Rosario; c'est vous qui avez feint de m'accepter pour fils; me recevant
avec une trompeuse cordialité, vous avez employé dès le premier moment
toutes les manœuvres de la ruse la plus raffinée pour contrarier
et éluder l'accomplissement des propositions faites à mon père;
dès le premier jour vous vous êtes proposé de me désespérer, de me
rebuter, et, le sourire sur les lèvres et la bouche pleine de paroles
affectueuses, vous n'avez cessé de me torturer, de me faire mourir à
petit feu; en vous tenant prudemment dans l'ombre de façon à ne pas
même courir le risque d'être soupçonnée, vous m'avez suscité une foule
de procès; vous m'avez fait enlever la mission officielle que j'avais
en arrivant à Orbajosa; vous m'avez rendu odieux à la population; vous
m'avez fait expulser de la cathédrale; vous m'avez constamment tenu
à l'écart de celle que j'aime; vous avez imposé à votre fille une
réclusion inquisitoriale qui la mènerait bien vite à la tombe si Dieu
n'y mettait bon ordre.
Doña Perfecta devint écarlate. Mais ce vif emportement de son orgueil
blessé en se voyant si bien découverte passa rapidement et la laissa
pâle et verdâtre. Ses lèvres tremblaient. Repoussant le couvert qu'elle
avait devant elle, elle se leva. Son neveu se leva aussi.
--Mon Dieu, Notre-Dame de Bon-Secours!--s'écria la señora qui en
même temps porta ses deux mains à sa tête et la comprima en signe
de désespoir.--Est-il possible que je mérite d'être si atrocement
outragée? Pepe, mon enfant, est-ce bien toi qui parles ainsi?... Si
j'ai fait ce que tu dis, je suis vraiment une bien grande pécheresse.
Elle se laissa tomber sur le sofa en se couvrant le visage de ses deux
mains. Pepe s'approcha d'elle lentement; il remarqua qu'elle sanglotait
et versait d'abondantes larmes. En dépit de sa conviction que tout cela
était joué, il ne put vaincre le léger attendrissement qui s'emparait
de lui, et, sa colère tombant, il fut jusqu'à un certain point affligé
d'en avoir tant dit et d'avoir parlé si durement.
--Ma chère tante--lui fit-il remarquer en lui posant la main sur
l'épaule.--Si vous me répondez par des larmes et des sanglots, vous
pourrez m'attendrir, mais vous ne me convaincrez pas. Parlez-moi
raison, dites-moi tranquillement que j'ai tort de penser ce que
je pense, donnez-moi ensuite la preuve que je me trompe, et je
reconnaîtrai mon erreur.
--Laisse-moi. Tu n'es pas le fils de mon frère. Si tu l'étais, tu ne
m'aurais pas insultée comme tu viens de le faire. Est-ce que je suis
une intrigante, une comédienne, une harpie hypocrite, une instigatrice
de troubles domestiques?...
Ce disant, la señora avait découvert son visage et contemplait son
neveu avec une expression béate. Pepe était perplexe. Les larmes,
de même que la douce voix de la sœur de son père, ne pouvaient être
pour lui choses indifférentes. Des paroles de pardon lui venaient aux
lèvres. Homme d'ordinaire très énergique, tout ce qui excitait sa
sensibilité et agissait sur son cœur, le changeait aussitôt en enfant.
Défaut de mathématicien. On prétend que Newton lui-même était ainsi.
--Je vais te donner les raisons que tu demandes--dit doña Perfecta,
en faisant signe à son neveu de s'asseoir à côté d'elle. Je désire te
donner satisfaction... afin que tu voies si je suis bonne, si je suis
indulgente, si j'ai de l'humilité... Tu crois que je te contredirai,
que je nierai d'une façon absolue les faits dont tu m'as accusée?...
Eh bien! non, je ne les nie pas.
L'ingénieur demeura stupéfait.
--Je ne les nie pas--poursuivit la señora.--Ce que je nie, c'est la
mauvaise intention que tu leur attribues. De quel droit te permets-tu
de juger ce que tu ne connais que par des indices ou des conjectures?
Est-ce que tu possèdes la suprême intelligence nécessaire pour
apprécier en connaissance de cause les actions des autres et porter un
jugement sur elles? Es-tu Dieu pour connaître les intentions?
La stupéfaction de l'ingénieur ne fit que croître.
--N'est-il pas permis de prendre parfois dans la vie des voies
indirectes pour atteindre un but bon et honnête? De quel droit juges-tu
certaines de mes actions que tu ne comprends pas bien? Quant à moi,
faisant preuve à ton égard d'une sincérité dont tu n'es pas digne, je
t'avoue, mon cher neveu, que j'ai effectivement employé des subterfuges
pour atteindre un but qui est bon, pour arriver à la réalisation d'une
chose qui est en même temps avantageuse pour toi et pour ma fille... Ne
comprends-tu pas? Tu as l'air d'un idiot... Ah! ta grande intelligence
de mathématicien et de philosophe allemand n'est pas capable de
pénétrer ces subtilités d'une mère prudente!
--C'est que je suis de plus en plus stupéfait--dit l'ingénieur.
--Sois-le autant que tu voudras, mais confesse ton impolitesse--continua
la dame avec plus de fermeté,--reconnais que tu as été léger et brutal
en m'accusant comme tu l'as fait. Tu es un jeune homme inexpérimenté,
sans autre science que celle des livres, qui n'enseignent rien ni du
monde ni du cœur. La seule chose que tu saches faire, c'est construire
des môles et des voies ferrées. Ah! mon cher petit monsieur, on ne pénètre
pas dans le cœur humain par les tunnels des chemins de fer, et ce n'est
pas par les puits des mines qu'on descend dans ses profonds abîmes. On
ne lit pas plus dans la conscience d'autrui au moyen du microscope des
naturalistes qu'on ne décide de la culpabilité du prochain en nivelant
les idées avec un théodolite.
--Au nom de Dieu, ma chère tante!...
--Pourquoi parles-tu de Dieu, du moment que tu ne crois pas en
lui?--dit doña Perfecta d'un ton solennel.--Si tu croyais en Dieu, si
tu étais bon chrétien, tu ne jugerais pas si témérairement ma conduite.
Moi, je suis une femme pieuse, entends-tu? Moi, j'ai la conscience
tranquille, entends-tu? Moi je sais ce que je fais et pourquoi je le
fais, entends-tu?
--J'entends, j'entends, j'entends.
--Dieu, en qui tu ne crois pas, voit ce que tu ne vois pas, ni ne peux
voir, toi: l'intention. Je ne t'en dis pas davantage: je ne veux pas,
c'est parfaitement inutile, te donner de plus longues explications.
Tu ne me comprendrais pas plus quand je t'aurais dit que je désirais
arriver à mes fins sans scandale, sans faire de la peine à ton père,
sans t'en faire à toi-même et sans faire parler les gens en te donnant
un refus catégorique... Non, Pepe, je ne te dirai rien de tout cela,
parce que tu ne le comprendrais pas. Tu es mathématicien. Tu vois
ce qui est devant toi et rien de plus: la nature brutale et rien de
plus; des lignes, des angles, des forces, et rien de plus. Tu vois
partout l'effet et non la cause. L'homme qui ne croit pas en Dieu ne
voit pas les causes. Dieu est la suprême intention du monde. Celui qui
le méconnaît, doit nécessairement juger de tout comme tu en juges,
sottement. Par exemple, il ne voit que dévastation dans la tempête, que
destruction dans l'incendie, que misère dans la disette, que désolation
dans les tremblements de terre, et cependant, présomptueux señorito,
dans toutes ces calamités apparentes, il y a à chercher la bonté de
l'intention... oui monsieur, l'intention toujours bonne de Celui qui
est incapable de faire du mal.
Cette dialectique subtile, mystique et embrouillée ne convainquit pas
Pepe Rey; mais, ne voulant pas suivre sa tante dans les âpres sentiers
de pareilles argumentations, celui-ci dit simplement:
--C'est bien, je respecte les intentions...
--Maintenant que tu sembles reconnaître ton erreur--poursuivit la
pieuse señora de plus en plus agressive--je te ferai une autre
confession, c'est que je comprends que j'ai eu tort d'adopter un tel
système, bien que mon but fût excellent à tous égards. Etant donnés
ton caractère emporté et ton incapacité de me comprendre, j'aurais dû
aborder carrément la question en te disant: «Mon cher neveu, je ne peux
consentir à ce que tu deviennes l'époux de ma fille.»
--C'est là le langage que, dès le premier jour, vous auriez dû me
tenir--répondit l'ingénieur en poussant un soupir de soulagement, comme
quelqu'un qui se trouve délivré d'un poids énorme. Je vous remercie
sincèrement de ces paroles, ma chère tante. Après avoir été lardé de
coups d'épée dans l'ombre, ce soufflet en pleine lumière me comble
d'aise.
--Eh! bien, mon neveu, je te le renouvelle--affirma la señora avec
autant d'énergie que de mépris.--Tu le sais déjà. Je ne veux pas de toi
pour Rosarito.
Pepe ne souffla pas mot. Il y eut un long silence durant lequel ils
s'examinèrent l'un l'autre attentivement comme si le visage de chacun
d'eux eût été l'œuvre d'art la plus parfaite.
--Ne comprends-tu pas ce que je t'ai dit?--reprit-elle.--Tout est
rompu; il n'y a plus de mariage possible.
--Permettez, ma chère tante,--répondit le jeune homme avec hauteur.--Ce
n'est pas avec des menaces qu'on m'effraie. Au point où les choses en
sont arrivées, votre refus est pour moi d'une très mince valeur.
--Que dis-tu?--s'écria doña Perfecta fulminant de colère.
--Ce que vous entendez. Je me marierai avec Rosario.
Doña Perfecta se leva indignée, majestueuse, terrible. Son attitude
était celle de l'anathème fait femme. Rey demeura assis, calme,
imperturbable; il avait le courage passif d'une foi profonde et d'une
résolution inébranlable. Le déchaînement de fureur dont sa tante le
menaçait ne le fit pas même sourciller.
Il était ainsi fait.
--Tu es fou. Epouser Rosario, te marier avec elle, toi, alors que je ne
le veux pas, moi!...
Les lèvres frémissantes de la señora articulèrent ces paroles avec un
accent vraiment tragique.
--Vous ne le voulez pas? vous?... Elle est, elle, d'un avis contraire.
--Non, je ne le veux pas!...--répéta la dame.--Je le dis et je le
répète: je ne le veux pas, je ne le veux pas!
--Elle et moi le désirons.
--Impudent; il n'existe peut-être qu'elle et toi dans le monde? Il n'y
a pas de parents, il n'y a pas de société, il n'y a pas la conscience,
il n'y a pas Dieu?
--Précisément parce qu'il y a une société, parce qu'il y a une
conscience, parce qu'il y a Dieu,--affirma gravement Rey, en quittant
le sofa, élevant le bras et montrant le ciel--je dis et je répète que
je me marierai avec elle.
--Misérable, orgueilleux! Et crois-tu donc que, dans le cas où tu
voudrais tout fouler aux pieds, il n'y a pas des lois pour t'en
empêcher?
--C'est parce qu'il y a des lois que je dis et je répète que je me
marierai avec elle.
--Tu ne respectes rien.
--Je ne respecte rien de ce qui est indigne de respect.
--Et mon autorité, et ma volonté, et moi... moi, moi, ne suis-je donc
rien?
--Pour moi, votre fille est tout; le reste, rien.
La fermeté de Pepe Rey était comme la manifestation d'une force
invincible ayant parfaitement conscience d'elle-même. Elle frappait des
coups secs, terribles, sans ménagements d'aucune sorte. Ses paroles
étaient, pour ainsi dire, comme une artillerie impitoyable.
Doña Perfecta retomba sur le sofa; mais elle ne pleurait pas: une
convulsion nerveuse agitait ses membres.
--De sorte que pour cet athée infâme--s'écria-t-elle avec une rage non
jouée--il n'existe pas de convenances sociales; il n'existe rien en
dehors de son caprice?... C'est un affreux calcul. Ma fille est riche.
--Si vous vous imaginez m'offenser par cette insinuation en détournant
la question et en interprétant faussement mes sentiments pour blesser
ma dignité, vous vous trompez, ma chère tante. Croyez-moi intéressé
tant que vous voudrez. Dieu sait ce que je suis.
--Tu es un lâche.
--Ceci est une opinion comme une autre. Le monde peut vous croire
infaillible. Moi, non. Je suis très loin de penser qu'on ne puisse pas
en appeler de vos jugements devant Dieu.
--Mais, est-ce donc bien vrai, ce que tu dis?... Est-il bien possible
que tu insistes encore après mon refus?... Tu foules donc tout aux
pieds; tu es un monstre, un bandit.
--Je suis un homme.
--Un misérable! Brisons là: je te refuse ma fille, je te la refuse.
--Eh! bien, je la prendrai! Je ne prends que ce qui m'appartient.
--Ote-toi de ma présence--s'écria tout à coup la dame en se
levant.--Fat que tu es, tu crois que ma fille se souvient de toi?
--Elle m'aime comme je l'aime.
--C'est faux, c'est faux!
--Elle-même me l'a dit... et vous ne trouverez pas mauvais que, dans
cette question, j'ajoute plutôt foi à ses paroles qu'à celles de sa
mère.
--Quand donc te l'a-t-elle dit, puisque voilà bien des jours que tu ne
l'as vue?
--Je l'ai vue hier soir, et, devant le Christ de la chapelle, elle m'a
juré qu'elle serait ma femme.
--Oh! scandale et libertinage!... Mais qu'est-ce donc? Mon Dieu, quelle
honte!--s'écria doña Perfecta en comprimant de nouveau sa tête dans ses
mains et faisant quelques pas dans l'appartement. Rosario est donc hier
soir sortie de sa chambre?
--Elle en est sortie pour me voir. Il était bien temps.
--Quelle infâme conduite est la tienne! Tu t'es conduit comme un
voleur, tu as agi comme un séducteur de la pire espèce.
--Je me suis formé à votre école. Mon intention était bonne.
--Et elle est descendue!... Ah! je m'en doutais. Ce matin, au point
du jour, je l'ai surprise tout habillée dans sa chambre. Elle m'a
dit qu'elle était sortie pour je ne sais quoi... Mais le vrai
coupable, c'est toi, toi, toi... C'est une infamie. Pepe, Pepe, de toi
j'attendais tout, tout, excepté un pareil outrage... Tout est fini
entre nous. Va-t-en. Tu n'existes plus pour moi... Je te pardonne à la
condition que tu t'en ailles... Je ne dirai pas à ton père un mot de
tout ceci... Quel épouvantable égoïsme! Non, il n'y a pas d'amour en
toi. Tu n'aimes pas ma fille.
--Dieu sait que je l'adore, et cela me suffit.
--Ne prononce pas le nom de Dieu, blasphémateur; tais-toi. Au nom de
Dieu, que je puis invoquer, moi, parce que je crois en lui, je te dis
que ma fille ne sera jamais ta femme. Ma fille se sauvera, Pepe, ma
fille ne peut être, vivante, condamnée à l'enfer, car ce serait l'enfer
que son union avec toi.
--Rosario sera ma femme--répliqua le mathématicien avec calme.
La tranquille énergie de son neveu ne faisait qu'irriter davantage la
pieuse señora.
--Ne crois pas--lui dit-elle d'une voix entrecoupée--que tes menaces
m'intimident. Je sais ce que je dis. Est-ce qu'on peut ainsi fouler
aux pieds un foyer, une famille, est-ce qu'on peut fouler aux pieds
l'autorité humaine et divine?
--Tout cela, je le foulerai aux pieds--dit l'ingénieur qui commençait à
perdre son sang-froid et s'exprimait avec une certaine agitation.
--Tu fouleras tout aux pieds! Ah! l'on voit bien que tu es un barbare,
un sauvage, un homme qui ne connaît que la violence.
--Non, ma chère tante, je suis doux, juste, honnête et ennemi de
toute violence; mais entre vous et moi, vous qui êtes la loi et moi
qui devrais la respecter, il y a une pauvre créature qu'on tourmente,
un ange du ciel qui souffre un inique martyre. Ce spectacle, cette
iniquité, cette violence inouïe, c'est ce qui convertit ma droiture en
barbarie, ma raison en force, ma probité en une déloyauté ressemblant
à celle des assassins et des voleurs; ce spectacle, ma chère señora,
est ce qui me pousse à ne pas respecter votre loi, à vous, ce qui me
pousse à me mettre au-dessus d'elle et à tout fouler aux pieds. Ce qui
vous paraît une extravagance est une loi inéluctable. Je fais ce que
font les sociétés lorsqu'une force brutale aussi illogique qu'irritante
s'oppose à leur marche en avant. Elles passent par-dessus, et dans leur
impétueux élan détruisent tout sur leur passage. C'est ainsi que je
suis en ce moment; moi-même je ne me connais plus. J'étais raisonnable
et je suis brutal; j'étais respectueux et je suis insolent, j'étais
civilisé et je deviens sauvage. Vous m'avez conduit à cette horrible
extrémité en m'irritant et en m'écartant du chemin du bien dans lequel
je marchais. Est-ce ma faute ou est-ce la vôtre?
--C'est la tienne, c'est la tienne!
--Ni vous ni moi ne pouvons résoudre la question. Je crois que l'un
et l'autre nous manquons de raison. Tout est en vous violence et
injustice, en moi tout est injustice et violence. Nous en sommes
arrivés à être aussi barbares l'un que l'autre, et nous luttons et
nous nous blessons impitoyablement. Dieu permet qu'il en soit ainsi.
Mon sang retombera sur votre conscience, le vôtre retombera sur la
mienne... En voilà assez, señora. Je ne veux pas vous fatiguer plus
longtemps de paroles inutiles. Nous entrerons maintenant dans les
faits.
--Dans les faits, c'est bien!--s'écria doña Perfecta qui rugissait
plutôt qu'elle ne parlait.--Ne crois pas qu'il manque de gendarmes à
Orbajosa.
--Adieu, señora. Je quitte cette maison... Je crois que nous nous
reverrons.
--Sors, va-t-en, va-t-en sur-le-champ!--cria-t-elle en lui montrant la
porte d'un geste énergique.
Pepe Rey sortit. Après avoir prononcé quelques paroles incohérentes,
qui étaient la plus claire expression de sa fureur, doña Perfecta tomba
sur une chaise, ayant tous les symptômes d'une lassitude extrême ou
d'une attaque de nerfs. Les servantes accoururent.
--Allez chercher le Sr. D. Inocencio--cria-t-elle.--Allez, allez
vite... qu'il vienne de suite!
En l'attendant, elle mordilla son mouchoir.
XX.
RUMEURS.--APPRÉHENSIONS.
Le lendemain de cette déplorable altercation, coururent dans tout
Orbajosa, de maison en maison, de cercle en cercle, du Casino à la
pharmacie, et de la promenade de Las Descalzas à la porte de Baidejos,
les bruits les plus divers sur Pepe Rey et sur sa conduite. Tout le
monde les répétait, et les commentaires étaient si nombreux que, s'il
les eût recueillis et compilés, D. Cayetano aurait pu en former un
riche _Thesaurus_ de la bienveillance orbajocienne.
Au milieu de la diversité des détails mis en circulation, il y avait
conformité sur quelques points principaux, entre autres sur le suivant:
Que, furieux de ce que doña Perfecta refusait de marier Rosario avec un
athée, l'ingénieur avait _levé la main_ sur sa tante.
Le jeune homme vivait à l'auberge de la veuve Cusco, établissement
soi-disant _bien monté_, mais qui n'en était pas moins au niveau
des plus arriérés du pays. Il y recevait fréquemment la visite du
lieutenant-colonel Pinzon, qui venait s'entendre avec lui relativement
au plan qu'ils avaient combiné ensemble, et pour la bonne exécution
duquel le soldat montrait d'heureuses dispositions. Il imaginait à
chaque instant de nouveaux artifices ou de nouvelles ruses qu'il
mettait la meilleure humeur du monde à faire passer du domaine des
idées dans le domaine des faits, comme il avait l'habitude de le dire à
son ami:
--Le rôle que je remplis, mon cher Pepe, n'est pas précisément des plus
gracieux; mais pour vexer Orbajosa et les Orbajociens, je marcherais
volontiers à quatre pattes.
Nous ne savons à quels expédients eut recours l'artificieux militaire,
passé maître en fait de ruses mondaines, mais il est certain qu'au bout
de trois jours il était parvenu à se rendre très sympathique dans la
maison où il logeait. Ses façons d'agir plaisaient à doña Perfecta qui
ne pouvait entendre sans en être touchée, les complaisants éloges qu'il
faisait de la bonne tenue de la maison, de l'élévation des sentiments,
de la piété et de la magnificence de son hôtesse. Avec D. Inocencio,
il était au mieux. Ni la mère ni le Penitenciario ne l'empêchaient de
parler à Rosario (à qui l'on avait rendu la liberté après le départ
du terrible cousin), et par ses politesses mesurées, ses discrètes
flatteries et son habileté consommée, il conquit dans la maison une
place frisant la familiarité. Mais l'objet de toutes ses séductions
était une domestique, appelée Librada, qu'il corrompit (chastement
parlant) et décida à porter à Rosarito des lettres et des billets. La
jeune servante ne résista pas à cette corruption, réalisée à force de
douces paroles et de grosses sommes d'argent, parce qu'elle ignorait
la provenance des messages et leur véritable objet; si elle avait, en
effet, pu comprendre que tout cela n'était qu'une nouvelle méchanceté
de D. José, bien que ce jeune homme lui plût beaucoup, elle n'aurait
pas trahi sa maîtresse pour tout l'or du monde.
Doña Perfecta, D. Inocencio, Jacinto et Pinzon se trouvaient un jour
ensemble dans le jardin. On parla de la troupe et de la mission qu'elle
venait remplir à Orbajosa, ce qui fournit au señor Penitenciario
l'occasion de flétrir les procédés tyranniques du gouvernement--puis,
sans savoir comment, on prononça le nom de Pepe Rey.
--Il est encore à l'auberge--dit le petit avocat.--Je l'ai vu hier, et
il m'a chargé de vous présenter ses respects, señora doña Perfecta.
--A-t-on jamais vu plus colossale insolence?... Ah! Sr. Pinzon, ne
soyez pas étonné de m'entendre tenir ce langage à l'égard de mon
neveu... de ce «caballerito» qui, vous le savez déjà, logeait dans la
chambre que vous occupez.
--Oui, oui, je sais! Je ne le fréquente pas; mais je le connais de vue
et de réputation. Il est l'ami intime de notre brigadier.
--L'intime ami du brigadier?
--Oui, señora, du commandant de la brigade qu'on a envoyée dans ce
pays, et qui a été répartie en différents villages.
--Et où se trouve-t-il?--demanda la dame avec le plus vif intérêt.
--A Orbajosa.
--Je crois qu'il est logé dans la maison Polavieja--indiqua Jacinto.
--Votre neveu--continua Pinzon--et le brigadier Batalla sont amis
intimes; ils sont inséparables, et on les rencontre ensemble, à toute
heure dans les rues de la ville.
--Eh! bien, mon petit ami, cela me donne une fort mauvaise opinion de
votre chef,--répondit doña Perfecta.
--C'est un... malheureux,--dit Pinzon, du ton de quelqu'un qui, par
respect, n'ose pas appliquer un plus énergique qualificatif.
--En mettant les choses au mieux Sr. Pinzon, et en faisant une très
honorable exception en votre faveur--affirma doña Perfecta--il est
impossible de nier qu'il y a dans l'armée espagnole des gens...
--Notre brigadier était un excellent officier avant de s'adonner au
spiritisme...
--Au spiritisme!
--Cette secte qui évoque les spectres et les esprits au moyen des pieds
de table!...--s'écria en riant le chanoine.
--Par curiosité, par pure curiosité--dit emphatiquement Jacintillo--je
me suis fait envoyer de Madrid l'ouvrage d'Allan Kardec. Il est bon de
se mettre au courant de tout.
--Est-il, Jésus Dieu, possible de commettre de pareilles
extravagances!... Dites-moi, Pinzon, est-ce que mon neveu est aussi
inféodé à cette secte des pieds de table?
--Je serais tenté de croire que c'est lui qui a converti notre brave
brigadier Batalla.
--Ah! mon Dieu!
--C'est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie--dit D. Inocencio
sans pouvoir s'empêcher de rire--il parlera à Socrate, saint Paul,
Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour
lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu'il
n'avait pas la tête solide.
--Au reste--continua Pinzon,--notre brigadier est un bon militaire.
S'il pèche par quelque chose, c'est par excès de sévérité. Il prend si
bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui
faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre
sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos
gardes.
--Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,--s'écria doña
Perfecta.--Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me
rappellent ce que j'ai lu dans la _Vie des saints_ au sujet de
l'arrivée d'un proconsul romain dans une ville chrétienne...
--La comparaison ne laisse pas d'être exacte--dit le Penitenciario en
regardant le militaire par-dessus ses lunettes.
--Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c'est
vrai--manifesta Pinzon avec bienveillance.--A l'heure qu'il est, vous
êtes tous à notre merci.
--Les autorités du pays--objecta Jacinto--fonctionnent encore
parfaitement.
--Je crois que vous vous trompez--répondit le soldat dont la señora
et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond
intérêt.--Il y a une heure que l'alcade d'Orbajosa a été destitué.
--Par le gouverneur de la province?
--Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du
gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos
cesseront aujourd'hui leurs fonctions. Ainsi l'a ordonné le ministre
qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu'ils ne prêtassent pas
leur appui à l'autorité centrale.
--Nous voilà bien--murmura l'ecclésiastique en fronçant les sourcils et
avançant la lèvre inférieure.