= [Citation]
Professeure d’espagnol en entreprise et traductrice, Maria Victoria
Marinetti écrit en août 1999: "Il est très important de pouvoir
communiquer en différentes langues. Je dirais même que c’est
obligatoire, car l’information donnée sur l'internet est à destination
du monde entier, alors pourquoi ne l’aurions-nous pas dans notre propre
langue ou dans la langue que nous souhaitons lire? Information
mondiale, mais pas de vaste choix dans les langues, ce serait
contradictoire, pas vrai?"
= [Texte]
En Californie, deux étudiants de l'Université de Stanford, Jerry Lang
et David Filo, lancent en janvier 1994 l'annuaire Yahoo! pour recenser
les sites web et les classer par thèmes. L'annuaire est un succès, avec
un classement plus pointu que celui de moteurs de recherche comme
AltaVista, où ces tâches sont entièrement automatisées. Trois ans plus
tard, Yahoo! propose un classement en 63 grandes catégories
thématiques, tout comme une interface en plusieurs langues: anglais,
allemand, coréen, français, japonais, norvégien et suédois. De plus,
quand une recherche ne donne pas de résultat dans Yahoo!, elle est
automatiquement aiguillée vers AltaVista, et réciproquement.
En décembre 1997, AltaVista est le premier moteur de recherche à lancer
un service gratuit de traduction automatisée de l'anglais vers cinq
autres langues (allemand, espagnol, français, italien et portugais) et
vice versa, la page originale et la traduction apparaissant en vis-à-
vis à l’écran. AltaVista Translation, surnommé aussi Babel Fish, est
l'oeuvre de SYSTRAN, une société franco-américaine pionnière dans le
domaine de la traduction automatique. Babel Fish est alimenté par des
dictionnaires multilingues comprenant 2,5 millions de termes. Bien
qu'ayant ses limites, avec une traduction de trois pages maximum et un
texte traduit approximatif, ce service est immédiatement très apprécié
des douze millions d'usagers, dont un nombre croissant d'usagers non
anglophones. Il ouvre aussi la voie à d'autres services du même genre -
développés entre autres par Alis Technologies, Lernout & Hauspie,
Globalink ou Softissimo - et contribue grandement au plurilinguisme du
web.
Autre initiative, Robert Ware, enseignant, lance en avril 1996 le site
OneLook Dictionaries pour permettre une recherche rapide dans des
centaines de dictionnaires couvrant divers domaines: affaires,
informatique et internet, médecine, religion, sciences et techniques,
sports, généralités et argot. Il explique en septembre 1998: "A titre
personnel, je suis presque uniquement en contact avec des gens qui ne
pratiquent qu'une langue et qui n'ont pas beaucoup de motivation pour
développer leurs aptitudes linguistiques. Être en contact avec le monde
entier change cette approche des choses. Et la change en mieux! (...)
J'ai été long à inclure des dictionnaires non anglophones (en partie
parce que je suis monolingue). Mais vous en trouverez maintenant
quelques-uns." OneLook Dictionaries compte 2 millions de termes
provenant de 425 dictionnaires en 1998, 2,5 millions de termes
provenant de 530 dictionnaires en 2000, et 5 millions de termes
provenant de 910 dictionnaires en 2003.
Robert Ware raconte aussi dans le même entretien par courriel: "Un fait
intéressant s'est produit par le passé qui a été très instructif pour
moi. En 1994, je travaillais pour un établissement scolaire et
j'essayais d'installer un logiciel sur un modèle d'ordinateur
particulier. J'ai trouvé une personne qui était en train de travailler
sur le même problème, et nous avons commencé à échanger des courriers
électroniques. Soudain, cela m'a frappé... Le logiciel avait été écrit
à 40 kilomètres de là, mais c'était une personne située à l'autre bout
du monde qui m'aidait. Les distances et l'éloignement géographique
n'importaient plus! Et bien, ceci est formidable, mais à quoi cela nous
mène-t-il? Je ne puis communiquer qu'en anglais mais, heureusement, mon
correspondant pouvait utiliser aussi bien l'anglais que l'allemand qui
était sa langue maternelle. L'internet a supprimé une barrière, celle
de la distance, mais il subsiste la barrière de la langue, bien réelle.
Il semble que l'internet propulse simultanément les gens dans deux
directions différentes. L'internet, anglophone à l'origine, relie les
gens dans le monde entier. Par là même, il favorise une langue commune
pour communiquer. Mais il suscite aussi des contacts entre des
personnes de langue différente et permet ainsi de développer un intérêt
plus grand pour le multilinguisme. Si une langue commune est
appréciable, elle ne remplace en aucun cas la nécessité de plusieurs
langues. L'internet favorise ainsi à la fois une langue commune et le
multilinguisme, et ceci est un facteur qui aide à trouver des
solutions. L'intérêt croissant pour les langues et le besoin qu'on en a
stimulent de par le monde la création de cours de langues et
d'instruments d'aide linguistique, et l'internet fournit la possibilité
de les rendre disponibles rapidement et à bon marché."
Même si l'anglais est encore prédominant à la fin des années 1990, les
sites bilingues ou plurilingues sont de plus en plus nombreux, ce pour
des raisons aussi bien commerciales que culturelles, qui prennent en
compte le fait que tout le monde ne comprend pas l'anglais. Brian King,
directeur du WorldWide Language Institute (WWLI), écrit en septembre
1998: "De même que l'utilisateur non anglophone peut maintenant avoir
accès aux technologies dans sa propre langue, l'impact du commerce
électronique peut constituer une force majeure qui fasse du
multilinguisme la voie la plus naturelle vers le cyberespace. Les
vendeurs de produits et services dans le marché virtuel mondial que
devient l'internet doivent être préparés à desservir un monde virtuel
qui soit aussi multilingue que le monde physique. S'ils veulent
réussir, ils doivent s'assurer qu'ils parlent bien la langue de leurs
clients!"
Le réseau ELSNET (European Network in Language and Speech - Réseau
européen pour le langage et la parole) regroupe une centaine de
partenaires académiques et commerciaux, l'objectif étant de mettre sur
pied des systèmes multilingues pour la langue parlée et la langue
écrite. Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET, explique en septembre
1998: "En tant que citoyen européen, je pense que le multilinguisme sur
le web est absolument essentiel. A mon avis, ce n'est pas une situation
saine à long terme que seuls ceux qui ont une bonne maîtrise de
l'anglais puissent pleinement exploiter les bénéfices du web. En tant
que chercheur (spécialisé dans la traduction automatique), je vois le
multilinguisme comme un défi majeur: pouvoir garantir que l'information
sur le web soit accessible à tous, indépendamment des différences de
langue. (...) Je compte passer le reste de ma vie professionnelle à
utiliser les technologies de l'information pour supprimer ou au moins
réduire la barrière des langues."
Il ajoute en août 1999: "Je suis de plus en plus convaincu que nous
devons veiller à ne pas aborder le problème du multilinguisme en
l'isolant du reste. Je reviens de France, où j'ai passé de très bonnes
vacances d'été. Même si ma connaissance du français est sommaire (c'est
le moins que l'on puisse dire), il est surprenant de voir que je peux
malgré tout communiquer sans problème en combinant ce français sommaire
avec des gestes, des expressions du visage, des indices visuels, des
schémas, etc. Je pense que le web (contrairement au système vieillot du
courrier électronique textuel) peut permettre de combiner avec succès
la transmission des informations par différents canaux (ou différents
moyens), même si ce processus n'est que partiellement satisfaisant pour
chacun des canaux pris isolément."
Pour un véritable multilinguisme sur le web, Steven Krauwer suggère
plusieurs solutions pratiques: "(a) en ce qui concerne les auteurs: une
meilleure formation des auteurs de sites web pour exploiter les
combinaisons possibles permettant d'améliorer la communication en
surmontant la barrière de la langue (et pas seulement par un vernis
superficiel); (b) en ce qui concerne les usagers: des logiciels de
traduction de type AltaVista Translation, dont la qualité n'est pas
frappante, mais qui a le mérite d'exister; (c) en ce qui concerne les
logiciels de navigation: des logiciels de traduction intégrée,
particulièrement pour les langues non dominantes, et des dictionnaires
intégrés plus rapides à consulter."
Le multilinguisme est l'affaire de tous, témoin cet Appel du Comité
européen pour le respect des cultures et des langues en Europe (CERCLE)
qui, diffusé en 1998 dans les onze langues officielles de l'Union
européenne (allemand, anglais, danois, espagnol, finlandais, français,
grec, hollandais, italien, portugais et suédois), défend "une Europe
humaniste, plurilingue et riche de sa diversité culturelle". Le CERCLE
propose aux réviseurs du Traité de l'Union européenne douze amendements
prenant en compte le respect des cultures et des langues. On lit dans
cet Appel que "la diversité et le pluralisme linguistiques ne sont pas
un obstacle à la circulation des hommes, des idées et des marchandises
ou services, comme veulent le faire croire certains, alliés objectifs,
conscients ou non, de la culture et de la langue dominantes. C'est
l'uniformisation et l'hégémonie qui sont un obstacle au libre
épanouissement des individus, des sociétés et de l'économie de
l'immatériel, source principale des emplois de demain. Le respect des
langues, à l'inverse, est la dernière chance pour l'Europe de se
rapprocher des citoyens, objectif toujours affiché, presque jamais mis
en pratique. L'Union doit donc renoncer à privilégier la langue d'un
seul groupe."
Bruno Didier, webmestre de la bibliothèque de l’Institut Pasteur, écrit
en août 1999: "L'internet n’est une propriété ni nationale, ni
linguistique. C’est un vecteur de culture, et le premier support de la
culture, c’est la langue. Plus il y a de langues représentées dans leur
diversité, plus il y aura de cultures sur l'internet. Je ne pense pas
qu’il faille justement céder à la tentation systématique de traduire
ses pages dans une langue plus ou moins universelle. Les échanges
culturels passent par la volonté de se mettre à la portée de celui vers
qui on souhaite aller. Et cet effort passe par l’appréhension de sa
langue. Bien entendu c’est très utopique comme propos. Concrètement,
lorsque je fais de la veille, je peste dès que je rencontre des sites
norvégiens ou brésiliens sans un minimum d’anglais."