DES "COMMUNAUTES DE LANGUES" EN LIGNE

= [Citation]

Consultant en marketing internet de produits et services de traduction,

Randy Hobler écrit en septembre 1998: "Comme l’internet n’a pas de

frontières nationales, les internautes s’organisent selon d’autres

critères propres au médium. En termes de multilinguisme, vous avez des

communautés virtuelles, par exemple ce que j’appelle les 'nations des

langues', tous ces internautes qu’on peut regrouper selon leur langue

maternelle quel que soit leur lieu géographique. Ainsi la nation de la

langue espagnole inclut non seulement les internautes d’Espagne et

d’Amérique latine, mais aussi tous les hispanophones vivant aux Etats-

Unis, ou encore ceux qui parlent espagnol au Maroc."

= [Texte]

Si Randy donne l'exemple d'une communauté internet hispanophone

répartie sur trois continents, la même remarque vaut pour la

francophonie, une communauté de langue française présente sur cinq

continents. La même remarque concerne tout autant le créole, parlé non

seulement dans les Caraïbes mais aussi à Paris, Montréal et New York.

À ses débuts, l'internet est anglophone à pratiquement 100%, ce qui

s'explique par le fait qu'il débute aux États-Unis en tant que réseau

mis en place dès 1969 par le Pentagone avant de se développer dans les

agences gouvernementales et les universités suite à la création du

protocole TCP/IP (transmission control protocol/internet protocol) en

1974 par Vinton Cerf et Bob Kahn. Après la création du World Wide Web

en 1989-90 par Tim Berners-Lee au Centre européen pour la recherche

nucléaire (CERN) à Genève (Suisse) et le lancement en novembre 1993 du

premier navigateur Mosaic, ancêtre de Netscape, l'internet se développe

rapidement, d'abord aux États-Unis grâce aux investissements

considérables du gouvernement, puis au Canada, puis dans le monde

entier.

Après avoir été anglophone à pratiquement 100%, l’internet est encore

anglophone à plus de 80% en 1998, un pourcentage qui s’explique par

trois facteurs: (a) l’usage de l'anglais en tant que principale langue

d’échange internationale; (b) la création d’un grand nombre de sites

web émanant des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni; (c) une

proportion d'usagers particulièrement forte en Amérique du Nord par

rapport au reste du monde, les ordinateurs étant bien meilleur marché

qu'ailleurs, tout comme la connexion à l'internet sous forme de forfait

mensuel à prix modique.

Dans plusieurs pays d'Europe, par exemple, cette connexion est d'abord

tarifée à la durée, avec un tarif de jour et un tarif de nuit moins

élevé. Les usagers passent donc beaucoup moins de temps sur l'internet

qu'ils ne le souhaiteraient, et choisissent souvent de surfer la nuit

pour éviter les factures trop élevées. Fin 1998 et début 1999, des

mouvements de grève sont lancés en France, en Italie et en Allemagne

pour faire pression sur les sociétés prestataires afin qu'elles

baissent leurs prix et qu'elles proposent des forfaits internet, avec

gain de cause dans les mois qui suivent.

En 1997, Babel, initative conjointe d'Alis Technologies et de

l'Internet Society, mène la première étude sur la répartition des

langues sur l'internet. Datée de juin 1997, le "Palmarès des langues de

la toile" donne les pourcentages de 82,3% pour l'anglais, 4% pour

l'allemand, 1,6% pour le japonais, 1,5% pour le français, 1,1% pour

l'espagnol, 1,1% pour le suédois et 1% pour l'italien.

Dans un article publié le 21 juillet 1998 par ZDNN (ZDNetwork News),

Martha Stone, journaliste, précise: "Cette année, le nombre de nouveaux

sites non anglophones va probablement dépasser celui de nouveaux sites

anglophones, et le monde cyber est en train de véritablement devenir

une toile à l'échelle mondiale. (...) Selon Global Reach [société

promouvant la localisation des sites web], les groupes linguistiques se

développant le plus vite sont les groupes non anglophones: on note une

progression de 22,4% pour les sites web espagnols, 12,3% pour les sites

japonais, 14% pour les sites allemands et 10% pour les sites

francophones. On estime à 55,7 millions le nombre de personnes non

anglophones ayant accès au web. (...) Alors que 6% seulement de la

population mondiale est de langue maternelle anglaise (et 16% de langue

maternelle espagnole), 80% des pages web sont en anglais." Toujours

selon Global Reach, 15% seulement des 500 millions d'habitants que

compte l'Europe sont de langue maternelle anglaise, 28% maîtrisent bien

l'anglais, et 32% consultent le web anglophone.

Brian King, directeur du WorldWide Language Institute (WWLI), développe

le principe de "démocratie linguistique" dans un entretien daté de

septembre 1998: "Dans un rapport de l'UNESCO du début des années 1950,

l'enseignement dispensé dans sa langue maternelle était considéré comme

un droit fondamental de l'enfant. La possibilité de naviguer sur

l'internet dans sa langue maternelle pourrait bien être son équivalent

à l'Âge de l'Information. Si l'internet doit vraiment devenir le réseau

mondial qu'on nous promet, tous les usagers devraient y avoir accès

sans problème de langue. Considérer l'internet comme la chasse gardée

de ceux qui, par accident historique, nécessité pratique ou privilège

politique, connaissent l'anglais, est injuste à l'égard de ceux qui ne

connaissent pas cette langue."

Jean-Pierre Cloutier est l'auteur des Chroniques de Cybérie, une lettre

d'information électronique sur l'actualité de l'internet. Il écrit en

août 1999: "Cet été, le cap a été franchi. Plus de 50% des utilisateurs

et utilisatrices du réseau sont hors des États-Unis. L'an prochain,

plus de 50% des utilisateurs seront non anglophones. Il y a seulement

cinq ans, c'était 5%. Formidable, non?"

Les usagers non anglophones atteignent en effet la barre des 50% au

cours de l'été 2000. Selon Global Reach, ce pourcentage est de 52,5% en

été 2001, 57% en décembre 2001, 59,8% en avril 2002, 64,4% en septembre

2003 (dont 34,9% d’Européens non anglophones et 29,4% d’Asiatiques) et

64,2% en mars 2004 (dont 37,9% d’Européens non anglophones et 33%

d’Asiatiques).

Nombre de communautés pratiquent le bilinguisme au quotidien, par

exemple à Genève pour le français et l’allemand, Toronto pour l'anglais

et le français, ou San Francisco pour l’anglais et l’espagnol, pour ne

citer que trois exemples. Le cas extrême étant la Communauté européenne

avec ses 11 langues officielles en 2003, puis ses 24 langues

officielles en 2007 après son élargissement progressif vers l'Europe de

l'Est.

L'Internet et les langues · 第 6 / 20 题