Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla,

mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent

que les Orbajociens n'étaient plus résolus à se tenir tranquilles,

car, dans la matinée de ce même jour, il décida l'arrestation de ceux

que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l'habitude

d'appeler _caracterizados_[32]. Le grand Caballuco se sauva par

miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d'où, ne s'y croyant

pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de

l'excellent chanoine.

[32] Principaux meneurs.

A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait

la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui

sortaient; mais Ramos n'en parvint pas moins à s'évader en trompant,

ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela

acheva d'enflammer les esprits, et depuis lors une multitude de gens

conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se

réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la

difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs

en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes

poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara,

notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps.

Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à

pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait

les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient

les habitants, étaient, jusqu'à un certain point, sa sauvegarde, et

il n'est pas téméraire d'affirmer que la troupe ne déployait pas

vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle

dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité.

En Espagne, principalement en temps de guerre,--la guerre étant

ici toujours démoralisatrice,--il n'est pas rare de constater ces

infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont

poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations

ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa,

recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de

l'argent. Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer

ses batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à

peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu'il s'agissait

d'affaires importantes, et avait l'habitude de souper tantôt chez

l'un, tantôt chez l'autre de ses amis, préférant toujours d'ailleurs

le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui

de D. Inocencio, où il s'était réfugié pendant la funeste matinée des

arrestations.

Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour

l'informer qu'une conspiration factieuse avait été découverte, que

les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient

parvenus à s'échapper erraient dispersés et fugitifs _activement

poursuivis par nos colonnes_.

XXVI.

MARIA REMEDIOS.

Rien n'est plus intéressant que de rechercher l'origine des faits qui

nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n'est plus agréable que

de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions

ardentes luttant dans l'ombre ou au grand jour, et que, poussés par le

besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement

toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée

d'où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons

une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des

explorateurs.

Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs

des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons

découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits

les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme

la première goutte d'eau du courant troublé dont nous sommes en train

d'observer la marche impétueuse.

Poursuivons donc notre récit. Mais d'abord deux mots sur la señora

de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de

ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria

Remedios. Pleine d'inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle

se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon,

lequel affirme que, tant qu'il sera en vie, la maison de son hôtesse

ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d'un ton hautain, sans même

daigner le regarder. L'officier demande poliment la raison d'un tel

dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d'avoir

à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l'obligation

de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu'il

y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu

une vive explication d'homme à homme. Mais, comme pour le moment un

autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le

lieutenant-colonel s'arranger comme ils pourront, nous allons passer à

l'examen des causes dont il a été parlé plus haut.

Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à

laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C'était une

señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus

humble, car les vertus de son oncle paternel, le Sr. D. Inocencio, lui

aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par son

savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un

éclat extraordinaire.

L'amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions

qui se puissent déchaîner dans le cœur d'une mère. Elle l'aimait avec

délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses

humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent

qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait

donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la

gloire éternelle. Le sentiment de l'amour maternel est le seul qui, à

cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l'exagération; le seul

qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui

ne laisse pas d'être commun dans la vie, que, si cette exaltation de

l'amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue

et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit

d'ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les

passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des

catastrophes.

Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le

modèle des nièces. Elle l'était peut-être en effet. Ceux qui avaient

besoin d'elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais

elle ne donna l'occasion de critiquer sa conduite ou ne fournit de

prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue.

Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques

exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité;

elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté;

elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine

que faisait prendre à ceux qui l'écoutaient sa manie de soupirer

continuellement et de s'exprimer d'un ton larmoyant.

Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait une

sorte de _capitis diminutio_. A une époque déjà lointaine et très

malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria Remedios (si

c'est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été blanchisseuse

dans la maison des Polentinos. Qu'on n'aille pas croire pourtant

que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur. Bien au

contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour elle

une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa

table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines,

elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité,

dans l'accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de

ménage... mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque

chose, il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible

mais infranchissable entre la señora improvisée et l'ancienne señora.

Doña Perfecta tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire

de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se

sentait si petite en présence de l'amie de son oncle que son humilité

native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le

bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique

inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied

d'une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la

pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de

dire que Maria Remedios se _déseigneurisait_ passablement (qu'on nous

passe l'expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que cela

lui était désagréable, parce qu'il y avait aussi dans cet esprit si

prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un peu de

vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et puissant;

le voir s'allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah! c'était là

pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle et future,

le présent et l'avenir, le suprême bonheur de toute son existence.

Depuis des années, sa tête et son cœur s'emplissaient de cette douce et

brillante espérance. C'est pour cela qu'elle était bonne et mauvaise,

religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c'est pour cela qu'elle

était tout ce qu'il est possible d'être, car sans cette idée, Remedios,

qui était l'incarnation de son projet, n'aurait pas existé.

Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se

distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le

nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà

fort ancienne, était toujours vêtue de noir.

Cinq jours s'étaient écoulés depuis l'entrée de Caballuco dans la

maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.--Remedios, une lampe

allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après

avoir posé la lampe sur la table, s'assit en face du vieillard qui

depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son

fauteuil, où il semblait qu'on l'eût cloué. Son menton était appuyé

sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n'avait pas été

rasée depuis trois jours.

--Caballuco a dit qu'il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa

nièce.

--Oui, mon oncle, il viendra. C'est dans les maisons respectables que

le pauvre homme est le plus en sûreté.

--Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du

tout tranquille--répondit le Penitenciario.--Comme ce brave Ramos

s'expose!... On m'a dit qu'à Villahorrenda et dans la campagne des

environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de

monde... Et toi, qu'as-tu entendu dire?

--Que la troupe commet des atrocités...

--C'est un miracle que ces cannibales n'aient pas encore fouillé ma

maison! Je te jure que je tombe foudroyé si je vois entrer un seul de

ces pantalons rouges...

--Ah! nous sommes dans de jolis draps!--dit Remedios en exhalant dans

un soupir la moitié de son âme.--Je ne puis m'empêcher de penser aux

transes dans lesquelles se trouve la señora doña Perfecta... Ah! mon

oncle!, il faut que vous alliez chez elle.

--Chez elle, ce soir?... La troupe parcourt les rues.... Imagine-toi

qu'il prenne envie à un de ces soldats.... La señora est bien

défendue... L'autre jour ils ont fouillé sa maison et emmené les six

hommes armés qui s'y trouvaient, mais depuis, ils les lui ont rendus.

Nous, en cas d'attaque, nous n'avons personne qui nous défende.

--J'ai envoyé Jacinto chez la señora pour qu'il lui tienne un moment

compagnie. Si Caballuco vient, nous lui dirons de passer aussi par

là... Personne ne me sortira de la tête que ces brigands préparent

quelque mauvais coup contre notre amie. Pauvre señora, pauvre

Rosarito!... Et quand on pense que tout cela aurait pu être évité par

le moyen, qu'il y a deux jours, je proposai à doña Perfecta...

--Ma chère nièce--dit flegmatiquement le Penitenciario--nous avons

fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arriver à

la réalisation de notre saint projet... Nous ne pouvons plus rien.

Nous avons échoué, Remedios. Mets-toi bien cela dans l'esprit et ne

fais pas l'obstinée: Rosarito ne peut être la femme de notre idolâtré

Jacintillo. Ton rêve doré, ton idéal de bonheur, qui à une époque nous

a paru réalisable, et à la réalisation duquel, en ma qualité d'oncle

bienfaisant, j'ai consacré toutes les facultés de mon esprit, est

maintenant devenu une chimère et s'est dissipé comme une vapeur. De

graves obstacles, la méchanceté d'un homme, la passion indéniable de la

jeune fille, et d'autres choses que je ne dis pas, ont tout fait mal

tourner. Au moment même où nous allions triompher, nous sommes vaincus!

Ah! ma chère nièce! persuade-toi bien une chose. A l'heure qu'il est,

Jacinto mérite beaucoup mieux que cette fille folle.

--Extravagances et entêtements,--répondit Maria d'un ton de

mécontentement passablement irrespectueux.--Voilà maintenant comment

vous vous en tirez!... Allons, les grandes têtes s'illuminent. Doña

Perfecta, avec sa grandeur d'âme, et vous avec vos subtilités, vous

êtes vraiment bons à quelque chose. Il est déplorable que Dieu

m'ait créée si sotte et m'ait donné une intelligence de «brique et

de mortier,» comme dit la señora, car s'il n'en était pas ainsi je

résoudrais la question.

--Toi?

--Si elle et vous m'eussiez laissé faire, elle serait déjà résolue.

--Par les coups de bâton?

--Ne poussez pas les hauts cris et n'ouvrez pas vos yeux si grands, car

il n'est pas question de tuer qui que ce soit... Voyons!

--Des coups de bâton, Remedios--dit le chanoine, en riant--mais ce

n'est rien cela, sais-tu?... ça fait des égratignures tout au plus.

--Allons... dites aussi que je suis barbare et sanguinaire!... moi qui

n'ai pas le courage de tuer un vermisseau; vous le savez bien... Il est

facile de comprendre que je ne peux vouloir la mort d'un homme.

--En fin de compte, mon enfant, et quoi que tu puisses faire, le Sr. D.

Pepe Rey aura la jeune fille. Il n'est plus possible de l'empêcher.--Il

est résolu à employer tous les moyens y compris le déshonneur... Si

Rosarito,... comme elle nous trompait avec son petit air réservé et son

regard angélique, eh?... si Rosarito, dis-je, ne le voulait pas... tout

pourrait encore s'arranger; mais hélas! elle l'aime comme le pécheur

aime le démon; elle est dévorée d'une flamme criminelle; elle est

tombée dans le piège impudique qu'il lui a tendu. Soyons honnêtes et

dignes; détournons nos regards de ce couple méprisable, et ne pensons

plus ni à elle ni à lui.

--Vous ne savez absolument rien des femmes, mon oncle--dit Remedios

avec une flatteuse hypocrisie; vous êtes un saint homme; vous ne

comprenez pas que l'amour de Rosarito n'est pas autre chose qu'un de

ces petits caprices qui passent ou qu'on fait passer avec une bonne

paire de soufflets et une demi-douzaine de fessées.

--Ma nièce--dit sentencieusement D. Inocencio;--lorsqu'il y a eu

certaines choses... les petits caprices ne s'appellent plus seulement

des caprices, mais ils se nomment d'un autre nom.

--Mon oncle, vous ne savez ce que vous dites,--répondit la nièce dont

le visage s'enflamma tout à coup.--Eh! quoi, vous seriez capable de

supposer que Rosarito?... Quelle infamie! Je la défends, moi; oui, je

la défends... Elle est pure comme les anges... Allons donc, mon oncle,

vos soupçons me font monter le rouge à la face et vous me faites sortir

des gonds.

A ces mots, le visage du bon chanoine se voila d'une sombre tristesse

qui semblait le vieillir de dix ans.

--Ma chère Remedios--ajouta-t-il,--nous avons fait tout ce

qu'humainement et en conscience nous pouvions et devions faire. Rien

de plus naturel que notre désir de voir Jacintillo s'allier à cette

grande famille, la première d'Orbajosa; rien de plus naturel que notre

désir de le voir à la tête des sept maisons de la ville, des pâturages

de Mundogrande, des trois huertas, de la métairie de Arriba, de la

Encomienda et des autres propriétés urbaines ou rurales que possède

cette jeune fille. Ton fils a par lui-même une grande valeur, tout le

monde le sait. Il plaisait à Rosarito, comme Rosarito lui plaisait.

On pouvait croire la chose faite. La señora elle-même, sans beaucoup

s'enthousiasmer, il est vrai, sans doute à cause de notre origine, y

paraissait assez bien disposée à cause de l'estime et de la vénération

que je lui inspire comme confesseur et comme ami... Mais tout à coup se

présente ce malencontreux jeune homme. La señora me dit qu'elle a pris

des engagements envers son frère, et qu'elle n'ose pas repousser la

proposition qu'il lui a faite. Grave conflit! Et qu'est-ce que je fais

alors? Hélas! ne le sais-tu pas? Je te parle franchement; si j'avais

vu dans le Sr. de Rey un homme de bons principes, capable de faire le

bonheur de Rosario, je ne me serais mêlé de rien; mais ce jeune homme

me parut une calamité, et en ma qualité de directeur spirituel de la

maison, je dus prendre la direction de l'affaire et je la pris. Tu sais

déjà que je mis le cap sur lui, comme on dit vulgairement. Je démasquai

ses défauts, je dévoilai son athéisme; je découvris aux yeux de tous

la pourriture de ce cœur matérialisé, et la señora se convainquit que

donner sa fille à ce jeune homme, c'était la vouer à la perdition...

Ah! par quelles épreuves je passai! La señora hésitait, j'affermissais

son esprit indécis; je lui indiquais les moyens légaux qu'elle devait

employer contre son neveu pour l'éloigner sans scandale; je lui

suggérais des idées ingénieuses et comme elle ne cessait de me montrer

sa pure conscience pleine d'alarmes, je la tranquillisais en délimitant

le champ dans lequel pouvaient légalement se livrer les batailles que

nous engagions contre ce terrible ennemi. Jamais je ne lui conseillai

des moyens violents ou sanguinaires ni des atrocités de mauvais genre,

mais toujours des expédients subtils ne laissant pas trace de péché.

Là-dessus je suis tranquille, ma chère nièce. Mais tu le sais bien,

toi, que j'ai lutté, que j'ai travaillé comme un nègre. Ah! quand le

soir je rentrais ici et te disais: «Mariquilla, nous allons bien, nous

marchons très bien», tu devenais folle de joie, tu me baisais les mains

cent et cent fois et tu prétendais que j'étais le meilleur des hommes.

Pourquoi, dénaturant ton noble caractère et ton humeur pacifique, te

mets-tu maintenant en fureur? Pourquoi me querelles-tu? Pourquoi me

dis-tu que tu sors des gonds et m'appelles-tu en propres termes un

sans-cœur?

--Parce que--répondit la nièce, sans rien perdre de son agressive

irritation--vous vous êtes tout à coup découragé.

--C'est que tout se retourne contre nous, pauvre femme. Le maudit

ingénieur, soutenu par la troupe, est décidé à tout. La petite l'aime,

la petite... je ne veux pas en dire plus long. Cela ne peut être, je te

répète que cela ne peut être.

--La troupe! Mais vous croyez donc, comme doña Perfecta, qu'il va y

avoir une révolution et que, pour chasser d'ici ce D. Pepe, il faut que

la moitié de la nation se lève contre l'autre moitié... La señora est

devenue folle, et vous, vous êtes en train de le devenir.

--Je partage sa manière de voir. Etant donnée la liaison intime de Rey

avec les militaires, la question personnelle grandit... Et hélas! ma

chère nièce, si, il y a deux jours, je nourrissais l'espoir que nos

braves chasseraient d'ici la troupe à coups de pied dans le derrière,

depuis que j'ai vu la plupart d'entre eux arrêtés avant de combattre

et Caballuco se cacher et n'être plus lui-même, je désespère de tout.

Les bons principes n'ont plus maintenant assez de force matérielle pour

hacher en pièces les ministres et les émissaires de l'erreur... Ah! ma

pauvre nièce, résignons-nous, résignons-nous!...

Et s'appropriant le mode d'expression qui caractérisait la mère de

Jacinto, il soupira bruyamment deux ou trois fois. Contrairement à

tout ce qu'on pouvait attendre d'elle, Maria garda le silence. Il

n'y avait en elle, au moins à en juger par les apparences, ni de la

colère ni le sentimentalisme superficiel de sa vie habituelle; il n'y

avait qu'une affliction profonde et sans éclats. Quelques instants

après que l'excellent oncle eut terminé sa péroraison, deux pleurs

roulèrent sur les joues roses de la nièce; quelques sanglots mal

comprimés ne tardèrent pas à se faire entendre, et peu à peu, de même

que s'enflent et deviennent de plus en plus hautes et bruyantes les

vagues tumultueuses d'une mer qui commence à se soulever, le flot de

la douleur de Maria Remedios alla grossissant jusqu'au moment où il se

fondit en un torrent de larmes.

XXVII.

LE SUPPLICE D'UN CHANOINE.

--Résignons-nous, résignons-nous!--dit de nouveau D. Inocencio.

--Résignons-nous, résignons-nous!--répéta-t-elle en essuyant ses

larmes. Puisque mon fils bien-aimé ne doit jamais être qu'un pauvre

diable qu'il commence à l'être tout de suite. Les procès se font rares;

le jour est proche où la profession d'avocat ne vaudra plus rien. A

quoi sert le talent? A quoi bon faire tant d'études et se rompre la

tête? Hélas! nous sommes pauvres. Le jour viendra, Sr. D. Inocencio, où

mon pauvre enfant n'aura pas même un oreiller pour reposer la sienne.

--Ma nièce!

--Mon oncle!... Et pour qu'il n'en soit pas ainsi, dites-moi! Quel

héritage pensez-vous donc lui laisser, lorsque pour toujours vous

fermerez les yeux? Quatre sous, une demi-douzaine de vieux livres, la

misère et rien de plus... Il va venir des temps... ah! quels temps,

mon oncle!... Mon pauvre fils, dont la santé devient très délicate,

ne pourra plus travailler... déjà la tête lui tourne dès qu'il lit un

livre; il se sent pris de nausées et la migraine le saisit chaque fois

qu'il travaille de nuit... il sera obligé de mendier un petit emploi,

je devrai, moi, me mettre à la couture, et qui sait, qui sait si, par

la suite, nous ne nous trouverons pas réduits à demander l'aumône.

--Ma nièce!

--Je sais très bien ce que je dis... C'est un bel avenir que celui qui

se prépare!--ajouta l'excellente femme en forçant de plus en plus le

ton de sa voix larmoyante.--Mon Dieu! Qu'allons-nous devenir? Ah! seul,

le cœur d'une mère peut sentir ces choses-là... Seules, les mères sont

capables de s'inquiéter ainsi du bien-être de leurs enfants. Vous,

comment le comprendriez-vous? Non, autre chose est avoir des enfants

et souffrir pour eux, ou chanter le _gori gori_[33] dans la cathédrale

et enseigner le latin au collège... Voyez, que sert à mon fils d'être

votre neveu, d'avoir obtenu tant de diplômes de haut savoir, et d'être

le dessus du panier d'Orbajosa... Il mourra de faim, car nous savons

déjà ce que rapportent les plaidoiries, on sera obligé de demander pour

lui aux députés un emploi à la Havane, où la fièvre jaune le tuera...

[33] Le _Gloria patri_.

--Mais, ma nièce!...

Doña Perfecta(#69089) · 第 15 / 18 段