IV

Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à

lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer

à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant

dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait

tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait

grâce.

Outre la bonté du cœur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux

bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un

véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale

qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne

de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle

n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus

jouer que très-rarement ensemble.

En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son

opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les

enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage

pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a

moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses

autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un

livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses

manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage

où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau

jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.

Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique;

mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites

filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques

sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle

comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la

paresse, _la demoisellerie_, comme il disait, n'aurait pas le temps de

grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa

femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder

l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible

et souffrante.

Cependant, ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godelive

paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée

en peu de temps.

Une après-midi, la décision lui fut signifiée et on lui dit qu'elle irait

le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles.

La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne

savait pas ce qui l'attendait dans cette nouvelle condition; mais le père

lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit:

--Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu en sais déjà trop

pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon, tu pourrais

plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route.

Plus de livres dans la maison: ne songe qu'à travailler.

Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête

courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire!

Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme

égarée vers la demeure de madame Damhout.

Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout

était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de

congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère.

Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui

demanda:

--Godelive, tu pleures! Qui t'a fait du mal?

Mais Godelive se mit à pleurer plus fort; elle paraissait inconsolable.

--Eh bien, Godelive, parle, que t'est-il arrivé? Ce ne doit pas être grave,

dit madame Damhout.

--Ah! je ne peux plus apprendre à lire! soupira l'enfant.

--Comment? Pourquoi? Ça ne se peut! balbutia Bavon avec une expression

d'incrédulité et en même temps de révolte.

--Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire,

et maintenant je dois faire des efforts pour l'oublier!

--Qui dit cela? s'écria le jeune garçon.

--C'est mon père qui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit Godelive

avec tristesse.

--Ton père? reprit Bavon avec épouvante.

--Oui, et demain, à six heures, je dois aller à la fabrique de dentelles,

et je ne peux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le

voie. Dieu, que je suis malheureuse!

Elle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses

doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et

se mit également à pleurer.

Pendant quelque temps, madame Damhout fit des efforts pour consoler les

deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour leur donner un peu de

courage, elle promit d'aller parler à madame Wildenslag, et exprima

l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution.

Elle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite fille:

--Es-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer

dans une fabrique de dentelles?

--Certes, madame Damhout, dès demain matin.

--Ils ne savent donc pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?

--Je crois bien qu'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damhout; je veux

bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne

plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'attriste.

--Eh bien, reste ici; je vais chez ta mère. Ne pleure plus; peut-être

reviendrai-je avec de bonnes nouvelles.

Quelques moments après, madame Damhout entra dans la demeure de Wildenslag.

--Bonjour, Christine; quel bonheur de vous voir ici! dit la mère de

Godelive. Êtes-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai

justement versé le café, parce que le feu était allumé! Nous allons en

boire une excellente tasse ensemble... Et vous, là-bas, sales vauriens,

hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; sinon, il tombera des atouts

sur vos épaules!... Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes

seules et nous pouvons causer à notre aise.

--C'est pour causer avec vous que je suis venue, répondit madame Damhout

en s'asseyant. Est-ce vrai que vous avez résolu de placer votre Godelive

dans une fabrique de dentelles?

--C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la

maison: l'enfant n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de

gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les

enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt quelque chose dans le

ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous étonne-t-il

que nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles?

--Cela m'attriste.

--Pourquoi donc?

--Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous

avez un bon cœur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne

savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais,

moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais

peut-être trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ait son

âme! ne m'en avait fait retirer pour m'envoyer à l'école. Tenez, Hélène,

dans une fabrique de dentelles les pauvres petites filles sont courbées,

depuis le matin jusqu'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur

permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne

jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine

écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en

deviennent contrefaits, quelques-uns même bossus, et le pis, c'est qu'en

leur enfonçant la poitrine petit à petit, on leur fait contracter les

germes de la phthisie. Oh! si vous saviez, Lina, combien on enterre de

jeunes femmes, qui ont reçu le coup de la mort dans les fabriques de

dentelles!

--Ciel! vous m'effrayez! soupira madame Wildenslag. Est-ce bien vrai, tout

ce que vous dites là?

--Du moins en grande partie, Lina. Je le sais, il y a des enfants robustes

qui ne sont pas devenues malades, bien qu'elles aient été à la fabrique de

dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi faible que Godelive, je ne

risquerais pas d'altérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa mort.

Je suis mère...

--Mais, moi aussi, je suis mère, s'écria madame Wildenslag.

--Je le sais, Lina, répondit l'autre avec douceur. Si j'avais douté de

votre amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui.

Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la

fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellernent; mais

vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si

intelligente, et elle a un cœur si bon et si pur! Cela me fait peine,

de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et

qu'elle en mourra.

--Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles! dit madame

Wildenslag avec une sorte d'indignation. Je suis pauvre et ignorante, je

le reconnais; mais j'ai aussi un cœur de mère. Je ne laisserais pas

ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.

--Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez

véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari?

--Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler? Godelive est une fille, et, quant

aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de

garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait

le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de

dentelles. C'est décidé: je ne sais pas si vous avez tout à fait raison;

mais, grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas même

devant le roi.

Les deux femmes se serrèrent la main; madame Wildenslag paraissait

très-flattée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec

une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.

Enfin elle dit d'un air pensif:

--Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut

pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de

cela, et il n'a pas tort. Elle est encore trop jeune pour aller à la

fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?

--Si je pouvais vous donner un bon conseil...

--C'est un bon conseil que je vous demande.

--A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple

d'années.

--Aller à l'école? notre Godelive à l'école? Où sont donc vos sens,

Christine? s'écria madame Wildenslag comme stupéfaite. Avons-nous, pauvres

ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle

qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler.

--Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait,

pour ainsi dire, déjà lire; si elle allait encore pendant deux années à

l'école, elle serait instruite et saurait très-bien écrire et calculer.

Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle

apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas

irrévocablement condamnée à rester simple ouvrière et servante des autres.

Avec son instruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et,

plus tard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et

devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend

l'homme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus

d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à

la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur

ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite,

qui les condamnait à une vie sans espoir.

Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux, elle paraissait ne

pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.

--Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique

et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle

soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la

peine? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie

d'une mère? Oh! si vous pouvez vous dire, la main sur la conscience,

que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous

rendrait-il pas fière?

--Oui; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?

--Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au

contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce

bienfait, et qu'elle se dirait jusque dans ses vieux jours: «C'est à

ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité.» Elle

bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne

dans son paradis la récompense de votre bonté.

Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.

--Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous

estimeraient. Ils diraient: «Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau

magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme

d'ouvrier a montré du courage; elle a donné de l'instruction à sa fille et

assuré son bonheur.»

--C'est bien beau, ce que vous dites là, répondit avec un soupir la mère

de Godelive; mais cela ne se passe pas toujours ainsi.

--Eh! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez-vous pour

cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen

de lui procurer un sort meilleur? N'êtes-vous pas mère, et la conviction

d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière?

--Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura madame Wildenslag en

secouant la tête; mais l'argent, les frais?

--Cela ne vous coûtera rien, Lina. Chez les sœurs de Nonnenbosch,

derrière l'église Sainte-Anne, on recevra votre enfant avec joie, et on

l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces

deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, et, une fois

instruite, elle sera d'autant plus capable de gagner un bon salaire. Soyez

certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus tard.

Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit pas.

--Eh bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.

--Laissez-moi réfléchir; c'est une affaire importante. Oui, je suis mère,

et le bonheur de mon enfant...

Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et

jeta un manteau sur ses épaules.

--Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.

--Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.

--Ce que je veux faire? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur

qu'elle ne change. Je suis ainsi faite: je dois agir tout de suite, sinon

cela ne se fait plus. Nous allons chez les sœurs, pour voir si elles

veulent recevoir ma Godelive dans leur école.

--Ne devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?

--Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me

rendra pas malade. Godelive est mon enfant, et, une fois la chose terminée,

j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas

de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si vous prenez la parole

chez les sœurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible.

Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt derrière l'angle

de la ruelle. Sur ces entrefaites, Bavon et Godelive attendaient avec une

impatience fiévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient

soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la

mère de Bavon restait longtemps absente, ils commençaient à perdre courage.

Depuis une demi-heure, ils pleuraient en silence lorsque la porte s'ouvrit

tout à coup et livra passage aux deux mères. Ils se levèrent tout

tremblants. L'espoir et la crainte se lisaient dans leurs yeux.

--Godelive, dit madame Wildenslag avec une grande joie, tu n'iras pas à

la fabrique de dentelles. Demain, tu vas à l'école chez les sœurs de

Nonnenbosch, et tu apprendras à lire comme Bavon.

L'heureuse Godelive poussa un cri de joie: elle embrassa sa mère et madame

Damhout; elle prit Bavon par les mains et se mit à danser avec lui autour

de la chambre.

--Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle

en battant des mains. Quel bonheur!

Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux

mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:

--Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre

Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!

Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière,

jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui

semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du

moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la

première récompense du devoir accompli.

--Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine

tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers.

À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y

ait quelque chose à dire sur toi.

En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant

pour tout salut:

--Merci! merci!

Godelive fut mise à l'école chez les sœurs. Comme la pauvre enfant se

sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits

livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction

et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants

d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle

était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle

extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme

elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un

an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées.

En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que

les sœurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des

fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre

enfant d'ouvriers.

Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille

aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il

appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme,

il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez

lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant

d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la

toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal

était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient

leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne

rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire

de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le

demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient

comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de

faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa

femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur

elle.

Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en

discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la

défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer

à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes

et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa

reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag

pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec

attendrissement.

Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se

rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et

récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un

aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle

apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que

les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter,

l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de

lumière qui y eussent jamais pénétré.

Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon

cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle

entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui

étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se

sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait

que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.

Aussi disait-elle souvent à sa voisine:

--Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que

nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est

en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux

élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme;

car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je

le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard,

voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera

instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire

peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que

de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères

et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se

regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai

fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à

l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.

Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre

cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçue

avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée

des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait

prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais

ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à

prendre le café avec elles.

Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête,

et elle était sortie de chez les sœurs avec le ferme dessein de laisser

Godelive chez elles aussi longtemps que possible.

Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens

détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût

aller à l'école quelques mois de plus.

Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et

sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une

espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice

que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne

rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait

instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la

sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient

ironiquement _mamselle_, la traitaient de fainéante et de pique-assiette,

la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient

avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.

Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand

on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce

qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.

Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison

de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle

recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante;

puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait

avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et

de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.

Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou

d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait

également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent,

pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique

gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.

Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean

Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui

échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude

qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.

Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte

ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive,

sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la

reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des

devoirs.

Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction

seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus

tendre sollicitude, dans les cœurs de Bavon et de Godelive, les germes

des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.

Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive;

elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour

l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi

dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à

elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas

le droit de l'aimer comme sa fille?

Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive

gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle

reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa

sœur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui

accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.

Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère

ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au

commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait

l'institution des sœurs.

Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où

elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui

apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle

rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus

clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de

moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé

d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et

n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.

Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme,

l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui

avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin

maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et

pester tant qu'il voudrait.

Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça

qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur,

suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y

opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se

rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros

soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les

sœurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses

maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur

et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre

un métier; elle le savait bien.

Madame Damhout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait pas se dispenser

d'aller prévenir les sœurs de sa résolution, et, par la même occasion,

de les remercier mille fois du fond du cœur de leur bonté.

Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité

toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.

Celles qui parurent le plus surprises et le plus affligées de cette

nouvelle inattendue, ce furent les sœurs.

Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui

portaient une affection particulière à cause de sa bonne conduite

et de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante

reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, Godelive leur avait

déjà été utile pour apprendre à lire aux plus petites filles.

Après que les sœurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag,

elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèrent quelques instants à voix

basse.

Alors, la plus âgée dit:

--Madame, cela nous ferait de la peine, de perdre sitôt notre meilleure

élève. Nous étions fières d'elle, et nous aurions désiré la garder encore

un an, pour montrer de quoi nous sommes capables quand nos leçons tombent

sur une terre fertile. Ne pourriez-vous pas la laisser encore un peu dans

notre école?

--Impossible, mes sœurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le

voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant qui ait pu aller à

l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps qu'elle le

pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons

pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que

six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos.

Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands,

les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.

--Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière,

puisse commencer à gagner sa nourriture?

--Pas bien vite, mes sœurs, je le sais; peut-être dans deux ans, petit à

petit.

--Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive

continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même

elle y déjeûnera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins à lui

apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et

qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nous-mêmes dans un atelier,

chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera

ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?

--Ah! chères sœurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant!

s'écria la mère les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre

bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cœur votre offre

généreuse.

C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à

l'école des sœurs.

Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples

de l'école communale, il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait

une belle écriture, il était très-exercé dans le calcul, et même il avait

déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient

plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et

étaient fiers de ses progrès rapides.

Comme ses parents le destinaient au métier de mécanicien ou de charpentier,

il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et

tout faisait supposer qu'il irait également très-loin dans cette nouvelle

branche.

Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à

huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en

jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait

commencé à apprendre à l'école.

Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune contrariété vînt troubler

le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul

événement (si le mot événement peut s'appliquer à si peu de chose) était

de nature à se graver dans leur souvenir.

Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la

solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le

prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul

à la maison, sous prétexte qu'il avait beaucoup de besogne à achever.

Sa mère l'avait surpris un jour lui cachant quelque chose avec une

précipitation inquiète.

Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il

évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans

inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.

Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. Il

courait d'un bout à l'autre de la chambre avec une impatience visible en

répétant:

--Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne

venait pas ce soir!

Et, comme madame Damhout lui demandait ce qui le préoccupait ainsi, il

répondit en riant:

--Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te

cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.

La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour

deviner ce qui le rendait si joyeux.

--Quel jour du mois sommes-nous? lui demanda-t-il.

--Je n'en sais rien, balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.

--Eh bien, consulte cet almanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?

--Sainte Godelive! dit la jeune fille avec surprise.

--Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau

pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas

en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.

Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la

table et dit:

--Tiens, mère! tiens, Godelive! voilà mon cadeau!

Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un

jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun,

dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint

un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat.

Sans doute, Bavon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de

Godelive. Les vêtements ressemblaient à peu près; mais l'ensemble était

une œuvre si grossière et si imparfaite, qu'il eût été difficile de

deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait pas écrit au-dessous en

grandes lettres: _Bavon et Godelive_. Surpris et presque triste, parce que

la petite fille restait immobile et ne donnait pas des signes de joie, il

dit d'un ton confus:

--Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait

pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.

Godelive pencha la tête et commença à pleurer en silence; les larmes

tombaient de ses yeux comme des perles.

--Qu'est-ce que cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pourquoi

pleures-tu?

--Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que tu es si bon pour moi!

--Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la

petite image dût te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.

--Oh! la déchirer! s'écria Godelive avec frayeur. Ne fais pas cela!

Donne-la-moi, s'il te plaît.

--Mais c'est pour toi que je l'ai faite, Godelive.

--Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.

Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui

fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la

montrer à sa mère.

V

Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé

comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze

ans et son éducation était terminée.

Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint

lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son

élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la

prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât

tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école

serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la

protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon

cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à

voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.

Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.

Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par

ses institutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le

commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire,

Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir

d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas

passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement

beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne

cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait

pas en entendre parler.

Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout.

Elle avait trop à souffrir de ses frères et sœurs à la maison, et sa

mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille

qu'elle ne pouvait trouver chez elle.

Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de

Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui

l'attendaient à la prochaine distribution des prix.

Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et

par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de

questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les

journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les

négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution,

quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes.

Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent

avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique

générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude,

les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe

dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris,

l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption

dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants

ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent

leur fabrique.

À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan,

même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense

ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup

du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent

encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers;

mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la

faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers

avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur

les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint,

murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère

par la violence.

Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait

pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec

une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des

établissements industriels se rouvrirent.

Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec

indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de

vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire

du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés

par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers

les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à

l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du

pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils

endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de

violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes

de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond

regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages

d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.

C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin

et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait

l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout

ce que l'on gagnait.

Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute

la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle,

et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures,

comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le

mécontentement de tous les autres.

Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et

sœurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant,

du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa

poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.

Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite.

Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un

plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes.

D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut,

travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche.

Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son

désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction

donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose

de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne

manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive,

qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois,

la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en

tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la

frappait de honte et d'effroi.

Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués

dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et

limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne

leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim

avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une

autre occupation.

La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi

le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner

par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer

le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on

commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.

Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même,

travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail

en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit

pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie,

et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage

et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec

quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.

Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage

et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils

trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque

chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne

voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les

charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si

mauvais pour lui.

Il le soutint pendant la première semaine; à la vérité, il était triste

au fond du cœur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en

laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se montrait de

bonne humeur.

Une après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force

sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il

était très-pâle en effet, et, de temps à autre, un frisson violent

parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération

de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame

Damhout que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie.

Elle comprima ses larmes pour ne pas l'inquiéter, l'obligea à aller se

coucher et lui prépara de la tisane, en le consolant par l'espoir d'une

guérison rapide.

Mais l'état d'Adrien Damhout empirait à chaque instant; il avait un grand

mal de tête, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent

point de côté.

La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari

seul, et cependant il fallait en toute hâte chercher le médecin. En allant

et venant, elle dit tout bas à sa petits fille d'aller appeler madame

Wildenslag. Lorsque, quelques instants après, elle entendit ouvrir la

porte, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine que son mari était

rentré malade et la pria de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle

eût prévenu le médecin.

Par bonheur, madame Damhout trouva le docteur chez lui et prêt à sortir;

elle n'eut pas besoin de le prier pour le décider à venir promptement.

Il jugea, d'après ses explications, qu'il s'agissait probablement d'une

pleurésie aiguë, maladie souvent mortelle lorsqu'on ne la combat pas

immédiatement.

Son pressentiment était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une

inflammation de la plèvre, et, en conséquence, son premier soin fut

d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande

quantité qu'il tomba en défaillance.

À la vue du sang de son mari, madame Damhout ne put retenir sa douleur;

elle fondit en larmes et continua à pleurer en se cachant la figure dans

les mains, pendant que madame Wildenslag aidait le docteur dans son

ministère.

Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui il écrivit une

ordonnance et dit:

--Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne

toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi,

femme; la maladie est grave lorsqu'on ne la prend pas à temps; mais vous

avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis

presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des

semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie

de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a

besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose.

Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel

pour lui.

Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de

partir:

--Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.

Madame Damhout se laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer à

chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots:

--Mon malheureux mari! mes pauvres enfants!

Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner du courage. Soit qu'elle

y réussît, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse

rendît des forces à madame Damhout, toujours est-il que celle-ci cessa de

pleurer.

--Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à

la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon

pauvre Bavon! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père?

Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà

l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté

d'aller chercher la petite bouteille?

--Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on

gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour vous

rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas

demeurer ainsi seule; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être

plus utile qu'une servante à gages.

Madame Damhout, restée seule, écouta, le cœur palpitant, au bas de

l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude.

Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le

malade ne remuait pas et paraissait dormir.

Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise,

joignit les mains, et commença à prier en levant les mains au ciel.

Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille

qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout,

l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.

La tendre compassion de la petite fille arracha de nouvelles larmes à

madame Damhout; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur

le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'elle-même et demanda:

--Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher

la bouteille?

--Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec

mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai,

fût-ce pendant plus d'une semaine.

--Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à

soupçonner la vérité.

--Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour

faire vos commissions.

--Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester

Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela

pourrait te faire du tort.

La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:

--Vous avez toujours été si bonne et si affectueuse pour moi! C'est à vous

que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas

mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près

de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son

école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serait pour lui, pour

vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.

Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit

un balai pour nettoyer la chambre.

Madame Damhout la regarda un moment le cœur battant, alla à elle et

l'embrassa en murmurant:

--Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de

jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompensera

pour ta gratitude et ton bon cœur.

Le soir, lorsque Bavon et sa sœur Amélie revinrent à la maison, on leur

dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son

repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au

silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des

larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter

encore une fois le malade, descendît l'escalier et dît d'un ton joyeux:

--Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses;

mais, pour le moment, pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu.

--Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.

Cette certitude leur donna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors

leur chagrin et leur anxiété diminuèrent.

Bavon et sa petite sœur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive

travaillait comme une véritable servante; elle arrivait chez madame

Damhout de très-bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait

chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de

telle sorte que la pauvre femme pouvait consacrer à la couture, son seul

gagne-pain, les heures qu'elle ne passait pas auprès du lit de son mari.

En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout;

mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient

vivement sentir, et la pauvre Christine luttait contre une misère

croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses

extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles

d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait

pas eu le temps de travailler du tout!

Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle

travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorsqu'elle ne savait

plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le

plus gros ouvrage.

En quelques jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré,

mais sa guérison complète avançait très-lentement. En effet, après le

premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait

défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le

pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un squelette, et si faible

qu'il pouvait à peine parler.

Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout

et Godelive allèrent coudre auprès de son lit, l'encouragèrent et le

consolèrent par toutes sortes de tendres paroles. C'était aussi auprès

du lit de son père que Bavon restait une partie de la soirée.

Il se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. Il était

sombre et découragé; les autres, certains que le malade guérirait,

montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun

sourire n'entrouvrit plus les lèvres de Bavon. On eût dit que quelque

chose lui pesait sur le cœur.

Cette disposition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en

une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher,

continuait à travailler seule jusque très-avant dans la nuit.

Souvent elle lui disait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puisque

le père ne pouvait pas travailler, elle devait tâcher de gagner quelque

chose pour lutter contre le besoin.

Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontent et

murmurant.

Quelques jours plus tard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C'était lui,

maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait

à l'école beaucoup plus tôt que de coutume, on supposait qu'il avait

réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces

suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.

Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea

qu'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il

dit à madame Damhout qu'elle devait préparer un bon bouillon de bœuf, et

en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.

Grands furent le chagrin et la honte de la bonne femme. Elle était en

arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger

son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y

avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en

gage. Et voilà qu'il fallait de la viande, de bonne viande de bœuf, pour

rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans

argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance; elle songea à implorer la

charité de quelque personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de

l'effroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait

trembler.

En faisant ces tristes réflexions, elle ouvrit machinalement le tiroir

de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de

l'argent. Elle poussa un cri de surprise: depuis quinze jours, le tiroir

était vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses

yeux.

Comment cette pièce était-elle venue là? Était-ce Dieu lui-même qui avait

eu pitié de sa détresse?

Mais non, il ne pouvait pas être question de miracle.

Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaient dans

le plus affreux dénûment. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur

leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag

ne cachait pas qu'ils restaient souvent des journées entières sans manger.

Et madame Damhout lui avait même fait accepter quelques sous pour le

salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance,

Lina eût refusé; mais elle avait dit, les larmes aux yeux, que la misère

la forçait d'oublier qu'elle avait un cœur.

D'où pouvait donc venir cette pièce de cinq francs?

Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne

pouvait trouver, se dit à elle-même:

--Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ah! quelle

bonne soupe je vais pouvoir faire! Et, si quelque chose peut guérir mon

pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une

façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.

Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison

était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se

réjouissait du régal qui lui était annoncé.

Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition de cette

pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y

était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée;

personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le

bienfaiteur inconnu. Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva

rien.

Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état

politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et

l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.

Le dimanche suivant, de très-bonne heure, pendant que Bavon était allé à

la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son

tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des

autres en évidence, quatre pièces d'un franc.

Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques

instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.

Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit:

--Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela

changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on

ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué! il

sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose,

c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant

la distribution des prix. C'est dommage: le brave garçon aurait eu

beaucoup d'honneur.

--Vous vous trompez: notre Bavon va toujours à l'école.

--Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.

--Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout

avec un grand étonnement.

--Quoi! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu? dit la boutiquière.

Je l'ai appris d'un sous-maître qui était hier dans la boutique de mon

frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son

école. Ces garçons, ces garçons! lors même qu'on leur mettrait une bride,

ils s'écarteraient encore du bon chemin!

Madame Damhout quitta la boutique, elle avait le cœur brisé et devait

se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine

oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses

parents! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie? Était-il

engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela

lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette

inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperait-elle?

L'instruction aurait-elle produit en lui de si mauvais fruits? Quelle

désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!

Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra.

La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de

cette jeune fille; elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant

d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.

Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et,

lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut

plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.

Il en fut de même de Bavon, qui, en revenant de l'église, trouva quelque

chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui

l'attristait.

Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où

Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors, elle prit la main

de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans

un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix

tremblante:

--Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?

L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.

--Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai?

--C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.

--Malheureux garçon! s'écria la mère; tu as quitté ton école depuis deux

semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as

passé ces dix jours. Ah! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais! Mon Dieu!

il faut pourtant bien que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon

fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps?

Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil:

--Mère, je travaille dans une fabrique.

--Tu travailles dans une fabrique?

--Dans une fabrique de bougies, depuis quinze jours.

Une clarté soudaine se fit dans l'esprit de madame Damhout; ses yeux

étincelèrent; elle étendit sa main tremblante vers la commode, et

demanda:

--Cet argent, cette pièce de cinq francs, ces quatre francs?...

--C'est mon salaire, balbutia-t-il.

Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils,

le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.

L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si

grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret

était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa

pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.

Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur

une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.

--Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive,

répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi

jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre.

Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi

seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas

tranquille, mon cœur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques

jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon

maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison,

et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu

d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère.

Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma

résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu

m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait

mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il

appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je

ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même

à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait

trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose

à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des

caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres

sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la

semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait

de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon

travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler

dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je

vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je

l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et

je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser

couler les larmes de joie qui gonflaient mon cœur. Le premier argent que

j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père!

Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je

suis assez récompensé...

Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta

précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui

étendait les mains pour la retenir.

Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de

l'escalier.

--Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.

Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en

hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il

embrassa son père avec une joyeuse effusion.

Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action;

sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre

mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son

fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas

précisément le meilleur état.

À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de

l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de

M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en

séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première

machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.

Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en effet le

meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrique de coton. Bavon

deviendrait un jour contre-maître, l'heureux père n'en doutait pas.

Lorsqu'on eut repris assez de calme pour parler de choses moins émouvantes,

on décida que, dès le lendemain, Godelive retournerait à son atelier.

En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constamment, car, ce

jour-là même, il pouvait se lever pendant quelques heures. Avec les quatre

ou cinq francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait

possible d'attendre des jours meilleurs.

L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quelque chose à

Godelive dans un livre, madame Damhout monta, s'assit auprès du lit de son

mari, et dit d'un air triomphant:

--Eh bien, Damhout, crois-tu encore que l'instruction conduit les enfants

d'ouvriers à l'orgueil et à la fainéantise? Quels enfants dans toute notre

ruelle sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et

Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent

discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.

Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.

--Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est

pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cœur, ton bon et

noble cœur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la

bénédiction de Dieu dans un ménage.

Au commencement de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent;

mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne,

elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.

Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant

ses plus mauvais habits, et, comme, à cause de la nature de son travail,

il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à

beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet

de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se

moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en

fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose

et de pouvoir venir en aide à ses parents.

Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde

était heureux dans cette maison. Le cœur de la mère surtout était rempli

d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.

Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte

de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage, n'avaient pas réussi

à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par

leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne

choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir

dans son établissement les fauteurs de la coalition contre les fabriques.

Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de

puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher

de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.

Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable

d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait

leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé

qu'en Belgique.

Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale

aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se

réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle

sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le

travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait

donc tout au plus pendant quelques mois.

Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à

toutes ses voisines.

Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée

de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du

salaire élevé qu'on gagnait en France.

--Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit

de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une

vie amusante et une éternelle bombance!

Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que

Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps

l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de

Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper

à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait

Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et

où elle pouvait espérer un prompt avancement.

Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était

possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.

Là-dessus, Wildenslag répondit:

--Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte.

Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle

voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.

Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps

sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que

Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait

rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne

travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même

chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.

Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait

probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière;

l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait

supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y

avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie

la planche de salut qui leur était tendue.

Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les

Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour

pour la France.

Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa

les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui

demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un

bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:

--En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à

trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul

avec toi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est

heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as

raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait

si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?

Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes

réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir,

comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.

Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son

tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son

prochain départ pour la France.

Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les

peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille.

Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.

Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles

intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ

l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté

infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que

Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié

pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne

mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le

perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait

aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.

La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si

attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si

ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.

Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine et s'efforça de la

consoler par des marques de vive affection.

Bavon avait posé la tête sur la table et pleurait amèrement; sa douleur

était muette, aucune plainte ne sortait de sa poitrine, car il savait

qu'ici on ne pouvait résister à la nécessité.

On continua à pleurer jusqu'à ce que madame Wildenslag vînt chercher sa

fille.

Le lendemain, cela alla un peu mieux. Fatiguée de pleurer, consolée

et encouragée par les paroles amicales de madame Damhout et de Bavon,

Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de

désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand avec

ses parents.

Lorsque le ménage Wildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un

paquet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur

voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.

Il marchait à côté de Godelive et portait son paquet. Ils ne pleuraient

pas et parlaient peu, ils avaient le cœur gros; ils n'ouvraient la bouche

que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux

que cette séparation, si courte qu'elle fût, leur serait pénible. Et, dans

leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au

plaisir tranquille et au calme bonheur qu'ils avaient goûtés ensemble

pendant les beaux jours de leur enfance.

On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon

d'aller à sa fabrique, il ne pouvait pas accompagner plus loin les

Wildenslag.

Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains,

échangèrent un long regard dont ils ne comprenaient pas eux-mêmes la

signification, et murmurèrent d'une voix étranglée:

--Adieu, Bavon!--Adieu, Godelive!--Au revoir!

Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir

son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents,

qui étaient déjà plus avant sur la route.

Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se

traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait

qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs

arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.

Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son

cœur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de

lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait

l'explication du trouble de ses sens.

Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le

suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le

mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un

puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre

les fantômes qui le poursuivent.

Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et,

quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix

étaient rentrés dans son âme.

Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme

d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la

tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait

quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la

porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le

fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.

Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de

parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que

possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner

d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à

Godelive que son fils lui-même.

Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de

l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et

avec raison.

Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la

fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il

reprendrait son métier de fileur.

Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter

tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée

au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à

fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs

avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite,

méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix

extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger

d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient

sans aucun doute contents et fiers à la maison.

Histoire de deux enfants d'ouvrier · 第 10 / 15 题