détermina un silence absolu.
--N'entends-tu rien, Pepe?
--Rien, absolument rien.
--Fais bien attention... A l'instant même, je viens encore de
l'entendre. Je ne saurais dire s'il part de très loin ou de tout près
de nous. Ce pourrait être aussi bien la respiration de ma mère que le
grincement de la girouette sur la tour de la cathédrale... j'ai l'ouïe
très fine.
--Trop fine, il me semble... Ainsi donc, ma chère cousine, je vais te
monter dans mes bras.
--Soit, porte-moi jusqu'en haut de l'escalier. Ensuite j'irai seule.
Dès que j'aurai pris un peu de repos je me retrouverai comme si rien...
Mais, n'entends-tu pas?
Ils s'arrêtèrent sur la première marche.
--C'est un son métallique.
--La respiration de ta mère?
--Non, non, ce n'est pas cela. Le bruit part de très loin. Serait-ce le
chant d'un coq?
--C'est possible.
--On dirait la répétition de ces deux mots: _Me voilà, me voilà!_
--Oui, oui, j'entends maintenant, murmura Pepe Rey.
--C'est un cri.
--C'est un cornet.
--Un cornet?
--Oui, monte vite. Tout Orbajosa va être réveillé... On l'entend déjà
distinctement. Ce n'est pas une trompette, mais bien un clairon. La
troupe s'approche.
--La troupe!
--Je ne sais pourquoi je me figure que cette invasion militaire doit
m'être avantageuse... Je suis tout joyeux, Rosario; vite en haut.
--Moi aussi, je suis joyeuse. En haut.
Elle y fut portée en un instant, et les deux amoureux se séparèrent en
se parlant à l'oreille si bas qu'ils s'entendaient à peine.
--Je me montrerai à la croisée qui donne sur le jardin pour te faire
savoir que je suis rentrée dans ma chambre sans encombre. Adieu.
--Adieu Rosario. Prends bien garde de te cogner contre les meubles.
--Je connais parfaitement mon chemin. C'est convenu, mon ami, nous nous
verrons de nouveau. Mets-toi à la fenêtre de ta chambre si tu désires
avoir télégraphiquement de mes nouvelles.
Pepe Rey fit ce que sa cousine lui avait demandé; mais il
attendit longtemps, fort longtemps, et Rosario ne parut pas à sa
croisée.--L'ingénieur crut entendre à l'étage au-dessus un bruit de
voix troublées.
XVIII.
LA TROUPE.
Les habitants d'Orbajosa entendant vaguement passer les sons de ce
clairon à travers les ombres crépusculaires de leur dernier somme,
ouvraient les yeux et disaient:
--La troupe!
Les uns, se parlant à eux-mêmes entre la veille et le sommeil,
murmuraient:
--On nous a enfin envoyé cette canaille.
D'autres se levaient précipitamment en grognant:
--Nous allons les voir, ces damnés.
Quelqu'un s'écria:
--Cela ne se passera pas ainsi!... Ils nous demandent des conscrits
et des contributions; nous répondrons à leur double demande par
d'innombrables coups de bâton.
Dans une autre maison on entendit ces paroles gaîment prononcées:
--S'il y avait mon fils!... Si mon frère s'y trouvait!...
On ne voyait en somme que gens sautant à bas de leur lit, s'habillant
en toute hâte et ouvrant les fenêtres pour voir le bruyant régiment qui
entrait en même temps que les premières lueurs du jour. La ville était
l'image de la tristesse, de la vieillesse, du silence: l'armée celle
de la gaîté, de la jeunesse et du bruit. Par l'entrée de celle-ci dans
celle-là, il semblait que la momie reçût d'une façon merveilleuse le
don de la vie et sortît de son cercueil pour danser à la ronde autour
d'elle. Quel mouvement, quelles clameurs, quelle gaîté, quels rires!
Rien n'est intéressant comme un corps d'armée. C'est la patrie sous
son aspect juvénile et vigoureux. Ce que, considérée dans chacun des
individus qui la composent, cette même patrie peut avoir d'inepte,
de turbulent, de superstitieux parfois, et souvent de condamnable,
disparaît sous la pression de fer de la discipline qui, de tant de
petites individualités insignifiantes, fait un tout merveilleux.
Le soldat, c'est-à-dire le corpuscule, en se séparant, après le
commandement de _rompez les rangs_, du corps dans lequel il a vécu
d'une vie régulière et parfois sublime, peut conserver quelques-unes
des qualités qui sont propres à l'armée. Mais ce n'est pas ce qui
arrive le plus généralement. La séparation amène au contraire
d'ordinaire un prompt relâchement, d'où il résulte que, tandis
que l'armée est la plus haute personnification de la gloire et de
l'honneur, une réunion de soldats peut être une calamité insupportable,
et que les populations qui pleurent de joie et d'enthousiasme en voyant
entrer dans leurs murs un bataillon victorieux, n'éprouvent que de la
défiance et de l'effroi lorsque, isolés et sans discipline, messieurs
les soldats pénètrent chez elles.
Ce dernier cas était celui de la ville d'Orbajosa. Comme il n'y avait
alors ni victoire à célébrer, ni motif d'aucune sorte à tresser
des couronnes, dresser des arcs de triomphe ou même mentionner les
prouesses de nos héros, tout ne fut que crainte et défiance dans la
ville épiscopale qui, malgré sa pauvreté, ne manquait pas de trésors
en volailles, fruits, argent et jeunesses, auxquels l'arrivée des
disciples de Mars que l'on sait faisait courir les plus grands risques.
Outre cela, la patrie des Polentinos, en tant que ville complètement
étrangère au mouvement qu'ont déterminé le commerce, la presse, les
chemins de fer et autres agents de civilisation que nous n'avons pas
à énumérer ici, n'aimait pas qu'on vînt troubler le calme de son
existence. Chaque fois qu'on lui en fournissait l'occasion, elle
montrait une vive répugnance à se soumettre à l'autorité centrale
qui nous gouverne bien ou mal, et rappelant ses anciens privilèges,
qu'elle rabâchait comme le chameau rumine l'herbe qu'il a mangée la
veille, elle faisait parade d'une certaine indépendance séditieuse et
de mœurs anarchiques qui à diverses reprises, donnèrent d'assez grands
cassements de tête au gouverneur de la province.
Il faut noter encore qu'Orbajosa avait des antécédents ou plutôt des
ancêtres factieux. A n'en pas douter, elle conservait dans son sein
quelques fibres énergiques du genre de celles qui, suivant l'opinion
enthousiaste de D. Cayetano, la poussèrent dans les âges passés à
l'accomplissement d'actions épiques inouïes; et, bien qu'en décadence,
elle éprouvait encore de temps à autre l'impérieux besoin de faire de
grandes choses, pour si stupides ou extravagantes qu'elles pussent
être. Ayant donné au monde tant de ses illustres fils, elle voulait
sans doute que ses rejetons actuels, les Caballucos, les Merengues
et les Pelosmalos, renouvelassent les _gestes_ glorieux de ceux
d'autrefois.
Chaque fois que des séditions éclatèrent en Espagne, ce petit coin de
terre donna à entendre qu'il n'existait pas en vain sur la surface du
globe, alors même qu'il ne servit jamais de théâtre à une véritable
campagne. Son génie, sa situation, son histoire le réduisaient au rôle
secondaire d'enrôleur de factions. Orbajosa fit présent au pays de ce
produit national en 1827, sous les Apostoliques, durant la guerre de
sept ans, en 1848, et à d'autres époques moins marquantes de notre
histoire. Les factions et les factieux y furent toujours populaires.
Cette circonstance funeste est due à la guerre de l'Indépendance, une
de ces bonnes choses qui ont été l'origine d'une infinité de choses
détestables. _Corruptio optimi pessima._ Et avec la popularité des
factions et des factieux coïncidait naturellement l'impopularité
toujours croissante de tout ce qui entrait à Orbajosa porteur d'une
délégation ou d'un mandat du pouvoir central. Les soldats y furent
toujours si mal vus que chaque fois que les vieillards parlaient d'un
crime, d'un vol, d'un assassinat, d'un viol ou de n'importe quel autre
épouvantable méfait, ils ajoutaient: cela se passa à l'époque où vint
la troupe.
Puisque nous en sommes sur cet important sujet, il est bon de dire que
les bataillons envoyés, à l'époque où se passait l'histoire que nous
racontons, ne venaient pas à Orbajosa pour se promener dans les rues,
mais qu'ils y venaient remplir une mission dont il sera clairement
et avec détails parlé plus loin. Comme circonstance non dépourvue
d'intérêt, nous ajouterons que les faits rapportés datent d'une année
qui n'est ni bien rapprochée ni bien éloignée de la présente, de même
qu'on peut dire qu'Orbajosa (la romaine _Urbs Augusta_, bien que
quelques érudits modernes, examinant de plus près le _ajosa_, opinent
que cette terminaison lui vient de ce qu'elle est la patrie du meilleur
ail du monde) n'est ni très loin, ni très près de Madrid, sans affirmer
non plus que ses glorieux fondements se trouvent au nord ou au sud, à
l'est ou à l'ouest, car ils peuvent être partout, en quelque endroit
que les Espagnols fixent leurs regards et sentent le piquant de son ail.
Lorsque la municipalité eut distribué aux soldats les billets de
logement, chacun se mit en quête du foyer qui lui avait été assigné.
On les y recevait de très mauvaise grâce et on les reléguait dans
les endroits les plus atrocement inhabitables des maisons. Les
jeunes filles du pays n'étaient pas, il faut en convenir, absolument
mécontentes, mais on exerçait sur elles une grande vigilance, car il
n'était pas décent de paraître bien aise de la visite d'une telle
canaille. Seuls, les soldats enfants de la contrée étaient traités
comme des rois. Les autres étaient considérés comme tout ce qu'il peut
y avoir de plus étranger.
A huit heures du matin, un lieutenant-colonel de cavalerie entra,
muni de son billet, chez doña Perfecta Polentinos. Les domestiques
le reçurent, ainsi que leur avait ordonné la señora qui, se trouvant
dans un déplorable état d'esprit, ne voulut pas voir le militaire, et
ils lui assignèrent l'unique pièce de la maison qui, paraît-il, fût
disponible, c'est-à-dire la chambre occupée par Pepe Rey.
--Qu'ils s'arrangent tous les deux comme ils pourront,--dit doña
Perfecta d'une voix pleine de fiel et de vinaigre. Puis, s'ils se
trouvent à l'étroit, qu'ils aillent loger dans la rue.
Avait-elle l'intention de pousser ainsi à bout son infâme neveu, ou
bien n'y avait-il pas réellement dans toute la maison d'autre pièce
disponible? Nous l'ignorons, les chroniques d'où nous avons tiré cette
histoire véridique ne disant pas un mot d'une si importante question.
Ce que nous savons d'une façon incontestable, c'est que, au lieu
d'éprouver de l'ennui de se trouver logés ensemble, les deux hôtes en
furent enchantés, car ils étaient de vieux amis.
Si grande et si joyeuse fut leur surprise de se rencontrer qu'ils ne
cessaient de s'adresser des questions et de pousser des exclamations en
se félicitant mutuellement de l'étrange hasard qui les réunissait dans
ce lieu et en pareille occasion.
--Pinzon!... Toi ici!... mais qu'y a-t-il donc? Je ne te soupçonnais
certes pas si près...
--J'avais bien entendu dire, mon cher Pepe, que tu venais de ce côté;
mais je ne croyais pas non plus te rencontrer dans l'horrible, dans la
sauvage Orbajosa.
--Quel heureux hasard!... car ce hasard est, en effet, très heureux et
presque providentiel!... Pinzon, nous allons à nous deux réaliser dans
cet horrible trou de grandes choses.
--Et nous aurons le temps de les bien méditer--répondit l'autre en
s'asseyant sur le lit dans lequel l'ingénieur était couché--puisque, à
ce qu'il paraît, nous allons, toi et moi, vivre ensemble dans cette
pièce. Quelle diable de maison est-ce donc que celle-ci?
--Malheureux, c'est celle de ma tante. Parles-en avec un peu plus de
respect. Tu ne connais pas ma tante?... Mais je vais me lever.
--Je m'en réjouis parce qu'ainsi je pourrai me coucher; et je t'assure
que j'en ai passablement besoin... Quel chemin, mon cher Pepe, quel
chemin et quelle population!
--Dis-moi, venez-vous mettre le feu à Orbajosa?
--Le feu!
--Je le demande parce que je vous aiderais peut-être.
--Quelles gens! mon Dieu, quelles gens!--s'écria le militaire en ôtant
son schako et se débarrassant de son épée, de son baudrier, de son sac
de voyage et de sa capote.
--C'est la deuxième fois qu'on nous envoie ici. Je te jure qu'à la
troisième je demande mon licenciement.
--Ne dis pas de mal de ces braves gens. Mais, comme tu es venu à
propos! On dirait, mon cher Pinzon, que Dieu t'envoie à mon secours...
J'ai un projet terrible, une aventure, un plan, mon cher ami... si tu
veux que nous l'appelions ainsi, et il m'eût été très difficile de
le mener sans toi à bonne fin. Il y a un moment je devenais fou en y
réfléchissant, et plein d'angoisse, je me disais: «Ah! si j'avais ici
un ami, un bon ami...»
--Un projet, un plan, une aventure... De deux choses l'une, monsieur le
mathématicien, ou il s'agit de trouver la direction des ballons, ou il
y a là-dessous quelque amourette...
--C'est sérieux, très sérieux. Couche-toi, dors un peu, et ensuite nous
causerons.
--Je vais me coucher, mais je ne dormirai pas. Tu peux me raconter
tout ce que tu voudras. Seulement je te demande de me parler le moins
possible d'Orbajosa.
--C'est précisément d'Orbajosa que je veux te parler. Est-ce que tu as
aussi de l'antipathie pour ce berceau de tant d'illustres personnages?
--Ces _Ajeros_... car nous les appelons les marchands d'ail... ces
Ajeros, dis-je, seront aussi illustres que tu le voudras; mais pour
moi, ils m'affectent non moins désagréablement que l'âcre odeur de
leur marchandise. C'est une population dominée par des individus qui
enseignent la méfiance, la superstition et l'horreur du genre humain.
Lorsque nous en aurons le loisir, je te raconterai un fait... un
événement mi-comique, mi-terrible qui m'arriva ici l'an dernier...
Lorsque je te le raconterai, tu riras, toi, tandis que je me sentirai
bouillonner de colère... Mais enfin, ce qui est passé est passé.
--Ce qui m'arrive n'a rien de comique.
--Mais ce n'est pas le seul motif que j'ai d'abhorrer cette population.
Il faut que tu saches qu'en 1848 quelques partisans sans entrailles
assassinèrent ici mon père. Il était général de brigade en non
activité de service. Le gouvernement le fit appeler, et il passait
par Villahorrenda pour se rendre à Madrid lorsqu'il fut saisi par
une demi-douzaine de scélérats... Il y a ici plusieurs dynasties de
guerilleros: les Aceros, les Caballucos, les Pelosmalos... un bagne en
liberté, comme disait quelqu'un qui savait bien ce qu'il disait.
--Je suppose que ce n'est pas pour avoir le plaisir de visiter les
agréables jardins d'Orbajosa que sont venus ici deux régiments
d'infanterie et quelques escadrons de cavalerie.
--Que veux-tu? Nous venons parcourir le pays. Il y a de nombreux dépôts
d'armes. Le gouvernement ne se hasarde pas à destituer la majeure
partie des ayuntamientos[27] sans éparpiller quelques compagnies dans
les villages. Il y a dans ce pays tant d'agitation factieuse; les
provinces voisines son déjà si infestées; et le district municipal
d'Orbajosa a, en outre, joué un rôle si brillant dans toutes les
guerres civiles qu'on craint que les _bravos_ d'ici ne se mettent en
marche pour saccager tout ce qu'ils rencontreront sur leur chemin.
[27] Municipalités.
--Excellentes précautions..., mais je crois que, tant que cette
population ne sera pas remplacée par une autre et que les pierres
du pays n'auront pas changé de forme, Orbajosa ne se tiendra pas
tranquille.
--C'est aussi mon opinion--dit le militaire en allumant une
cigarette.--Ne vois-tu pas que les partisans sont choyés par tout
le monde? Tous ceux qui ravagèrent la contrée en 1848 et à d'autres
époques, ou, à défaut d'eux, leurs enfants, ont aujourd'hui des places
dans les perceptions, dans les monts de piété, dans l'ayuntamiento,
dans le service des postes; il en est qui sont alguazils, sacristains,
porteurs de contraintes. Quelques-uns sont devenus des principicules
redoutables qui tripotent les élections, ont à Madrid des influences,
distribuent des emplois... enfin, c'est abominable.
--Dis-moi, ne peut-on pas espérer que les partisans commettront
prochainement quelque méfait? S'il en était ainsi, vous raseriez la
ville et... je vous aiderais.
--Si cela dépendait de moi... Ils feront des leurs--continua
Pinzon--parce que dans les deux provinces voisines les factions
croissent comme une malédiction de Dieu. Et soit dit entre nous, mon
cher Pepe, je crois que c'est un symptôme dont il faut tenir compte.
Certaines gens en rient et assurent qu'il ne peut plus y avoir de
guerre civile comme la dernière. Ils ne savent rien du pays, ils ne
connaissent pas Orbajosa et ses habitants. Je soutiens, moi, que ce
qui commence maintenant n'est pas près de finir et que nous aurons une
nouvelle, terrible et sanglante guerre qui durera, Dieu sait combien de
temps. Qu'en penses-tu?
--Ami Pinzon, quand j'étais à Madrid, je me moquais aussi de ceux qui
parlaient de la possibilité d'une guerre civile aussi longue et aussi
terrible que la guerre de sept ans; mais maintenant, depuis que je suis
ici...
--Il faut pénétrer dans ces pays enchanteurs, voir de près ces
populations et les entendre parler pour savoir de quel pied boite
l'Espagne.
--Tu as raison... sans pouvoir m'expliquer sur quoi se fondent mes
idées, il est certain que je vois ici les choses d'une autre façon, et
que je crois à la possibilité de guerres longues et féroces.
--Exactement comme moi.
--Mais, à l'heure qu'il est, bien plus que la guerre publique me
préoccupe une guerre privée dans laquelle je suis engagé et que j'ai
naguère déclarée.
--Tu m'as dit que cette maison est celle de ta tante? Comment se
nomme-t-elle?
--Doña Perfecta Rey de Polentinos.
--Ah! je la connais de nom. C'est une personne excellente, et la seule
dont je n'ai pas entendu dire du mal par les _Ajeros_. Lorsque je me
suis pour la première fois trouvé ici, j'ai, au contraire, entendu tout
le monde louer sa bonté, sa charité, ses vertus.
--Oui, ma tante est très bonne, très aimable--dit Rey.
Puis, il resta un moment pensif.
--Mais, maintenant je me rappelle, s'écria soudain Pinzon--je me
rappelle... Comme les choses s'enchaînent... Oui, on me dit à Madrid
que tu te mariais avec une de tes cousines. Tout est découvert. C'est
cette belle et angélique Rosarito?...
--Ami Pinzon, nous allons en parler longuement.
--Je me figure qu'il y a des contrariétés.
--Il y plus que cela. Il y a des luttes terribles. Il me faut des amis
puissants, intelligents, des hommes d'initiative, ayant une grande
expérience des affaires difficiles, une grande habileté et beaucoup de
courage.
--Peste, cela est encore plus grave qu'un duel.
--Beaucoup plus grave. Un homme se bat facilement avec un autre homme.
Avec des femmes, avec des ennemis invisibles qui travaillent dans
l'ombre, c'est impossible.
--Parle; je suis tout oreilles.
Le lieutenant-colonel Pinzon s'était tout de son long étendu sur le
lit. Pepe Rey approcha une chaise et, le coude appuyé sur ce même lit
et la tête sur la main, il commença sa conférence, sa consultation,
son exposition de plan ou ce qu'on voudra, et parla très longtemps.
Pinzon l'écoutait avec une profonde attention et sans dire un mot, à
l'exception de quelques brèves questions relatives à certains faits
ou à l'éclaircissement de quelques obscurités. Lorsque Pepe Rey cessa
de parler, Pinzon était sérieux. Il se roula sur le lit en étirant ses
membres avec les délicieuses contorsions de quelqu'un qui n'a pas dormi
depuis trois nuits, et dit ensuite:
--Ton plan est fort compliqué, imprudent et d'exécution difficile.
--Mais non pas impossible.
--Oh! non; il n'y a rien d'impossible en ce monde. Réfléchis bien,
cependant.
--J'ai bien réfléchi.
--Et tu es résolu à poursuivre l'exécution de ton plan? Songe que
de pareilles choses ne se font pas communément. D'ordinaire elles
réussissent mal et laissent celui qui les fait dans une assez mauvaise
situation.
--Je suis bien décidé.
--Eh bien, en ce qui me concerne, et quoique l'affaire soit risquée et
grave, très grave, je suis disposé à te venir en aide en tout et pour
tout.
--Je puis donc compter sur toi?
--Jusqu'à la mort.
XIX.
LUTTE TERRIBLE.--STRATÉGIE.
Les premiers coups de feu ne pouvaient tarder à s'échanger. Après
s'être entendu avec Pinzon relativement à l'exécution de son plan,
dont le premier point était que les deux amis feindraient de ne pas se
connaître, Rey entra, à l'heure du repas, dans la salle à manger. Il y
trouva sa tante qui arrivait de la cathédrale, où elle avait l'habitude
de passer toute la matinée. Elle était seule et paraissait extrêmement
préoccupée. L'ingénieur remarqua que son impassible et pâle visage, non
dépourvu d'une certaine beauté, était voilé d'un sombre et mystérieux
nuage. Il recouvrait sa sinistre clarté lorsque la señora levait les
yeux, mais elle les levait rarement, et après avoir rapidement observé
la physionomie de son neveu, l'excellente dame se renfermait de nouveau
dans son impassibilité étudiée.
L'un et l'autre, ils attendaient en silence qu'on servît le repas. D.
Cayetano étant allé à Mundogrande ne devait pas y assister. Lorsqu'ils
eurent commencé de manger, doña Perfecta demanda:
--Et ce caballero, ce gros militaire dont nous a gratifiés le
gouvernement, ne vient-il pas manger?
--Il paraît avoir moins besoin de manger que de dormir--répondit
l'ingénieur sans regarder sa tante.
--Le connais-tu?
--Je ne l'ai vu de ma vie.
--Quels hôtes aimables le gouvernement nous envoie! Nos tables et nos
lits semblent n'être faits que pour le bon plaisir de ces débauchés de
Madrid.
--On craint de voir se lever ici des guérillas--dit Pepe qui sentit
un frémissement courir dans tous ses membres--et le gouvernement est
décidé à écraser les Orbajociens, oui, à les écraser, à les pulvériser.
--Une minute, une minute, arrête-toi là, pour l'amour de Dieu, et
ne nous pulvérise pas si vite!--s'écria ironiquement la señora...
Infortunés que nous sommes! Aie au moins pitié de nous; laisse vivre
ces malheureuses créatures. Est-ce que tu serais, par hasard, du nombre
de ceux qui accompliront avec la troupe l'œuvre grandiose de notre
pulvérisation?
--Je ne suis pas militaire; je ne ferai qu'applaudir des deux mains
lorsque je verrai extirper pour jamais les germes de guerre civile,
d'insubordination, de discorde, d'anarchie, de brigandage et de
barbarie qui existent ici pour la honte de notre époque et de notre
pays.
--Que la volonté de Dieu soit faite!
--Orbajosa, ma chère tante, ne produit guère autre chose que de l'ail
et des bandits, car ce sont des bandits, ceux qui, au nom d'une idée
politique ou religieuse, se mettent tous les quatre ou cinq ans à
courir les aventures.
--Merci, grand merci, mon cher neveu--dit doña Perfecta pâlissant de
colère.--De sorte qu'il n'y aurait que cela à Orbajosa? Eh! mais, il y
a aussi autre chose que tu es venu chercher parmi nous, et que tu n'as
pas encore.
Pepe Rey se sentit atteint. La colère l'aveuglait. Garder vis-à-vis de
sa tante le respect dû au sexe, à l'âge et à la position de celle-ci,
lui devenait de plus en plus difficile. Il était au comble de la
fureur, et se sentait irrésistiblement poussé à s'élancer sur son
interlocutrice.
--Je suis venu à Orbajosa--dit-il--parce que vous m'y avez appelé; vous
aviez concerté avec mon père.....
--Oui, oui, cela est vrai--répondit la señora en l'interrompant
vivement, et en s'efforçant de recouvrer sa douceur habituelle.--Je
suis loin de le nier. Le vrai coupable en cette affaire, c'est moi.
C'est moi qui suis la cause de tes ennuis, du mépris que tu nous
témoignes et de tout ce qui se passe chez moi de désagréable depuis
que tu y es venu.
--Je suis heureux que vous en conveniez.
--Toi, au contraire, tu es un saint. Faut-il que je me mette à genoux
devant ta Sainteté et que je te demande pardon?
--Señora--dit sérieusement Pepe en cessant de manger--je vous prie de
ne pas vous moquer aussi impitoyablement de moi. Je ne saurais vous
suivre sur ce terrain.--La seule chose que j'ai dite, c'est que je suis
venu à Orbajosa appelé par vous.
--Et c'est parfaitement vrai. Ton père et moi, nous avions décidé
que tu te marierais avec Rosario.--Tu vins pour la connaître. Je te
regardai dès lors comme mon fils... Tu feignais d'aimer Rosario.