--Allons-nous-en, allons-nous-en! cria Florentina tout effrayée.
--Le señor Penitenciario va monter dans la chambre de _D. Nominavito_
pour nous gratifier d'une réponse.
--Allons-nous-en vite, et fermons derrière nous la porte de la salle à
manger.
La terrasse fut immédiatement abandonnée.
--Vous auriez dû prévoir que, de l'intérieur de son temple du savoir,
Jacintito nous observerait--dit Tafetan.
--_D. Nominavito_ est de nos amis--répondit l'une des sœurs.--De
l'intérieur de son temple de la science, il nous débite en cachette
mille tendresses et nous envoie de même une infinité de baisers.
--Jacinto!--demanda l'ingénieur.--Mais quel diable de surnom lui
avez-vous donné?
--_D. Nominavito_--dirent les trois jeunes filles en riant aux éclats.
--Nous l'avons surnommé ainsi parce qu'il est très savant.
--Non, c'est parce que lorsque nous étions enfants, il était enfant
aussi; et que lorsque nous montions pour jouer sur la terrasse, nous
l'entendions étudier à haute voix ses leçons.
--Oui, il passait toute la sainte journée à psalmodier.
--Dis donc à décliner. Voici comment il faisait: _Nominavito_,
_Genivito_, _Davito_, _Accusavito_...
--Je suppose que j'ai aussi mon sobriquet--dit Pepe Rey.
--Que Maria Juana vous le dise--répondit Florentina en se cachant.
--Moi?... Pepa, dis-le lui, toi.
--Vous n'avez pas encore de surnom, D. José.
--Mais j'en aurai un. Je vous promets de venir apprendre ce nom de
baptême et recevoir la confirmation--dit le jeune homme en manifestant
l'intention de se retirer.
--Comment, vous partez déjà?...
--Oui. Nous vous avons fait perdre assez de temps. Au travail, mes
enfants. Jeter des pierres aux voisins et aux passants n'est pas
précisément l'occupation la plus convenable pour des jeunes filles de
votre mérite et de votre beauté... Au revoir...
Et sans attendre de nouvelles raisons ni s'attarder à écouter les
compliments des trois espiègles, il sortit au plus vite de la maison où
il laissa D. Juan Tafetan.
La scène à laquelle il venait d'assister, la vexation éprouvée par
le chanoine, l'apparition imprévue du petit docteur, accrurent les
inquiétudes, les craintes et les fâcheux pressentiments qui troublaient
l'esprit du pauvre ingénieur. Il regretta de toute son âme d'avoir mis
les pieds dans la maison des filles Troya, et, résolu à mieux employer
ses loisirs tant que durerait sa tristesse, il se mit à parcourir les
rues de la ville.
D'abord il visita le marché, puis la rue de la Triperie dans laquelle
se trouvaient les principaux magasins; il observa sous tous leurs
aspects l'industrie et le commerce de la grande Orbajosa, et, comme il
ne trouvait là que de nouveaux sujets de dégoût, il se dirigea vers la
promenade de Las Descalzas; mais là il ne rencontra que quelques chiens
errants, le vent fort incommode qui soufflait ayant obligé señoras et
caballeros à rester chez eux ce soir-là. Il alla à la pharmacie où
se réunissaient diverses sortes de progressistes ruminants qui ne
cessaient de rabâcher sans fin le même thème; il s'y ennuya encore
davantage. Comme il passait près de la cathédrale, il entendit les
sons de l'orgue et les magnifiques chants du chœur. Il entra. Se
souvenant des observations de sa tante relativement à l'attitude
respectueuse à garder dans l'église, il alla s'agenouiller devant le
maître-autel;--ensuite, il visita une chapelle, et il se disposait
à pénétrer dans une autre, lorsqu'un clerc, bedeau ou chasse-chiens
quelconque s'approcha de lui d'un air fort peu révérencieux, et lui dit
d'une voix insolente:
--Sa Grandeur vous fait dire de sortir d'ici.
L'ingénieur sentit le sang lui monter à la tête. Il obéit sans
prononcer une parole.
Chassé de partout par une force supérieure ou par son propre dégoût, il
ne lui restait plus d'autre ressource que de rentrer chez sa tante, où
l'attendaient:
1º Le tio Licurgo, pour lui annoncer un second procès;
2º Le Sr. D. Cayetano, pour lui lire un nouveau fragment de ses
_Lignages d'Orbajosa_;
3º Caballuco, pour une affaire qu'il n'avait pas fait connaître;
4º Et enfin, doña Perfecta et son aimable sourire... pour ce qu'on
verra dans le chapitre suivant.
XIV.
LA DISCORDE VA TOUJOURS CROISSANT.
Une nouvelle tentative qu'il fit pour voir sa cousine Rosario échoua à
la tombée de la nuit. Pepe Rey s'enferma dans sa chambre pour écrire
plusieurs lettres, mais il ne put chasser de son esprit une idée fixe.
--Ce soir ou demain--se disait-il--tout cela finira d'une façon ou
d'une autre.
Lorsqu'on l'appela pour le souper, doña Perfecta alla à lui dans la
salle à manger et lui dit à brûle-pourpoint:
--Ne t'inquiète pas, mon cher Pepe; j'apaiserai le señor D. Inocencio.
Je suis déjà au courant. Maria Remedios, qui sort d'ici, m'a tout
raconté.
La physionomie de la señora rayonnait d'une satisfaction semblable à
celle d'un artiste orgueilleux de son œuvre.
--Quoi?
--Je te disculperai, te dis-je. Tu avais bu quelques verres au Casino,
n'est-il pas vrai? Voilà ce que c'est que de faire de mauvaises
connaissances. D. Juan Tafetan, les filles Troya!... Cela est horrible,
épouvantable. As-tu bien réfléchi?
--J'ai parfaitement réfléchi, señora--répondit Pepe décidé à ne pas
entrer en discussion avec sa tante.
--Je me garderai bien d'écrire à ton père ce que tu as fait.
--Vous pouvez lui écrire ce qu'il vous plaira.
--Tu te défendras en me démentant.
--Je ne démens personne.
--Alors tu avoues que tu es allé dans la maison de ces...
--J'y suis allé.
--Et que tu leur as donné une demi-quadruple,--car, d'après ce que m'a
dit Maria Remedios, Florentina est descendue ce soir pour se faire
changer une demi-quadruple dans une boutique. Elles ne pouvaient
l'avoir gagnée par leur travail. Tu es aujourd'hui allé chez elles;
donc...
--Donc, c'est moi qui la leur ai donnée. Parfaitement.
--Tu ne le nies pas.
--Et pourquoi le nierais-je? Je crois que je peux faire de mon argent
ce que bon me semble.
--Mais certainement tu soutiendras que tu n'as pas jeté de pierres au
Sr. Penitenciario.
--Je n'en ai pas jeté moi-même.
--Je veux dire qu'en ta présence elles...
--Ceci est autre chose.
--Et elles ont insulté la pauvre Maria Remedios!
--Je ne le nie pas non plus.
--Mais comment justifieras-tu ta conduite? Pepe... pour l'amour de
Dieu!--Tu ne réponds rien, tu ne te repens pas, tu ne protestes pas...
tu ne...
--Je ne dis rien, absolument rien, señora.
--Tu n'essaies pas même de t'excuser auprès de moi.
--Je ne vous ai pas insultée...
--Allons, il ne te manque plus que de... Tiens, prends ce bâton et
frappe-moi.
--Je ne frappe personne.
--Quel manque de respect!... Quel... Ne soupes-tu pas?
--Je souperai.
Il y eut une pause de plus d'un quart d'heure. D. Cayetano, doña
Perfecta et Pepe Rey mangeaient en silence. Cette pause fut interrompue
par l'entrée de D. Inocencio dans la salle à manger.
--Combien j'en ai été fâché, mon très cher Sr. D. José!... Ah!
croyez que j'en ai été bien vivement fâché,--dit-il en pressant la
main du jeune homme et le regardant avec une expression de profonde
commisération.
L'ingénieur ne sut que répondre, tant sa confusion était grande.
--Je veux parler de ce qui s'est passé ce soir.
--Ah!... oui.
--De votre expulsion de l'enceinte sacrée de notre église cathédrale.
--Monseigneur l'Evêque--dit Pepe Rey--aurait dû y regarder à deux fois
avant de faire chasser un chrétien de l'église.
--C'est vrai, mais je ne sais qui a mis dans la tête à Sa Grandeur
que vous êtes un homme de mauvaises mœurs; je ne sais qui lui a dit
que vous faites partout profession d'athéisme, que vous vous moquez
des choses et des personnes saintes, et même que vous avez le projet
de démolir la cathédrale pour bâtir avec ses pierres une fabrique de
goudron. J'ai essayé de la dissuader, mais Sa Grandeur est quelque peu
obstinée.
--Merci de votre extrême bonté, Sr. D. Inocencio.
--Et d'autant plus que D. Inocencio n'a pas sujet d'avoir pour toi de
telles considérations. Il s'en est fallu de peu qu'on ne l'étendit
raide mort sur le sol.
--Bah!... qu'est-ce que cela?--dit en riant l'ecclésiastique. On
est déjà informé ici de cette espièglerie?... Je gage que Maria
Remedios est venue vous en parler. Je le lui avais pourtant défendu,
formellement défendu. La chose en elle-même a si peu d'importance.
N'est-il pas vrai, Sr. de Rey.
--Puisque vous en jugez ainsi...
--C'est mon opinion. Histoires de jeunes gens... La jeunesse, quoi
qu'en puissent dire les modernes, est portée au vice et aux actions
vicieuses. Le Sr. D. José, qui est une personne de si grand mérite,
ne pouvait être parfait... qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce que ces
jolies filles l'aient séduit, et, après lui avoir pris son argent,
l'aient rendu complice de leurs imprudentes et criminelles attaques
contre leurs voisins. Malgré la douloureuse part qui m'est échue
dans les jeux de cette après-midi--ajouta-t-il en portant la main à
sa blessure--je ne me donne pas pour offensé, mon cher ami, et je ne
veux pas même vous ennuyer plus longtemps en faisant allusion à ce
regrettable incident... J'ai éprouvé une véritable affliction, en
apprenant que Maria Remedios était venue tout raconter ici.... Elle
est si bavarde, ma chère nièce... Voulez-vous gager qu'elle aura
aussi parlé de la demi-quadruple, et de vos badinages avec ces filles
sur la terrasse, et de leurs allées et venues et agaceries, et de la
danse échevelée de D. Juan Tafetan?... Ce sont pourtant des choses qui
devraient rester secrètes.
Pepe Rey ne savait vraiment pas ce qui le mortifiait le plus, de la
sévérité de sa tante ou de l'hypocrite condescendance du chanoine.
--Pourquoi n'en parlerait-on pas?--répliqua la señora. Il ne paraît
pas lui-même rougir de sa conduite. On peut le dire bien haut. Nous
tiendrons la chose secrète uniquement pour ma chère fille, parce que
dans l'état d'excitation nerveuse où elle se trouve les accès de colère
sont à redouter.
--Laissez donc, señora, tout cela n'a pas une bien grande
importance--ajouta le Penitenciario.--Mon avis est qu'on ne dise plus
un mot de cette affaire; et quand c'est celui qui a reçu le coup de
pierre qui parle ainsi, les autres peuvent se déclarer satisfaits...
Ah! ce n'était pas un coup pour rire, Sr. D. José! J'ai cru qu'on me
fendait le crâne en deux et que mes cervelles s'échappaient par cette
fente.
--Combien je regrette cet accident!... balbutia Pepe Rey.--J'en suis
vraiment navré, bien que n'ayant pas participé...
--Votre visite à ces demoiselles Troya sera très remarquée dans le
pays--dit le chanoine.--Ici, messieurs, nous ne sommes pas à Madrid,
nous ne sommes pas dans ce foyer de corruption, de scandale...
--Là-bas, tu peux visiter les lieux les plus immondes--accentua doña
Perfecta--sans que personne en sache rien.
--Ici, nous nous observons beaucoup--poursuivit D. Inocencio. Nous
tenons compte de tout ce que font nos voisins, et, grâce à ce système
de vigilance, la morale publique se maintient à un niveau convenable...
Vous pouvez m'en croire, mon cher ami, vous pouvez m'en croire, et
je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, vous êtes le premier
caballero de distinction qui en plein jour... le premier, oui,
monsieur... _Trojæ qui primus ab oris_...
A ces mots il se mit à rire et frappa doucement sur l'épaule de
l'ingénieur en signe de bienveillance et d'amitié.
--Combien il m'est doux--dit le jeune homme en dissimulant sa colère
sous les paroles qui lui parurent le plus propres à répondre à
l'artificieuse ironie de ses interlocuteurs--de trouver en vous tant
de tolérance et de générosité, lorsque je méritais par ma criminelle
conduite...
--Eh! quoi donc? Est-ce qu'on peut traiter comme le premier venu--dit
doña Perfecta--un individu qui est de notre sang et qui porte notre
propre nom? Tu es mon neveu, tu es le fils du meilleur et du plus saint
des hommes, de mon frère Juan, cela suffit. Hier soir, le secrétaire
de Monseigneur vint ici même me faire savoir que Sa Grandeur est fort
ennuyée que je te garde dans ma maison.
--Encore cela?--murmura le chanoine.
--Encore cela. Et je répondis que, malgré tout le respect que mérite
Monseigneur, malgré toute l'affection et toute la vénération que j'ai
pour lui, mon neveu est mon neveu, et que je ne puis le mettre à la
porte de chez moi.
--Voilà encore une nouvelle singularité que je trouve dans ce pays--dit
Pepe Rey blêmissant de colère.--A ce qu'il paraît, c'est ici l'évêque
qui commande dans toutes les maisons.
--Monseigneur est un saint. Il me veut tant de bien qu'il se figure
que tu vas nous communiquer ton athéisme, ton indifférence, tes idées
extravagantes... Je lui ai pourtant dit plusieurs fois que tu as un
fond excellent.
--Aux hommes d'un talent supérieur, on doit toujours passer quelque
chose--manifesta D. Inocencio.
--Et ce matin, pendant que je me trouvais chez les dames de Cirujeda,
ah! tu ne peux te figurer dans quel état elles m'ont mis la tête...
Tu es venu, disaient-elles, pour démolir la cathédrale; tu as reçu
des protestants anglais la mission de prêcher l'hérésie en Espagne,
tu passes les nuits entières à jouer au Casino; tu en sors pris de
boisson... «Mais, señoras,--leur ai-je répondu--voulez-vous que
j'envoie mon neveu à l'auberge?» Quand elles disent que tu t'enivres
elles se trompent, et pour ce qui est du jeu, je ne sache pas que tu
aies joué avant cette après-midi.
Pepe Rey se trouvait dans cette situation d'esprit où l'homme le plus
pacifique n'a plus d'empire sur lui-même et se sent poussé par une
force aveugle et brutale à étrangler, souffleter, rompre des crânes
et briser des os. Mais doña Perfecta était femme et de plus était
sa tante; D. Inocencio était un vieillard et était prêtre. Outre
cela les voies de fait sont de mauvais goût et indignes de personnes
chrétiennes, et bien élevées. Il lui restait la ressource de laisser
s'échapper son ressentiment, qu'il avait de la peine à comprimer, dans
des phrases honnêtement et modérément exprimées,--mais il trouva même
prématuré ce dernier moyen dont, à son avis, il ne devait pas user
avant le moment où il sortirait définitivement de cette maison et de la
ville d'Orbajosa. Refoulant donc en lui-même sa colère, il attendit.
Jacinto arriva au moment où la scène finissait.
--Bonsoir, Sr. D. José... dit-il en donnant au jeune homme une poignée
de main.--Vous et vos amies m'avez empêché de travailler cette
après-midi. Je n'ai pas pu écrire une ligne. Et j'avais à faire...
--Pauvre Jacinto! Combien je le déplore! Mais d'après ce qu'elles m'ont
dit, vous jouez et badinez aussi quelquefois avec elles.
--Moi!--s'écria le pauvre garçon qui aurait voulu se mettre dans un
trou de fourmi. Bah! Vous savez bien que Tafetan ne dit jamais une
parole vraie... Mais, est-il bien sûr que vous nous quittez, Sr. de Rey?
--Est-ce que cela se dit dans le pays?...
--Oui, j'en ai entendu parler au Casino, de même que chez D. Lorenzo
Ruiz.
Rey contempla un instant la rose et fraîche face de _D. Nominavito_.
Puis il dit:
--Ce n'est pas encore sûr. Ma tante est on ne peut plus contente de
moi; elle méprise les calomnies que débitent gracieusement sur mon
compte les Orbajociens... et elle ne me met pas à la porte de sa
maison, bien que Monseigneur le lui ait demandé.
--Pour ce qui est de te mettre à la porte... jamais je ne le ferai. Que
dirait ton père!
--En dépit de vos bontés pour moi, ma chère tante, en dépit de la
sincère amitié que me témoigne le señor chanoine, il pourrait bien se
faire que je me décidasse à partir...
--Toi, partir!
--Partir, vous!
Un étrange éclair brilla dans les yeux de doña Perfecta. Et bien qu'il
fût passé maître dans l'art de dissimuler, le chanoine ne put cacher sa
joie.
--Oui, peut-être même cette nuit...
--Mais, mon Dieu, comme tu es pressé!... Pourquoi n'attends-tu pas
jusqu'à demain matin?... Voyons... Juan, allez dire au tio Licurgo de
préparer le bidet... Je suppose que tu emporteras un peu de viande
froide... Nicolaso!... le morceau de veau qui se trouve dans le
buffet... Qu'on donne tout de suite ses effets au señorito.
--Non, je ne puis croire que vous preniez une si brusque
détermination,--dit D. Cayetano qui se crut obligé de dire quelque
chose.
--Mais, vous nous reviendrez, n'est-il pas vrai? demanda le chanoine.
--A quelle heure passe le train du matin?--demanda à son tour doña
Perfecta dont les yeux réfléchissaient la fiévreuse impatience à
laquelle elle était en proie.
--Si je pars... je partirai cette nuit même.
--Mais, il ne fait pas même clair de lune.
Dans l'âme de doña Perfecta, dans l'âme du Penitenciario, dans l'âme
juvénile du petit docteur, résonnèrent, comme une céleste harmonie, ces
dernières paroles: «cette nuit même.»
--Je suppose bien, mon cher Pepe, que tu reviendras... J'ai écrit
aujourd'hui à ton père, à ton excellent père... s'écria doña Perfecta
avec tous les symptômes physionomiques qui précèdent l'apparition d'une
larme dans les yeux.
--Je vous chargerai de quelques commissions--dit le savant.
--C'est une excellente occasion pour demander le fascicule qui me
manque de l'ouvrage de l'abbé Gaume--indiqua le petit avocat.
--Vraiment, Pepe, tu as des impatiences et des façons de t'en
aller--murmura la señora la figure souriante et les yeux fixés sur la
porte de la salle à manger--mais j'oubliais de te dire que Caballuco
t'attend et a besoin de te parler.
XV.
ELLE VA DE PLUS EN PLUS CROISSANT JUSQU'A LA DÉCLARATION DE GUERRE.
Tous les regards se tournèrent vers la porte, dans l'embrasure de
laquelle apparut l'imposante figure du centaure sérieux, fronçant le
sourcil gauche en voulant saluer avec amabilité, superbement farouche,
mais un peu défiguré par les efforts inouïs qu'il faisait pour sourire
poliment, marcher sans faire de bruit et maintenir dans une position
correcte ses bras herculéens.
--Avancez, Sr. Ramos--dit Pepe Rey.
--Mais non--objecta doña Perfecta--ce qu'il veut te dire est une
sottise.
--Qu'il la dise.
--Je ne dois pas permettre que d'aussi ridicules questions soient
agitées dans ma maison...
--Que désire de moi le Sr. Ramos?
Caballuco prononça quelques mots.
--Assez, assez... s'écria en riant doña Perfecta.--N'assomme pas
davantage mon neveu. Pepe, ne fais pas attention à cet importun...
Voulez-vous que je vous dise en quoi consiste l'offense faite au grand
Caballuco?
--L'offense?
--Je me le figure, indiqua le Penitenciario, en s'enfonçant dans son
fauteuil et riant à gorge déployée.
--Je voulais dire au Sr. D. José... grogna le formidable écuyer.
--Tais-toi, pour l'amour de Dieu, ne nous romps pas les oreilles.
--Señor Caballuco--manifesta le chanoine--c'est chose fort grave
que les seigneurs de la cour viennent supplanter les rudes
«caballistas»[25] de nos sauvages contrées...
[25] Partisans.
--En deux mots, Pepe, voici la question: Caballuco est le je ne sais
quoi...
Le rire l'empêcha de continuer.
--Le je ne sais quoi--poursuivit D. Inocencio--de l'une des filles
Troya, de Mariquita Juana, si je ne me trompe.
--Et il est jaloux! Après son cheval, Mariquita Troya est ce qu'il a de
plus précieux sous le soleil.
--Charmant en vérité!--s'écria la señora.--Pauvre Cristobal! Tu as pu
croire qu'une personne comme mon neveu?... Mais voyons, qu'allais-tu
lui dire? Explique-toi.
--Nous nous expliquerons plus tard, le Sr. D. José et moi--répondit
brusquement le bravo de l'endroit.
Et il sortit sans en dire davantage.
Bientôt après Pepe Rey sortit aussi de la salle à manger pour
regagner sa chambre. Il se trouva face à face dans la galerie avec
son antagoniste troyen et ne put s'empêcher de rire en voyant
l'épouvantable gravité de l'amant offensé!
--Un mot--dit celui-ci en se plantant résolument sur le passage de
l'ingénieur.--Savez-vous qui je suis?
Et cela disant, il posa sa lourde main sur l'épaule de l'ingénieur avec
une si franche insolence que celui-ci ne put s'empêcher de le repousser
énergiquement.
--Il n'est pas nécessaire de m'écraser pour cela.
Le fier-à-bras, légèrement déconcerté, recula de quelques pas et
regardant audacieusement Rey répéta son refrain provocateur:
--Savez-vous qui je suis?
--Oui, je sais que vous êtes un animal.
Il le rejeta brusquement d'un côté du passage et entra dans sa
chambre. Etant donné l'état mental momentané de notre malheureux ami,
ses actions devaient tendre à la très prompte réalisation de ce plan
définitif: rompre immédiatement la tête à Caballuco, prendre ensuite
congé de sa tante en motivant son départ par des raisons sérieuses
qui, bien qu'exprimées avec modération, lui allassent à l'âme,
saluer froidement le chanoine et embrasser l'inoffensif D. Cayetano;
administrer, pour compléter la fête, une bonne volée de coups de
bâton au tio Licurgo, quitter Orbajosa cette nuit même et secouer la
poussière de ses souliers à la sortie de cette ville.
Mais au milieu de tant de dégoûts et d'amertumes, les pensées du jeune
homme persécuté ne pouvaient se détacher d'une autre malheureuse
créature qu'il supposait être dans une situation encore plus
douloureuse et plus critique que la sienne. Sur les pas de l'ingénieur
entra dans sa chambre une servante:
--Lui as-tu remis ma lettre?--demanda-t-il.
--Oui, monsieur, et elle m'a donné ceci pour vous.
Rey prit des mains de la domestique un imperceptible fragment de
journal en marge duquel il lut ces mots: «On me dit que tu vas partir.
Moi, je vais mourir.»
Lorsque Pepe Rey rentra dans la salle à manger, le tio Licurgo se
présentant sur la porte demandait:
--Pour quelle heure faut-il préparer le bidet?
--Pour aucune--répondit vivement Pepe Rey.
--Alors tu ne pars pas cette nuit?--dit doña Perfecta--mieux vaut, en
effet, que ce soit demain matin.
--Demain matin non plus.
--Et quand donc?
--C'est ce que nous verrons--répondit-il froidement, en regardant
sa tante avec un calme imperturbable.--Pour le moment, je n'ai plus
l'intention de partir.
Ses yeux semblaient lui jeter un énergique défi.
Doña Perfecta devint d'abord cramoisie et blême ensuite. Elle regarda
le chanoine qui avait ôté ses lunettes d'or pour les essuyer, et puis
fixa alternativement ses regards sur chacun des autres assistants y
compris Caballuco qui, entré quelques instants avant, s'était assis sur
le bord d'une chaise. Doña Perfecta les passa en revue comme un général
en chef ses divers corps d'armée.--Ensuite, elle examina la physionomie
pensive et calme de son neveu, de ce stratégiste ennemi qui venait
tout à coup de prendre position, alors qu'on le croyait en pleine et
honteuse déroute.
Sang, ruine et désolation!... Une grande bataille se préparait.
XVI.
NUIT.
Orbajosa dormait. Ainsi que des yeux fatigués qui ne peuvent vaincre
le sommeil, les rares réverbères de la partie éclairée de la ville
envoyaient dans les carrefours et les ruelles leur dernière lueur.
Sous cette pâle clarté glissaient comme des ombres, enveloppés de leur
manteau, les vagabonds, les gardes de nuit et les joueurs. Seuls,
un grognement d'ivrogne ou un chant d'amoureux troublaient la morne
tranquillité de la ville historique, dans laquelle se faisait entendre
tout à coup, comme un plaintif gémissement de la population endormie,
_l'Ave Maria Purissima_ d'un sereno[26] à la voix avinée.
[26] Veilleur de nuit.
Le silence régnait aussi dans la maison de doña Perfecta excepté
pourtant dans la bibliothèque de D. Cayetano où s'échangeait un
dialogue entre celui-ci et Pepe Rey. L'érudit était tranquillement
installé dans son fauteuil devant sa table de travail chargée de toute
sorte de papiers, de notes, de mémoires et de rapports qui, malgré leur
nombre et leur diversité, n'étaient pas le moins du monde confondus.
Rey fixait les yeux sur cet énorme tas de paperasses; mais ses pensées
s'envolaient sans doute vers des régions bien éloignées de celle
qu'habitait cette vaste érudition.
--Perfecta--dit l'antiquaire--bien qu'elle soit une excellente femme, a
le défaut de se scandaliser de la moindre action frivole ou tant soit
peu louche. La plus petite faiblesse, mon cher ami, se paie cher dans
nos villes de province. Quant à moi, je ne vois rien d'extraordinaire à
ce que vous soyez allé chez les Troya.