Doña Perfecta réfléchissait.

--On a aussi destitué quelques juges de première instance, entre autres

celui d'Orbajosa.

--Le juge! Periquito!... Periquito n'est plus juge!--s'écria doña

Perfecta avec une voix et des gestes ressemblant à ceux des personnes

qui ont eu le malheur d'être piquées par une vipère.

--Celui qui, hier encore, était juge, ne l'est plus aujourd'hui--continua

Pinzon.--Demain arrivera le nouveau.

--Un inconnu!

--Un inconnu!

--Un coquin peut-être... L'autre était si honorable!... dit avec

affliction la señora.--Je ne lui demandais jamais quelque chose qu'il

ne me l'accordât immédiatement. Savez-vous quel sera le nouvel alcade?

--On dit qu'il va venir ici un corregidor.

--Dites donc une bonne fois que c'est le déluge qui arrive, et nous

aurons fini--s'écria le chanoine en se levant.

--De sorte que nous voilà à la merci du señor brigadier.

--Pour quelques jours seulement. Ne m'en veuillez pas. En dépit de mon

uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de

frapper... nous frappons. Il n'y a pas de métier plus scélérat que le

nôtre.

--C'est certain, c'est certain--dit la señora dissimulant mal sa

fureur.--Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni

alcade, ni juge...

--Ni gouverneur de la province.

--Allons, qu'on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un

moinillon à sa place.

--Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici--murmura D.

Inocencio en baissant les yeux--ils ne s'amuseront pas à des bagatelles.

--Et tout cela, parce qu'on craint une levée de guerillas à

Orbajosa!--dit la señora en croisant les mains et en les agitant de

haut en bas depuis le menton jusqu'aux genoux.--Franchement, Pinzon, je

ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous

veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l'eau que vous

buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m'avez

dit que mon neveu est un ami intime du brigadier?

--Si intime qu'il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été

camarades d'école. Batalla l'aime comme un frère et lui cède en tout.

Si j'étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille.

--Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d'infamies...--s'écria la dame

pleine d'inquiétude.

--Señora--affirma le chanoine--avec énergie--avant de consentir à une

infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre

insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon neveu... que

dis-je? tous les habitants d'Orbajosa...

Don Inocencio n'acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu'elle

arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d'un air

martial... puis alla se rasseoir.

--J'ai quelque raison de penser que vos craintes ne sont pas

vaines--dit Pinzon.--En cas de nécessité, je...

--Moi aussi, je...--répéta Jacinto.

Doña Perfecta avait fixé ses regards sur la porte vitrée de la salle à

manger derrière laquelle apparaissait une gracieuse figure. Il semblait

qu'à cette vue la sombre physionomie de la señora révélât des craintes

encore plus sombres.

--Rosario, viens ici, Rosario--cria-t-elle en allant à sa

rencontre.--Il me semble que tu as aujourd'hui meilleure mine et que

tu parais plus joyeuse, oui... Ne vous semble-t-il pas aussi qu'elle a

meilleure figure? Tu parais tout autre.

Tous les assistants convinrent que le visage de Rosario reflétait la

plus grande félicité.

XXI.

LEVÉE DE BOUCLIERS.

Les journaux de Madrid publièrent à cette époque les nouvelles

suivantes:

«Il n'est pas vrai qu'il se soit levé une seule guerilla dans les

environs d'Orbajosa. On nous écrit de cette localité que le pays

est si peu disposé aux aventures qu'on considère comme inutile sur

ce point la présence de la brigade Batalla.»

«On dit que la brigade Batalla quittera Orbajosa qui ne manque pas

de force armée, et qu'elle ira à Villajuan de Nahara où se sont

montrées quelques guerillas.»

«Il est certain que les Aceros parcourent avec quelques cavaliers

le territoire de Villajuan qui touche au district judiciaire

d'Orbajosa. Le gouverneur de la province de X... a télégraphié au

gouvernement que Francisco Acero a pénétré dans les Roquetas où

il a levé un semestre de contributions et demandé des rations de

vivres. Domingo Acero (Faltriquera) errait dans les montagnes

du Jubileo, activement poursuivi par la guardia civil[28] qui

lui a tué un homme et en a fait un autre prisonnier. C'est

Bartolomé Acero qui, à Lugarnoble, a brûlé les registres de

l'état-civil et emmené comme otages l'alcade et deux des principaux

propriétaires.»

[28] La gendarmerie.

«D'après une lettre que nous avons sous les yeux, la plus complète

tranquillité règne à Orbajosa où l'on ne pense qu'à travailler

les champs pour la prochaine récolte de l'ail, qui promet d'être

magnifique. Les districts voisins sont infestés de partisans, mais

la brigade Batalla en aura facilement raison.»

En effet, Orbajosa était tranquille.--Les Aceros,--cette dynastie

aguerrie qui, d'après certaines gens, était digne de figurer dans

le Romancero,--les Aceros avaient établi leur centre d'action dans

la province voisine; mais l'insurrection ne s'étendait pas jusque

sur le territoire de la ville épiscopale. On aurait pu croire que la

civilisation moderne était enfin sortie victorieuse de la lutte qu'elle

soutenait contre les mœurs séditieuses de la grande insoumise, et

que celle-ci savourait les délices d'une paix durable. Et cela avec

d'autant plus de raison que Caballuco lui-même, l'un des chefs les plus

considérables de la résistance historique d'Orbajosa, disait clairement

à tout le monde qu'il ne voulait ni _se fâcher avec le gouvernement_ ni

_se mettre en danse_..., parce qu'il pourrait lui en coûter cher.

Quoi qu'on puisse en dire, le naturel emporté de Ramos s'était rassis

avec les années, de même que s'était un peu calmée l'ardeur qu'avec le

jour il avait reçue des Caballucos pères et aïeux, la meilleure race de

guerriers qui eût jamais dévasté la terre. Il faut, en outre, mettre en

compte qu'à cette époque le nouveau gouverneur de la province, _ayant

eu une entrevue_ avec cet important personnage, _obtint de sa bouche la

plus formelle promesse_ de contribuer à la paix publique et d'éviter

toute occasion de troubles. Des témoins dignes de foi affirment qu'il

était au mieux avec les militaires, car on le voyait boire à la

taverne avec tel ou tel sergent, et l'on va jusqu'à dire qu'il lui

avait été promis un bon emploi à l'ayuntamiento de la capitale de la

province. Oh! combien il est difficile à l'historien qui se pique

d'impartialité d'arriver à connaître la vérité en ce qui touche aux

opinions ou aux sentiments des illustres personnages qui ont rempli

le monde de leur nom! Lorsqu'il se trouve en présence de faits d'une

importance capitale, tels que la journée de Brumaire, le sac de Rome

par le connétable de Bourbon ou la ruine de Jérusalem, quel psychologue

ou quel historien pourra déterminer les pensées qui les précédèrent

ou les suivirent dans la tête de Bonaparte, de Charles-Quint ou de

Titus?--C'est une responsabilité immense que la nôtre! Pour la rendre

moins lourde, nous citerons ici des mots, des phrases et jusqu'à des

discours de l'empereur orbajocien; de cette façon, chacun pourra s'en

former l'opinion qui lui paraîtra la plus exacte.

Ce n'est un sujet de doute pour personne que Cristobal Ramos sortit

un soir de chez lui après la tombée de la nuit et, en traversant la

rue du Connétable, vit trois paysans qui, montés sur leurs mules,

s'avançaient, l'un derrière l'autre, dans une direction opposée à

la sienne. A la demande qu'il leur adressa pour s'informer où ils

allaient, ils répondirent qu'ils se rendaient chez la señora doña

Perfecta pour lui porter les primeurs de leurs huertas[29] et le

montant des fermages échus. C'étaient le señor Paso-Largo, un jeune

garçon nommé Frasquito Gonzalez et un troisième personnage entre deux

âges et de forte complexion qu'on appelait Vejarruco, bien que son

vrai nom fût José Esteban Romero. Sur les instances de ces individus,

avec lesquels il était lié d'une vieille et franche amitié, Caballuco

rebroussa chemin et entra avec eux chez la señora. D'après les

documents les plus vraisemblables, cela se passait deux jours après

celui où doña Perfecta et Pinzon parlèrent de ce qu'ont pu voir les

personnes qui ont lu le précédent chapitre.

[29] Vergers.

Le grand Ramos s'arrêta un instant pour s'acquitter auprès de Librada

de quelques commissions de peu d'importance qu'une voisine avait

confiées à son excellente mémoire et lorsqu'il entra dans la salle à

manger, les trois paysans en question ainsi que le Sr. Licurgo qui, par

une singulière coïncidence, s'y trouvait aussi, avaient déjà entamé

avec doña Perfecta une conversation sur des sujets relatifs à la

récolte ou au ménage. La señora était d'une humeur massacrante; elle

trouvait tout mal et les réprimandait durement du manque de pluie et de

la stérilité de la terre, phénomènes dont ces pauvres diables n'étaient

certainement pas la cause. Le señor Penitenciario assistait à cette

scène. Il salua affectueusement Caballuco à son entrée et lui indiqua

un siège à côté de lui.

--Le voilà, le personnage--dit dédaigneusement la señora.--Il est

incroyable qu'on parle tant d'un homme de si peu de valeur! Dis-moi,

Caballuco, est-il vrai que des soldats t'ont souffleté ce matin?

--Moi! moi!

A ces mots le Centaure se leva indigné, comme s'il eût reçu la plus

sanglante injure.

--On l'a dit ainsi,--ajouta la señora.--Est-ce que ce n'est pas

vrai?--Je l'avais pourtant cru, car, lorsqu'on se respecte si peu...

Les militaires te cracheraient à la face que tu te trouverais honoré de

leur crachat.

--Señora!--vociféra Ramos.--Sauf le respect que je vous dois à vous qui

êtes ma mère, plus que ma mère, ma souveraine, ma reine... eh! bien,

je dis que sauf le respect que je dois à la personne qui m'a donné tout

ce que je possède... sauf le respect...

--Quoi donc?... il semble que tu as des quantités de choses à dire, et

puis tu ne dis rien.

--Eh! bien, je dis que, sauf votre respect, ce qu'on vous a raconté

des soufflets est une calomnie--balbutia-t-il avec une extrême

difficulté.--Tout le monde s'occupe de moi, que j'entre ou que je

sorte, que j'aille ou que je vienne... Et tout cela, pourquoi? Parce

qu'on veut se servir de moi comme d'un mannequin pour me faire soulever

le pays.--A d'autres, señora et caballeros: bonhomme se trouve bien

chez lui. Que la troupe soit venue?... C'est un mal: mais qu'y

pouvons-nous faire?... Qu'on ait destitué l'alcade, le secrétaire et le

juge: c'est un mal; et je voudrais que toutes les pierres d'Orbajosa

se levassent contre ceux qui l'ont fait, mais j'ai donné ma parole au

gouverneur, et jusqu'à présent je...

Il se gratta la tête, fronça les sourcils d'un air sombre, et d'une

voix de plus en plus lourde poursuivit:

--Je puis être grossier, brutal, ignorant, capricieux, entêté et tout

ce qu'on voudra, mais, en fait de loyauté, personne ne me surpasse.

--Par le Cid Campeador!--dit avec le plus profond mépris doña

Perfecta.--Ne croyez-vous pas comme moi, señor Penitenciario, qu'il

n'y a plus à Orbajosa un seul homme de cœur?

--Ceci est une bien grave opinion--répondit le chanoine capitulaire

sans regarder son amie ni écarter de son menton la main sur laquelle il

appuyait son visage rêveur.--Mais il me semble que cette population a

accepté avec une excessive soumission le joug pesant du militarisme.

Licurgo et les trois paysans riaient de tout leur cœur.

--Lorsque les soldats et les nouvelles autorités--dit la señora--nous

auront pris notre dernier réal après avoir déshonoré la ville,

nous enverrons à Madrid, dans une urne de cristal, tous les braves

d'Orbajosa pour qu'on les place dans le Musée ou qu'on les montre dans

les rues.

--Vive la señora!--s'écria plein d'enthousiasme celui qu'on appelait

Vejarruco.--Elle parle d'or. On ne dira pas à cause de moi qu'il n'y

a pas de braves, car si je ne suis pas avec les Aceros, c'est par la

raison que j'ai une femme et trois enfants et que qui que ce soit peut

se trouver empêché; sans quoi...

--Mais toi, tu n'as pas donné ta parole au gouverneur?--lui demanda la

señora avec un douloureux sourire.

--Au gouverneur!--s'écria le nommé Frasquito Gonzalez.--Il n'y a pas

dans tout le pays de coquin qui mérite plus que lui de recevoir une

balle dans la tête. Gouverneur et Gouvernement, c'est tout un. Le curé

nous a dit dimanche dans son prône tant de magnifiques choses sur les

profanations et les insultes à la religion qu'on fait à Madrid... Ah!

il fallait l'entendre! Enfin, il s'écria plusieurs fois du haut de la

chaire que la religion n'avait plus de défenseurs.

--Voici le grand Cristobal Ramos--dit la señora en frappant fortement

de la main sur l'épaule du Centaure.--Il monte à cheval; il se promène

sur la place et sur la route royale pour attirer l'attention des

soldats; ceux-ci l'aperçoivent et terrifiés par la fière mine du héros,

ils prennent tous la fuite à demi-morts de peur.

La señora termina sa phrase par un éclat de rire exagéré que rendait

encore plus désagréable le profond silence de ses auditeurs.

--Sr. Pasolargo--continua-t-elle en reprenant son sérieux--dès que vous

serez rentré chez vous, envoyez-moi ici votre fils Bartolomé. J'ai

besoin d'avoir auprès de moi des gens de cœur; et encore peut-il bien

arriver que ma fille et moi nous nous trouvions avec cela un beau matin

assassinées.

--Señora!--s'écrièrent-ils tous ensemble.

--Señora!--répéta Caballuco en se levant.--Est-ce ou non une

plaisanterie?

--Sr. Vejarruco, Sr. Pasolargo--continua la dame sans répondre au

bravo de la localité,--je ne suis pas en sûreté dans ma maison. Aucun

habitant d'Orbajosa ne peut l'être et moi encore moins que tous. Je

vis dans des transes continuelles et je ne puis fermer l'œil de toute

la nuit.

--Mais qui, qui oserait?...

--Allons donc!--s'écria fièrement Licurgo--moi qui suis vieux et

affaibli je serais capable de me battre seul contre toute l'armée

espagnole si elle faisait mine de vouloir toucher à un fil de la robe

de la señora...

--Le Sr. Caballuco--dit Frasquito Gonzalez--suffit, et au-delà!

--Oh! non--répliqua sarcastiquement doña Perfecta.--Ne savez-vous pas

que Ramos a donné sa parole au gouverneur?...

Caballuco se rassit et mettant une jambe sur l'autre croisa les mains

sur son genou.

--Je préfère un poltron--ajouta implacablement la dame--à la condition

qu'il n'ait donné de parole à personne. Je cours peut-être le danger de

voir ma maison assiégée, de voir arracher de mes bras ma fille chérie,

de me voir moi-même maltraitée et outragée de la façon la plus infâme...

Elle ne put continuer. La voix s'étrangla dans son gosier et elle

fondit en larmes.

--Señora, pour l'amour de Dieu, calmez-vous!... Allons... il n'y a

pas encore motif... dit vivement D. Inocencio d'un ton et d'un air

profondément affligés.--Il faut d'ailleurs avoir un peu de résignation

pour supporter les épreuves que Dieu nous envoie.

--Mais qui... señora? Qui oserait commettre de telles infamies?--demanda

l'un des quatre assistants. Tout Orbajosa se lèverait immédiatement

pour vous défendre.

--Oui, qui... qui?...--répétèrent-ils tous.

--Voyons, ne la fatiguez pas tous ainsi par des questions

importunes--dit avec empressement le Penitenciario.--Vous pouvez vous

retirer.

--Non, non, qu'ils restent--repartit vivement la señora en essuyant ses

larmes. La compagnie de mes bons serviteurs est pour moi une grande

consolation.

--Maudite soit ma race--dit le tio Lucas en se donnant un coup de poing

sur le genou--si tous ces désagréments ne sont pas l'œuvre du neveu

même de la señora.

--Du fils de D. Juan Rey.

--Du moment que je le vis à la station de Villahorrenda et que

j'entendis sa voix mielleuse et ses cajoleries de courtisan--articula

Licurgo--je le tins pour un très grand... je n'achève pas par respect

pour la señora... Mais dès ce jour, je le jugeai... je l'appréciai,

et je ne me trompais pas. Je sais très bien, comme dit l'autre, qu'un

bout de fil saisi fait dévider l'écheveau et qu'à l'usage on connaît le

drap, comme à la griffe on connaît le lion.

--Je n'entends pas qu'on parle mal devant moi de ce malheureux jeune

homme--dit sévèrement la señora de Polentinos.--Quelque grandes

que soient ses fautes, la charité m'interdit d'en parler et de les

divulguer.

--Mais la charité--fit observer D. Inocencio avec une certaine

énergie--ne nous empêche pas de prendre des précautions contre

les méchants, et c'est de cela qu'il s'agit. Puisque, dans notre

malheureuse Orbajosa, les caractères et le courage sont tombés si

bas, et que cette population semble disposée à offrir la joue pour

que quatre hommes et un caporal crachent dessus, unissons-nous pour

chercher quelques moyens de défense.

--Je me défendrai comme je pourrai--dit avec résignation doña Perfecta

en croisant les mains. Que la volonté de Dieu soit faite.

--Tant de bruit pour rien... Par la vie de!... On est dans cette maison

plus peureux que la peur!--s'écria Caballuco, mi-sérieux, mi-jovial. Il

semble vraiment que ce certain Pepito est une _région_ (lire légion) de

démons. Ne vous alarmez pas, ma digne maîtresse. Mon petit neveu Juan

qui est âgé de treize ans, gardera la maison, et nous verrons neveu

contre neveu, lequel des deux l'emportera.

--Nous savons tous ce que signifient ton courage et ton audace--répliqua

la dame.--Pauvre Ramos!... tu veux encore faire le brave, alors que tout

le monde sait que tu n'es plus bon à rien!

Ramos pâlit légèrement en fixant sur la señora un étrange regard mêlé

d'épouvante et de respect.

--Ne me regarde donc pas ainsi. Tu sais déjà que les bravaches ne me

font pas peur. Veux-tu que je te dise clairement ton fait? Eh! bien, tu

es un lâche!

Ramos, s'agitant comme s'il sentait dans toutes les parties de son

corps des démangeaisons insupportables, manifestait la plus vive

inquiétude. Ses narines expulsaient et aspiraient l'air bruyamment,

comme les naseaux d'un cheval. A l'intérieur de cet énorme corps

luttait contre elle-même pour en sortir, rugissante et prête à tout

briser, une tempête, une violente apostrophe, une colossale sottise.

Après avoir à moitié prononcé quelques paroles et en avoir mâchonné

d'autres, il hurla en se levant:

--Je couperai la gorge au Sr. de Rey.

--Quelle extravagance! Tu es aussi stupide que lâche--dit en pâlissant

la señora.--Que parles-tu d'égorger, alors que je ne veux faire égorger

qui que ce soit et moins encore que tout autre mon neveu, que j'aime

malgré ses forfaits?

--L'assassinat! Quelle atrocité!--s'écria scandalisé, le Sr. D.

Inocencio.--Cet homme est fou.

--Assassiner!..... La seule idée d'un assassinat me remplit

d'épouvante, Caballuco--dit la señora en fermant doucement ses beaux

yeux.--Pauvre homme! Dès que tu as voulu faire preuve de courage, tu

t'es mis à hurler comme une bête fauve.--Va-t-en d'ici, Ramos: tu me

fais horreur.

--La señora n'a-t-elle pas dit qu'elle a peur? N'a-t-elle pas dit

qu'on assiégera sa maison, qu'on lui enlèvera sa fille?

--Oui, je le crains.

--Et c'est un seul homme qui fera cela--dit Ramos avec mépris, en

s'asseyant de nouveau.--Cela, c'est le Sr. D. Pepe Poquita Cosa[30]

qui le fera avec ses mathématiques! J'ai eu tort de dire que je lui

tordrais le cou. Quand on a affaire à un marmouset de cette espèce, il

n'y a qu'à le prendre par l'oreille et à lui faire faire un plongeon

dans la rivière.

[30] Monsieur Joseph-Peu-de-Chose.

--Bon; épanouis-toi la rate, maintenant, imbécile.--Ce n'est pas mon

neveu seul qui peut commettre toutes les infamies dont tu viens de

parler et que je crains: s'il était seul, je ne le craindrais pas.

J'ordonnerais à Librada de se tenir sur la porte avec un balai, et cela

suffirait..... Mais il n'est pas seul, non.

--Qui donc?...

--Ne fais pas la bête. Ne sais-tu pas que mon neveu et le brigadier qui

commande cette troupe de l'enfer ont _confabulé_?

--Confabulé!--s'écria Caballuco d'un ton qui montrait qu'il ne

comprenait pas ce mot.

--C'est-à-dire qu'ils sont de connivence,--dit le tio Licurgo.--Confabuler

signifie être de connivence. J'ai parfaitement compris ce que veut dire

la señora.

--Tout se réduit à ceci: que le brigadier et les officiers sont comme

la chair de l'ongle de D. José, et que ce qu'il veut, les soldats le

veulent aussi, et que ces soldats commettront toute sorte de forfaits

et d'infamies parce que cela est leur métier.

--Et nous n'avons maintenant plus d'alcade pour nous protéger.

--Ni de juge.

--Ni de gouverneur. C'est-à-dire que nous sommes à la merci de cette

infâme canaille.

--Hier,--dit Vejarruco--quelques soldats enlevèrent, par surprise, la

plus jeune fille du tio Julian, et la pauvrette n'a pas osé retourner

chez ses parents; il y a plus, on l'a rencontrée, tout en larmes et

pieds nus, près de l'ancienne petite fontaine, rassemblant les morceaux

de sa cruche cassée.

--Pauvre D. Gregorio Palomeque!--dit Frasquito Gonzalez.--Vous savez

bien le secrétaire de Naharilla Alta. Ces brigands de soldats lui ont

volé tout l'argent qu'il avait dans sa caisse. Et lorsqu'on a raconté

la chose au brigadier, celui-ci s'est contenté de répondre que ce

n'était pas vrai!

--Des tyrans pires que ceux-là, ne naquirent jamais d'une femme--dit un

autre.--Quand je vous dis que c'est justement pour cela que je ne suis

pas aussi avec les Aceros!...

--Et que sait-on de Francisco Acero?--demanda tranquillement doña

Perfecta.--Je serais désolée qu'il lui arrivât malheur. Dites-moi, D.

Inocencio, Francisco Acero n'est-il pas né à Orbajosa?

--Non, señora. Son frère et lui sont de Villajuan.

--Je le regrette pour Orbajosa--dit doña Perfecta.--Cette pauvre ville

dégénère. Savez-vous si Francisco Acero a donné au gouverneur sa parole

de ne pas inquiéter les pauvres petits soldats dans leurs enlèvements

de jeunes filles, dans leurs actes irréligieux, dans leurs sacrilèges,

dans leurs infâmes félonies?

Caballuco bondit. Ce n'était plus seulement une piqûre qu'il recevait,

mais un atroce coup de sabre. Le visage cramoisi et les yeux

étincelants, il s'écria:

--J'ai donné ma parole au gouverneur, parce que le gouverneur m'a dit

que la troupe venait ici avec de bonnes intentions!

--Ne hurle pas, animal. Parle comme tout le monde et nous t'écouterons.

Doña Perfecta(#69089) · 第 12 / 18 段