vous tourmenterai pas davantage. Je suis une impertinente, une
pleurnicheuse, une pousseuse de soupirs; et l'on ne peut me souffrir...
Tout cela parce que j'ai un cœur de mère affectueuse et que je veux le
bonheur de mon fils bien-aimé. Je mourrai, oui, monsieur, je mourrai
sans rien dire et j'étoufferai ma douleur; je dévorerai mes larmes
pour ne pas affliger monsieur le chanoine... Mais mon fils bien-aimé
me comprendra, lui, et il ne se bouchera pas les oreilles lui, comme
vous le faites en ce moment... Ah! quel sort est le mien!... Le
pauvre Jacinto sait que pour lui je me ferais hacher en morceaux et
que j'achèterais son bonheur au prix de ma vie. Pauvre petit chéri de
mon cœur! Avoir tant de talent, et se voir condamné à végéter dans
une situation modeste, dans une obscure condition!... pourquoi donc,
monsieur mon oncle, pourquoi ne vous enorgueillissez-vous pas?...
Tenez, pour autant de vanité que nous ayons, vous serez toujours, vous,
le fils du _tio Tinieblas_[34], le sacristain de San Bernardo... et
moi, je ne serai jamais autre chose que la fille d'Ildefonso Tinieblas,
votre frère à vous, qui vendait des marmites, et mon fils sera le neveu
des Tinieblas... car notre maison est une maison de ténèbres, et jamais
nous ne sortirons de l'obscurité, ni ne posséderons une pièce de terre
dont nous puissions dire «cette pièce est à moi», ni ne tondrons une
brebis qui nous appartienne, ni ne trairons une chèvre qui soit notre
chèvre, et jamais je ne pourrai mettre les mains jusqu'au coude dans
un sac de blé qui ait été battu et vanné sur notre aire... et tout
cela, à cause de votre timidité, de votre ineptie et de vos scrupules
ridicules...
[34] Du père Ténèbres; littéralement de l'oncle Ténèbres. (N. D. T.)
--Mais... mais, ma nièce!
Le chanoine haussait un peu plus le ton chaque fois qu'il répétait
cette phrase, et, les mains sur les oreilles, il agitait sa tête à
droite et à gauche de l'air d'un homme profondément désespéré. La voix
criarde de Maria Remedios devenait de plus en plus aiguë et pénétrait
comme une flèche dans la cervelle du malheureux ecclésiastique déjà
tout étourdi. Mais, tout à coup, la physionomie de cette femme se
transforma, les sanglots plaintifs se changèrent en éclats de voix
âpres et durs, son visage pâlit, ses lèvres frémirent, ses poings se
crispèrent, quelques mèches de ses cheveux en désordre tombèrent sur
son front; au feu de la colère qui rugissait en elle, ses yeux humides
se séchèrent, elle quitta son siège et, plutôt comme une harpie que
comme une femme, s'écria:
--Je m'en vais d'ici, je m'en vais avec mon fils!... Nous irons à
Madrid; je ne veux pas que mon fils pourrisse dans cette horrible
petite ville. Je suis lasse de voir que, protégé par la soutane, mon
fils n'est et ne sera jamais rien. Entendez-vous bien, monsieur mon
oncle? Mon fils et moi nous partons! vous ne nous reverrez jamais,
jamais, jamais!
Don Inocencio avait croisé les mains, et subissait les fulminantes
invectives de sa nièce avec la consternation d'un condamné à mort à qui
la présence du bourreau ôte toute espérance.
--Pour l'amour de Dieu, Remedios--murmura-t-il d'une voix dolente--pour
l'amour de la Très Sainte-Vierge...
Ces sortes de crises, ces horribles explosions du caractère
habituellement doux de la mère de Jacinto étaient aussi violentes que
rares, car parfois cinq ou six ans se passaient sans que D. Inocencio
vit Remedios se convertir en furie.
--Je suis mère!... Je suis mère!... et puisque personne ne veille
aux intérêts de mon fils, j'y veillerai, moi, j'y veillerai
moi-même!--rugit cette lionne improvisée.
--Mais, pour l'amour de la mère des anges, ne t'emporte pas!... Songe,
ma nièce, que tu commets un péché... Récitons un _Pater_ et un _Ave
Maria_, tu verras comme cela te passera.
Il tremblait et suait en prononçant ces paroles. Pauvre petit poulet
dans les serres du vautour! La femme transformée en oiseau de proie
acheva de l'étouffer par ces paroles:
--Vous n'êtes absolument bon à rien: vous n'êtes qu'un pleutre. Mon
fils et moi nous partirons d'ici, et pour toujours, pour toujours. Moi,
j'obtiendrai pour mon fils une bonne position, je lui chercherai une
situation convenable, entendez-vous? De même que je suis prête à laver
le pavé des rues avec ma langue, si j'étais obligée de le faire pour
lui assurer de quoi manger, de même je soulèverai la terre et le ciel
pour qu'il ait une position, pour qu'il s'élève, et qu'il soit riche,
et considéré, et qu'il devienne un personnage et un caballero, et un
propriétaire, et un seigneur, et un grand d'Espagne, et tout ce qu'on
peut être, enfin, tout, tout, tout.
--Que Dieu me soit en aide!--murmura D. Inocencio en se laissant tomber
dans le fauteuil et en inclinant la tête sur sa poitrine.
Il y eut un moment de silence durant lequel on entendait la respiration
haletante de la femme furibonde.
--Ma nièce--dit enfin le Penitenciario--tu viens de m'ôter dix ans de
vie; tu m'as fait tourner le sang; tu m'as rendu fou... Que Dieu me
donne le calme nécessaire pour te supporter! Seigneur, donnez-moi de
la patience, c'est de la patience que je demande, et toi, ma nièce,
fais-moi la faveur de te plaindre et de pleurer et de pousser des
soupirs tout ton soûl pendant dix ans si tu veux, car ta maudite manie
grimacière, qui me porte tant sur les nerfs, est encore préférable à
ces colères insensées... Oh! c'est beau de t'emporter ainsi, après
t'être confessée et avoir communié ce matin!
--Mais c'est votre faute, oui, c'est votre faute.
--Parce que, à propos de l'affaire de Jacinto et de Rosario, je t'ai
dit: «Résignons-nous!»
--Parce que, lorsque tout marchait bien, vous abandonnez la partie et
vous permettez que le Sr. de Rey s'empare de Rosarito.
--Et comment pourrais-je l'empêcher? La señora a bien raison de dire
que tu as de l'intelligence comme une brique. Veux-tu que je sorte
d'ici, une épée à la main, que dans un clin d'œil je taille en pièces
toute la troupe, et qu'ensuite j'aille me planter en face de Rey et que
je lui dise: «De deux choses l'une: ou vous allez laisser la petite
tranquille, ou je vais vous couper la gorge?»
--Non; mais quand j'ai conseillé à la señora de faire administrer une
volée à son neveu, au lieu de le lui conseiller comme moi, vous vous y
êtes opposé.
--Tu es une folle avec ta volée.
--C'est que «morte la bête, mort le venin».
--Je ne puis conseiller ce que tu appelles une volée et qui peut être
une chose horrible.
--Oui, parce que je suis un coupe-jarrets, n'est-ce pas?
--Tu dois savoir que les jeux de main sont des jeux de vilain. Crois-tu
d'ailleurs que cet homme se laissera rosser? Et ses amis?
--La nuit, il sort tout seul.
--Qu'en sais-tu?
--Je sais tout; il ne fait pas un seul pas que je n'en sois informée,
comprenez-vous? La veuve Cusco me tient au courant de tout.
--Voyons, voyons, ne me fais pas devenir fou. Et qui la lui donnerait
cette volée?... Sachons-le.
--Caballuco.
--De sorte qu'il est décidé?...
--Non, mais il le sera si vous l'ordonnez.
--Allons, ma nièce, laisse-moi tranquille. Je ne puis ordonner une
telle atrocité. Une volée!... Et qu'est-ce que cela? Tu lui en as déjà
parlé?
--Oui, mon oncle, mais il n'a pas fait cas de ma proposition, ou
pour mieux dire, il a refusé d'y souscrire. Il n'y a à Orbajosa que
deux personnes qui puissent l'y décider en lui en donnant simplement
l'ordre: Vous, ou doña Perfecta.
--Eh! bien, que la señora le lui donne, si elle veut. Moi, je ne
conseillerai jamais l'emploi de moyens violents ou inhumains.
Voudras-tu croire que lorsque Caballuco et quelques-uns de ses
compagnons agitaient la question d'un soulèvement en armes, ils ne
purent pas m'arracher une seule parole les excitant à répandre le
sang?... Non, pour cela, non... Si doña Perfecta veut le faire?...
--Elle ne veut pas non plus. Ce soir j'ai causé deux heures avec elle,
et elle m'a dit qu'elle prêchera la guerre et la favorisera par tous
les moyens possibles; mais qu'elle n'ordonnera jamais à un homme d'en
frapper un autre par derrière. Elle aurait raison de s'y opposer, s'il
s'agissait d'une chose plus grave... mais je ne demande pas qu'il y ait
du sang versé; je ne veux pas autre chose qu'une volée.
--Eh! bien, si doña Perfecta ne veut pas ordonner qu'on administre
une volée à l'ingénieur, je ne le veux pas non plus, entends-tu? Ma
conscience avant tout.
--C'est bien--répondit la nièce.--Dites seulement à Caballuco de
m'accompagner cette nuit... ne lui dites pas autre chose.
--Tu va sortir ce soir?
--Je sortirai, oui, monsieur. Est-ce que je ne suis pas déjà sortie
hier soir?
--Hier soir? Je ne le savais pas; si je l'avais su, je me serais fâché,
oui, madame.
--Ne dites pas à Caballuco autre chose que ceci:
«Mon cher Ramos, je vous serais très obligé d'accompagner ma nièce
pour certaine affaire qu'elle a à traiter cette nuit, et de la
défendre dans le cas où elle courrait quelque danger.»
--Ceci, oui, je puis le faire. Qu'il t'accompagne..... qu'il te
défende. Ah! friponne, tu veux m'enjôler et me rendre complice de
quelque mauvais tour.
--Et que vous imaginez-vous donc?--dit ironiquement Maria
Remedios--Ramos et moi, nous allons peut-être à nous deux, cette nuit,
égorger une foule de gens?...
--Ne raille pas. Je te répète que je ne conseillerai à Ramos absolument
rien qui puisse ressembler à un crime. Mais je crois que le voici...
On entendait du bruit à la porte de la rue. Bientôt après, résonna la
voix de Caballuco qui parlait avec le domestique, et enfin, le héros
d'Orbajosa pénétra dans la chambre.
--Des nouvelles, donnez-nous des nouvelles, Sr. Ramos--dit le
prêtre.--Allons! voyons si vous nous apporterez quelque espérance
en échange du souper et de l'hospitalité que... Que se passe-t-il à
Villahorrenda?
--Quelque chose--répondit le fier-à-bras, en s'asseyant comme s'il
était très las.--Le Sr. D. Inocencio verra bientôt si nous sommes bons
à quelque chose.
Comme toutes les personnes qui ont de l'importance ou qui veulent s'en
donner, Caballuco montrait une grande réserve.
--Cette nuit, mon ami, vous prendrez, si cela vous plaît, l'argent que
vous m'avez remis pour...
--Ah! c'est bien le moment... Que les militaires s'en doutent, et ils
ne me laisseront plus passer--répliqua Ramos en riant d'un air farouche.
--Taisez-vous donc... Nous savons bien que vous passez quand bon
vous semble. Il ne manquerait plus que cela. Les militaires sont
gens qui ont la manche large... et, dans le cas où ils feraient des
difficultés, deux ou trois douros, n'est-il pas vrai?... Peste! je vois
que vous n'êtes pas trop mal armé... Il ne vous manque plus qu'une
pièce de huit. Des pistolets, eh!... Un poignard, aussi?
--C'est afin d'être prêt à tout événement--dit Caballuco en tirant de
sa ceinture l'arme dont il montra la lame.
--Pour l'amour de Dieu et de la Sainte-Vierge!--s'écria Maria Remedios
en fermant les yeux et en détournant la tête avec effroi,--laisse où il
est ce jouet. Sa vue seule me fait horreur.
--Si vous n'y voyez pas d'inconvénient--dit Ramos en replaçant son
arme--nous souperons.
Maria Remedios s'empressa de tout disposer afin que le héros ne
s'impatientât pas.
--Dites-moi donc une chose--demanda D. Inocencio à son hôte lorsqu'ils
se furent mis à table.--Avez-vous cette nuit beaucoup à faire?
--J'ai pas mal d'occupations--répondit le bravo.--C'est la dernière
nuit que je viens à Orbajosa, la dernière. Il faut que je rassemble les
quelques garçons restés ici, et que nous voyions comment nous pourrons
emporter le soufre et le salpêtre qui se trouvent chez Cirujeda.
--Je vous demandais cela--ajouta le curé d'un air bonhomme en
remplissant l'assiette de son ami--parce que ma nièce veut que vous
l'accompagniez un moment. Elle a je ne sais quelle commission à faire,
et il est un peu tard pour qu'elle sorte seule.
--Est-ce qu'elle va chez doña Perfecta?--demanda Ramos.--J'y suis déjà
passé, mais n'ai pas voulu m'arrêter.
--Comment va la señora?
--Elle n'est pas très rassurée..... Je lui ai pris cette nuit les six
garçons qu'elle avait chez elle.
--Croyez-vous donc qu'ils ne seraient pas utiles là? demanda Remedios
avec inquiétude.
--Ils seront plus utiles à Villahorrenda. Les hommes courageux
s'amollissent en restant dans les maisons, n'est-il pas vrai, monsieur
le chanoine?
--Sr. Ramos, cette maison ne doit jamais rester seule--dit sérieusement
le Penitenciario.
--Les servantes suffisent de reste à la garder. Croyez-vous, Sr.
D. Inocencio, que la préoccupation du brigadier soit d'assaillir les
demeures de ses adversaires?
--Oui; puis, vous savez bien vous-même que cet ingénieur de tous les
diables.....
--Pour cela... les balais ne manquent pas dans la maison--répliqua
plaisamment Cristobal.--D'ailleurs, il faudra bien qu'on finisse
par les marier... Après ce qui s'est passé...
--Sr. Ramos,--dit tout à coup Remedios redevenue furieuse, il me semble
que vous n'entendez pas grand'chose aux affaires de mariage.
--Si je parle ainsi, c'est que ce soir même, tout à l'heure, j'ai
vu la señora et sa fille en train de faire comme une sorte de
réconciliation. Doña Perfecta baisottait sa fille, et tout n'était
entre elles que caresses et cajoleries.
--Une sorte de réconciliation! L'affaire des armements vous a fait
perdre la tête... Mais enfin, m'accompagnez-vous, oui ou non?
--Ce n'est pas chez doña Perfecta qu'elle veut aller--dit
l'ecclésiastique, mais à l'auberge de la veuve Cusco. Elle était en
train de me dire qu'elle n'ose pas y aller seule, parce qu'elle craint
d'être insultée par...
--Par qui?
--C'est facile à comprendre. Par cet ingénieur de tous les diables.
Hier soir, ma nièce le vit dans cette auberge et lui dit ses quatre
vérités; c'est à cause de cela qu'elle n'est pas ce soir très rassurée.
Le jeune homme est effronté et vindicatif.
--Je ne sais si je pourrai y aller--fit observer Caballuco; étant ici
de contrebande, il ne m'est pas possible de défier le D. José Poquita
Cosa. Si je n'y étais pas comme j'y suis, une moitié du visage cachée
et l'autre découverte, je lui aurais déjà trente fois cassé les reins.
Mais si je l'attaque, qu'arrive-t-il? Que je me découvre; que les
soldats tombent sur moi, et adieu Caballuco. Quant à le frapper en
traître, c'est une chose que je ne sais pas faire, qui n'est pas dans
mon tempérament, et que d'ailleurs, la señora ne permet pas. Pour
administrer traîtreusement une volée, adressez-vous à d'autres qu'à
Cristobal Ramos.
--Mais, mon pauvre ami, est-ce que nous sommes fous?... de quoi diable
parlez-vous donc là?--dit le Penitenciario en manifestant le plus
sincère étonnement.--Pour rien au monde, je ne voudrais vous conseiller
de maltraiter ce caballero. Je me laisserais couper la langue plutôt
que de conseiller une coquinerie. Les méchants périront, il n'en faut
pas douter; mais c'est Dieu qui doit fixer le moment de leur chute,
et non pas moi. Il n'est pas non plus question de coups de bâton.
J'en recevrais plutôt moi-même dix douzaines, que de recommander à
un chrétien l'administration de telles médecines. La seule chose
que je vous dise--ajouta-t-il en regardant le bravo par-dessus ses
lunettes--c'est que, comme ma nièce va là-bas... comme il est probable,
n'est-ce pas cela Remedios?... qu'elle aura quelques mots à dire à cet
homme, je vous recommande de ne pas l'abandonner, dans le cas où elle
se verrait insultée...
--Cette nuit j'ai affaire--répondit laconiquement et sèchement
Caballuco.
--Tu l'entends, Remedios. Remets ta commission à demain.
--Cela ne se peut absolument pas. J'irai seule.
--Non, non, tu n'iras pas, ma chère nièce. Finissons-là. Le Sr. Ramos a
affaire et ne peut t'accompagner. Figure-toi que tu es insultée par ce
malotru...
--Insultée!... une señora insultée par ce... Cela ne peut être.
--Si vous n'aviez pas d'occupations... bah! bah!... enfin, je serais
tranquille.
--Des occupations, j'en ai--dit le Centaure en se levant de
table,--mais si c'est votre désir...
Il y eut un silence. Le Penitenciario avait fermé les yeux et
réfléchissait.
--C'est mon désir, oui, Sr. Ramos--dit-il enfin.
--Eh! bien, cela suffit, señora doña Maria, nous irons.
--Maintenant, ma chère nièce--dit D. Inocencio d'une air mi-sérieux,
mi-jovial--puisque nous avons fini de souper, apporte-moi la cuvette.
Il fixa sur sa nièce un regard pénétrant, et, en les accompagnant de
l'action qu'elles indiquaient, prononça ces paroles:
--Moi, je me lave les mains.
XXVIII.
DE PEPE REY A D. JUAN REY.
Orbajosa, 12 avril.
«Mon cher père,
«Pardonnez-moi si, pour la première fois, je vous désobéis en
ne partant pas d'ici et en ne renonçant pas à mon projet. Votre
conseil et votre prière sont le propre d'un père honnête et bon;
mon obstination est le propre d'un fils insensé. Mais il se passe
en moi une chose singulière: l'obstination et le sentiment de
l'honneur se sont liés et confondus de telle façon, que l'idée de
me désister ou de céder me rend tout honteux. J'ai beaucoup changé.
Je ne connaissais pas autrefois les fureurs qui m'embrasent. Je me
moquais de tout acte violent, des exagérations des hommes impétueux
comme des brutalités des méchants. Maintenant, rien de tout cela ne
m'étonne, parce qu'à chaque instant je trouve en moi une certaine
capacité terrible de mal faire. Avec vous, je puis parler comme on
parle seulement avec Dieu et avec sa conscience; à vous je puis
dire que je suis un misérable, car c'est être un misérable que de
manquer de ce puissant empire sur soi-même qui dompte les passions
et soumet la vie aux lois sévères de la conscience. J'ai manqué de
la fermeté chrétienne qui maintient l'esprit de l'homme offensé
à une sereine hauteur au-dessus des offenses qu'il reçoit et des
ennemis auxquels il les doit; j'ai eu la faiblesse de m'abandonner
aux transports d'une colère insensée en m'abaissant au niveau de
mes détracteurs, en leur rendant des coups égaux aux leurs et en
essayant de les confondre par d'indignes moyens appris à leur
propre école. Combien je regrette que vous n'ayez pu vous trouver
près de moi pour m'écarter de cette voie! Maintenant il est trop
tard. Les passions n'ont pas de répit. Elles sont impatientes, et
elles réclament à grands cris leur proie avec l'ardeur délirante
d'une épouvantable soif morale. J'ai succombé. Je ne puis oublier
ce que vous m'avez dit si souvent, à savoir qu'on peut appeler la
colère la pire des passions, parce qu'en dénaturant soudain notre
caractère, elle engendre toutes les autres perversités et prête à
toutes son infernal emportement.
«Cependant, ce n'est pas la colère seule, mais un sentiment
profondément expansif qui m'a conduit à cet état; c'est l'amour
sérieux et passionné que j'éprouve pour ma cousine, et cette
circonstance est la seule qui puisse m'absoudre. A défaut d'amour
la pitié m'aurait, d'ailleurs, poussé à braver la fureur et les
intrigues de votre terrible sœur, car, placée entre son affection
irrésistible et sa mère, la pauvre Rosario est aujourd'hui la
plus malheureuse des créatures qui existent sur la terre. L'amour
qu'elle a pour moi, et qui répond à mon amour pour elle, ne me
donne-t-il pas le droit d'ouvrir comme je le pourrai les portes de
sa maison, et de l'en tirer en employant les moyens légaux jusqu'au
point où la loi peut atteindre, et usant de la force à partir du
point où la loi ne me protège plus? Je crois fort que votre rigide
délicatesse ne répondra pas affirmativement à cette proposition;
mais j'ai cessé d'être le caractère austère et méthodique qui se
conformait rigoureusement aux prescriptions de la conscience comme
aux clauses d'un traité. Je ne suis plus l'être humain auquel une
éducation presque parfaite avait donné une merveilleuse égalité
d'âme; je suis maintenant un homme comme tous les autres; d'une
enjambée je suis entré sur le terrain commun de l'injustice et du
mal. Préparez-vous à entendre le récit d'une atrocité quelconque
qui sera mon œuvre. J'aurai soin de vous tenir au courant de celles
que je commettrai.
«Mais la confession de mes fautes ne m'ôtera pas plus la
responsabilité des graves événements passés ou à venir que cette
responsabilité, pour autant que j'argumente, ne retombera tout
entière sur votre sœur. La responsabilité de doña Perfecta est
assurément immense. Quelle sera l'étendue de la mienne!... Ah! mon
cher père, ne croyez rien de ce que vous pourrez entendre dire sur
mon compte et rapportez-vous-en seulement à ce que je vous dirai
moi-même. Si on vous dit que, de propos délibéré, j'ai commis
quelque action honteuse, répondez hardiment que ce n'est pas vrai.
Il m'est difficile de juger moi-même dans l'état de trouble où je
me trouve; mais j'ose vous affirmer que je n'ai pas occasionné le
scandale avec préméditation. Vous savez cependant jusqu'à quel
point peut aller la passion, lorsque son développement horriblement
envahisseur est favorisé par les circonstances.
«Ce qui empoisonne le plus ma vie, c'est d'avoir employé la
dissimulation, le mensonge et des ruses indignes. Moi qui étais la
vérité incarnée! J'ai perdu ce qui constituait ma propre nature...
Mais, est-ce là le plus haut degré de perversité auquel une âme
puisse atteindre? Est-ce que maintenant je commence ou je finis? Je
l'ignore. Si la main céleste de Rosario ne vient pas m'arracher de
cet enfer de ma conscience, je désire que vous veniez m'en arracher
vous-même. Ma cousine est un ange, et en souffrant à cause de moi,
elle m'a appris bien des choses que jusqu'à ce jour j'ignorais.
«Ne vous étonnez pas de l'incohérence de ce que j'écris. Des
sentiments divers m'agitent. Parfois me viennent à l'esprit des
idées véritablement dignes de mon âme immortelle, mais parfois
aussi je tombe dans un découragement déplorable, et je pense alors
aux hommes faibles et lâches dont, afin de me les faire abhorrer,
vous m'avez dépeint la bassesse avec de si vives couleurs. Dans
l'état où je me trouve aujourd'hui, je suis disposé au mal comme au
bien. Que Dieu ait pitié de moi! Je n'ai pas oublié que la prière
est une supplication grave et réfléchie, si personnelle qu'elle ne
peut s'accommoder des formules apprises par cœur, une expansion
de l'âme qui s'enhardit jusqu'au point de rechercher son origine,
et qu'elle est enfin le contraire du remords, lequel est une
contraction de cette même âme qui, en s'enveloppant et se cachant,
a la ridicule prétention de n'être vue de personne. Vous m'avez
enseigné d'excellentes choses, mais aujourd'hui je fais de la
pratique; comme nous disons dans notre argot d'ingénieur, je fais
des études sur le terrain, et par là, mes connaissances s'étendent
et s'affermissent... Je me figure maintenant que je ne suis pas
aussi mauvais que je le croyais. Est-ce bien vrai?
«Je termine cette lettre en toute hâte, afin de l'envoyer par
quelques soldats qui vont jusqu'à la station de Villahorrenda, car
il n'est pas possible de se fier à la poste d'ici.»
14 avril.
«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire
comprendre comment la population de cette petite ville entend
les choses. Vous savez sans doute déjà que tout le pays s'est
soulevé et a pris les armes. C'était chose prévue, mais les
hommes politiques se trompent s'ils croient que c'est l'affaire
de quelques jours. L'hostilité des Orbajociens contre nous et
contre le gouvernement est dans leur tempérament; elle en fait
partie comme la foi religieuse. Pour ne parler que de ma tante, je
vous dirai une chose singulière, c'est que la pauvre señora, chez
laquelle le féodalisme a pénétré jusqu'à la moelle des os, s'est
imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui voler sa fille,
absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient un château
ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas, car
c'est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population.
Inutile de vous dire qu'elle me tient pour un monstre, pour une
espèce de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels
je suis lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C'est chose
admise dans la maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous
formons une coalition diabolique et anti-religieuse pour enlever à
Orbajosa ses trésors, ses jeunes filles et sa foi. Je suis certain
que votre sœur croit fermement que je vais prendre sa maison
d'assaut, et je ne serais pas le moins du monde étonné qu'elle eût
élevé une barricade derrière la porte.
«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus
surannées relativement à la société, à la religion, à l'État, à la
propriété. L'exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à
employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que
personne n'attaque et que d'ailleurs ils n'ont pas, éveille dans
leur esprit des souvenirs féodaux; et de même qu'ils résoudraient
leurs questions par la force brutale et le sang et le feu en
égorgeant tout ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que
personne au monde ne peut employer d'autres moyens.
«Bien loin d'avoir l'intention de faire des extravagances dans la
maison de cette señora, j'ai essayé de lui éviter quelques ennuis,
auxquels les autres habitants n'ont pas échappé. Grâce à ma liaison
avec le brigadier, on ne l'a pas obligée à remettre, comme cela a
été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés
rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç'a été pour la
forme; et si l'on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle
en a depuis lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous
voyez à quoi se réduisent mes actes d'hostilité contre la señora.