envers l’officier d’état-major

auvergnat qui fit sournoisement désigner, sur les plans de mobilisation,

les Auvergnats pour reprendre l’Alsace!

Les hommes sont moins pris au dépourvu que Bertet. Ils ne donnent pas,

comme notre état-major de brigade qui nous interdit toute sonnerie,

toute entrée en musique, l’impression de chercher la vraie frontière à

l’intérieur même de l’Alsace. Ils règlent les horloges à l’heure de la

France, ils grattent les mots allemands sur les murs, ils se délivrent

de la petite humiliation qu’on leur infligea chaque année, à l’école, en

leur contant 70, et, soulagés, attendent avec bonne humeur la fin de la

guerre. Pas un qui eût pensé aller ailleurs qu’en Alsace, qui n’eût

convenu avec sa famille d’un mot pour annoncer qu’il y était,

dictionnaire enfantin que tous ont copié, de sorte que les mille

lettres, les mille cartes, commencent ainsi: _le sac n’est pas lourd_,

ou _le ceinturon ne serre pas_, ou _les souliers ne prennent pas

l’eau_, phrases négatives qui voudront dire, une fois révélées par l’air

pur de Pontgibaud ou de Thiers: «Nous sommes à Mulhouse», «Nous sommes à

Strasbourg», «Je vois le Rhin». On pourrait le voir en effet du haut du

clocher avec une jumelle marine, affirme le curé, qui affecte aussi de

compter en milles marins--15--la distance qui nous en sépare. Rétoil,

qui est marbrier au cimetière de Volvic et nous a promis à chacun, le

mauvais cas échéant, sa meilleure inscription, grave en attendant dans

le marbre de la cheminée:

16 août 1870 19 août 1914

REZONVILLE. ENSCHINGEN.

Sur la carte, où le pays annexé est en carmin, la France en blanc, comme

il n’est pas de crayon blanc, on passe au crayon rouge la France, que

l’Alsace conquiert ainsi en une minute. Mon tambour, qui est de Bruère,

le village du bas Bourbonnais où se dressait avant 70 le centre de la

France,--c’est une colonne carrée faite de deux sarcophages romains

trouvés aux environs--se réjouit que Bruère ait repris son rang, l’écrit

à sa famille, essaye de l’expliquer au maire avec des ficelles tendues

de Dunkerque à Perpignan... le maire ne comprend pas... l’Allemagne n’a

pas de centre... Souvent les soldats ont recours à moi pour parler

allemand, mais je ne suis qu’un interprète de mots abstraits. A part

l’oignon et ses dérivés, pour lesquels je me sens d’un réel service, un

soldat français peut tout se procurer par gestes. Ils n’usent de moi que

pour calmer le doute qu’ils ont eu, en voyant qu’on n’illuminait pas en

Alsace, qu’on n’y parlait pas français. Ils cherchent avec une bonne

volonté inépuisable l’Alsacien qui leur dira:--quelle joie de vous voir!

Quelle honte que les Allemands! Ils essayent, par des insinuations

naïves sur la folie du kronprinz, de mettre à l’aise leurs hôtes. On

m’invite au café dans cette grange pour que je demande à la vieille si

elle est contente de nous voir. Comment se dit contente? Toute la

journée on lui répétera le mot «zufrieden» qui deviendra le soir un

lambeau allemand méconnaissable, auquel la vieille continuera de

répondre en hochant la tête. Pas un fumeur, pas un enfant, qu’ils ne me

fassent interroger sur les cigognes, sur Strasbourg, sur les têtes de

pipe. Si l’un d’eux fait mine de dire que le patois alsacien ressemble

quand même au prussien, les autres me chargent de lui expliquer la

différence colossale, qu’au lieu de Haus, la maison, on dit Hus, au lieu

de Deutsch, l’Allemand, on dit Schwob et, dans certaines maisons

renfrognées, c’est eux qui apportent l’Alsace: ils trouvent à coller sur

la porte, comme sur les autres, un portrait de sainte Agnès; ils passent

au ripolin rouge les poutrelles déteintes, et mettent des fleurs sur les

accoudoirs. Égalité française: il y a bientôt le même nombre de

géraniums à chaque fenêtre du village. Tous fiers, d’ailleurs, de leur

conquête, et étalant les culottes rouges qu’ils ont lavées aux alentours

des maisons suspectes.

⁂

Lectures pour une ombre · 第 1 / 13 段