--Seigneur, Dieu que j'aime, pourquoi ne savais-je pas mentir autrefois

et le sais-je maintenant? Pourquoi sais-je maintenant dissimuler?

Serais-je une femme perdue?... Est-ce que ce que je sens et qui

m'indigne est la chute irrémédiable de celles qui ne doivent plus se

relever?... Ai-je cessé d'être bonne et honnête?... Je ne me connais

plus. Est-ce moi ou une autre qui se trouve où je suis?... Que de

choses terribles en si peu de jours! Que de sensations différentes!...

Seigneur mon Dieu, écoutes-tu ma voix ou suis-je condamnée à prier

éternellement sans être entendue?... Je suis bonne et personne ne me

convaincra que j'ai cessé de l'être. Aimer, aimer de toute son âme,

est-ce donc un crime?... Mais non, c'est une illusion, c'est une

erreur. Je suis pire que les plus mauvaises femmes de la terre. Je sens

en moi comme un serpent qui me mord et remplit mon cœur de venin...

Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Mon Dieu, pourquoi ne me fais-tu pas

mourir...? Pourquoi ne me plonges-tu pas pour jamais dans l'enfer?...

C'est épouvantable, mais je le confesse, je le confesse ici seule

devant Dieu qui m'entend, comme je le confesserai devant le prêtre:

J'abhorre ma mère!... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi en est-il ainsi? Il

ne m'a pas dit un seul mot de ma mère. Je ne sais comment cela s'est

fait. Combien je suis infâme! Le démon s'est emparé de moi. Seigneur,

viens à mon aide,... car je ne puis me dominer. Une force invincible me

pousse à quitter cette maison. Je veux fuir, je veux m'en aller d'ici

au plus vite. S'il ne vient pas me prendre, lui, j'irai le retrouver en

me traînant derrière lui sur les chemins... Quelle divine allégresse

est celle qui, dans mon cœur, se confond avec une si amère affliction?

Seigneur, mon Dieu et mon père, éclaire-moi. La seule chose que je

désire c'est: aimer! Je ne suis pas née pour la haine qui me dévore...

Je ne suis née ni pour mentir, ni pour dissimuler, ni pour tromper.

Demain je m'en irai au milieu de la rue, et à tous les passants je

dirai, je crierai: _j'aime, j'abhorre_... De cette façon mon cœur se

soulagera... Quel bonheur ce serait de pouvoir tout concilier, de

pouvoir aimer et respecter tout le monde! Que la Très Sainte-Vierge me

vienne en aide!... Encore cette pensée terrible... Je ne veux pas y

penser et j'y pense malgré moi. Je ne veux pas éprouver ce sentiment

et je l'éprouve. Ah! je ne puis, hélas m'y tromper! Je ne peux ni

détruire ni atténuer ce sentiment... mais je puis le confesser et je le

confesse et navrée, je te dis: Seigneur, j'abhorre ma mère!!

Enfin, elle s'endormit. Durant son sommeil agité, l'imagination lui

représentait en le défigurant un peu, mais sans en altérer l'ensemble,

tout ce qu'elle avait fait cette nuit. Elle entendait l'horloge de

la cathédrale sonner neuf heures; elle voyait avec joie la vieille

servante dormir comme une bienheureuse, et elle sortait tout doucement

de sa chambre, elle descendait l'escalier avec tant de précautions

qu'elle n'avançait pas un pied avant d'être sûre de ne pas produire le

moindre bruit. Elle sortait dans le jardin après avoir fait le tour par

la chambre des bonnes et la cuisine; dans le jardin, elle s'arrêtait

un moment pour regarder le ciel qui était noir et émaillé d'étoiles.

L'air était calme. Aucun bruit ne troublait la profonde tranquillité

de la nuit. Il lui semblait que des yeux attentifs se fixaient

silencieusement sur elle et que des oreilles écoutaient dans l'attente

d'un grand événement... La nuit observait.

Elle s'approchait ensuite de la porte vitrée de la salle à manger et

d'une certaine distance, craignant d'être aperçue de ceux qui s'y

trouvaient, elle regardait à l'intérieur. A la lumière de la lampe,

elle apercevait sa mère qui lui tournait le dos. Le Penitenciario

était à droite et son profil se décomposait d'une manière étrange; son

nez s'allongeait comme le bec d'un oiseau fantastique, tandis que le

reste de la figure se transformait en une épaisse masse d'ombre noire

durement découpée, anguleuse, distincte, allongée et comique. En face

était Caballuco ayant plutôt l'aspect d'un dragon fabuleux que d'un

homme. Rosario voyait ses yeux verts briller comme deux lanternes

à verres convexes. Cette lueur et l'imposante mine de l'animal lui

faisaient peur. Le tio Licurgo et les trois autres personnages lui

apparaissaient comme de grotesques pantins. Elle avait déjà vu quelque

part, sans doute dans les baraques des marionnettes de la foire, ce

rire stupide, ces faces grossières et ce regard idiot. Le monstre

agitait ses bras qui, au lieu de faire des gestes, tournaient comme

les ailes d'un moulin à vent, et il promenait d'un côté à l'autre

de la salle ses globes verts ressemblant à s'y méprendre aux bocaux

lumineux d'une pharmacie. Son regard aveuglait... La conversation

paraissait intéressante. Le Penitenciario mouvait ses bras comme des

ailerons. On eût dit un oiseau qui voulait voler et ne le pouvait. Son

bec s'allongeait et se recourbait. Il hérissait ses plumes avec des

symptômes de fureur, puis, se ramassant sur lui-même et s'apaisant, il

cachait sous son aile sa tête déplumée. Aussitôt les pantins faisaient

mine de vouloir agir comme des êtres humains, et Frasquito Gonzalez

s'efforçait de passer pour un homme.

En présence de cette gracieuse réunion, Rosario éprouvait une frayeur

inexplicable. Elle s'éloignait de la porte vitrée et, avançant pas

à pas, cherchait à voir de tous côtés si elle était observée. Sans

distinguer personne, elle croyait qu'un million d'yeux étaient

fixés sur elle... Mais soudain, ses craintes et ses hésitations se

dissipaient. A la croisée de la chambre habitée par le Sr. Pinzon

apparaissait un homme sur l'habit bleu duquel deux rangées de boutons

se détachaient comme des chapelets d'étincelles. Elle s'approchait...

Un instant après, elle sentait deux bras galonnés la soulever comme

une plume et d'un mouvement rapide la déposer dans l'intérieur de la

chambre. Tout changeait... Tout à coup retentit un bruit éclatant, un

coup sec qui ébranla la maison jusque dans ses fondements. Ni l'un ni

l'autre ne purent savoir la cause d'un pareil fracas. Ils tremblaient

et se taisaient.

C'était le moment où le dragon fabuleux fendait en deux la table de la

salle à manger.

XXV.

ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS.--MÉSINTELLIGENCE PASSAGÈRE.

La scène change. Nous voici dans une belle chambre, claire, modeste,

gaie, commode et d'une étonnante propreté. Une fine natte de jonc

couvre le plancher, et les murs blanchis à la chaux sont ornés de

belles images de saints et de quelques sculptures d'une valeur

artistique douteuse. Le vieil acajou des meubles a été rendu brillant

par le frottage du samedi, et l'autel, sur lequel une Vierge

somptueusement vêtue de bleu et d'argent reçoit un culte domestique,

se couvre de mille gracieux colifichets mi-sacrés, mi-profanes. Il

y a en outre de petits cadres de cendre de plomb, de petits bassins

d'eau bénite, un porte-montre avec des _agnus Dei_, une palme plissée

du dimanche des Rameaux, et plusieurs bouquetiers remplis de fleurs

artificielles. Un immense meuble de chêne contient une bibliothèque

riche et choisie, où l'épicurien et sybarite Horace se trouve avec

le tendre Virgile, dans les vers duquel on voit brûler et se consumer

le cœur de l'inflammable Didon; Ovide au grand nez, aussi sublime

qu'obscène et flagorneur, avec le caustique et spirituel mendiant

Martial, le sentimental Tibulle avec le grand Cicéron; l'austère

Tite-Live avec Tacite, le terrible justicier des Césars; le panthéiste

Lucrèce; Juvénal dont la plume emportait la pièce; Plaute qui composa

les meilleures comédies de l'antiquité en tournant la roue d'un moulin;

Senèque le philosophe, dont on a dit que le meilleur acte de sa vie

fut sa mort; le rhéteur Quintilien; le vicieux Salluste qui a si bien

parlé de la vertu; les deux Pline, Suétone et Varron, en un mot toutes

les lettres latines depuis la première parole qu'elles balbutièrent

avec Livius Andronicus, jusqu'au dernier soupir qu'elles rendirent avec

Rutilius.

L'inutile énumération que nous venons de faire rapidement nous a

empêchés de remarquer que deux femmes sont entrées dans la chambre.

Il est de fort bonne heure, mais on est très matinal à Orbajosa. Les

oiseaux chantent dans leurs cages, à s'écorcher le gosier; les cloches

des églises sonnent la messe, et les chèvres qui vont se laisser traire

devant la porte des maisons font gaiement tinter leurs clochettes.

Les deux señoras que nous voyons dans la chambre décrite plus haut

viennent d'entendre leur messe. Elles sont vêtues de noir et chacune

d'elles porte dans sa main droite son livre d'heures et son rosaire

enroulé sur les doigts.

--Ton oncle ne peut beaucoup tarder dit l'une d'elles;--nous l'avons

laissé au moment où il commençait l'office: heureusement, il n'est pas

long, et en ce moment il est sans doute en train d'ôter sa chasuble

dans la sacristie. Je serais restée à l'entendre dire sa messe, mais

aujourd'hui est pour moi un jour de grande fatigue.

--Je n'ai ce matin entendu que celle du Sr. Prébendier--dit l'autre--du

Sr. Prébendier qui les dit en un rien de temps; et je crois même

qu'elle ne m'a guère profité, parce que j'étais très préoccupée et ne

pouvais m'empêcher de penser aux terribles choses qui nous arrivent.

--Que veux-tu?... Il faut prendre patience. Nous verrons ce que ton

oncle nous conseillera.

--Ah!--s'écria la seconde en poussant un profond et sentimental

soupir,--je suis sur des charbons ardents.

--Dieu nous protègera.

--Penser qu'une personne comme vous, une dame comme vous, se voit

menacée par un...! Et il s'opiniâtre de plus en plus... Hier soir,

ainsi que vous me l'aviez ordonné, señora doña Perfecta, je suis

retournée à l'auberge de la veuve Cusco, où j'ai pris de nouvelles

informations. Votre D. Pepito et le brigadier Batalla sont toujours

ensemble en train de conférer sur leurs abominables projets, et de

vider des bouteilles de vin. Ce sont deux vauriens, deux ivrognes...

Ils complotent sans doute quelque crime épouvantable... Hier soir,

pendant que je me trouvais dans l'auberge, j'en vis sortir le Pepito

en question, et, poussée par le vif intérêt que je vous porte, je le

suivis...

--Où alla-t-il donc?

--Au Casino, oui, señora, au Casino--répondit l'autre en rougissant

légèrement.--Ensuite, il retourna chez lui. Ah! Dieu sait si mon oncle

m'a grondée d'être restée jusqu'à une heure fort avancée, occupée à cet

espionnage!... Mais, je n'ai pas pu m'en empêcher... O divin Jésus,

pardonne-moi! Je n'ai pu m'en empêcher, car je deviens folle, en voyant

une personne comme vous courir de si grands dangers... Non, non, je ne

puis vous le cacher, je vois déjà ces misérables attaquer la maison et

nous enlever Rosario...

Doña Perfecta, car c'était elle, fixa ses yeux sur le sol et réfléchit

un grand moment. Elle était pâle et menaçante.

--Mais, je ne vois pas le moyen de l'empêcher--dit-elle enfin.

--Eh! bien, je le vois, moi,--dit vivement l'autre, qui était la nièce

du Penitenciario et la mère de Jacinto.--Je vois un moyen très simple,

celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère

señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient

d'être un peu moins parfaite... de laisser un peu les scrupules de

côté... Croyez-vous que Dieu aille s'offenser de cela?

--Maria Remedios,--dit avec hauteur la señora--trêve d'extravagances.

--D'extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n'arriverez pas à

faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple

que ce que je vous propose? Du moment qu'il n'y a plus maintenant

de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions

justice à nous-mêmes. N'avez-vous pas chez vous des hommes bons à

quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco,

Pasolargo ou n'importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser

afin de n'être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et

vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz.

Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la

rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu'il ira bien sûr au

Casino, entendez-vous bien? lorsqu'il passera, vous lui sauterez à la

gorge et lui administrerez une bonne volée.

--Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle--dit avec une magistrale

dignité la señora.

--Pas autre chose qu'une volée, señora, faites bien attention à ce que

je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un

crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L'idée seule

m'en remplit d'horreur, et il me semble voir partout des traces de

sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée,

rien de plus qu'une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous

sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul,

et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs

de casque. Figurez-vous qu'il reçoive une volée et se trouve, en outre,

avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s'entend...

eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa,

ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour

cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne.

Il n'est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire

sentir la main.

--Maria Remedios--dit doña Perfecta avec hauteur--tu es incapable

d'une idée élevée, d'une résolution salutaire et grande. Ce que tu me

conseilles est une indigne lâcheté.

--C'est bon, c'est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je

suis!--s'écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes

sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille.

--Ma fille!... perdre ma fille!--s'écria la señora, soudain transportée

de fureur. L'entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me

l'enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme

je le désire, elle le détestera. L'autorité d'une mère doit servir à

quelque chose. Nous lui arracherons sa passion, ou pour mieux dire son

caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n'a pas encore eu le

temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les

plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir

la femme de mon neveu, j'accepterai tout ce qu'il peut y avoir de pire,

même la mort.

--Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers--dit

Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière--que de

la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis

que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet

effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l'autre nuit, comme

me l'a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour

atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s'y

prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j'adore, je ne sais comment on

peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre!

--Tais-toi, tais-toi--dit vivement doña Perfecta.--Ne me parle pas

de ce qui s'est passé l'autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria

Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour

jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses,

et n'être pas homme!... Mais, à vrai dire, j'ai encore des doutes

relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c'est

Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, ma fille qui n'a jamais menti!...

Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n'est là-dedans

qu'un homme de paille, rien de plus...

--Nous en revenons toujours au point de départ: c'est-à-dire que

l'auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon

cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh!

bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible

encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire:

«Caballuco, j'espère que...»

--Tu y reviens encore; que tu es donc simple...

--Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être

autrement, que voulez-vous que j'y fasse? Je dis ce qui me vient à

l'esprit, sans artifice.

--Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d'une attaque à coups de

bâton, où à coups de poing, viendrait à l'esprit de n'importe qui. Tu

n'y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu

veux résoudre une grave question, tu t'en tires avec des sottises.

Moi, j'ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien

élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D'ailleurs, je ne veux

pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune

façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu'une de ces voies qu'il

sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios,

c'est de travailler à favoriser les desseins de Dieu; il faut dans

cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas

même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses.

--C'est bien possible--répondit humblement la nièce du chanoine. Ah!

pourquoi Dieu m'a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre

de ces sublimités!

--Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends

pas non plus maintenant?

--Pas davantage.

--Mon neveu n'est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le

sacrilège, l'athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c'est que la

démagogie?

--C'est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du

pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les

images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien!

--Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s'il était seul à Orbajosa!...

Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant

de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre

châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l'autorité du

gouvernement, il équivaut à l'alcade, il équivaut au juge; mon neveu

n'est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette

seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui

s'est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,--car la

nation réelle est celle qui se tait, qui paie et qui souffre,--cette

nation fictive qui met sa signature au bas des décrets, et prononce des

discours, et est une parodie de gouvernement, une parodie d'autorité,

une parodie de tout. Voilà ce qu'est aujourd'hui mon neveu; il faut

que tu t'accoutumes à voir le dedans des choses. Mon neveu est le

gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau juge, parce

que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs idées, parce

qu'ils sont comme l'ongle et la chair et qu'ils font tous partie de la

même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder des uns comme

de l'autre parce que tous sont un et un est tous; il faut les attaquer

tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d'une rue, mais comme

nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios! Oui, ma fille,

comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y pénétrer une

idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios, élève ta

pensée...

La nièce de D. Inocencio restait stupéfaite devant une pareille

grandeur. Elle ouvrit la bouche pour dire sans doute quelque chose en

rapport avec d'aussi merveilleuses pensées; mais il n'en sortit qu'un

soupir.

--Les Mores--répéta doña Perfecta.--Il s'agit de Mores et de

chrétiens. Et tu croyais, toi, qu'en administrant une volée à mon

neveu, tout serait fini!... Que tu es simple! Ne vois-tu pas que

ses amis l'appuient? Ne vois-tu pas que nous sommes à la merci de

ces misérables? Ne vois-tu pas que le premier petit officier venu

est capable, si cela lui passe par la tête, de mettre le feu à ma

maison?... Mais tu ne saisis pas cela? Tu ne comprends pas qu'il

est nécessaire d'aller au fond? Tu ne comprends pas la grandeur

immense--l'effroyable extension de mon ennemi, qui n'est pas un homme

mais une secte?... Tu ne comprends pas que, dans la situation où il se

trouve aujourd'hui vis-à-vis de moi, mon neveu n'est pas une calamité,

mais une plaie?... Contre cette plaie, ma chère Remedios, nous allons

avoir ici un bataillon sacré qui anéantira l'infernale milice de

Madrid.--Je te le dis, ce sera grand et glorieux...

--Si enfin cela pouvait être...

--Tu en doutes? Nous allons voir aujourd'hui même ici des choses

terribles...--dit avec grande impatience la señora.--Aujourd'hui,

aujourd'hui. Quelle heure est-il? Sept heures. Déjà si tard, et rien ne

paraît!...

--Mon oncle, que voici, saura peut-être quelque chose. Je l'entends

monter l'escalier.

--Dieu soit béni!...--dit doña Perfecta en se levant pour aller à la

rencontre du Penitenciario.--Il va nous apporter quelque bonne nouvelle.

D. Inocencio entra précipitamment. L'altération de son visage indiquait

que cette âme consacrée à la piété et aux études latines n'était pas

aussi calme que d'ordinaire.

--Mauvaises nouvelles--dit-il en posant son chapeau sur une chaise et

en détachant les cordons de son manteau.

Doña Perfecta pâlit.

--Ils sont en train de faire des arrestations--continua don Inocencio,

en baissant la voix comme s'il eût craint que derrière chaque chaise se

cachât un soldat.

Ils supposent, sans doute, que les habitants ne toléreraient pas leurs

mauvaises plaisanteries,--poursuivit le curé--et ils vont de maison en

maison arrêter tous ceux qui ont la réputation d'être braves...

La señora se jeta dans un fauteuil dont elle serra fortement de ses

doigts crispés les bras de bois.

--Ils ont eu tort de se laisser prendre--indiqua Remedios.

--Un grand nombre... un très grand nombre--dit D. Inocencio en

s'adressant à la señora avec des gestes d'approbation--ont eu le temps

de fuir, et ils sont allés à Villahorrenda avec leurs armes et leurs

chevaux.

--Et Ramos?

--On vient de me dire dans la cathédrale que c'est lui qu'on cherche

avec le plus d'ardeur... Juste ciel! arrêter ainsi des malheureux qui

n'ont rien fait encore!... Je ne sais vraiment pas comment les bons

Espagnols peuvent être si patients. Ma chère señora doña Perfecta,

en vous parlant des arrestations, j'ai oublié de vous prier de vous

rendre chez vous à l'instant même.

--J'y vais de suite... Est-ce que ces bandits vont aussi fouiller ma

maison?

--Peut-être. Señora, c'est aujourd'hui un jour néfaste--dit D.

Inocencio d'une voix solennelle et émue--que le Seigneur ait pitié de

nous!

--J'ai chez moi une demi-douzaine d'hommes très bien armés--répondit

la señora fortement troublée--quelle iniquité! Est-ce qu'ils seraient

capables de vouloir les arrêter aussi?

--Pinzon n'aura certainement pas oublié de les dénoncer. Señora, je

vous répète qu'aujourd'hui est pour nous un jour néfaste... Mais Dieu

protégera l'innocence.

--Je m'en vais, je m'en vais. Ne manquez pas de passer chez moi.

--Señora, dès que finira la classe... mais je me figure que, étant

donnée l'alarme qu'il y a dans la ville, tous les enfants feront

aujourd'hui l'école buissonnière. Enfin, qu'il y ait classe ou non,

j'irai après... Je ne veux pas que vous sortiez seule, señora. Ces

fainéants de soldats parcourent les rues avec des airs... Jacinto,

Jacinto!

--C'est inutile. Je m'en irai seule.

--Jacinto va vous accompagner--dit la mère de celui-ci--il doit être

déjà levé.

On entendit les pas précipités du petit docteur qui descendait en

toute hâte l'escalier du dernier étage. Il arriva tout essoufflé et la

face cramoisie.

--Qu'y a-t-il?--demanda son oncle.

--Dans la maison des filles Troya--dit le petit jeune homme--dans la

maison de ces..., eh bien...

--Achève donc tout de suite.

--Il y a Caballuco.

--En haut?... Chez les filles Troya?

--Oui, mon oncle... Il m'a parlé du haut de la terrasse, et m'a dit

qu'il craint qu'on n'aille l'arrêter là.

--Oh! l'imbécile!... le lourdaud va se laisser prendre--s'écria doña

Perfecta, en frappant du pied le sol avec dépit.

--Il veut descendre pour que nous le cachions chez nous.

--Ici?

Le chanoine et sa nièce se regardèrent.

--Qu'il descende!--dit vivement doña Perfecta.

--Ici?--répéta D. Inocencio d'un ton de mauvaise humeur.

--Ici!--répondit impérieusement la señora. Je ne connais pas de maison

où il puisse être plus en sûreté.

--Il peut facilement sauter par la croisée de ma chambre--dit Jacinto.

--Eh! bien, s'il n'y a pas moyen de faire autrement...

--Maria Remedios--dit la señora.--Si on nous enlève cet homme tout est

perdu.

--Que je suis simple et sotte!--répondit la nièce du chanoine en

mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute

allait s'en échapper--mais, non, on n'arrêtera pas cet homme.

La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s'étendait

dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l'habitude de

s'asseoir pour écrire ses sermons.

Doña Perfecta(#69089) · 第 14 / 18 段