prendre une détermination énergique. J'ai besoin de voir Rosario et de
lui parler.
--Eh! bien, mais, voyez-la!...
--Mais c'est ce qu'on m'empêche de faire--répondit l'ingénieur, en
frappant du poing sur la table.--Rosario est séquestrée...
--Séquestrée? s'écria le savant d'un ton d'incrédulité.--Il est vrai
que je ne suis content ni de sa figure, ni de son air, ni de la stupeur
qui se peint dans ses beaux yeux. Elle est triste, elle parle peu,
elle pleure... Mon cher ami, je crains fort que cette enfant ne soit
attaquée de la terrible maladie qui a déjà fait tant de victimes parmi
les membres de ma famille.
--Une terrible maladie, dites-vous! Laquelle?
--La folie... ou, pour mieux dire, la manie. Il n'est personne, excepté
moi dans ma famille qui ait pu l'éviter. Moi, moi seul, je n'en ai pas
subi les atteintes.
--Vous!... Laissons de côté la manie--dit l'ingénieur avec
impatience--je veux voir Rosario.
--Rien de plus naturel. Mais l'isolement dans lequel la tient sa mère
est un régime hygiénique, mon cher Pepe, le seul régime qui ait été
appliqué avec succès à tous les membres de ma famille. Considérez que
la personne dont la présence et le son de voix doit faire la plus vive
impression sur le faible système nerveux de Rosarillo, c'est l'élu de
son cœur.
--Quoi qu'il en puisse être--dit Pepe en insistant--je veux la voir.
--Perfecta ne s'y opposera peut-être pas--concéda le savant en
examinant attentivement ses notes et ses papiers.--Quant à moi, je ne
veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas.
Voyant qu'il ne pouvait rien tirer de bon de l'excellent Polentinos,
l'ingénieur se disposa à sortir.
--Vous allez travailler,--dit-il--je ne veux pas vous déranger.
--Non, j'ai encore du temps à moi. Voyez quelle quantité de documents
précieux j'ai recueillie aujourd'hui. Ecoutez bien... «En 1537,
un habitant d'Orbajosa appelé Bartolomé del Hoyo, se rendit à
Civitta-Vecchia sur les galères du marquis de Castel-Rodrigo.» Un
autre: «En la même année, deux frères, aussi enfants d'Orbajosa,
nommés Juan et Rodrigo Gonzalez del Arco, s'embarquèrent sur l'un
des six navires qui, le 20 février, sortirent de Maëstricht et, à
la hauteur de Calais, rencontrèrent un navire anglais ainsi que les
navires flamands commandés par Van Owen.» Bref, ce fut l'un des plus
importants hauts faits de notre marine. J'ai découvert que c'est un
Orbajocien, un certain Mateo Diaz Coronel, porte-drapeau dans la garde,
qui, en 1709, écrivit et publia à Valence _l'Eloge en vers, chant
funèbre, louange lyrique, description numérique, glorieuses fatigues,
fatigantes gloires de la Reine des Anges_. Je possède un remarquable
exemplaire de cet ouvrage qui vaut son pesant d'or... C'est un autre
Orbajocien qui est l'auteur du fameux _Traité des diverses sortes de
Genettes_ que je vous ai montré hier... En un mot, je ne puis faire un
pas dans le labyrinthe de l'histoire inédite sans m'y heurter contre
quelque illustre compatriote. J'ai l'intention de tirer tous ces noms
de l'injuste obscurité et de l'oubli dans lesquels ils sont ensevelis.
Quelle pure jouissance on éprouve, mon cher Pepe, à rendre ainsi tout
leur lustre aux gloires soit épiques, soit littéraires du pays qui
vous a vu naître! Quel meilleur emploi un homme pourrait-il faire du
peu d'intelligence qu'il a reçue du ciel, de la fortune qui lui est
échue en partage et du peu d'années que l'existence humaine la plus
longue peut passer sur la terre... Grâce à moi, l'on verra que la ville
d'Orbajosa est l'illustre berceau du génie espagnol. Mais que dis-je?
cette illustre origine ne se reconnaît-elle pas dans la noblesse, dans
la magnanimité de la génération actuelle des enfants d'Orbajosa? Il
est peu de localités où, comme ici, fleurissent toutes les vertus à
l'abri de l'influence délétère du vice. Ici tout est harmonie, respect
réciproque, humilité chrétienne. Ici la charité se pratique encore
comme aux plus beaux temps évangéliques; ici sont inconnues l'envie
et les passions criminelles... Si vous entendez parler de voleurs ou
d'assassins, tenez bien pour certain que ces misérables ne sont pas
nés dans ce noble pays, à moins qu'ils n'appartiennent au petit nombre
des malheureux pervertis par les prédications démagogiques. Ici vous
rencontrerez, dans toute sa pureté, le caractère national droit, noble,
incorruptible, grand, simple, patriarcal, hospitalier, généreux...
C'est pour cela que je me plais tant dans cette calme solitude, loin
du brouhaha des grandes villes, où règnent, hélas! l'hypocrisie et
le vice. C'est pour cela que mes nombreux amis de la capitale n'ont
pu m'arracher de ces lieux; c'est pour cela que je persiste à y
vivre dans la douce compagnie de mes compatriotes et de mes livres,
en respirant sans cesse cette salutaire atmosphère d'honnêteté qui
disparaît peu à peu de notre Espagne et n'existe aujourd'hui que dans
les humbles et chrétiennes petites villes qui savent l'entretenir par
l'émanation de leurs vertus. Et croyez-le bien, mon cher Pepe, ce calme
isolement a beaucoup contribué à me préserver de la terrible maladie
héréditaire dans ma famille. Lorsque j'étais encore jeune, j'avais,
comme mon père et comme mes frères, une déplorable disposition aux
manies les plus étranges; mais j'en suis maintenant si étonnamment
guéri qu'il ne m'est plus possible de croire à l'existence de cette
maladie que lorsque je la vois se manifester chez d'autres... et c'est
parce que je la constate chez elle que je suis si inquiet sur le compte
de ma pauvre petite nièce.
--Je me réjouis que l'air d'Orbajosa vous en ait préservé--dit Rey qui
ne put se défendre d'un sentiment de raillerie née de sa tristesse
elle-même.--Il a produit sur moi un effet tellement différent que
je ne tarderais pas à devenir maniaque si je restais longtemps ici.
Là-dessus, bonne nuit; travaillez bien.
--Bonne nuit.
Il regagna son appartement. N'éprouvant aucun besoin de sommeil ni de
repos physique, mais ressentant, au contraire, une vive excitation
qui le poussait à se remuer, s'agiter et changer de place, il se
promena de long en large dans la pièce. Ensuite, il ouvrit la fenêtre
qui donnait sur le jardin et, les coudes appuyés sur la balustrade,
il contempla l'immense obscurité de la nuit. On ne distinguait rien.
Mais l'homme absorbé en lui-même voit toutes sortes de choses et Rey,
les yeux fixes, regardait se dérouler dans les ténèbres le panorama
varié de ses malheurs. L'obscurité ne lui permettait de voir ni les
fleurs de la terre, ni les étoiles qui sont les fleurs du ciel. Le même
manque presque absolu de clarté lui donnait l'illusion d'un mouvement
de grands massifs d'arbres qui lui semblaient se pencher, s'allonger
nonchalamment et se replier en revenant sur eux-mêmes comme les flots
d'une mer d'ombre. Un formidable flux et reflux, une lutte terrible
entre des forces imparfaitement déterminées agitait l'atmosphère
silencieuse. En contemplant cette étrange projection de son âme sur la
nuit, le mathématicien s'écria:
--Ah! la bataille sera terrible! Nous verrons qui l'emportera.
Les insectes nocturnes vinrent lui dire à l'oreille des choses
mystérieuses. Ici c'était un aigre cri, là un claquement semblable à
celui de la langue sur les dents, là-bas de plaintifs murmures, plus
loin une vibration comme celle de la clochette suspendue au cou du
troupeau errant. Tout à coup Rey perçut un son étrange, une sorte de
sifflement, une note rapide ne pouvant venir que d'une langue et de
lèvres humaines. Sa durée ne fut pas plus longue que celle de la lueur
d'un éclair. Mais le son de cette S fugitive qui pénétrait en lui et
se glissait ainsi qu'une couleuvre en tout son être se fit entendre à
plusieurs reprises, en augmentant chaque fois d'intensité. Il regarda
de tous côtés à droite, à gauche, en bas, en haut de la maison et crut
enfin apercevoir à l'une des fenêtres quelque chose de semblable à un
oiseau blanc battant des ailes. L'idée lui vint aussitôt que ce pouvait
être un phénix, une colombe, un héron royal... cet oiseau n'était
pourtant pas autre chose qu'un mouchoir.
L'ingénieur sauta par la croisée dans le jardin. En regardant bien,
il finit par entrevoir la main et le visage de sa cousine, et il crut
remarquer qu'elle posait un doigt sur sa bouche comme pour recommander
le silence. Cette ombre sympathique étendit ensuite le bras vers le bas
de la maison et disparut.
Pepe Rey rentra aussitôt dans sa chambre, puis, s'efforçant de ne pas
faire de bruit, il gagna la galerie sur laquelle il s'avança avec
précaution. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Il attendit un
moment. Enfin il entendit distinctement de légers coups frapper les
marches de l'escalier. Un... deux... trois... C'était le bruit de deux
petits souliers.
Se dirigeant de ce côté, au milieu d'une obscurité presque complète,
il étendit les bras pour recevoir la personne qui descendait. Son âme
était comme inondée d'une vive et profonde tendresse, mais de ce doux
sentiment surgit tout à coup--à quoi bon le nier?--comme une infernale
inspiration, un sentiment mauvais qui n'était autre qu'un terrible
désir de vengeance.
Les pas se rapprochaient en descendant. Pepe Rey s'avança, et des mains
qui s'agitaient dans le vide heurtèrent les siennes... Ces quatre mains
s'unirent aussitôt dans une étroite étreinte.
XVII.
LUEUR DANS L'OBSCURITÉ.
La galerie était longue et large. A l'une de ses extrémités était la
porte de la chambre qu'habitait l'ingénieur, au milieu celle de la
salle à manger et à l'autre extrémité l'escalier, puis une autre grande
porte fermée, à laquelle une marche servait de seuil. Cette porte était
celle de la chapelle consacrée par les Polentinos aux saints qu'ils
vénéraient plus particulièrement. On y célébrait quelquefois le saint
sacrifice de la messe.
Rosario conduisit son cousin jusqu'à la porte de la chapelle et se
laissa tomber sur la marche.
--Ici?...--murmura Pepe Rey.
Aux mouvements de sa main droite, il comprit qu'elle faisait le signe
de la croix.
--Ma chère cousine! Rosario!... mille fois merci de t'être montrée à
moi! s'écria-t-il en la pressant avec ardeur entre ses bras.
Il sentit sur ses lèvres brûlantes les doigts glacés de la jeune fille
qui lui imposait silence. Il les baisa avec frénésie.
--Tu es glacée... Rosario... Pourquoi trembles-tu ainsi?
Les dents de la pauvre enfant claquaient et tout son corps était
ébranlé par de fébriles convulsions. Rey sentit sur sa joue le visage
brûlant de sa cousine...
--Ton front est un volcan--s'écria-t-il alarmé. Rosario, tu as la
fièvre...
--Très forte.
--Es-tu donc réellement malade!
--Oui...
--Et tu es sortie....
--Pour te voir.
L'ingénieur l'étreignit entre ses bras pour la réchauffer, mais il ne
put y réussir.
--Attends, dit-il en se levant vivement.--Je cours chercher dans ma
chambre mon manteau de voyage.
--Eteins la lumière, Pepe.
Rey avait laissé la bougie allumée dans son appartement et le mince
filet de lumière qui s'en échappait à travers la porte illuminait la
galerie.
Il revint au bout d'un instant. L'obscurité était alors profonde. En
tâtant les murs il put arriver jusqu'à l'endroit où était sa cousine.
Dès qu'il l'eut rejointe, il l'enveloppa soigneusement des pieds à la
tête.
--Comme te voilà bien, maintenant, ma bien-aimée!
--Oh! oui, très bien!... Je suis avec toi.
--Avec moi... et pour toujours--s'écria le jeune homme avec exaltation.
Mais il remarqua qu'elle s'arrachait doucement de ses bras et se levait.
--Que fais-tu?
Il entendit le bruit d'un trousseau de clefs. Rosario en introduisait
une dans la serrure invisible et ouvrait avec précaution la porte sur
la marche de laquelle ils étaient assis. Une légère odeur d'humidité
inhérente à toute pièce fermée depuis longtemps s'échappait de cette
enceinte ténébreuse comme un tombeau. Pepe Rey se sentit pris par la
main; sa cousine lui dit d'une voix très faible:
--Entre.
L'un et l'autre firent quelques pas. Il se croyait conduit vers des
Champs-Elysées inconnus par l'ange de la nuit. La voix de cet ange
murmura enfin:
--Assieds-toi.
Ils se trouvaient près d'un banc de bois. Tous deux s'assirent. Pepe
Rey l'embrassa de nouveau.--Au même moment sa tête heurta contre un
corps très dur.
--Qu'est cela?
--Les pieds.
--Rosario, que dis-tu?
--Les pieds du divin Jésus, de l'image du Christ crucifié que chez moi
nous adorons.
Pepe Rey sentit comme une froide lame lui traverser le cœur.
--Baise-les--dit impérieusement Rosario.
Le mathématicien baisa les pieds glacés de la sainte image.
--Pepe,--s'écria ensuite la jeune fille en étreignant ardemment la main
de son cousin--crois-tu en Dieu?
--Rosario!.. Que dis-tu là? A quoi penses-tu?--répondit-il perplexe.
--Réponds-moi.
Pepe Rey sentit des larmes tomber sur ses mains.
--Pourquoi pleures-tu?--demanda-t-il plein de trouble.--Rosario, tu me
fais mourir avec tes doutes absurdes. Certainement, je crois en Dieu!
Est-ce que tu en doutes?
--Moi, non! mais ils disent tous que tu es athée.
--Tu démériterais à mes yeux, tu te dépouillerais de ton auréole de
pureté et de bonté, si tu ajoutais foi à une pareille sottise.
--Lorsque je t'ai entendu qualifier d'athée, bien que n'ayant aucun
moyen de me convaincre du contraire, j'ai protesté de toute mon âme
contre une telle calomnie. Athée, tu ne peux l'être. Je sens, vivant
et profond en moi, le sentiment de ta piété aussi bien que de la mienne.
--Comme tu as bien dit! Mais alors, pourquoi me demandes-tu si je crois
en Dieu?
--Parce que je voulais l'entendre de ta propre bouche et avoir le
bonheur de te l'écouter dire. Il y a si longtemps que je n'entends plus
le son de ta voix!... Quel plus grand bonheur pouvais-je avoir, après
un si long silence, que de t'entendre prononcer ces mots: «Je crois en
Dieu?»
--Les méchants même croient en lui, Rosario. S'il existe des athées,
ce dont je doute, ce sont les calomniateurs et les intrigants dont
le monde est infesté... Pour moi, les intrigues comme les calomnies
m'importent peu, et si de ton côté tu te mets au-dessus d'elles et
fermes ton cœur aux sentiments de discorde qu'une main criminelle
s'efforce d'y introduire, rien ne pourra s'opposer à notre bonheur.
--Mais, qu'est-ce qui nous sépare donc? Pepe, mon cher Pepe... crois-tu
au diable?
L'ingénieur se tut.--L'obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir
le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question.
--Il faudra bien que je finisse par y croire--répondit-il enfin.
--Qu'est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors
de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d'attendre...
que tu te décideras... que tu veux... que tu ne veux pas... Parle-moi
franchement... T'es-tu fait de ma mère une mauvaise idée?
--Pas le moins du monde--répliqua-t-il avec ménagement.
--Ne crois-tu pas, comme moi, qu'elle m'aime beaucoup; qu'elle nous
aime tous les deux; qu'elle ne veut que notre bien, et qu'en somme nous
finirons par obtenir d'elle le consentement que nous désirons?
--Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore
l'un et l'autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que
le démon est entré dans cette maison.
--Ne raille pas--répondit-elle affectueusement...--Maman est très
bonne. Elle ne m'a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne
d'être mon mari. La seule chose qu'elle te reproche, c'est ton
athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que
j'ai maintenant celle de t'aimer de toute mon âme. Il est de règle dans
notre famille de ne contrarier les manies d'aucun de ses membres, parce
qu'elles s'aggravent d'autant plus qu'on les contrarie davantage.
--Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d'excellents médecins qui
se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y
parvenir.
--Non, non, non, mille fois non!--s'écria Rosario en appuyant son
front contre le sein de son fiancé.--Je veux devenir folle de toi.
C'est à cause de toi que je souffre; c'est par toi que je suis malade;
c'est pour toi que je méprise la vie et m'expose à la mort... Car je
le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s'aggravera... Je
mourrai: mais que m'importe?
--Tu n'es pas malade--répliqua-t-il avec énergie,--tu n'as autre
chose qu'un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers
ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n'est que la souffrance
occasionnée par l'horrible violence qu'on ne cesse de te faire. Ton
âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes
à ceux qui te font du mal; tu t'affliges et attribues ton malheur
à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu
présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter,
et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur
qui s'y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario;
considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en
la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède
pas au chagrin qu'on t'impose en énervant et ton âme et ton corps.
Le courage te rendra la santé, car tu n'es pas réellement malade, ma
chère bien-aimée, tu n'es... veux-tu que je te le dise?... tu n'es
qu'effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens
ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du
courage! Aie confiance en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t'en dis
pas davantage.
--Ah! Pepe... mon cher cousin!... il me semble que tu as
raison--s'écria Rosarito les yeux baignés de larmes.--Tes paroles
résonnent en mon cœur comme des coups violents qui, en m'ébranlant,
me donnent une nouvelle vie. Ici, au milieu de cette obscurité qui
nous empêche de nous voir, une lumière ineffable s'échappe de toi et
vient illuminer mon âme. Qu'es-tu donc pour me transformer ainsi? Du
moment que je te vis, je ne fus plus la même. Durant les jours où
j'ai dû cesser de te voir, je me suis sentie reprise par mon ancienne
insignifiance, par mon premier manque de cœur. Sans toi, je vis sans
vivre, mon cher Pepe... Je fais ce que tu me dis: je me lève et je
te suis. Nous irons ensemble où tu voudras. Sais-tu que je me trouve
bien? que je n'ai plus la fièvre? que les forces me reviennent? que
j'ai envie de courir et de chanter? que tout mon être se renouvelle, se
dilate et se centuple pour t'adorer? Pepe, tu as raison. Je ne suis pas
malade, je ne suis que découragée ou pour mieux dire fascinée.
--C'est cela, fascinée.
--Fascinée. Des yeux terribles se fixent sur moi, et me rendent muette
et me glacent d'effroi. J'ai peur sans savoir pourquoi. Toi seul, tu
as l'étrange pouvoir de me rendre la vie. Je ressuscite en t'écoutant.
Je crois que si je mourais et que tu vinsses te promener près de
ma sépulture, du fond de ma tombe j'entendrais tes pas. Oh! si je
pouvais te voir en ce moment!... Mais tu es là, près de moi, et je
ne puis douter que ce soit toi... Passer si longtemps sans te voir!
J'étais folle. Chaque jour de solitude me paraissait un siècle... On me
disait: demain, et ce demain était toujours suivi d'un autre demain.
Je me mettais la nuit à ma fenêtre, et la clarté de la lumière que
je voyais dans ta chambre était pour moi une consolation. Ton ombre
que j'apercevais parfois derrière les vitres était pour moi comme
une apparition divine. Je tendais vers toi mes bras, mes yeux se
remplissaient de larmes, et je t'appelais par la pensée, n'osant le
faire avec la voix. Lorsque la servante me remit ta lettre, lorsque
j'appris que tu allais partir, je devins très triste, il me sembla que
mon âme abandonnait mon corps, que je mourais peu à peu. Je me sentais
descendre, descendre comme l'oiseau blessé au vol qui meurt et tombe en
même temps...
Cette nuit, lorsque je t'ai vu veiller si tard, je n'ai pu résister
à l'ardent désir de te parler, et je suis descendue... Je crois que
toute la somme de hardiesse qui m'a été donnée pour ma vie entière, je
l'ai dépensée dans une seule action, celle-ci, et que dès à présent,
je ne pourrai plus cesser d'être timorée... Mais tu me donneras du
courage; tu me donneras des forces; tu me viendras en aide, n'est-il
pas vrai?... Pepe, mon cher cousin, mon bien-aimé, dis-moi que oui;
dis-moi que j'ai de la force, et j'en aurai; dis-moi que je ne suis pas
malade, et je ne le serai pas. Je ne le suis déjà plus. Je me trouve si
bien, que je ris moi-même de mes maux imaginaires...
Rosario se sentit à ces mots frénétiquement enlacée par les bras de son
cousin. On entendit un aïe!... Ce cri de douleur ne fut cependant pas
poussé par elle, mais par lui qui, en se baissant, avait violemment
heurté de la tête contre les pieds du Christ. C'est dans l'obscurité
qu'on voit les étoiles.
Dans l'état d'esprit où il se trouvait, et grâce à l'hallucination que
produisent les ténèbres, il sembla à Rey, non pas que sa tête avait
heurté le pied sacré, mais bien que celui-ci s'était avancé pour lui
donner de la façon la plus éloquente et la plus prompte un salutaire
avertissement. Moitié sérieux, moitié riant, il releva la tête en
disant:
--Seigneur, ne me frappe pas, car je ne ferai rien de mal.
Au même instant Rosario prit la main du jeune homme qu'elle pressa
contre son cœur; et l'on entendit une voix pure, grave, émue, une voix
angélique prononcer ces paroles:
--Seigneur que j'adore,--Seigneur-Dieu du monde et protecteur de ma
famille; Seigneur que Pepe adore aussi, Christ béni qui mourus sur la
croix pour nos péchés: devant Toi, devant ton corps blessé, devant ton
front couronné d'épines, je dis que l'homme que voici est mon époux,
et qu'après Toi, c'est l'être qui occupe la plus grande place dans mon
cœur; je dis que je déclare être sa femme et que je mourrai plutôt que
d'appartenir à un autre. Mon âme est à lui comme mon cœur. Fais que le
monde ne s'oppose pas à notre félicité, et que cette union qui, je le
jure, s'accomplira, soit légitimée par le monde comme elle l'est par ma
conscience.
--Rosario, tu es à moi--s'écria Pepe avec exaltation.--Ni ta mère ni
personne au monde ne pourra faire qu'il en soit autrement.
Sa cousine inclina sur le sien son beau corps. Elle tremblait entre
les bras robustes de l'homme qui l'aimait comme la colombe, entre les
serres de l'oiseau de proie.
L'idée que le démon existait traversa comme un éclair l'esprit de
l'ingénieur; mais en ce moment le démon, c'était lui.
Rosario eut un léger mouvement de frayeur, elle eut comme un
tremblement de surprise annonçant le danger.
--Jure-moi que tu ne te rétracteras pas--dit Rey plein de confusion en
arrêtant ce mouvement.
--Je te le jure par les cendres de mon père qui sont...
--Où?
--Sous nos pieds.
Le mathématicien sentit sous les siens la dalle se lever... elle ne
bougeait pourtant pas de place; mais, tout mathématicien émérite qu'il
était, il le crut.
--Je te le jure--répéta Rosario--sur les cendres de mon père, et devant
Dieu qui nous regarde... Que nos corps, unis comme ils le sont en
ce moment, reposent sous ces dalles lorsqu'il plaira à Dieu de nous
retirer du monde.
--Oui, répéta-t-il lui-même, plein d'un trouble inexplicable.
Ils gardèrent un moment tous les deux le silence. Rosario s'était levée.
--Déjà?
Elle se rassit.
--Tu trembles de nouveau--dit Pepe;--Rosario, tu es souffrante, ton
front brûle.
Il lui prit la main; elle était brûlante.
--Il me semble que je meurs--murmura-t-elle faiblement.--Je ne sais ce
que j'ai.
Elle tomba inanimée dans les bras de son cousin. En y imprimant ses
baisers, il remarqua que le visage de la jeune fille se couvrait d'une
sueur glacée.
--Elle est réellement malade, dit-il à part lui. Cette sortie est une
véritable folie.
Il la prit dans ses bras en essayant de la rappeler à elle, mais comme
son évanouissement persistait, il résolut de l'emporter hors de la
chapelle pour que l'air frais de la nuit la ranimât. C'est ce qui
arriva. En reprenant ses sens, Rosario manifesta une vive inquiétude de
se trouver à pareille heure hors de son appartement. L'horloge de la
cathédrale sonna quatre heures.
--Comme il est tard! s'écria la jeune fille. Laisse-moi partir, ami. Je
crois que je pourrai marcher. Je suis véritablement très malade.
--Je monterai avec toi.
--Ceci, en aucune façon. Je me traînerai plutôt sur le sol jusqu'à ma
chambre... Ne te semble-t-il pas entendre du bruit?