La salle où la distribution des prix de l'école communale allait avoir
lieu était comble. Les assistants étaient pour la plupart les pères et
mères des élèves, et, par conséquent, de très-petits bourgeois et des
artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et
quelques messieurs qui, inspirés par un noble sentiment, venaient honorer
par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.
Adrien Damhout et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième
banc, au milieu du public; leur fils Bavon se trouvait parmi les écoliers,
à la place que les instituteurs lui avaient assignée.
Tout était prêt, et les cloches de l'église avaient déjà annoncé l'heure
depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le
bourgmestre de Gand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra
et s'avança jusque près de l'estrade, où de grands fauteuils étaient
réservés aux autorités.
Adrien Damhout murmura avec un joyeux étonnement à l'oreille de sa femme:
--N'as-tu pas vu, Christine, que M. Raemdonck est entré avec le
bourgmestre?
--M. Raemdonck, le maître de la fabrique?
--Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège, près du bourgmestre, à
sa gauche. C'est M. Raemdonck lui-même.
--Cela se comprend, Adrien, puisque M. Raemdonck est depuis un an dans le
conseil de la ville.
--Oui, et il doit y avoir beaucoup d'occupation, car maintenant il ne se
mêle plus autant de la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque
tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir,
de voir M. Raemdonck ici.
--Et à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon
père et que tu as fait instruire tes enfants.
Leur entretien fut interrompu par le bruit de la sonnette qui annonçait le
début de la solennité.
Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours
d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruction pour toutes les
classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser
leurs enfants dans l'impuissance et l'esclavage de l'ignorance.
Il dit en terminant sa harangue:
--Écoutez, mes amis, comment un typographe bruxellois, M. Dauby, parle à
ses camarades: «L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour
chacun, quelle que soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie.
N'être pas instruit quand d'autres le sont, place l'homme dans une
situation très-inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent
pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer
l'esprit, développer l'intelligence et former la raison; elle apprend à
observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force
pour remplir ses devoirs et défendre ses droits. Vous le savez, camarades,
l'industrie se transforme incessamment: chaque jour apporte de nouvelles
améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit progresser aussi et suivre
le pas des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si
les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus
lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement,
mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa
nouvelle tâche. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, qui
développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien
plus puissantes que celles de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la
fatigue, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui
lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques;
la science, qui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut
contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves
insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat
le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme
artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la
plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque
école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe
ouvrière!»--Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées
par un de vos camarades. Gravez-les dans votre cœur et suivez le sage
conseil qu'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos
forces, d'accroître votre bien-être, et, dans l'avenir, d'élever et
d'ennoblir le travail et l'ouvrier.
Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde
impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du
plus religieux silence que les applaudissements éclatèrent. Parmi ceux qui
applaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarquait surtout
madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justifier éloquemment sa
façon de penser, et elle sentait que les paroles du conseiller étaient un
éloge de sa propre conduite envers ses enfants.
--Eh bien, Adrien, demanda-t-elle d'un air triomphant, avais-je raison,
oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean Wildenslag, n'est-ce pas? Et
tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents qui pensent comme moi
sur l'instruction des enfants?
Damhout fit avec la tête un signe affirmatif; mais il n'avait pas le temps
de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement
et furent prolongés sans relâche.
On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une amusante
comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient
stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.
Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçons de
tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou
plusieurs livres.
Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil;
quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cœur et
firent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour et de joie, les
applaudissements des spectateurs émus.
Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les
livres disparaître un à un de la table, une légère crainte s'empara de
lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la
plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant
à ses anciens camarades lui serait tombé en partage. Comme ce triomphe
public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu
sa bonne mère et son pauvre père heureux! Maintenant, il ne recevrait
qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grands livres sur
la table.
Bavon devint encore plus triste lorsqu'il vit partir également le dernier
prix; mais il fut tiré de ses sombres pensées par l'apparition de
l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.
L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et
imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui
faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants
comme une sorte de sacerdoce.
Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses
premières paroles étonnèrent chacun et attirèrent tout particulièrement
l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère
qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient fait instruire leur fils,
et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse,
avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école.
Il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et
les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaient.
Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa part;
mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent
néanmoins des larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.
Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son
cœur battait violemment et elle paraissait honteuse.
--Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et,
dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que
l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cœur de l'homme
et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la
force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il
était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait
remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni
nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après
le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père
et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la
stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère
et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon?
Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un
devoir impérieux. Il quitta l'école, sans l'oser dire à ses parents,
chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son
salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un
bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école
avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous,
ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours
d'un généreux protecteur des écoles populaires, nous avons résolu de
reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une
récompense particulière.
Il prit derrière un rideau un grand livre in-quarto et une couronne
de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche.
L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il
portait pour titre: _la Mécanique appliquée à l'industrie_.
Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour
deviner à qui ce magnifique livre pouvait être destiné.
L'instituteur en chef se tourna du côté des élèves et dit avec une
profonde émotion:
--Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos
maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour
continuer à marcher dans le sentier de la vertu et du devoir. Vous êtes
ouvrier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous.
Soyez un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie,
dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de
l'instruction!
Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de
gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence
de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur
l'estrade. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers
sur la tête et lui remit le grand livre.
La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de spectateurs
essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs
yeux.
Devant l'estrade se trouvaient le bourgmestre et les autres magistrats,
prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais Bavon, sans y prêter
attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna,
éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec
exaltation:
--Mère! mère! mère!
Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le
public, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta
au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi longtemps et
ardemment son père.
--Vous avez travaillé et souffert pour me faire instruire, dit-il. Père,
père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez,
vous le verrez!
Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le
monde entier et ne paraissaient pas savoir qu'une foule de personnes, les
larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient
et contemplaient l'épanchement de leur allégresse.
Damhout se leva le premier et dit à sa femme:
--Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourgmestre est
déjà parti. Allons-nous-en à la maison.
À la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père
Damhout était moins sensible au triomphe de son fils; mais on se serait
tout à fait trompé. Son cœur était plein d'orgueil, car, lorsqu'il fut
sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts
pour rester à côté de Bavon, afin que chacun sût bien qu'il était le père
de ce jeune homme.
Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il
tenait la tête baissée et marchait en chancelant entre ses parents.
Lorsqu'ils allaient atteindre la porte de la salle, Christine dit à son
fils:
--Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tête,
on voudrait te voir en face, c'est par amitié...
Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et
murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère:
--Ah! si Godelive avait pu voir cela!
Ils furent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se
trouvèrent dans la rue.
--Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous
regarde et semble vouloir me parler.
--En effet, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur,
n'est-ce pas? Ton propre maître! Qui se serait attendu à autant de
bonheur? Ce bon et cher Bavon!
M. Raemdonck appela Damhout d'un signe. Tandis que Bavon et sa mère
restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien
alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la
main et lui dit:
--Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie.
Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais
avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre fils jusqu'à ce
qu'il eût passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous
honore grandement à mes yeux.
--Ah! c'est ma femme, monsieur, répondit l'ouvrier ému.
--Votre femme?
--Oui, monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la
femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.
--Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai
promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si
c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre fils?
--Il est à la fabrique de M. Verbeeck.
---Qu'y fait-il?
--La semaine prochaine, il sera placé au premier _diable_, monsieur.
--Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître
ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Raemdonck.
Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, un cadeau.
Retournez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre
et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi,
je l'attendrai.
Damhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonnement ce
que son maître lui avait dit. Il lui avait parlé si amicalement et même
serré la main!
Les Damhout, regardés, loués et enviés par tout le monde, arrivèrent
enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient
demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva même, par un mouvement
involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une
créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans
leur demeure.
Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se
diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un
nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose!
Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau.
Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant
amicalement.
--Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a
fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti
profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.
Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.
--Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est
dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu.
Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est
possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point
vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve, si vous y
consentez.
--Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira,
répondit Bavon.
--Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre,
écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé.
Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce
temps, je continuerai mon propre travail.
Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en
levant la tête et en se retournant, fit comprendre que la lettre était
écrite.
Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement:
--Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas
de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M.
Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le
fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous
bien calculer aussi?
--J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul, monsieur, du
moins au dire de mes maîtres.
--Eh bien, voici une colonne de chiffres: additionnez-les d'abord,
multipliez le total par 365 et divisez le tout par 514.
En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une
satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.
--Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M.
Raemdonck de votre arrivée.
Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout
d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était
assis devant une table et feuilletait des papiers.
--Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il.
Pourriez-vous l'employer?
--C'est un phénomène, répondit le commis. Il a à peine quinze ans, et il a
une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il
sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de
tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma
surveillance.
--Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis
que vous avez renvoyé avant-hier?
--Non, monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que
cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il
est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des
appointements trop élevés.
--En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner
au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.
--Le tiers, monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant
pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant.
S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses
appointements.
--C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais
ne lui dites rien.
Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette, à la
main, devant M. Raemdonck.
Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance,
lui dit:
--Ç'a été un beau jour pour vous, mon ami! vous vous êtes acquis beaucoup
de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent,
vous ferez probablement votre chemin; mais, quoi qu'il vous arrive,
n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont
sacrifiés pour vous donner de l'éducation.
--Je ne l'oublierai pas, monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais
avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.
--Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos
parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur, mon père a travaillé pour moi; c'est pour moi qu'il s'est
rendu malade. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour me laisser aller
à l'école.
--Et vous les chérirez, et, si vous le pouvez, vous les récompenserez dans
leurs vieux jours?
--Oui, monsieur, aussi longtemps que je vivrai.
--Vous êtes maintenant dans la fabrique de M. Verbeeck, et, la semaine
prochaine, on vous placera au _diable_ en qualité d'aide. C'est un bon
moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mon garçon.
Avec votre instruction, on peut trouver peut-être un chemin plus court.
--Je deviendrai contre-maître, monsieur.
--Et alors?
--Alors, monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.
--Vous êtes un brave garçon, dit M. Raemdonck touché. Que gagnez-vous, à
présent? Quatre ou cinq francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas
assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cœur vous
montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre
bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de
vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliothèque seront à
votre disposition. Je veux vous faire un autre cadeau. Voulez-vous être
commis dans mon bureau? Si vous restez dans les bonnes idées où vous êtes,
je vous pousserai et je vous traiterai comme mon fils.
--Ô monsieur! tant de bontés! s'écria Bavon en levant les mains vers lui.
Que ma mère sera contente!
--Vous acceptez donc la place?
--Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.
--Mais vous ne demandez pas ce que vous gagnerez. Si vous vous rendez
utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements,
cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre
cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.
Bavon fondit en larmes; il bégaya quelques paroles entrecoupées, bénit son
bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému
pour prononcer des phrases suivies.
M. Raemdonck ouvrit un tiroir de son pupitre, y prit quelque chose,
s'approcha de Bavon tout étourdi, et lui dit:
--Venez demain dans le grand bureau; le premier commis est un brave homme
et un noble cœur, il aura de l'amitié pour vous et vous poussera. Je veux
vous donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre père
avec la bonne nouvelle, et tâchez de rester digne de ma protection, vous
assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos bons parents. Adieu,
mon garçon, et à demain.
Bavon n'y voyait plus; la tête lui tournait; il se trouva dans la rue sans
le savoir. Quatre cents francs! Il allait gagner quatre cents francs!
Quelle richesse! et comme sa mère allait être stupéfaite et heureuse à
cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non,
c'était bien vrai!
Alors seulement, il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux
pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.
Il poussa un cri de joie, et, sans faire attention aux passants qui le
regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces
jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa
tête.
--Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M.
Raemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage.
Voilà mon denier à Dieu. Père, père! nous serons riches; vous vivrez sans
travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de
suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je
succomber à la peine.
Et, épuisé d'émotions, il se laissa tomber sur une chaise, riant et
pleurant à la fois.
Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur
fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.
Tout à coup Damhout se jeta au cou de sa femme, la serra sur son cœur et
bégaya les larmes aux yeux:
--Ô chère Christine! que Dieu te bénisse! C'est à toi, à toi seule que
nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus qu'une mère pour tes
enfants, plus qu'une femme pour moi: tu es notre ange gardien.
Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte:
--Ô Godelive, Godelive!
Sa mère courut derrière lui en poussant un cri d'angoisse.
--Ciel! mon pauvre fils, que t'arrive-t-il? dit-elle.
Mais Bavon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit:
--Ce n'est rien, ma chère mère, je rêve; la joie me fait perdre la tête.