de guerillas sur le territoire d'Orbajosa... A qui a voulu en sortir,
parce qu'il se sentait possédé du démon de la guerre, j'ai dit:
«_Va-t-en rejoindre les Aceros, car ici nous ne bougeons pas_...
Mais j'ai à ma disposition bien des gens honorables, oui señora,
et dévoués, oui señora, et braves, oui señora, qui sont éparpillés
dans les hameaux, dans les villages, dans les faubourgs, dans les
montagnes, chacun chez lui, eh! Et je n'ai qu'à leur dire la moitié
d'un demi-mot, eh! Et tous décrocheront leurs escopettes, eh! Et ils
iront tous avec empressement, à cheval ou à pied, partout où je leur
ordonnerai d'aller... Et qu'on ne vienne pas me faire la leçon, parce
que si j'ai donné ma parole, c'est parce que je l'ai donnée, et si je
ne sors pas c'est parce que je ne veux pas sortir, et si je veux qu'il
y ait des guérillas, il y en aura, et si je ne le veux pas il n'y en
aura pas: parce que je suis qui je suis, le même homme que toujours;
ils le savent tous bien... Et, je le répète, qu'on ne vienne pas me
faire la leçon, comprenez-vous?... et qu'on ne me parle pas comme il ne
faut pas me parler, comprenez-vous?... Et si on veut qu'on sorte, qu'on
me le dise clairement, comprenez-vous?... parce que Dieu nous a donné
la langue pour dire ceci et cela. La señora sait bien qui je suis, de
même que je sais que je lui dois la chemise que je porte, et le pain
que je mange aujourd'hui, et le premier garbanzo[31] que je suçai
lorsque je fus venu au monde, et le cercueil dans lequel on mit mon
père quand il mourut, et les médecines et le médecin qui me rendirent
la santé, alors que j'étais malade, et la señora sait bien que si elle
me dit: «Caballuco, brise-toi la tête», j'irai dans ce coin et je
me la briserai contre le mur; la señora sait bien que si elle me dit
maintenant qu'il fait jour, quoique je voie la nuit, je croirai que
je me trompe et qu'il est en effet plein jour; la señora sait bien
qu'elle et ce qui lui appartient passent avant ma vie, et que, si en
ma présence un moustique la pique, je ne pardonne à celui-ci que parce
qu'il est moustique; la señora sait bien que je l'aime plus que tout
ce qui existe sous le soleil... A un homme de cœur tel que moi, on se
contente de dire: «Caballuco, ou bien animal, fais ceci ou fais autre
chose». Et trêve de cérémonies et de raisons pour et de raisons contre,
et de petits prônes à rebours et de piqûres par-ci et de morsures
par-là.
[31] Pois chiche.
--Allons, allons, calme-toi!--dit avec bonté doña Perfecta.--Tu t'es
essoufflé comme ces orateurs républicains qui venaient prêcher ici
la religion libre, l'amour libre, et je ne sais combien de choses
libres... Qu'on t'apporte un verre d'eau.
Caballuco fit de son mouchoir une sorte de torchon, de paquet serré ou
plutôt de pelote et le passa sur son large front et son occiput pour
ôter de ces deux parties de sa tête la sueur qui les couvrait. On lui
apporta un verre d'eau, et M. le Chanoine, avec une débonnaireté qui
allait parfaitement à son caractère sacerdotal, le prit lui-même des
mains de la servante pour le lui offrir et soutenir le plateau pendant
qu'il buvait. L'eau s'engouffrait dans le gosier de Caballuco en
produisant un clapotis sonore.
--Maintenant, apportez-en un autre pour moi, señora Librada--dit D.
Inocencio. Je suis aussi quelque peu altéré.
XXII.
RÉVEIL.
--Pour ce qui est des guerillas--dit doña Perfecta quand ils eurent
achevé de boire--je n'ai qu'un conseil à te donner: fais ce que te
dicte ta conscience.
--Je n'entends rien aux dictées--répondit le Centaure. Je ferai ce
qu'il plaira à la señora que je fasse.
--Mais je ne te conseillerai rien dans une aussi grave
affaire--répondit-elle avec la circonspection et la modestie qui lui
seyaient si bien.--C'est très grave, excessivement grave:... je ne peux
rien te conseiller.
--Mais votre avis?...
--Mon avis est que tu ouvres les yeux et que tu voies, que tu ouvres
les oreilles et que tu entendes... Consulte ton cœur... je t'accorde
que tu as un grand cœur... Consulte ce juge, ce conseiller qui en sait
si long, et fais ce qu'il te commandera.
Caballuco médita: il pensa tout ce que peut penser un glaive.
--Nous nous sommes comptés hier à Naharilla Alta--dit Vejarruco--et
nous nous sommes trouvés treize, capables de tenter n'importe quelle
aventure... Mais comme nous craignions que la señora ne se fâchât, nous
n'avons rien fait. Il est déjà temps de tondre les moutons.
--Ne te préoccupe pas de la tonte--dit la señora.--Il y a encore du
temps. Et cela ne l'empêchera pas de se faire.
--Mes deux garçons se sont disputés hier--dit à son tour le tio
Licurgo--parce que l'un voulait aller rejoindre Francisco Acero, et que
l'autre ne voulait pas. Je leur ai dit: «Patience, mes enfants, tout
s'arrangera. Ne vous pressez pas; on fait ici d'aussi bon pain qu'en
France.»
--Roque Pelomalo me dit hier soir--raconta de son côté le tio
Pasolargo--que si le Sr. Ramos l'ordonnait, ils seraient tous ce matin
sous les armes. Quel dommage que les deux frères Burguillos soient
allés labourer les terres de Lugarnoble!..
--Allez les chercher--interrompit vivement la señora.--Sr. Lucas,
faites donner un cheval au tio Pasolargo.
--Si la señora et le Sr. Ramos me l'ordonnent--dit Frasquito
Gonzalez--j'irai voir à Villahorrenda si le garde forestier Robustiano
et son frère Pedro veulent aussi...
--L'idée me semble bonne. Robustiano n'ose pas venir à Orbajosa, parce
qu'il me doit une misère. Tu peux lui dire que je lui abandonne les
six duros et demi... Ces pauvres gens, qui savent si généreusement se
sacrifier pour une bonne cause se contentent de si peu... N'est-il pas
vrai, Sr. D. Inocencio?
--Notre bon Ramos--répondit le chanoine--était en train de me dire
que ses amis sont mécontents de lui, à cause de sa tiédeur; mais,
qu'aussitôt qu'ils le verront bien décidé, ils prendront tous les armes.
--Eh! quoi, tu serais décidé à te mettre en campagne?--dit la
señora.--Je ne t'ai pas conseillé cela, et si tu le fais, ce sera de
ton propre mouvement. Le Sr. D. Inocencio n'a pas prononcé non plus
une seule parole dans ce sens. Mais si tu en décides ainsi, c'est que
tu as sans doute de puissantes raisons...--Dis-moi, Cristobal, veux-tu
souper? Veux-tu prendre quelque chose?... Sans cérémonies.....
--Pour ce qui est de conseiller au Sr. Ramos de se mettre en
campagne--dit D. Inocencio en regardant par-dessus les verres de ses
lunettes--la señora a raison. En ma qualité de prêtre, je ne puis
vraiment pas le lui conseiller. Je sais que quelques-uns le font et
qu'ils prennent même les armes; mais cela me paraît malséant, très
malséant, et ce n'est pas moi qui les imiterai. Je pousse le scrupule
jusqu'au point de ne pas même dire un seul mot au Sr. Ramos, au sujet
de la délicate question d'un soulèvement. Je sais qu'Orbajosa le
désire: je sais que tous les habitants de cette noble cité le béniront;
je sais qu'il se passera ici des faits éclatants dignes d'être
enregistrés par l'histoire; mais qu'il me soit cependant permis de
garder sur tout cela un silence prudent.
--Voilà qui est parfaitement dit--ajouta doña Perfecta.--Je n'aime
pas que les prêtres se mêlent de pareilles affaires. Un ecclésiastique
éclairé doit se comporter ainsi. Nous savons très bien que dans des
circonstances graves et solennelles, par exemple lorsque le pays et la
foi sont en danger, les prêtres ne sortent pas de leur rôle en excitant
les hommes au combat et même en y prenant part. Puisque Dieu lui-même
a pris part à de célèbres batailles sous la forme apparente d'anges ou
de saints, ses ministres peuvent bien le faire aussi. Combien d'évêques
ne se mirent-ils pas à la tête des armées castillanes, durant la guerre
contre les infidèles?
--Un très grand nombre, et quelques-uns d'entre eux furent même
d'illustres guerriers. Mais notre époque, señora, ne ressemble
pas à la leur. Il est vrai que, si nous considérons attentivement
les choses, la foi court peut-être encore plus de dangers... Que
représentent en effet ces troupes qui occupent notre ville et les
villages des environs? Que représentent-elles? Sont-elles autre chose
que l'infâme instrument dont se servent, pour leurs perfides conquêtes
et l'extermination des croyances, les athées et les protestants dont
Madrid est infesté?... Nous ne le savons tous que trop. Dans ce centre
de corruption, de scandale, d'irréligion et d'incrédulité, quelques
hommes funestes, vendus à l'étranger, prennent à tâche de détruire
dans notre Espagne le germe de la foi... Car, que croyez-vous? Ils
nous laissent dire la messe comme ils vous laissent l'entendre, par
un reste de considération, de pudeur... mais au premier jour... Pour
ma part je suis tranquille. Je suis un homme que ne fait agir aucun
intérêt temporel ou mondain. La señora doña Perfecta le sait très
bien, comme le savent toutes les personnes qui me connaissent. Je suis
tranquille, et le triomphe des méchants ne m'effraie pas. Je sais bien
que des épreuves terribles nous attendent, que la vie de tous ceux qui,
comme moi, exercent le sacerdoce tient à un cheveu, parce qu'il se
passera en Espagne, n'en doutez pas, des scènes du genre de celles de
la Révolution française où dans un seul jour périrent des milliers de
pieux ecclésiastiques... Mais, je ne m'effraie pas. Quand on viendra
pour m'égorger, je tendrai le cou! j'ai déjà assez vécu. A quoi suis-je
bon? A rien, à rien, à rien.
--Que je me voie dévoré par des chiens--s'écria Vejarruco, en montrant
son poing dur et fort comme un marteau--si nous n'en avons pas bientôt
fini avec toute cette bande d'infâmes voleurs!
--On dit que c'est la semaine prochaine qu'ils doivent commencer la
démolition de la cathédrale--indiqua Frasquito Gonzalez.
--Je suppose qu'ils se serviront de pioches et de marteaux pour
la démolir--dit en souriant le chanoine. Il y a des ouvriers qui
n'emploient pas de pareils outils et qui, cependant, mettent moins de
temps à construire. Vous savez bien que, d'après une pieuse tradition,
notre magnifique chapelle du «Sagrario» fut démolie par les Mores en
un mois, et qu'elle fut ensuite réédifiée par les anges en une seule
nuit... Laissez-les, laissez-les démolir.
--Le curé de Naharilla nous a raconté l'autre soir--dit
Vejarruco--qu'il reste déjà si peu d'églises debout à Madrid que
quelques prêtres disent la messe au milieu de la rue, et que, comme on
les bâtonne, on les injurie et on leur crache au visage, beaucoup ne
veulent plus la dire.
--Heureusement, mes enfants--fit remarquer D. Inocencio--nous n'avons
pas encore eu ici de scènes de ce genre. Et pourquoi? Parce qu'on sait
quelle sorte de gens vous êtes; parce qu'on connaît votre ardente piété
et votre courage... Je ne garantirais pas la vie sauve aux premiers
qui oseront toucher à nos prêtres et à notre culte... En revanche,
il faut dire aussi que si l'on ne les arrête à temps, ces mécréants
commettront des atrocités. Pauvre Espagne, si pieuse, si humble et
si bonne!.. Qui aurait dit qu'elle en arriverait à de pareilles
extrémités!... Mais je soutiens que l'impiété ne triomphera pas, non,
mes amis. Il y a encore des gens courageux, il y a encore des hommes
comme ceux d'autrefois, n'est-il pas vrai, Sr. Ramos?
--Il y en a encore, oui monsieur--répondit le Centaure.
--J'ai une foi aveugle dans le triomphe de la loi de Dieu. Des gens
se lèveront pour sa défense. Si ce ne sont pas ceux-ci, ce seront
ceux-là. Quelqu'un remportera la palme de la victoire et avec elle, la
gloire éternelle. Les méchants, s'ils ne périssent pas aujourd'hui,
périront demain.--Celui qui va contre la loi de Dieu, succombera,
c'est inévitable. Que ce soit d'une façon ou que ce soit d'une autre,
il faut qu'il succombe. Ni ses subtilités, ni ses artifices, ni ses
ruses ne le sauveront. La main de Dieu est levée sur cet impie: elle
ne peut manquer de le frapper. Ayons pitié de lui, et faisons des vœux
pour son repentir... Quant à vous, mes enfants, n'attendez pas que
je vous dise un seul mot à propos de l'aventure que, certainement,
vous allez tenter. Je sais que vous êtes de braves gens; je sais que
votre généreuse détermination et le noble mobile qui vous poussent
lavent d'avance les taches que le péché d'avoir versé le sang pourrait
laisser sur vous; je sais que Dieu vous bénit, que votre triomphe,
et, s'il le fallait, votre mort, vous grandiront aux yeux des hommes
comme aux yeux de Dieu; je sais que vous méritez des palmes, des
louanges et des honneurs de toute sorte; mais, en dépit de tout cela,
mes chers enfants, mes lèvres ne vous exciteront pas au combat. Je ne
l'ai encore jamais fait, et je ne le ferai pas davantage maintenant.
Ne prenez pour règle de conduite que l'impulsion de votre noble cœur.
S'il vous commande de rester chez vous, restez-y, s'il vous commande
de vous soulever, soulevez-vous au moment opportun. Je me résigne
au rôle de martyr et je suis prêt à tendre ma gorge au bourreau, si
cette misérable troupe reste ici. Si, au contraire, un noble, ardent
et pieux effort des enfants d'Orbajosa contribue à la grande œuvre
de délivrance de nos malheureuses contrées, l'idée seule que je suis
votre compatriote me rendra le plus heureux des hommes, et toute ma vie
d'études, de sainteté, de pénitence, de résignation ne me paraîtra pas
aussi digne de m'ouvrir les portes du ciel que le serait un seul jour
de votre glorieux héroïsme.
--On ne saurait ni plus ni mieux dire!--s'écria doña Perfecta
enthousiasmée.
Caballuco s'était avancé sur son siège, les coudes posés sur les
genoux. Lorsque le chanoine eut fini de parler, il lui prit la main et
la baisa avec une ardente ferveur.
--Meilleur homme que celui-là n'est jamais né d'une femme--dit le tio
Licurgo en essuyant ou en feignant d'essuyer une larme.
--Vive le Sr. Penitenciario!--cria Frasquito Gonzalez en se dressant
sur ses pieds et lançant son bonnet au plafond.
--Silence!--interrompit la señora.--Frasquito, assieds-toi. Tu es de
ceux qui parlent beaucoup et agissent peu...
--Béni soit Dieu, qui vous fait si bien dire!--s'écria Cristobal
transporté d'admiration.--Quelles deux nobles personnes se trouvent
devant moi!... Tant qu'elles sont en vie, pourquoi désirerait-on
en voir d'autres au monde?... Tous les Espagnols devraient leur
ressembler... Mais, comment en serait-il ainsi, lorsque notre pays
n'est peuplé que de vauriens! A Madrid, d'où nous viennent les lois et
les fonctionnaires, tout est brigandage et comédie. Pauvre religion,
dans quel état ils t'ont mise!... On ne voit plus que des iniquités!...
Señora doña Perfecta, Sr. D. Inocencio, par l'âme de mon père par l'âme
de mon aïeul, par le salut de la mienne, je jure que je désire mourir...
--Mourir!
--Que ces chiens de soldats m'exterminent; et je dis qu'ils
m'exterminent, parce que je ne puis moi-même les mettre en pièces. Je
ne suis qu'un petit garçon.
--Ramos, tu es un grand homme--dit solennellement la señora.
--Je suis grand, je suis grand?... Oui, je suis très grand par le
cœur, mais ai-je des places fortes, ai-je de la cavalerie, ai-je de
l'artillerie à ma disposition?
--Ce sont là des choses--dit en souriant doña Perfecta--dont à ta place
je me préoccuperais fort peu. L'ennemi n'a-t-il pas ce qui te manque?
--Si.
--Eh! bien, prends-le lui...
--Nous le lui prendrons, señora. Quand je vous dis que nous le lui
prendrons...
--Mon cher Ramos--s'écria D. Inocencio,--quelle enviable situation est
la vôtre!... Se détacher de la foule; s'élever au-dessus de la vile
multitude, se mettre au rang des plus fameux héros du monde... pouvoir
dire que la main de Dieu guide votre main!... Oh! quelle gloire et
quel honneur! Je ne vous flatte pas, mon cher ami. Quelle prestance,
quelle bonne mine, quelle vigueur!... Non, des hommes de cette trempe
ne peuvent mourir. Le Seigneur est avec eux et le plomb et le fer
ennemis s'arrêtent... n'osent pas... pourraient-ils oser les frapper
venant d'armes et des mains hérétiques?... Mon cher Caballuco, en
vous voyant, en voyant votre air martial, votre noble attitude, je ne
puis m'empêcher de me rappeler ces vers du poème de la conquête de
Trébizonde:
«Le valeureux Roldan, armé de pied en cap, arriva, monté sur son
coursier, le vigoureux Briador, sa pesante épée Durlindana bien
assujettie à la ceinture, la lance en arrêt et le solide bouclier
passé à son bras gauche. A travers la visière du heaume, ses yeux
ardents lançaient des flammes, il frémissait et, s'inclinant avec
sa lance ainsi qu'un jonc flexible, fièrement défiait toute l'armée
ennemie.
--Très bien--s'écria le tio Licurgo en battant des mains.--Et moi aussi
je dis comme D. Reinaldos:
«Que personne ne touche à don Reinaldos s'il veut se bien tirer
d'ici! Celui qui voudrait autre chose en sera si bien récompensé
que ni lui ni aucun de ceux qui le suivront ne sortira de mes mains
avant d'avoir été haché en pièces ou vigoureusement châtié.»
--Ramos, tu ne refuseras pas de souper, tu ne refuseras pas de prendre
quelque chose, n'est-il pas vrai?--dit la señora.
--Je ne prends rien, rien, rien,--répondit le Centaure--à moins que
vous n'ayez, par hasard, un plat de poudre à me servir.
Cela disant, il poussa un bruyant éclat de rire, fit plusieurs tours
dans l'appartement, tandis que tout le monde l'examinait attentivement,
puis, s'arrêtant auprès du groupe, il fixa les yeux sur doña Perfecta,
et d'une voix de tonnerre s'écria:
--Je dis qu'il n'y a plus rien à dire. Vive Orbajosa, mort à Madrid!
Et il déchargea un tel coup de poing sur la table que le plancher en
trembla.
--Quelle puissante vigueur!--s'écria D. Inocencio.
--Tu as des poings qui...
Tous les assistants contemplèrent la table qu'il venait de casser en
deux.
Puis, ils reportèrent leurs regards sur l'émule de Reinaldos,
c'est-à-dire sur Caballuco, qu'il leur semblait ne pouvoir jamais assez
admirer... Indubitablement, il y avait dans sa large figure, dans ses
yeux verts éclairés d'étranges reflets fauves, dans sa noire chevelure,
dans son corps herculéen, une certaine expression, un certain air de
grandeur, une sorte de reflet ou plutôt un souvenir des grandes races
qui établirent leur domination sur le monde. Mais son aspect général
révélait une déplorable dégénération, et ce n'était pas sans peine
qu'on parvenait à retrouver dans la brutalité actuelle l'héroïque
noblesse d'autrefois. Il ressemblait aux grands hommes de D. Cayetano,
comme le mulet ressemble au cheval.
XXIII.
MYSTÈRE.
L'entretien dura encore longtemps après ce que nous venons d'en
rapporter; mais si nous omettons la suite, c'est qu'elle n'est pas
indispensable à la bonne intelligence de ce récit. Les assistants
finirent cependant par se retirer, et, comme d'habitude le Sr. D.
Inocencio resta après tous les autres. La señora et le chanoine
n'avaient pas encore eu le temps d'échanger deux mots, lorsque pénétra
dans la salle à manger une vieille domestique de confiance qui était le
bras droit de doña Perfecta; celle-ci, la voyant inquiète et troublée,
se troubla aussi, parce qu'aussitôt elle soupçonna qu'il était survenu
quelque chose de fâcheux dans la maison.
--Je ne trouve nulle part la señorita--répondit la servante aux
questions que lui adressa la señora.
--Dieu du ciel!... Rosario!... Où donc est ma fille?
--Que la Sainte-Vierge de Bon-Secours me soit en aide! cria le
Penitenciario en prenant son chapeau et se disposant à marcher sur les
talons de doña Perfecta.
--Cherchez-la bien... Mais, n'était-elle pas avec toi dans sa chambre?
--Pardon, señora,--répondit la vieille domestique toute
tremblante--mais le démon m'a tentée--et je me suis endormie.
--Que maudit soit ton sommeil... Mon Dieu, que s'est-il donc passé?...
Rosario... Rosario!... Librada!...
Ils montèrent, descendirent, remontèrent, redescendirent, et, une
lumière à la main, explorèrent toutes les pièces de la maison. Enfin,
on entendit la voix du Penitenciario dans l'escalier:
--La voici, la voici criait-il avec joie. La voici qui arrive.
Un instant après, la mère et la fille se trouvaient face à face dans la
galerie supérieure.
--Où étais-tu?--demanda doña Perfecta d'un ton sévère en examinant
attentivement la physionomie de la jeune fille.
--Dans le jardin--répondit celle-ci plus morte que vive.
--Dans le jardin à cette heure? Rosario, Rosario!...
--J'avais chaud, je me suis mise à la croisée, mon mouchoir est tombé
et je suis descendue le chercher.
--Pourquoi n'as-tu pas dit à Librada d'aller le prendre? Librada!... Où
est cette fille?... Est-ce qu'elle s'est aussi endormie?
Librada apparut enfin. Son pâle visage reflétait la confusion et
l'effroi du coupable.
--Que signifie?... Où étais-tu?--lui demanda sa maîtresse d'une voix
terrible.
--Eh! bien, señora... j'étais descendue dans la chambre qui donne sur
la rue pour prendre du linge... et je m'y suis endormie.
--Tout le monde s'est donc endormi cette nuit dans ma maison? Je crois
fort que quelqu'un n'y dormira pas demain. Rosario, tu peux te retirer.
Comprenant qu'il était indispensable d'agir avec promptitude et
énergie, la señora et le chanoine commencèrent sur-le-champ leurs
investigations. Questions, menaces, prières, promesses furent tour à
tour employées avec une habileté consommée pour arriver à découvrir
ce qui s'était passé. Elles n'amenèrent pas la découverte d'une ombre
même de culpabilité chez la vieille servante; mais Librada fit de
suite, au milieu de larmes et de sanglots, l'aveu complet de toutes ses
friponneries, que nous résumerons ainsi:
Presque aussitôt après qu'il eut été logé dans la maison, le Sr.
Pinzon commença à regarder tendrement la señorita Rosario. Il donna
de l'argent à Librada, d'après le dire de celle-ci, pour qu'elle lui
servît de messagère et portât les lettres et les billets doux. Bien
loin de s'en montrer offensée, la señorita parut au contraire très
joyeuse de les recevoir, et quelques jours se passèrent de cette façon.
Enfin, la servante déclara que la señorita et le Sr. Pinzon avaient
convenu de se voir et de se parler cette nuit même à la fenêtre de la
chambre de ce dernier donnant sur le jardin. Ils firent part de leur
projet à Librada, laquelle leur offrit de le favoriser, moyennant une
somme d'argent qui lui fut immédiatement comptée. Suivant ce qui avait
été convenu, Pinzon devait sortir de la maison à l'heure habituelle,
y revenir en cachette à neuf heures et s'enfermer dans sa chambre,
de laquelle il ressortirait clandestinement plus tard pour rentrer
enfin dans la nuit sans mystère à la maison comme de coutume. De
cette manière, il n'éveillerait pas de soupçons. La servante attendit
Pinzon qui, bien enveloppé dans son manteau, entra sans rien dire. Il
s'enferma dans sa chambre juste au moment où la señorita descendait au
jardin. Durant l'entrevue, Librada se tint en sentinelle sur la galerie
afin d'avertir le militaire des dangers qui pouvaient survenir, et au
bout d'une heure celui-ci sortit, comme il était entré, enveloppé dans
son manteau sans dire une parole.
La confession terminée, D. Inocencio demanda à la malheureuse:
--Es-tu bien sûre que celui qui est entré et sorti était le Sr. Pinzon?
La coupable ne répondit pas; sa physionomie révélait une grande
perplexité.
La señora devint verte de colère.
--As-tu vu son visage?
--Mais qui aurait-ce donc été, si ce n'était lui?--répondit la
domestique.--Je suis certaine que c'était lui. Il alla tout droit à sa
chambre... il connaissait parfaitement le chemin.
--C'est étrange--dit le chanoine.--Vivant dans la maison, il n'avait
pas besoin de s'entourer de tant de mystère... Il pouvait prétexter une
indisposition et rester... N'est-il pas vrai, señora?
--Librada,--s'écria celle-ci au comble de la fureur,--je te jure par le
Sauveur crucifié que tu iras aux galères.
Et elle joignit les mains en entre-croisant ses doigts avec tant de
force que le sang fut près d'en jaillir.
--Sr. D. Inocencio--poursuivit-elle--mourons... il ne nous reste plus
qu'à mourir.
Puis elle fondit en larmes.
--Du courage, ma chère señora--dit l'ecclésiastique d'une voix
émue.--Beaucoup de courage... C'est maintenant qu'il faut en avoir.
Ceci demande du calme et un grand cœur.
--Le mien est immense, dit en sanglotant la señora de Polentinos.
--Le mien est tout petit--dit le chanoine--cependant nous verrons.
XXIV.
LA CONFESSION.
Pendant ce temps, le cœur brisé, les yeux secs, ne pouvant trouver ni
calme ni repos, pénétrée d'une douleur immense et sentant sa pensée
aller sans cesse et revenir du monde à Dieu et de Dieu au monde,
Rosario, presque sans force, à demi-folle, était, à cette heure avancée
de la nuit, seule au milieu de l'obscurité et du silence, dans sa
chambre, à genoux sur le carreau, les pieds nus, les mains jointes, le
sein brûlant, appuyée contre le bord de son lit.
Elle s'efforçait de ne pas faire le moindre bruit afin de ne pas
éveiller l'attention de sa mère qui devait dormir ou feindre de dormir
dans la chambre voisine. En proie à une vive surexcitation, elle éleva
ainsi sa pensée vers le ciel: