«Il est vrai que j'ai l'appui des chefs de la troupe; mais je ne

l'utilise que pour n'être pas insulté ou maltraité par cette

population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce

que les nouvelles autorités récemment établies par le commandant

militaire sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d'elles ma

force morale et je m'insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais

si je me verrai obligé à commettre quelque acte de violence; mais

soyez bien persuadé que pour le moment, l'assaut et la prise de

la maison ne sont autre chose qu'une folle préoccupation de votre

par trop féodale sœur. Le hasard m'a placé dans une situation

avantageuse. La colère et la passion qui brûlent en moi me

pousseront à en profiter. Je ne puis dire où je m'arrêterai.»

17 avril.

«Votre lettre m'a apporté un grand soulagement. Oui, je peux

atteindre mon but en n'employant que les moyens légaux, qui sont

complètement efficaces pour cela. J'ai consulté ici les autorités,

et toutes me confirment ce que vous m'avez écrit. Je suis content.

Puisque j'ai inculqué dans l'esprit de ma cousine l'idée de la

désobéissance, qu'elle soit au moins sous la protection des lois

sociales. Je ferai ce que vous me demandez, c'est-à-dire que je

renoncerai à la collaboration un peu inconvenante de Pinzon; je

romprai la solidarité terrifiante que j'avais établie avec les

militaires; je cesserai de m'enorgueillir de leur pouvoir; je

mettrai fin aux aventures, et, le moment venu, je procéderai avec

calme, avec prudence, et avec toute la douceur possible. Cela vaut

mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque avec la troupe a

eu pour but de me mettre à l'abri des brutalités des Orbajociens

et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus, j'ai

toujours repoussé l'idée de ce que nous appelons _l'intervention

armée_.

«L'ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la

maison; mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de

communication avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve

d'un courage héroïque au milieu de ses peines, et elle m'obéira

aveuglément.

«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De

mon côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.»

20 avril.

«Je ne peux aujourd'hui vous écrire que deux lignes. J'ai beaucoup

à faire. Tout sera terminé dans quelques jours. Ne m'écrivez plus

dans cette triste ville. Vous aurez bientôt le plaisir d'embrasser

votre fils.

«PEPE.»

XXIX.

DE PEPE REY A ROSARITO POLENTINOS.

«Donne à Estabanillo la clef du jardin, et charge-le de veiller sur

le chien. Ce garçon s'est vendu à moi corps et âme. Ne crains rien.

Je serais très contrarié si, comme la nuit dernière, tu ne pouvais

pas descendre. Fais tout ton possible pour y réussir. Je serai là

à partir de minuit. Je te dirai ce que j'ai résolu et ce que tu

dois faire. Tranquillise-toi ma chère enfant, car j'ai abandonné

tout recours imprudent ou brutal. Je te raconterai tout. C'est

long et cela doit être fait de vive voix. Il me semble que je vois

ton étonnement et ton effroi en songeant que je suis si près de

toi. Mais voilà huit jours que je ne t'ai vue. J'ai juré que notre

séparation finirait bientôt, et il faut qu'elle finisse. Le cœur me

dit que je te verrai. Que je sois maudit si je ne te vois pas.»

XXX.

LA BATTUE.

Une femme et un homme entrèrent après dix heures du soir dans l'auberge

de la veuve Cusco et en sortirent lorsque eurent sonné onze heures et

demie.

--Maintenant, señora doña Maria--dit l'homme--je vous reconduirai chez

vous, parce que j'ai affaire.....

--Attendez, Sr. Ramos, pour l'amour de Dieu--répondit-elle.--Pourquoi

n'irions-nous pas jusqu'au Casino afin de voir s'il sort? Vous avez

bien entendu... Il était ce soir en train de parler avec Estabanillo,

le garçon de la huerta.

--Mais c'est donc D. José que vous cherchez?--demanda le Centaure

de fort mauvaise humeur.--Que nous importe? Son intrigue avec doña

Rosarito a fini comme elle devait finir, et la señora n'a pas

maintenant d'autre parti à prendre que de les marier. Voilà mon

opinion.

--Vous êtes un animal--dit Remedios avec colère.

--Señora, je m'en vais.

--Eh! quoi, malotru, vous allez me laisser seule au milieu de la rue?

--Si vous ne retournez pas immédiatement chez vous, oui, señora.

--C'est cela... vous me laissez seule, exposée à être insultée...

Écoutez, Sr. Ramos, D. José va tout à l'heure comme d'habitude, sortir

du Casino. Je désire savoir s'il rentre chez lui ou s'il poursuit son

chemin. C'est un caprice, pas autre chose qu'un caprice.

--Ce que je sais, moi, c'est que j'ai affaire, et qu'il va sonner

minuit.

--Silence--dit Remedios--cachons-nous derrière le coin... Un homme

s'avance par la rue de la Triperie haute. C'est lui.

--D. José!... Je le reconnais à sa démarche.

Ils se cachèrent et l'homme passa.

--Suivons-le--dit Maria Remedios avec inquiétude--suivons-le à une

courte distance, Ramos.

--Señora.....

--Seulement pour voir s'il rentre chez lui.

--Une minute, pas plus, doña Remedios. Ensuite je m'en irai.

Ils firent une trentaine de pas à une certaine distance de l'homme

qu'ils observaient.

La nièce du Penitenciario s'arrêta enfin et prononça ces paroles:

--Il n'entre pas chez lui.

--Il va sans doute chez le brigadier.

--Le brigadier demeure dans le haut de la rue, et D. Pepe descend vers

la maison de la señora.

--De la señora!--s'écria Caballuco, en hâtant le pas.

Mais ils se trompaient; celui qu'ils épiaient passa devant la maison

des Polentinos et poursuivit son chemin.

--Vous voyez que non?

--Sr. Ramos, suivons-le,--dit Remedios en serrant convulsivement la

main du Centaure.--J'ai une idée.

--Nous saurons bientôt ce qui en est, car nous voilà au bout de la

ville.

--N'allons pas si vite... il pourrait nous voir... C'est ce que je

pensais, Sr. Ramos; il va entrer par la petite porte condamnée du

jardin.

--Vous avez perdu l'esprit, señora!

--Avançons, et nous le verrons.

La nuit était sombre et les observateurs ne purent préciser l'endroit

par où le Sr. de Rey était entré; mais certain bruit de gonds rouillés

qu'ils entendirent et la circonstance de ne rencontrer nulle part le

jeune homme sur toute l'étendue du mur en torchis les convainquirent

qu'il était déjà dans l'intérieur du jardin. Caballuco regarda son

interlocutrice avec stupeur. Il avait l'air hébété.

--A quoi pensez-vous?... Vous en doutez encore?

--Que dois-je faire?--demanda le bravo tout perplexe.--Lui

administrerons-nous une volée?... Je ne sais ce qu'en pensera la

señora. Je dis cela parce que je suis allé la voir ce soir, et que la

mère et la fille semblaient se réconcilier.

--Ne faites donc pas l'idiot... Pourquoi n'entrez-vous pas?

--Je me rappelle maintenant que les domestiques armés ne sont plus là;

je leur ai ordonné de partir cette nuit.

--Et cette brute se demande encore ce qu'il y a à faire? Ramos, ne

soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta.

--Par où, puisqu'on a fermé la petite porte?

--Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j'étais homme.....

--Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent

par là pour aller voler des fruits.

--En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte

d'entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s'était endormie.

Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment

à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres.

Maria Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable, puis,

saisissant le marteau de la porte d'entrée, elle frappa trois fois

à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au

marteau.

XXXI.

DOÑA PERFECTA.

Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa

chambre, malgré l'heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez

en train d'accomplir une lourde tâche, l'esprit partagé entre la

méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres

qu'elle trace par intervalles d'une main ferme en caractères bien

formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein

la lumière d'une lampe dont l'abat-jour laisse dans une douce pénombre

le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait

pour une figure lumineuse évoquée par l'imagination au milieu des

ombres d'une vague terreur.

Il est étrange que nous n'ayons pas jusqu'à présent dit une chose très

importante: c'est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore

belle, car ses traits conservaient des restes d'une beauté achevée.

La vie des champs, le manque absolu de présomption, le défaut de

parure et de coquetterie, l'aversion qu'elle avait pour la mode, et le

mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient

sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que

très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d'un

jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution

fortement bilieuse.

A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front

large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme

un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits

une certaine expression d'insensibilité et d'orgueil qui inspirait

l'antipathie. De même que d'autres personnes même laides, attirent,

doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu'il était accompagné

de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères

l'infranchissable distance d'un respect plein de défiance; mais pour

les personnes de sa maison, c'est-à-dire pour ses parents, ses amis

intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait

le don de la domination, et personne ne l'égalait dans l'art de parler

à chacun le langage qui lui convenait le mieux.

Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et

des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination,

l'avaient prématurément vieillie, et bien qu'étant encore jeune, elle

ne le paraissait pas. On pourrait dire d'elle qu'avec ses habitudes

et son genre de vie elle s'était façonné une carapace, une sorte de

doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s'enfermait comme le

limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait rarement de sa

coquille.

Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons

remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit,

étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à

Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d'excellentes

dames de Madrid, et c'est par leur intermédiaire qu'elle avait obtenu

la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de

cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est

l'unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de

ses comptes d'intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec

Dieu et la société. C'est là qu'elle écrivit les lettres que recevait

trimestriellement son frère; là qu'elle rédigea les petits billets dans

lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès

de Pepe Rey; là qu'elle ourdit l'intrigue qui fit perdre à celui-ci la

confiance du Gouvernement; là, enfin, qu'elle s'entretenait longuement

avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d'autres

actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais

épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles amies.

Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé.

Lorsqu'elle détestait, elle avait l'ardente véhémence d'un ange de la

haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel

est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native

par l'exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s'appuyer sur la

conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que

larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement

dictées par des intérêts ecclésiastiques.

Pour que l'exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il

faut qu'elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai

de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien.

Mais, s'ils n'ont préalablement élevé dans leur propre conscience un

autel, une chaire et un confessionnal, qu'ils se gardent bien de se

trop enflammer à la vue de ce qu'ils aperçoivent sur les retables,

dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des

couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui,

sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré.

La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps

dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu

d'elle l'ordre de dormir, mais, se précipitant déjà dans l'abîme de la

désobéissance, elle veillait.

--Pourquoi ne dors-tu pas?--lui demanda sa mère.

--Je n'ai pas l'intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que

Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir

quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de

nous?...

--Quelle heure est-il?--demanda-t-elle ensuite.

--Il est près de minuit... Tu n'as peut-être pas peur... mais il n'en

est pas de même de moi.

Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu'elle était en proie

à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour

prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur

profonde.

--Mais, qu'as-tu donc?

--Vous dites qu'il est déjà minuit?

--Oui.

--Quoi?... minuit déjà?

Rosario voulait parler, elle secouait sa tête sur laquelle pesait un

monde.

--Tu as quelque chose... il t'arrive quelque chose--dit la mère en

fixant sur elle un regard pénétrant.

--Oui... je voulais vous dire--balbutia la jeune fille--je voulais

dire... Rien, rien, je vais dormir.

--Rosario, Rosario, ta mère lit dans ton cœur comme dans un livre. Tu

es agitée. Je t'ai déjà dit que je suis disposée à te pardonner si tu

te repens; si tu es une enfant sérieuse et bonne.

--Eh! quoi! ne suis-je pas bonne? Ah! maman, ma chère maman, je me

meurs!

Rosario, brisée par la douleur, éclata en sanglots et, désespérée,

fondit en larmes.

--Que signifient ces pleurs?--lui dit sa mère en l'embrassant. Si ce

sont des larmes de repentir, qu'elles soient bénies.

--Je ne me repens pas, je ne puis pas me repentir--cria la jeune fille

dans un transport de désespoir qui la rendit sublime.

Elle releva la tête, et dans sa physionomie se peignit soudain une

céleste énergie. Ses cheveux dénoués tombaient en désordre sur son dos.

Il est impossible de rêver une plus belle image d'un ange prêt à se

révolter.

--Mais est-ce que tu deviens folle, ou que se passe-t-il donc?--demanda

doña Perfecta en lui posant ses deux mains sur les épaules.

--Je m'en vais, je m'en vais!--dit la jeune fille avec l'exaltation du

délire.

Et elle se jeta à bas de son lit.

--Rosario, Rosario!... Mon enfant... Pour l'amour de Dieu! Qu'as-tu

donc?

--Ah! maman, señora--s'écria la jeune fille en embrassant sa

mère.--Attachez-moi.

--En vérité, tu le mériterais... Quelle folie te prend?

--Attachez-moi... Ou bien je fuis avec lui.

Doña Perfecta sentit des paroles de feu monter de son cœur à ses

lèvres. Elle se contint, et ses yeux seuls, ses yeux plus sombres que

la nuit répondirent à sa fille.

--Maman, ma chère maman, j'abhorre tout ce qui n'est pas lui!--s'écria

Rosario.--Ecoutez ma confession, car je veux la faire à tous, et à vous

la première.

--Tu vas me faire mourir, tu me tues--murmura la mère qui devint livide.

--Je veux le confesser, afin que vous me pardonniez... Ce poids, ce

poids horrible que j'ai sur la conscience m'empêche de respirer...

--Le poids d'un péché!... Ajoutes-y la malédiction de Dieu, et essaie

de t'en aller avec ce faix, malheureuse... Moi seule je puis t'en

décharger.

--Non, vous non, vous non!--cria Rosarito avec désespoir.--Mais,

écoutez-moi, je veux tout vous dire, tout, tout... Ensuite, vous me

chasserez de cette maison où je suis née.

--Te chasser, moi!...

--Eh! bien, je m'en irai.

--Encore moins. Je te rappellerai tes devoirs de fille que tu as

oubliés.

--Non, je fuirai, il m'emmènera avec lui.

--Il te l'a dit, il te l'a conseillé, il te l'a ordonné?--demanda doña

Perfecta en lançant, comme des coups de foudre, ces paroles à sa fille.

--Il me le conseille... Nous avons résolu de nous marier. Il le faut,

il le faut absolument, maman, ma chère maman. Je vous aimerai... Je

reconnais que je dois vous aimer... Je serais damnée si je ne vous

aimais...

Elle se tordait les bras, et, tombant à genoux, elle baisa les pieds de

sa mère...

--Rosario, Rosario!...--s'écria doña Perfecta d'un ton

terrible.--Lève-toi.

Il y eut un court moment de silence.

--Cet homme t'a écrit?

--Oui.

--Tu l'as revu depuis cette nuit.

--Oui.

--Et tu!...

--Moi aussi... Oh! señora. Pourquoi me regardez-vous ainsi? N'êtes-vous

pas ma mère?

--Plût à Dieu que je ne le fusse pas. Réjouis-toi du mal que tu me

fais. Tu me fais mourir, tu me tues--cria la señora avec une indicible

agitation. Tu dis que cet homme...

--Est mon époux... Je serai sa femme, protégée par la loi... vous

n'êtes pas une femme... Pourquoi me regardez-vous de cette façon qui me

fait trembler?... Ma mère, ma chère mère, ne me condamnez pas.

--Tu t'es condamnée toi-même, c'est assez. Obéis-moi et je te

pardonnerai... réponds: quand as-tu reçu des lettres de cet homme?

--Aujourd'hui.

--Quelle trahison! quelle infamie!--s'écria la mère qui rugissait

plutôt qu'elle ne parlait.--Vous espériez vous voir?

--Oui.

--Quand?

--Cette nuit.

--Où?

--Ici, ici même. Je confesse tout, tout. Je sais que c'est un crime...

Je suis une infâme; mais vous, vous qui êtes ma mère vous m'arracherez

de cet enfer... Y consentez-vous? Dites un mot, un seul mot.

--Cet homme ici, dans ma maison!--rugit doña Perfecta en faisant

quelques pas, qui paraissaient des bonds, dans le milieu de la chambre.

Rosario la suivit en se traînant sur ses genoux. A ce moment on

entendit trois coups, trois explosions, trois éclats de tonnerre.

C'étaient le cœur et la vie de Maria Remedios suspendus au marteau

qui frappaient à la porte. La maison avait comme un tremblement

d'épouvante. La mère et la fille restèrent pétrifiées.

Un domestique alla ouvrir, et bientôt après, dans la chambre de doña

Perfecta, entra Maria Remedios ressemblant non pas à une femme, mais à

un basilic enveloppé dans une grande couverture. Son visage d'un rouge

ardent lançait du feu.

--Il est là, il est là!--dit-elle en entrant.--Il s'est introduit dans

le jardin par la petite porte condamnée.

Elle reprenait haleine à chaque syllabe.

--Je comprends, je comprends--répéta doña Perfecta en exhalant une

sorte de rugissement.

Rosario tomba comme une masse et resta sans connaissance sur le sol.

--Descendons--dit doña Perfecta, sans prendre garde à l'évanouissement

de sa fille.

Les deux femmes glissèrent dans l'escalier comme deux couleuvres. Les

servantes et le domestique étaient sur la galerie ne sachant que faire.

Doña Perfecta, suivie de Maria Remedios, se rendit au jardin par la

salle à manger.

--Heureusement nous avons ici Ca... Ca... Caballuco--dit la nièce du

chanoine.

--Où?

--Dans le jardin aussi... Il a fran... fran... franchi le mur.

Doña Perfecta, de ses yeux allumés par la colère, explora l'obscurité;

la haine leur donnait une singulière ressemblance avec ceux d'une bête

féline.

--Je vois là-bas un corps--dit-elle.--Il va du côté des lauriers-roses.

--C'est lui--cria Remedios.--Mais, là-bas apparaît aussi Ramos...,

Ramos!

Elles distinguèrent parfaitement la colossale forme du Centaure.

--Du côté des lauriers-roses!... Ramos, du côté des lauriers-roses!

Doña Perfecta fit quelques pas en avant.

Sa voix rauque, vibrant avec un accent terrible, articula ces mots:

--Cristobal, Cristobal!... tue-le!

Un coup de feu se fit entendre.

Puis un autre.

XXXII.

CONCLUSION.

_De D. Cayetano Polentinos à un de ses amis de Madrid._

Orbajosa, 21 avril.

«Envoyez-moi sans retard l'édition de 1562 que vous me dites avoir

trouvée parmi les livres de la succession de Corchuelo. Je paierai

cet exemplaire n'importe quel prix. Il y a longtemps que je le

cherche inutilement, et je me tiendrai pour le mortel le plus

heureux du monde lorsque je l'aurai en ma possession... Il faut

que vous me trouviez aussi dans le Colophon une tête avec vignette

au-dessus du mot _Tractado_ et le jambage de l'X de la date MDLXII

un peu tordu. Si ces indications concordent en effet avec celles

de l'exemplaire, envoyez-moi de suite un télégramme, car je suis

très impatient... mais je me rappelle maintenant que, grâce à ces

fâcheuses et fastidieuses guerres, le télégraphe ne fonctionne pas.

J'attends votre réponse par retour du courrier.

«Sous peu de jours j'irai à Madrid, mon bon ami, pour publier

enfin mon travail, si impatiemment attendu, sur les _Lignages

d'Orbajosa_. Je vous sais gré de votre bienveillance, mon ami,

mais je ne puis l'admettre en ce qu'elle contient de flatteur.

Mon travail ne mérite pas, en vérité, les pompeux qualificatifs

que vous lui donnez; c'est une œuvre de patience et d'étude, un

monument brut, mais solide et grand que j'élève aux illustrations

de ma chère patrie. Pauvre de forme et dépourvu d'ornements,

il a de noble l'idée qui a présidé à sa conception; j'ai voulu

simplement tourner les regards de notre génération incrédule et

présomptueuse vers les faits merveilleux et les vertus austères

de nos ancêtres. Plût à Dieu que la jeunesse studieuse de notre

pays obéit à cette impulsion que je m'efforce de lui donner! Plût

à Dieu que les abominables études et les habitudes intellectuelles

introduites par le dérèglement philosophique et les fausses

doctrines, fussent reléguées dans un éternel oubli. Plût à Dieu

que nos savants se vouassent exclusivement à la contemplation de

ces glorieuses époques, afin que, lorsque les âges modernes se

seraient pénétrés de leur substantielle et bienfaisante sève, pût

enfin disparaître ce besoin insensé de changement et cette ridicule

manie de nous approprier des idées étrangères qui viennent battre

en brèche notre admirable organisme national! Mais je crains

fort de ne pas voir mes vœux exaucés, et que la contemplation

des perfections du passé ne reste circonscrite au cercle étroit

dans lequel elle se trouve enfermée aujourd'hui, au milieu du

tourbillon de la folle jeunesse qui court après de vaines utopies

et d'imprudentes nouveautés. Que voulez-vous, mon cher ami! je

crois que notre pauvre Espagne sera avant quelque temps si bien

défigurée qu'elle ne se reconnaîtra même plus elle-même lorsqu'elle

se regardera dans le lumineux miroir de sa magnifique histoire.

«Je ne terminerai pas cette lettre sans vous faire part d'un

événement très désagréable; je veux parler de la mort malheureuse

d'un estimable jeune homme très connu à Madrid, l'ingénieur D.

José de Rey, neveu de ma belle-sœur. Ce triste événement a eu

lieu hier soir dans le jardin de notre maison, et je ne suis pas

encore parvenu à me rendre exactement compte des causes qui ont pu

pousser l'infortuné Rey à cette horrible et criminelle résolution.

D'après ce que Perfecta m'a rapporté ce matin à mon retour de

Mundo-Grande, Pepe Rey pénétra dans le jardin vers deux heures

de la nuit, et se tira dans le sein droit un coup de feu qui le

tua raide. Figurez-vous la consternation et l'épouvante qui se

sont aussitôt produites dans cette honnête et pacifique demeure.

La pauvre Perfecta a été si vivement impressionnée, qu'elle nous

a tous alarmés; mais elle est déjà mieux, et nous sommes cette

après-midi parvenus à lui faire avaler un bouillon avec quelques

tranches de pain. Nous employons tous les moyens pour la consoler;

du reste, comme elle est bonne chrétienne, elle sait supporter les

plus grands malheurs avec une édifiante résignation.

Doña Perfecta(#69089) · 第 17 / 18 段