M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant:

--Je vous félicite, monsieur le premier commis; allez à la fabrique,

maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette

bonne nouvelle à votre père.

Bavon ne s'en allait pas: il restait debout et pensif devant son maître.

--Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci.

--Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.

--Parlez, mon ami.

--Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi!... Je désire

que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas

même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant

n'est pas augmenté.

--Quelle singulière idée est cela? s'écria M. Raemdonck avec étonnement.

Pourquoi ce mystère?

--C'est, monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents,

et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans

qu'ils le sachent.

--Quelle surprise?

--Je ne le sais pas encore, monsieur; un cadeau, quelque chose qui les

rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai

votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si

j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...?

--Ah! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner: ma caisse

vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites

raisonnables.

Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du

salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau et

le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit

à M. Raemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses

parents. Son projet était arrêté dans sa tête depuis bien des années; mais

il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt

encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista

cependant dans sa première résolution.

Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il

raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que

son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession.

M. Raemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause

de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques

mois.

Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir

bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce

bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père

continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses

appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible

et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si

content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.

Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné

longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer

à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne

devrait pas être grande, mais jolie et commode: il voulait la garnir de

beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et

de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de

chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son

neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa

mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la

fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.

Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait

de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue

Lange-Meere et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon.

Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de

construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.

Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remercîments de M. Raemdonck,

qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Croix, près

de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.

Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le

luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de

goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui

faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition

du jardin.

Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa

mère à tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à

l'intérieur. Bavon promit d'en demander la permission à son maître; mais

il fallait encore attendre quelques semaines, jusqu'à ce que la demeure

des nouveaux mariés fût entièrement en ordre.

Enfin, un samedi soir, il montra tout joyeux une grande clef et annonça

que M. Raemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en bas, et

même de passer l'après-dînée entière dans le beau jardin: il y apprêterait

une bonne bouteille de vin et il invitait Bavon à la vider avec ses

parents à sa santé. C'était le lendemain dimanche: dès qu'on aurait dîné,

on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une

heure ou deux. Ce serait une véritable fête.

En effet, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement

les sœurs étaient impatientes. On se dirigea en causant gaiement de ce

qu'on allait voir du côté de Saint-Bavon. Quand on fut arrivé dans la rue

de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade.

Il y avait un petit balcon où des fleurs de différentes couleurs

s'entrelaçaient en guirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les

fenêtres, ce qui fit faire à la mère Damhout la remarque qu'elle avait

toujours eu une sorte de prédilection pour ces clochettes d'un rouge de

corail.

Lorsque la porte fut ouverte, Bavon dit à ses sœurs, qui voulaient ouvrir

tout de suite les portes des chambres:

--Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la fin, sinon nous n'aurions pas

grand plaisir de notre visite. Allons d'abord au jardin; notre mère aime

tant les fleurs!

--Et moi donc! interrompit Adrien Damhout; lorsque j'étais plus jeune, mes

parents demeuraient à Ludeberg. Nous avions un petit jardin pour lequel

j'oubliais le boire et le manger. Pendant toute l'après-midi, le dimanche,

j'étais à l'œuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux

œillets de tout le voisinage.

Ils entrèrent dans le jardin: il n'était pas très-étendu, mais les

sentiers y serpentaient gracieusement; le soleil versait ses rayons

caressants sur une partie du sol, et il y avait une telle abondance de

fleurs, que les petites filles s'élancèrent en avant, les mains étendues,

et se mirent à crier:

--Ah! qu'il fait beau et frais ici, et quelle bonne odeur!

Bavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans

les sentiers, leur montrait les fleurs, cueillait pour eux celles qui

répandaient le meilleur parfum, et les conduisit ainsi sous un berceau de

verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la

vue du jardin.

Là, il y avait sur la table un pot en porcelaine avec du tabac, et à côté

quatre ou cinq longues pipes hollandaises.

--Tiens! murmura Adrien étonné, je savais que M. Raemdonck fume

quelquefois un cigare; mais il est vrai que, comme on le dit, beaucoup

de messieurs fument la pipe chez eux.

--Vous ne comprenez pas, père, remarqua Bavon; M. Raemdonck a fait mettre

là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumer à votre gré.

--Impossible, Bavon.

--Il me l'a dit lui-même, père. Vous devez fumer pour lui faire plaisir.

--Quelle bonté! Alors, je me risque; car le tabac paraît très-bon. Deux ou

trois bouffées... rien que pour contenter notre généreux maître.

Il alluma sa pipe, fit monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure

de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux:

--Excellent tabac! Que les gens riches sont heureux! Tenez, comme cela,

sur ce banc, le visage tourné vers ce beau jardin et la pipe à la bouche,

je voudrais passer ma vie.

--Vous vous trompez, cher père, repartit Bavon. Il y a encore quelque

chose que vous feriez.

--Oui, aller à la pêche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet;

cela me servirait à varier un peu mes amusements.

Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs

entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.

Le père Damhout déposa sa pipe en disant qu'il la reprendrait plus tard;

car sa femme était impatiente de visiter la maison.

Bavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres qui étaient

très-bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la

cuisine, la femme Damhout admira le beau fourneau luisant et les chaudrons

étincelants, les pots et les poêles à frire, qui s'étalaient le long des

murs.

Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un bac

maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y

trouvait même un grand pot de grès, qui contenait assurément une provision

de beurre.

Cela fit dire aux Damhout que M. Raemdonck n'avait rien oublié, et que son

neveu trouverait tout prêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la

maison depuis longtemps.

Au grenier, sur des cordes à sécher, on avait étendu quelques filets de

pêche de formes diverses, tout neufs et fabriqués avec beaucoup de soin.

Le père Damhout, qui était connaisseur, les prit en main, essaya la

solidité du fil et murmura en lui-même:

--Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cœur peut désirer!

--Maintenant, au salon, à la plus belle chambre! cria Bavon. Là, vous

verrez des choses autrement belles; et nous allons y boire, à la santé de

M. Raemdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.

Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri

d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les

gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un mœlleux tapis à

fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres

assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et des fauteuils à

dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire: «Je suis

si commode, venez, reposez-vous sur moi.» C'est ce que firent les petites

filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras

et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous

cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité

d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent

les yeux de madame Damhout et de ses petites filles.

--Maintenant, le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir...

À table!

Il ouvrit une armoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin.

Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck;

mais Bavon les retint.

--Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà

un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, et ce n'est pas non

plus à sa santé que nous allons boire d'abord...

--Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée; ces lettres en sucre

sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?

--Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant son

verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

Et tous les autres répétèrent en chœur:

--Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

--Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria

Amélie. C'est bien drôle!

--Et maintenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux

pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout,

son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel

il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui

a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison,

ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué

la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; mon père ne

travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher.

Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs!

Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour. Père, mère,

mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous!

Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la

table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et

le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout,

muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient

des mains et dansaient avec ivresse.

Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il

lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il

avait autre chose dans l'esprit.

Elle murmura enfin d'une voix contenue:

--Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux,

n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?

--Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées;

mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon

cœur malgré moi.

Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille

sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs

vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible,

tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi

d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la

tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de

honte ou de frayeur secrète.

Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis

que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté,

était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement

fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes

extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une

extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi

blanc que la neige.

Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la

regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils

traits sous ces misérables habillements.

En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique

maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence

et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc

de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans

l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose

de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût

reçu une bonne éducation.

Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une

position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre,

elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône.

Sans échanger une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et

s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée:

--Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?

--Oui, mère, je ne sais pas, mon cœur bat avec angoisse, soupira la jeune

fille.

--Ô ciel! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me

fait trembler. Hélas! qu'adviendrait-il donc de nous?

--Madame Damhout nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un cœur

comme le sien ne peut pas rester insensible à notre malheur; et, lorsque,

les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la pauvre

Godelive...

--Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait

dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien

pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable

nécessité.

--Les Damhout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix

sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère.

--Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir

donné les moyens de nous venir en aide!

--Aller demander l'aumône, mère! aux Damhout! moi, la petite Godelive

qu'ils ont aimée si tendrement, qui osait faire avec eux des rêves

d'avenir! Ô ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez

devant mes yeux! Mendiante! Godelive une mendiante!

--Non, mon enfant, ne sois pas si sévère pour toi-même. Nous venons

demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des

mendiantes.

Elles passèrent devant l'église Saint-Bavon. La jeune fille paraissait

poussée par une force secrète vers la petite porte du temple, et s'était

retournée à moitié, peut-être sans le savoir.

La femme la retint et dit:

--Mais, Godelive, que fais-tu? Nous devons aller tout droit; la rue de la

Croix est là-bas.

--La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces;

car, maintenant que nous approchons de l'endroit où je tendrai ma main

suppliante à... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.

--La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il

fasse tout à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénible, en

effet; mais il sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint

sépulcre remercier Dieu de sa miséricorde, ou... ou verser des larmes de

désespoir sur le même banc où nous nous sommes agenouillées tant de fois.

Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.

Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles

se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on leur

avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obscur, elles ne

parvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la

femme dit:

--C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon! Quelle belle

maison! Que les Damhout doivent être heureux! Ils le méritent aussi,

n'est-ce pas? Ah! puissent-ils exaucer notre prière! Il y a déjà de la

lumière dans la chambre du rez-de-chaussée. Godelive, prends courage, mon

enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, conjure-la par les bontés

qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en sûre.

--Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu de force.

Comme elles approchaient de la maison, Godelive vit, à travers les

carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé.

Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa d'une

incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur fit un

mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon que la jeune fille put

reconnaître son visage.

Elle poussa un cri étouffé, se mit à trembler sur ses jambes et s'appuya

contre la muraille pour ne point tomber.

Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant,

écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de

violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en pleurant son

visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait:

--Mère, mère, il est là!

--Qui?

--Bavon.

--Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers

nous. Viens, surmonte la honte...

--Impossible, ma mère, sanglota la jeune fille. Oh! épargne-moi cette

souffrance, cette humiliation, ce désespoir; demander l'aumône en sa

présence, à lui, hélas! mon cœur se brise, je m'évanouirais à ses pieds,

peut-être j'en mourrais!

--Veux-tu donc que j'aille seule?

--Je te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère.

L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.

--Mais ils t'aiment plus que moi; et s'ils repoussent ma prière parce que

tu n'es plus avec moi?

--Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors,

j'étoufferai toute honte et toute sensibilité dans mon cœur. J'irai à

lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les

arroserai de mes larmes. Oh! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut,

mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me soumettrai, je me

sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.

--Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte; j'essayerai.

Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant:

--Ô ma mère! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence,

cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je

vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans l'église Saint-Bavon.

Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie,

il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien

dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter

contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse

devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas!

En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la

direction de Saint-Bavon.

La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tête et se dit à voix

basse, en traversant la rue:

--Je le craignais. Pauvre Godelive! Elle est doublement malheureuse.

Je comprends que son cœur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me

laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait

sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien,

j'aurai du courage pour deux. Affront, honte, salut ou joie, qu'est-ce qui

m'attend là dedans, ô ciel?

Elle sonna, et dit à la servante qui vint lui ouvrir qu'elle désirait

parler à M. Damhout.

La servante, qui était dans la demi-obscurité, ne remarqua sans doute pas

ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue,

et l'introduisit auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une

table.

Il leva la tête et considéra avec une surprise désagréable cette femme mal

vêtue. Il lui dit sans se lever:

--Vous venez demander de l'ouvrage dans la fabrique, madame?

Présentez-vous demain matin au bureau, je verrai s'il y a de la place pour

vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.

--Je voudrais parler à M. Damhout, balbutia la femme.

--M. Damhout, c'est moi-même.

--Non, à votre père ou à votre mère, monsieur.

--Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la

ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui; revenez demain avant

midi.

--Hélas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir

demain de bon matin!

--De France? vous venez de France? murmura Bavon en regardant la femme en

plein visage avec une agitation croissante.

--Vous ne me reconnaissez pas, monsieur? En effet, vous étiez encore jeune,

et la longue adversité vieillit les gens avant le temps.

--Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de Jean...? Lina

Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade?

--Malade et malheureuse, monsieur.

Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait

un mouvement pour lui tendre la main; mais un nouveau regard jeté sur

ses misérables vêtements, le souvenir de la conduite des Wildenslag, le

retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.

--Vous devrez attendre jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez me

confier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il.

--Je venais me jeter à leurs pieds et implorer leur secours, monsieur.

Nous sommes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre

ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère,

nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié qu'ils nous ont

accordée autrefois, et que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à

des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la charité de

votre bonne mère.

--Une aumône! s'écria Bavon comme terrifié.

--Plus qu'une aumône, monsieur, nous sauver de la honte.

--Je ne vous comprends pas, dit-il avec méfiance. Où sont donc vos fils,

vos filles, votre mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.

--Mon mari est mort, monsieur. Mes fils... l'un est soldat en Afrique, un

autre demeure à Rouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne

pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous...

avec moi, à Lille. C'est pour lui, monsieur, que je viens implorer le

secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une

fabrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le

malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec

des camarades, et a perdu le paquet qu'on lui avait confié. Le maître de

la fabrique prétend que mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il veut le

faire arrêter par les gendarmes, et condamner comme voleur à cinq années

de galères. Ah! monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une

vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant, nous

restons honnêtes, et mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose que

d'une grande négligence. Au fond, c'est un bon garçon; il a un cœur

sensible, il respecte sa mère. Que la pauvreté reste notre lot, je la

supporterai patiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une

condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à

un pareil coup, et mon.... Oh! monsieur, vous pouvez nous sauver avec si

peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous qui êtes riche! Le

maître de la fabrique veut bien tout oublier et accepter sa justification,

si demain avant midi nous lui rendons le paquet ou cent francs! Pour vous,

ce n'est presque rien; pour nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous

toucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignement et

l'adversité, n'ont pas passé un seul jour sans songer avec reconnaissance

à vos parents.

Elle tomba à genoux au milieu de la chambre et tendit vers le jeune homme

ses mains tremblantes.

Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques efforts qu'il

fît pour y parvenir. Il alla à elle et la releva en disant:

--Calmez-vous, madame; je comprends votre anxiété et votre malheur.

Cent francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous

les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous

demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles?

--Mes filles? bulbutia la femme Wildenslag avec embarras.

--Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?

--Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.

--Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.

Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme

effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.

--Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma

compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais

resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur

vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, madame,

vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.

--Moi, monsieur? Vous vous trompez assurément.

--Non, je ne me trompe pas. Ma mère avait déposé dans le cœur de votre

Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant

encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de

l'instruction; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement

moral et de la perversité du cœur. Vous, sa mère, qu'avez-vous fait de

votre bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour

qu'elle vous rapportât de l'argent; vous avez exposé cette tendre fleur au

rude contact de gens grossiers...

--Monsieur, monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en

frémissant.

Mais Bavon, tout hors de lui, l'interrompit et continua:

--Laissez-moi parler jusqu'au bout; c'est la dernière fois que son nom

sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de

votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de

deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se

battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût

un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre

Godelive. Maintenant, elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en

elle aucune délicatesse; maintenant, elle hait sans doute la mère qui a

vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.

--Oh! non, non, monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes

enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le malheur!

--Soit, madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle;

peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi,

je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez,

voici les cent francs que vous demandez. Allez maintenant, et puisse Dieu

ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'égard de votre

enfant.

En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son

pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table.

Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres

tremblantes murmurèrent:

--Oh! Dieu! si je pouvais repousser ce secours! Mais non, l'honneur de mon

fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme

une esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de

perversité du cœur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque.

Je succombe...

Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement.

--Une criante injustice? répéta Bavon étonné de ces exclamations. Mes

reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés?

--Ils sont faux, entièrement faux! s'écria madame Wildenslag à travers ses

larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive

se battre et proférer de grossières injures?

--C'est Étienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots

qu'elle tenait à la main.

--Ah! je me souviens de cette triste affaire; ce n'était pas Godelive,

c'était sa sœur Thérèse, qui lui ressemble en effet, du moins par les

traits du visage. Godelive, monsieur! jamais une vilaine parole n'est

tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit,

elle est bonne comme un ange, et son cœur est encore aussi pur que

lorsque vous lui appreniez à lire.

--Ciel! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle

est mariée?

--Et elle n'a jamais permis, monsieur, qu'un homme la regardât sans

respect. Et elle n'est pas mariée.

--Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je

vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces

huit longues années?

--Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la

tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du

courage et des forces. Écoutez, monsieur, vous apprendrez quel a été notre

sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la

porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes

beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes efforts pour faire

recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père

la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer et

tomba malade de chagrin. Elle fut longtemps avant de reprendre quelques

forces; alors, pour gagner quelque chose, elle commença chez nous une

petite école pour apprendre à lire aux enfants des Flamands nos voisins.

--Et nos lettres, pourquoi les avez-vous laissées sans réponse?

--Vos lettres? Nous n'en avons reçu qu'une, et Godelive y a répondu.

--Nous en avons encore écrit trois autres.

--Je ne sais rien de cela, monsieur.

--Votre mari les recevait à la fabrique. Les aurait-il gardées ou

détruites?

--C'est possible, monsieur; il croyait qu'il valait mieux pour Godelive

n'avoir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre état;

car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis

chez M. Raemdonck, et Godelive disait toujours que vous ne manqueriez pas

de devenir riche.

--Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos

nouvelles?

--Nous, pauvres et humbles ouvriers de fabrique? Et cependant, j'ai

souvent engagé Godelive à vous écrire. Mais elle n'osait pas, il y avait

trop de distance entre vos parents et nous.

--Continuez, madame, je ne vous interromprai plus.

--Ah! notre histoire est courte, monsieur, reprit madame Wildenslag. Mon

mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la

moitié de la semaine sans travailler, de sorte qu'ils se virent interdire

l'accès de beaucoup de fabriques. Nous partîmes tous ensemble pour Rouen.

Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants

des ouvriers français; car, à force d'entendre parler le français, elle

avait fait des progrès rapides dans cette langue. Elle avait beaucoup à

souffrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sœurs,

parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde

l'estimait, et qu'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes

manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de

sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle y resta

deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était

absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle avait besoin

pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous

donnait tout le surplus pour nous venir en aide, car son père était devenu

malade, et la plupart de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient

allés demeurer séparément, et les deux garçons qui restaient avec nous

nous donnaient moins de leur salaire que le coût de leur nourriture et de

leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une

maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait

craindre qu'il ne guérît plus. Alors, il arriva un événement qui devait

nous plonger dans la plus affreuse misère. Un de mes fils, qui depuis

s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur fini,

avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonner à

la porte de son pensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait

fort à la directrice de l'établissement; cependant, par affection pour

Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de fils,

aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à

force d'injures et de menaces, veut contraindre sa sœur à lui donner une

grosse somme d'argent. Il effraya si fort les institutrices et inspira aux

élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à

la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait

bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour

prendre du service dans la légion étrangère en Afrique. Godelive, dont le

courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à

chercher quelques nouvelles élèves et de l'ouvrage de couture, mais elle

n'y parvint pas assez vite. La pauvreté était devant notre porte, et nous

étions épouvantés du triste avenir qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre

mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car

un désir irrésistible de retourner en Flandre s'alluma tout à coup en lui.

Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout tremblait,

je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand.

Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en pleurant à chaudes

larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la

Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles

et tout ce que nous possédions, et nous partîmes un beau matin pour notre

pays natal. De tous nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la

seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. Quoiqu'il

menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque

nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin

et tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait

déposer. Il revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous

restâmes deux jours dans cette auberge; mais nos faibles ressources

tiraient à leur fin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison

d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre

pauvre malade. Un mauvais lit, une couple de chaises, un vieux poêle et

deux ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier

franc, tout ce que nous possédions.... Écoutez maintenant, monsieur, je

vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme

et la bonté de mon enfant! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins

presque folle de désespoir et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours

pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une

mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angélique de

Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et

paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les

moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles d'abord, puis

sa croix d'or, puis les uns après les autres ses meilleurs vêtements

disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans

valeur. Enfin il fallut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je

parlai de demander qu'on reçût mon mari à l'hôpital; mais il demanda grâce

en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous

écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune

fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était

grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à

ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois, monsieur, un mois

durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits assise au chevet du

lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde

de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une

plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous

donner du courage. Oh! monsieur, les paroles me manquent pour vous dire

tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en.

Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les

tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un

ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour

adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, monsieur, ce n'était pas

parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie; non, moi, sa

mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses

sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et

d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image

la plus pure de la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari,

contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en

signe d'adieu, la main de son ange de consolation!

Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

Le jeune homme avait écouté ce récit avec une émotion croissante;

l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et

de fierté secrète, de douleur et de joie. À la fin cependant, la pitié

pour le triste sort des Wildenslag l'emporta. Depuis un instant, de

silencieuses larmes coulaient sur ses joues.

Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit:

--Pauvre femme, que vous avez souffert! Je vous accusais cruellement, oh!

pardonnez-le-moi!... Soyez remerciée; car je comprends, à vos paroles,

à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre

Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient.

Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents; nous vous

aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.

--Soyez béni! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de

nouvelles larmes. Ah! vous avez le cœur de votre mère... un cœur

généreux comme celui de Godelive!

Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.

--Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du

paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici

encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai

avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous

pouvions procurer à Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre

fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un cœur sensible, je le

ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent, madame; ne soyez

pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez

délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me

rongeaient le cœur depuis des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la

bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit

de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma

compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis

tranquille là-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre

la pureté, la noblesse et la bonté de son cœur.

Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains

et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs:

--Oh! monsieur, votre bonté, votre générosité me confond. Je ne sais

comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ,

nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux.

--Godelive! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc

Godelive?

--Je n'ose pas vous tromper plus longtemps, monsieur: elle est dans

l'église Saint-Bavon, à prier devant le saint sépulcre.

--Et pourquoi n'est-elle pas avec vous?

--La pauvre fille a eu peur, monsieur,

--Peur? de moi?

--Elle est honteuse, monsieur. Pour payer les frais de notre voyage à Gand,

nous avons été obligées de vendre les seuls vêtements qui avaient encore

quelque valeur. Godelive craignait de se présenter devant vous...

--Et pourtant, je voudrais la voir! s'écria Bavon avec agitation. Après

huit années d'absence! Que font les habits? Ne témoignent-ils pas de son

dévouement, de son amour pour ses parents! Ah! si je pouvais souhaiter une

récompense, ce serait de la consoler et de lui donner du courage.

--J'irai la chercher, monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la

tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des

nobles cœurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai

comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.

À ces mots, madame Wildenslag sortit.

Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une

chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie

trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient

malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de

la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la

tête et se dit avec un sourire un peu ironique:

--Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles!

Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne

petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la

laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre

devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et

nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer

avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle

ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur

eux de manière à les préserver du malheur.

Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un

moment d'immobilité, il reprit avec un soupir:

--C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double

créature... Mais non; son cœur et sa volonté ne sont pas toujours

d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle

et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon

enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son cœur

sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon cœur bat! Il faut que je

reste maître de moi... Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je

devais te revoir!

Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.

Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait

pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa

mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre.

Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour

s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et

dit:

--Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne

soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez

fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux,

et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un

sentiment de profond respect pour le noble cœur qu'ils couvrent.

La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent

solennel:

--Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes

paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une

crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes

prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous

rende aussi heureux que vous le méritez.

Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard.

Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin

d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de

reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où

la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!... oh! elle était

plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat

violent il livrait contre son cœur! Mais il fallait maîtriser ses sens

égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le

lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se

laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:

--Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une

grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de

l'enfance vivent dans le cœur de l'homme et s'y réveillent toujours avec

une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la

chambre. Excusez-moi; prenez un siège.

--Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune

fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes

forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette

maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai

exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.

--Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh!

non, je vous en prie, encore un instant.

Poussée par sa mère et pour déférer à ce vœu, la jeune fille s'assit et

baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait

de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle

avait tressailli.

--Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois

pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon.

--Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le

souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.

--Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de

penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et

malheureuse par le monde.

Il y eut un court silence.

--Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une

émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avez-vous

conservé?

Il n'obtint pas de réponse.

--L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il;

naïf dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous

m'aviez promis de le conserver.

--Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse?

s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, monsieur, elle l'a conservé... Ne me

retiens pas, Godelive... Si bien conservé, monsieur, que, depuis des

années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a

l'habitude de prier.

--Ah! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon.

--Pourquoi cela vous étonne-t-il, monsieur? dit la jeune fille avec

dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a

appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit

où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu?

Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue:

--Toujours le même ange!... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez

courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous

chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira

de nouveau et vous assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous

étions encore enfants... c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me

trouble l'esprit; mes sens sont égarés...

La jeune fille, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si

fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond du cœur de ce mouvement, et

qu'il recula d'un pas avec stupeur.

Godelive releva lentement la tête; quoiqu'on vît briller des larmes dans

ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans

l'expression de son beau visage tant de noblesse que Bavon la considéra

avec respect.

--Je vous en supplie, monsieur, dit-elle, ayez pitié de moi. La mort même

ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais

enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car,

dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté.

Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain,

je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de

votre cœur. Vous me comprenez, j'en suis sûre.

--Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.

--Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une

position en France?... reprit Godelive. Ah! s'il n'y avait pas entre

vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais par

reconnaissance devenir la servante de votre mère et votre propre esclave.

Maintenant, il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait

d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert,

amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un

instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de

la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa

reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, monsieur; à demain.

Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte.

Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles

solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au

sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme

cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se

fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en

murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées

étaient confuses.

Enfin, après un moment de repos, il se dit:

--Qu'elle est belle! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait

fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la

délicatesse de son cœur au milieu de gens grossiers et ignorants, malgré

le besoin, la faim et la misère! Ah! l'instruction! C'est moi qui ai

donné à cette âme la lumière, la force de résister à la corruption, à

l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la vertu

et du devoir. Rose au milieu des épines, lis fleurissant sur un fumier! Et

le lis est resté pur, et la rose a répandu son parfum comme un baume sur

les souffrances de ceux qui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble

parmi les plus nobles pour ne pas avoir succombé sous de pareilles

épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructifier les germes

déposés dans son cœur et dans son esprit par un enfant comme elle!

Il s'essuya le front et se mit à marcher autour de la chambre pour se

soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à coup il s'écria:

--Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses

sœurs... le seul bonheur qui doit m'être refusé sur terre.... Mais est-ce

sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du chagrin, elle en

mourra peut-être! Oui, oui, je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur

alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert; elle aussi porte

dans son cœur un ver qui la ronge cruellement.

Il s'affaissa sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux, et murmura

avec désespoir:

--Hélas! hélas! cela ne se peut pas; elle a raison, je ne dois plus la

voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir

de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit: il n'y a

désormais plus d'autre lien possible entre nous que le souvenir du passé,

le bienfait et la reconnaissance.

Après un moment de silence, il se leva de nouveau.

--Je la perdrais pour toujours? s'écria-t-il. Cette belle âme, ce cœur

aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lien, un

lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son chagrin et pour ma

tristesse... Oh! je n'en puis plus; il faut que je parle à mon père, à ma

mère, à mon maître. Le monde entier me condamnât-il, le bonheur de ma vie

est à ce prix. À moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure

Godelive!

Et, en achevant, ces paroles, il sortit, courant comme un fou.

Histoire de deux enfants d'ouvrier · 第 13 / 15 题