Le lendemain, Bavon se rendit à son bureau; il était si joyeux et si plein
d'enthousiasme, qu'il était entièrement absorbé par son nouveau travail.
Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta assis, la plume à la
main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps
d'aller se coucher. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il
avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.
Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit.
Le souvenir de son amie absente lui revint avec autant de force
qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La
pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une
consolation à ses chagrins.
Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique
Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre
cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à
M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait
été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui
l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas,
lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait
répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes
les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle
devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient
désolés de ne plus la voir.
La lettre fut mise à la poste, et dès ce moment Bavon attendit la réponse
avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois
entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il
courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était:
--Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?
--Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.
Bavon devint peu à peu triste et découragé et souvent il restait assis le
soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait
avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle
malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaient-ils trompés en écrivant
l'adresse de la lettre? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive
elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.
Heureusement, Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes
pensées. En effet, le sentiment du devoir était très-puissant en lui. Tant
qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et
luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et
l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le
tourmentaient sans cesse.
Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle:
--Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts;
vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que
vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et
plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très-content,
vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement
son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail
devient ennuyeux et pénible.
Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette
exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le
premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit,
et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs,
Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées.
Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement
malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il
n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.
Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à
coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la
porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui
montrer.
Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria:
--Une lettre de Godelive?
--Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.
--Et que renferme-t-elle, mère?
--Tu sais, Bavon, que je ne sais pas lire l'écriture.
--Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute,
mère. Ah! je tremble d'impatience.
«Bonne madame Damhout...»
--Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine
étonnée.
--Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle
toutes les femmes «madame». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas,
je te prie.
«Bonne madame Damhout,
»Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père
l'avait reçue à la fabrique; et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère
voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi
que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cœur, pour l'amitié que
vous continuez à porter à la pauvre Godelive. Votre lettre nous a rendus
si heureux, que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et béni Dieu
de sa bonté envers vous. Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup de chagrin,
car je pense sans cesse à vous tous; je pleure parce que je ne vous vois
plus, et que je ne sais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon
père dit souvent qu'il ne retournera plus jamais au pays; car il y a ici
du travail en abondance et le salaire est très-élevé. Ma mère n'a pas
encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique
et gagne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un
atelier! Les gens qui travaillent dans la fabrique sont si grossiers et
si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me
répugnent, ils se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue
presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste
a perdu l'œil gauche dans une rixe entre des ouvriers flamands et des
ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera
son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce
dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais,
dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive,
n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière,
je me rappellerai votre bonté pour moi avec une reconnaissance mêlée de
respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle
prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui qui a appris à
lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère,
l'a conduite à l'école.
»Votre humble servante,
»GODELIVE WILDENSLAG.»
Bavon laissa tomber sa tête sur la table et se mit à pleurer; madame
Damhout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de
faire comprendre à son fils qu'il avait tort de s'affliger si fort. Qu'y
avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste
parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin de ses amis.
Cela n'était-il pas naturel? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain
que les Wildenslag reviendraient un jour à Gand.
Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui
l'effrayait, c'était de savoir que Godelive travaillait dans une fabrique,
au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était
inconsolable. Il craignait que Godelive, par le contact de ces gens
ignorants, ne perdît sa modestie et la pureté de son cœur; ce qui serait,
d'après lui, le plus grand malheur qui pût lui arriver. Sa désolation
renfermait peut-être un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la
compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fois avec
un profond désespoir:
--Pauvre Godelive! pauvre Godelive!
Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin; car, en
présence de son père, il n'osait pas épancher si librement les émotions de
son cœur.
Après avoir causé pendant quelque temps de la lettre de Godelive, on
résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner
du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une
autre lettre pour sa mère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de
chercher un atelier pour sa fille.
Lorsque ces deux lettres furent écrites, Bavon devint un peu plus
tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive;
c'était en quelque sorte, comme si elle était encore présente; la preuve
de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce
amitié, lui faisait du bien au cœur. Avec ces pensées consolantes, le
jeune homme se mit au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.
Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive,
mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une
troisième, mais ce fut en vain.
Bavon en conclut que le père Wildenslag détruisait les lettres. Comme on
les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse
des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre
dans laquelle Damhout pressait Godelive de quitter la fabrique avait
probablement décidé Wildenslag à rompre toute relation entre son ménage et
les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu desquels Godelive
était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence
pernicieuse! peut-être sa mémoire s'était-elle obscurcie et avait-elle
oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vite!
Un soir que Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles
tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit
pour le consoler fit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il
balbutia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit
un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt qu'il remarqua que sa
mère le regardait avec attention.
De l'amour?... Sa pitié serait de l'amour?... Il aimerait Godelive,
autrement que comme une compagne de jeu, comme une sœur? Sa mère ne
l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant
du cœur, d'un sentiment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?
Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui
concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune
fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation.
Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât
son amie absente.
Chaque fois qu'il rentrait à la maison, il espérait que sa mère lui
montrerait une lettre; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus
parler de Godelive.
Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de
France et qui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses
paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son
dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent
même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs et les plus
grands dépensiers de toute la ville. Ils étaient toujours en dispute avec
tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les
querelles. Revenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils
avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il
ne la connaissait pas; mais il savait que tous les Wildenslag, parents et
enfants, travaillaient à la fabrique.
Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon
accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus
en plus la faveur de M. Raemdonck et du premier commis. On avait déjà
élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait
à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses,
il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter
la ruelle et d'aller demeurer dans une rue moins obscure.
Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt si Bavon ne s'était efforcé de
retarder cette résolution. Il ne cachait pas qu'il s'éloignerait avec
regret des lieux où avait été son berceau, et où s'étaient passés les
beaux jours de son enfance. Ne lui disaient-ils pas et ne lui
répétaient-ils pas chaque jour combien sa mère l'avait aimé, et combien
elle l'avait encouragé de ses efforts pour apprendre à lire? Tous les
souvenirs de sa vie n'étaient-ils pas attachés à cette humble chambre?
Cependant, à la fin, il ne put plus résister à sa mère. On loua une jolie
petite maison et l'on avait déjà commencé à y transporter les meubles.
On dîna pour la dernière fois dans l'ancienne demeure. Bavon était assis à
table entre ses deux petites sœurs, en face de ses parents. Il ne parlait
pas, il était très-mélancolique; ses yeux erraient parfois autour de la
chambre comme pour dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu
les voix joyeuses des enfants.
Tout à coup un homme entra dans la chambre et cria à quelqu'un qui se
trouvait au dehors:
--Oui, oui, je viens! Quelques minutes seulement. Va à la _Chèvre bleue_,
chez Pierre Lambin. Je te retrouverai là.
Et, s'approchant de la table, l'homme saisit la main de Damhout et dit:
--Bonjour, Adrien. Je ne voulais pas être venu à Gand sans t'avoir vu. Tu
as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, car tu es un brave homme.
--Tiens, Étienne Geerts! s'écria Damhout, Il y a au moins quatre ans que
je t'ai vu pour la dernière fois. Où es-tu resté?
--Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup de travail.
--De France?
--Oui, de Wazemmes, près de Lille.
--De Wazemmes? s'écrièrent les parents et Bavon avec une joyeuse surprise.
--Pourquoi cela vous étonne-t-il? demanda Étienne.
--Et comment vont les Wildenslag? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce
pas? demanda madame Damhout.
--C'est-à-dire, répondit l'autre, ils y ont demeuré quelque temps, d'après
ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les
ai vus pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à
Douai. Mais, la semaine après mon arrivée, les Wildenslag en sont partis
subitement. Les amis disent qu'ils ont accepté du travail pour une ville
du milieu de la France, pour Rouen, peut-être; mais je ne le sais pas bien.
--Et les Wildenslag étaient toujours bien?
--Bien? Oui, beaucoup trop bien. Il vaudrait mieux pour eux souffrir un
peu de misère. Il n'y a pas de plus grands vauriens au monde que ces
Wildenslag. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! Il ne font que
boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis
les évitent, car ils sont d'un caractère très-brutal et ne font que
chercher noise à tout le monde.
Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tristesse et sans rien dire.
Voyant que Geerts prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame
Damhout demanda:
--Ne pourriez-vous pas nous dire, Étienne, comment va Godelive Wildenslag?
Vous ne la connaissez peut-être pas?
--N'est-ce pas une fille maigre et délicate, avec des cheveux blonds et
des yeux bleus vifs?
--Oui.
--Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est
encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont
des gens grossiers.
--Que voulez-vous dire, ô ciel?
--Figurez-vous, je viens dans la ruelle où demeurent les Wildenslag, pas
pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir affaire à ces
brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu desquelles
se trouvait la mère Wildenslag, en train de se disputer avec fureur. Tout
à coup Godelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison et se met
à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la
saisir à quatre pour s'en rendre maître. Les vilaines paroles qu'elle
prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une petite
querelle. J'étais révolté de voir cette faible et délicate jeune fille, au
visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de
donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.
--Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhout avec un
profond soupir. L'avez-vous vue réellement?
--De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-même parce qu'on
attaquait sa mère... Maintenant, Adrien, portez-vous bien, et vous aussi,
madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gand.
L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les
Damhout se regardaient, puis regardaient leur fils avec une douloureuse
stupéfaction. Bavon paraissait irrité. Un feu sombre étincelait dans ses
yeux et ses lèvres tremblaient.
Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques paroles pour le
consoler et disculper Godelive, le jeune homme se leva et dit avec force:
--Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je veux
l'oublier, oublier toute mon enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une
personne ignorante perde à ce point le respect d'elle-même, cela peut se
comprendre; mais elle sait lire, elle est instruite, elle n'a reçu de vous,
mère, que des leçons de vertu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits,
notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh!
j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des
ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure.
Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la
ruelle. Je t'en prie, que je trouve tout prêt quand je reviendrai à la
maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis
plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre
rue.
Il allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était inquiète et
voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue:
--Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne
penserai plus à rien. C'est fini: j'avais du chagrin, mais maintenant je
suis guéri, guéri pour toujours.
Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.
Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une
préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement
fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il
y avait encore en lui d'enfantin, son esprit devint plus sérieux, et il
prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne
s'occupe que de choses utiles.
Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses
efforts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la
fabrique.
M. Raemdonck et le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire
avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui
d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de
tout. Il ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention
particulière.
--Je puis devenir malade, disait le premier commis; je puis avoir une
autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune,
et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de
me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez
âgé pour obtenir ma place chez M. Raemdonck.
Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement
de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia
la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita, et il
avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la
fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénéfices.
Ses appointements s'élevaient au chiffre de mille francs lorsqu'il
atteignit sa dix-neuvième année.
Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus
attacher de prix à ces souvenirs. Cependant, il y avait encore des moments
où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait
avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive,
l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et
à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la gentille
petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et
qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son
travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore
une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des
yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il
l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était là
que des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le
savait bien.
Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des
renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier
commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère
lui avait donné raison.
En effet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et
Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à
vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand,
ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui
méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait
plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité
et il était aigri contre eux.
C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à
étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait
bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à
être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose
possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et
Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte,
à l'intimité passée avec les Wildenslag.
On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le
cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse
renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.
Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec
tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le
consentement du premier commis, il passait une partie de la journée dans
la fabrique même, non-seulement pour connaître la pratique du travail,
mais aussi pour surveiller les ouvriers et soigner les intérêts de
M. Raemdonck. Il remplissait ce dernier devoir avec tant de zèle et
d'intelligence, que le premier commis, qui était fier de son élève, disait
parfois à M. Raemdonck:
--Soyez certain que Bavon Damhout vous fait faire chaque année pour
plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et
l'estiment, et ils ont soin que rien ne soit brisé ou perdu, uniquement
pour lui faire plaisir.
En effet, Bavon était très-affable et très-doux envers tout le monde, et
son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la
considération des ouvriers; mais ce n'était pas là la principale raison de
leur affection pour lui.
Son propre père, leur vieux et brave camarade, était employé à filer, et
le jeune homme devait souvent lui donner, comme à eux-mêmes, des ordres
ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de pénible, un vieux
tisserand qui se voit donner des ordres, dans sa propre fabrique, par son
jeune fils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tête découverte,
lui adressait la parole avec le plus grand respect, lui souriait et lui
serrait si tendrement la main, que tous les ouvriers se sentaient touchés.
Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un fils d'ouvrier qui avait
acquis le droit de commander par son expérience, et qui gagnait la
respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour
son vieux père.
Bavon ne se contentait pas de ce qu'il y avait à apprendre pour lui dans
la fabrique de M. Raemdonck. Il avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât
aux publications les plus nouvelles sur la fabrication et l'industrie; il
suivait les cours publics du soir que de savants professeurs donnaient sur
cette matière. Il visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les
meilleures fabriques de Gand.
Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui
concerne l'industrie du coton et ses perfectionnements.
Il était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le
chérissait... Cependant, son ciel n'était pas tout à fait sans nuages. Son
père travaillait toujours à la fabrique! Le rêve du jeune homme n'était
donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver
atteint. Il aurait bien voulu que son père cessât de travailler; mais ses
parents et lui étaient habitués maintenant dans leur nouvelle demeure à
un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner cette position pour
reprendre un genre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient
pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage. Ces réflexions étaient
quelquefois pour lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre,
lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le
ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors, il sentait dans
son cœur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait
doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.
Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en
l'absence du premier commis, une servante vint l'avertir que M. Raemdonck
désirait lui parler et l'attendait au salon.
Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le
fit asseoir et lui dit:
--Monsieur Damhout, lorsque, sur la recommandation de M. le bourgmestre et
d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais
que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre
application et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous
m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands
avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en
outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot,
vous êtes un brave jeune homme, et je suis extrêmement content de vous. Je
sais que votre plus beau rêve, le but de tous vos efforts, est de délivrer
votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices
passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce
but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très-jeune encore,
je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience.
L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission
et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon
premier commis?
--Oh! monsieur, balbutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le
deviendrais par reconnaissance pour votre extrême bonté.
--C'est que, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq
cents francs qui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs
avec quelques profits. C'est beaucoup pour un jeune homme de vingt-deux
ans. Cette augmentation considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous
êtes dans l'âge le plus dangereux.
--Éprouvez-moi, je vous en prie, monsieur, fût-ce durant une année entière,
dit Bavon. Ce que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour
mes parents. Oh! si je me montre jamais indigne de cette générosité,
chassez-moi, méprisez-moi: mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si
c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.
--Je vous crois, mon ami, l'amour filial sera votre ange gardien. Soyez
donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint.
Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres
jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.