--Oui, lorsque Rosario est prise de ces accès de mélancolie, ce jeune

homme est la seule personne qui la distraie.

--Je monterai moi-même.

--Je t'ai déjà dit que non.

--Allons, voilà qu'il va falloir faire ici des cérémonies.

--Au lieu de te moquer de nous, fais ce que je te dis.

--Je veux pourtant la voir.

--C'est impossible. Comme tu la connais mal!

--Je croyais au contraire la connaître très bien... Enfin, je

resterai... mais, cette solitude est horrible!...

--Voilà le greffier.

--Que le diable l'emporte!

--Je crois qu'il y a aussi M. le procureur... c'est un excellent homme.

--Je voudrais le voir pendu.

--Les affaires d'intérêt, quand ce sont les nôtres, ne peuvent que nous

distraire. Voilà encore quelqu'un... Il me semble que c'est le savant

agronome. Tu en as pour un bon moment.

--Oui, un bon moment de supplice!

--Encore, encore, si je ne me trompe, c'est le tio Licurgo suivi du tio

Paso-Largo. Il est possible qu'ils viennent te proposer un arrangement.

--Je vais me jeter dans l'étang.

--Que tu es mauvais! Ils te veulent tous tant de bien!... Allons, pour

que rien n'y manque, voilà encore l'huissier. Il vient t'apporter une

citation.

--Il vient me crucifier.

Tous les personnages en question pénétrèrent dans l'appartement.

--Adieu, Pepe, beaucoup de plaisir.

--O terre, engloutis-moi!--s'écria le jeune homme d'un ton désespéré.

--Sr. don José...

--Mon cher Sr. D. José...

--Estimable Sr. D. José...

--Sr. D. José de mon âme...

--Mon respectable ami, Sr. D. José...

A ces doucereuses insinuations, Pepe Rey exhalant un profond soupir,

cessa de résister et se livra corps et âme à ses bourreaux qui

exhibaient d'horribles feuilles de papier timbré, tandis que leur

victime murmurait en levant les yeux au ciel avec une chrétienne

résignation:

--O mon père, pourquoi m'as-tu abandonné?

XII.

CHEZ LES TROYA.

L'amour, l'amitié, une saine atmosphère morale facilement respirable,

les joies de l'âme, la sympathie, un doux échange d'impressions

et de pensées, voilà ce dont Pepe Rey avait un impérieux besoin.

Lorsqu'il en était privé, les ombres dont son esprit était enveloppé

s'épaississaient et l'amer mécontentement qu'il éprouvait se

manifestait extérieurement dans sa manière d'être. Le jour qui suivit

les scènes que nous avons rapportées dans le précédent chapitre, il fut

plus affligé que jamais de la mystérieuse et déjà trop longue réclusion

de sa cousine, motivée d'abord, semblait-il, par une indisposition

sans gravité, et ensuite par des caprices et une irritabilité nerveuse

difficilement explicables.

Rey s'étonnait de cette conduite si peu en harmonie avec l'idée qu'il

s'était faite de Rosario. Quatre jours s'étaient écoulés sans qu'il lui

eût été possible de la voir malgré son vif désir de se trouver auprès

d'elle, et une telle situation lui paraissait devenir si intolérable en

même temps que si étrange qu'il résolut fermement d'y mettre un terme.

--Ne verrai-je pas non plus aujourd'hui ma cousine? demanda-t-il d'un

ton de mauvaise humeur à sa tante lorsqu'ils eurent fini de dîner.

--C'est encore impossible. Dieu sait combien je le regrette!... Je l'ai

assez morigénée ce matin... Dans la soirée... nous verrons...

La pensée que cette injustifiable réclusion de sa cousine adorée était

plutôt due à une circonstance qu'elle subissait douloureusement qu'à

un acte de sa propre volonté le porta à se contenir et à attendre.

Si cette pensée ne lui fût venue, il serait parti le jour même. Que

Rosario l'aimât, c'est ce dont il ne doutait nullement; mais comme il

était évident pour lui qu'une influence inconnue travaillait à les

séparer, il lui semblait digne d'un homme de cœur de rechercher d'où

pouvait provenir cette action malfaisante et d'employer à la combattre

toute la puissance de sa volonté.

--J'espère que l'obstination de Rosario ne sera pas de longue durée,

dit-il à doña Perfecta, en dissimulant ses véritables sentiments.

Ce jour-là même, il eut enfin de son père une lettre dans laquelle

celui-ci se plaignait de n'en avoir reçu aucune d'Orbajosa,

circonstance qui ne fit qu'accroître les inquiétudes de l'ingénieur

et le déconcerter davantage. Après avoir longtemps, comme une âme en

peine, erré dans la maison, il sortit par la porte du jardin et se

dirigea vers le Casino. Il y entra comme un désespéré qui se jette dans

la mer.

En traversant les salles principales, il rencontra diverses personnes

qui causaient et discutaient. Dans l'un de ces groupes, d'habiles

dialecticiens scrutaient les problèmes ardus de la tauromachie; dans

un autre, on agitait la difficile question de savoir quels étaient

les meilleurs des ânes d'Orbajosa ou de ceux de Villahorrenda.

Profondément dégoûté, Pepe Rey abandonna ces débats pour entrer dans le

salon de lecture où il feuilleta plusieurs revues sans être intéressé

par aucune; il passa ensuite de pièce en pièce et, sans trop savoir

comment, se trouva dans la salle de jeu. Durant près de deux heures,

il resta pris entre les griffes de cet horrible démon jaune dont les

yeux d'or resplendissants fascinent et torturent à la fois. Mais les

émotions du jeu furent impuissantes à modifier le sombre état de son

âme, et le dégoût qui l'avait amené auprès du tapis vert l'en éloigna

de même... Fuyant le bruit, il pénétra enfin dans une salle destinée

aux réunions, mais alors complètement vide et s'assit avec insouciance

près de la croisée, en laissant son regard errer dans la rue.

Cette rue, excessivement étroite et qui avait plus d'angles que de

maisons, était toute assombrie par l'effrayante cathédrale dont le

mur noirâtre rongé par le temps se dressait à l'une de ses extrémités.

Pepe Rey regarda de tous côtés, en haut comme en bas, et remarqua qu'il

régnait partout un morne et sépulcral silence; pas un pas, pas une

voix, pas un regard. Bientôt cependant son oreille fut frappée par des

bruits étranges, tels que des chuchotements de bouches féminines, le

froissement de rideaux qu'on soulevait, des mots sans suite, et enfin

le doux fredonnement d'une chanson, les jappements d'un petit chien et

autres indices de vie sociale qui, dans un tel endroit, paraissaient

fort singuliers. En regardant plus attentivement, Pepe Rey vit que

ces bruits partaient d'un énorme balcon fermé par des jalousies qui

se trouvait juste en face de la croisée. A peine avait-il fait cette

remarque qu'un des membres du Casino se plaçant en riant auprès de lui

l'interpella dans ces termes:

--Ah! Sr. D. José!... nous sommes donc venu ici pour faire des signes

aux petites?

Celui qui parlait ainsi était D. Juan Tafetan, très aimable garçon,

et l'un des rares sociétaires qui eussent manifesté pour Pepe Rey une

affectueuse sympathie et une véritable admiration. Avec sa petite face

vermeille, sa moustache teinte en noir, ses petits yeux extrêmement

vifs, sa petite taille et sa chevelure peignée avec le plus grand soin

afin de dissimuler sa calvitie, D. Juan Tafetan n'avait certainement

rien de commun avec l'Antinoüs, mais il n'en était pas moins très

sympathique; il avait beaucoup d'enjouement et possédait un vrai talent

de conteur comique. Quand il riait, et il riait beaucoup, son visage,

depuis le front jusqu'au menton, se couvrait de rides grotesques. En

dépit de ces qualités qui lui valaient des applaudissements propres à

stimuler son penchant à la raillerie, il n'était pas médisant. Tout

le monde l'aimait et Pepe Rey passait avec lui d'agréables moments.

Précédemment employé dans l'administration civile de la capitale de

la province, le pauvre Tafetan vivait maintenant modestement de son

traitement de secrétaire du Bureau de Bienfaisance et complétait ses

revenus en jouant bravement de la clarinette dans les processions,

dans les solennités de la cathédrale et au théâtre lorsque quelque

incomplète troupe de comédiens aux abois faisait son apparition dans

le pays sous le fallacieux prétexte de donner des représentations à

Orbajosa.

Mais ce qu'il y avait de plus singulier chez D. Juan Tafetan, c'était

sa passion pour les jolies femmes. A l'époque où il ne dissimulait

pas encore sa calvitie sous une douzaine de cheveux tout reluisants

de pommade, alors qu'il n'avait pas besoin de teindre ses moustaches

et que le poids léger des ans ne l'empêchait pas de tirer parti de sa

mince petite taille, il avait été un don Juan redoutable. L'entendre

raconter ses conquêtes était chose à mourir de rire, car il y a des

don Juan de toute sorte et celui-ci pouvait compter parmi les plus

originaux.

--Que parlez-vous de petites? Je ne vois de petites nulle

part--répondit Pepe Rey.

--Voyons! ne jouez pas l'anachorète.

Une des jalousies du balcon s'entr'ouvrant alors laissa apercevoir un

jeune, frais et riant visage qui, soudain, disparut comme une lumière

éteinte par le vent.

--Bien, bien, maintenant j'ai vu.

--Vous ne les connaissez pas?

--Sur ma vie, je vous le jure.

--Ce sont les petites Troya, les demoiselles Troya, les filles

de Troya. Alors vous ne connaissez rien de beau... Trois enfants

charmantes, filles d'un colonel d'état-major tué dans les rues de

Madrid en 1854.

La jalousie s'ouvrit de nouveau et deux têtes apparurent.

--Elles se moquent de nous, Sr. D. Pepe--dit Tafetan en faisant de la

main un salut amical aux jeunes filles.

--Est-ce que vous les connaissez?

--Comment ne les connaîtrais-je pas? Ces malheureuses sont dans la

misère, je ne sais vraiment pas de quoi elles vivent. A l'époque où fut

tué D. Francisco Troya, on fit une souscription pour les empêcher de

mourir de faim, mais cela ne put pas les mener bien loin.

--Pauvres filles! Je me figure qu'elles ne sont pas des modèles de

vertu...

--Pourquoi donc?.. Je ne crois pas ce qu'on dit d'elles dans la ville.

La jalousie s'ouvrit de nouveau.

--Bonsoir, mesdemoiselles,--cria D. Juan Tafetan aux trois jeunes

filles qui apparurent artistiquement groupées.--Le _caballero_ que

voici prétend qu'on ne doit pas cacher ce qui est beau, et demande que

vous ouvriez toute grande la jalousie.

Mais la jalousie se referma au contraire tout à fait et un joyeux

concert d'éclats de rire remplit la morne rue de ses retentissants

échos. On eût pu croire entendre passer une troupe d'oiseaux jaseurs.

--Voulez-vous que nous allions chez elles?--demanda tout à coup Tafetan.

Ses yeux scintillaient et un sourire libertin vint se jouer sur ses

lèvres livides.

--Mais quelle sorte de gens est-ce?..

--Soyez sans inquiétude, Sr. de Rey... Ces pauvres filles sont

honnêtes. Si elles se nourrissent d'air, comme les reptiles, qu'y

peut-on trouver à redire. Et dites-moi, qui n'a pas à manger peut-il

pécher? Les infortunées sont toujours assez vertueuses. Dans le cas

même où elles pécheraient, leurs jeûnes prolongés suffiraient à

purifier leur conscience.

--Allons-y donc.

Quelques instants après, D. Juan Tafetan et Pepe Rey pénétraient

dans la chambre des petites Troya. L'aspect de la misère soutenant là

une horrible lutte contre elle-même affligea profondément le jeune

homme. Les trois jeunes filles étaient très jolies, surtout les deux

plus jeunes, brunes, pâles, avec de grands yeux et une fine taille.

Bien vêtues et bien chaussées, on les eût prises pour des filles de

duchesses aspirant à devenir princesses.

Lorsque les visiteurs entrèrent, elles furent quelque peu interdites,

mais leur naturel frivole et gai eut bien vite repris le dessus. Elles

vivaient dans la misère comme les oiseaux en cage, ne chantant pas

moins derrière les barreaux que sous les opulents ombrages des bois.

Elles passaient toute la journée à coudre, ce qui indiquait déjà un

commencement d'honnêteté, mais aucune personne jouissant de quelque

considération à Orbajosa ne les fréquentait. Elles étaient, jusqu'à

un certain point, proscrites, mal vues, tenues à distance, ce qui,

jusqu'à un certain point, indiquait aussi quelque motif de scandale.

Le souci de la vérité nous oblige à dire que les demoiselles Troya

devaient surtout leur mauvaise réputation au déplorable penchant qu'on

leur attribuait de bavarder, faire des cancans, brouiller les gens

et s'amuser de tout. Elles adressaient des lettres anonymes aux plus

graves personnages et donnaient des sobriquets à tous les habitants

d'Orbajosa, depuis l'évêque jusqu'au dernier des meurt-de-faim; elles

lançaient de petites pierres aux passants, et se cachaient ensuite

derrière leurs jalousies pour rire entre elles de l'étonnement ou de

l'effroi de celui qui avait été atteint. Elles connaissaient les faits

et gestes de tous les gens du voisinage qu'elles épiaient par toutes

les lucarnes et par tous les trous de la partie haute de la maison;

elles chantaient pendant la nuit sur leur balcon; elles se masquaient

à l'époque du carnaval afin de pénétrer dans les appartements des

meilleures familles et commettaient mille autres impertinences ou

espiègleries en usage dans les petits endroits.--En résumé, quel qu'en

pût être le motif, le gracieux trio Troyen était marqué au front d'un

de ces stigmates qui, une fois infligés par une population, persistent

implacablement jusqu'au-delà de la tombe.

--Ce caballero est celui qu'on prétend être venu pour découvrir des

mines d'or?--dit l'une.

--Et démolir la cathédrale pour construire avec ses matériaux une

fabrique de chaussures?--ajouta une autre.

--Et remplacer à Orbajosa la culture de l'ail par celle du coton ou de

la cannelle?

Pepe ne put s'empêcher de rire à l'audition de pareilles absurdités.

--Il n'est venu ici que pour enlever les plus jolies filles et les

emmener à Madrid,--dit Tafetan.

--Ah! c'est bien volontiers que je le suivrais!--s'écria l'une d'elles.

--C'est bon, c'est bon, je vous emmènerai toutes les trois--affirma

Pepe.--Mais je réclame une explication; pourquoi vous moquiez-vous

de moi lorsque j'étais à la croisée du Casino?

De nouveaux éclats de rire accueillirent cette question.

--Mes sœurs sont des folles--répondit enfin l'aînée.--C'est parce que

nous pensons que vous méritez mieux que la fille de doña Perfecta.

--C'est parce que celle de mes sœurs que voici dit que vous perdez

votre temps, Rosarito n'aimant que les gens d'église.

--Que prétends-tu donc? Je n'ai pas dit cela. C'est toi qui prétendais

que ce caballero est un luthérien athée qui entre dans la cathédrale le

cigare à la bouche et le chapeau sur la tête.

--Mais cela je ne l'ai pas inventé--répliqua la plus jeune--je l'ai

entendu dire hier à Suspiritos.

--Et qui est cette Suspiritos qui débite sur mon compte de pareilles

sottises?

--Suspiritos, c'est... Suspiritos.

--Mes enfants--dit Tafetan d'un air doucereux,--voilà le marchand

d'oranges qui passe. Appelez-le; je veux vous offrir des oranges.

L'une des sœurs appela le marchand.

La conversation entamée par ces jeunes filles déplut passablement à

Pepe Rey et fit s'évanouir la légère impression de plaisir qu'il avait

tout d'abord éprouvée en se trouvant au milieu de cette joyeuse et

expansive réunion. Il ne put cependant s'empêcher de rire quand il vit

don Juan Tafetan décrocher du mur une petite guitare et en pincer avec

autant de grâce et de brio qu'il l'eût fait dans sa jeunesse.

--On m'a appris, mesdemoiselles, que vous chantez à ravir--dit Rey.

--Faites chanter D. Juan Tafetan.

--Je ne chante pas.

--Moi non plus, s'empressa de dire la sœur cadette, en offrant à

l'ingénieur quelques tranches de l'orange qu'elle venait de peler.

--Voyons, Maria Juana, ne quitte pas ta couture,--lui dit l'aînée.--Il

est tard, et il faut que nous achevions ce soir cette soutane.

--On ne travaille pas aujourd'hui. Au diable les aiguilles, s'écria

Tafetan.

Et aussitôt il entonna une chanson.

--Les gens s'arrêtent dans la rue--dit la cadette des Troya en se

mettant au balcon. Les éclats de voix de don Juan Tafetan s'entendent

de la place... Juana, Juana!...

--Qu'y a-t-il?

--Voilà Suspiritos qui passe.

La plus jeune courut au balcon.

--Lance-lui un morceau d'écorce à la tête.

Pepe Rey s'avança aussi; il vit passer dans la rue une dame, sur le

chignon de laquelle la jeune fille envoya fort adroitement s'aplatir

une peau d'orange. Elle et la cadette refermèrent vivement la

jalousie, et les trois sœurs s'efforcèrent ensuite d'étouffer leurs

éclats de rire afin de n'être pas entendues de la rue.

--On ne travaille pas aujourd'hui--s'écria l'une d'elles en renversant

du pied la corbeille de travail.

--Ce qui revient à dire qu'on ne mangera pas demain--ajouta l'aînée en

rassemblant les objets épars sur le plancher.

Pepe Rey porta instinctivement la main à son gousset. Il leur aurait de

bonne grâce donné quelque argent. La vue de ces malheureuses orphelines

que le monde proscrivait à cause de leur frivolité l'attristait

profondément. Si le seul péché des trois sœurs, si l'unique distraction

qu'elles eussent dans leur isolement, leur pauvreté, leur abandon,

consistait à lancer des peaux d'orange sur les passants, on pouvait

bien leur pardonner. Les mœurs austères de la petite ville qu'elles

habitaient les avaient peut-être bien préservées du vice; mais

cependant ces malheureuses manquaient du décorum et de la retenue

qui sont les formes ordinaires et les plus visibles de la pudeur, et

il n'était pas trop téméraire de supposer qu'elles avaient jeté par

la fenêtre quelque chose de plus que des écorces d'orange. Pepe Rey

se sentait pris pour elles d'une profonde pitié. Il remarqua leurs

misérables vêtements ajustés, drapés et rapiécés de mille façons pour

les faire paraître neufs, il remarqua leurs chaussures percées... et de

nouveau porta la main à sa poche.

--Il n'est pas impossible que le vice habite ici--se dit-il à

lui-même;--mais les physionomies, les meubles, tout me prouve que je

me trouve en présence des restes malheureux d'une honnête famille. Si

ces pauvres filles étaient aussi dépravées qu'on le prétend, elles

vivraient moins misérablement et ne travailleraient pas. Il y a des

hommes riches à Orbajosa.

Les trois sœurs s'approchaient de lui tour à tour. Elles allaient de

Pepe au balcon et du balcon à Pepe, tout en soutenant une conversation

animée et légère qui indiquait--il faut en convenir--une sorte

d'innocence au milieu de tant d'insouciance et de frivolité.

--Quelle excellente dame est doña Perfecta! Sr. D. José.

--C'est la seule personne qui n'ait pas de sobriquet, et la seule dont

on ne dise pas du mal à Orbajosa.

--Tout le monde la respecte.

--Tout le monde l'adore.

Le jeune homme répondait en faisant l'éloge de sa tante, mais il lui

prenait à chaque instant une furieuse envie de tirer de l'argent de

sa poche et de dire: «Maria Juana, prenez ceci pour vous acheter des

bottines; Pepa, voilà de quoi acheter une robe; Florentina, mettez cela

de côté pour vous nourrir pendant une semaine...» Et il fut sur le

point de le faire comme il en avait l'intention.

Elles coururent toutes les trois au balcon pour voir quelqu'un qui

passait dans la rue. D. Juan Tafetan, profitant de ce moment, se pencha

vers Pepe et lui dit à voix basse:

--Quels démons! n'est-il pas vrai?... Pauvres créatures!... Il semble

vraiment impossible qu'elles puissent être si gaies, alors... soyez-en

bien certain, alors qu'elles n'ont pas dîné aujourd'hui.

--D. Juan, D. Juan!--cria Pepilla. Par ici vient votre ami Nicolasito

Hernandez, autrement dit _Cierge Pascal_, coiffé de son chapeau à trois

étages. Il s'avance en priant à voix basse, sans doute pour les âmes de

ceux qu'en les ruinant il a envoyés dans l'autre monde.

--Je parie que vous n'oserez pas l'appeler par son sobriquet.

--Voulez-vous voir?

--Juana, ferme les jalousies. Laissons-le passer et lorsqu'il tournera

le coin, je crierai _Cirio! Cirio Pascual!_

D. Juan Tafetan les suivit sur le balcon en disant:

--Venez, D. José; il faut que vous fassiez connaissance avec ce type.

Pepe Rey mit à profit le moment où les trois sœurs et D. Juan

s'amusaient follement à jeter à Nicolasito Hernandez le surnom qui

le rendait si furieux, pour s'approcher avec précaution de l'un des

nécessaires de couture qui se trouvaient dans l'appartement et y

déposer la demi-quadruple qui lui restait du jeu.

Puis il courut aussi au balcon juste au moment où la cadette et la plus

jeune des sœurs Troya criaient en éclatant de rire: _Cirio Pascual!_

_Cirio Pascual!_

XIII.

UN CASUS BELLI.

Après avoir joué ce mauvais tour à l'usurier, elles entamèrent toutes

les trois avec leurs deux visiteurs une conversation qui roula sur les

faits et les personnes de la ville. L'ingénieur, craignant que leur

espièglerie ne fût découverte pendant qu'il était encore là, voulut

s'en aller, ce qui déplut fort à nos donzelles. L'une d'elles, qui

était déjà sortie de la chambre, revint en disant:

--Suspiritos est déjà en train de ranger ses effets.

--D. José ne sera pas fâché de la voir--dit l'une des autres.

--C'est une très belle femme. Et qui se coiffe maintenant à l'instar

des dames de Madrid.--Venez donc, messieurs.

Elles les conduisirent à la salle à manger (pièce qui ne servait que

très rarement) donnant sur une terrasse où se trouvaient, avec quelques

vases à fleurs, pas mal de meubles abandonnés et hors d'usage. Du haut

de cette terrasse on apercevait, dans la cour d'une maison voisine, une

galerie remplie de plantes grimpantes et de belles fleurs entretenues

avec le plus grand soin. Tout indiquait que c'était là la demeure de

gens modestes, rangés et laborieux.

Nos trois espiègles s'avançant jusqu'au bord de la plate-forme

examinèrent attentivement la maison, puis, imposant silence aux jeunes

gens, allèrent se placer dans un endroit abrité de tous les regards où

elles ne risquaient pas d'être aperçues.

--Elle sort maintenant de la dépense avec un poêlon plein de pois

chiches--dit Maria Juana en allongeant le cou afin de voir un peu.

--Pan!--s'écria une autre en lançant une petite pierre.

--Elles nous ont cassé un autre carreau, ces...

Cachées dans l'angle de la terrasse, près des deux jeunes gens, les

trois sœurs étouffaient leurs rires.

--La señora Suspiritos est fort en colère--dit Pepe Rey.--Pourquoi la

nommez-vous ainsi?

--Parce que, lorsqu'elle parle, elle pousse un soupir entre chaque

parole, et qu'elle se plaint toujours, bien qu'elle ne manque de rien.

Il se fit un moment de silence dans la maison d'en bas. Pépita Troya

regarda avec précaution.

--La voilà qui revient--murmura-t-elle à voix très basse en imposant

silence à tous.--Maria, donne-moi un petit caillou. Allons-y...

_zas_!... ça y est.

--Tu ne l'as pas atteinte.

--Il a donné contre le sol.

--Voyons si je serai plus habile... Il faut attendre qu'elle sorte de

nouveau de la dépense.

--La voilà, la voilà qui sort. En garde, Florentina.

--Une... deux... trois!... Paf!...

On entendit en bas un cri de douleur, une plainte énergique, une

exclamation, car c'était un homme qui avait reçu le coup.

Pepe Rey put clairement distinguer ces paroles:

--Satanées filles! Elles m'ont fait un trou à la tête... Jacinto!...

Jacinto! Mais quelles canailles de voisines avons-nous donc là!...

--Jésus,--Marie,--Joseph! qu'ai-je fait là!--s'écria Florentina

consternée; mon caillou a donné contre la tête du Sr. D. Inocencio.

--Du Penitenciario?--demanda Pepe Rey stupéfait.

--Lui-même.

--Est-ce qu'il demeure dans la maison?

--Où demeurerait-il donc?

--Cette «señora des suspiros...»

--Est sa nièce, sa gouvernante ou je ne sais quoi. Nous nous amusons

bien à ses dépens parce qu'elle est ridicule; mais nous ne nous

hasardons pas à jouer des tours au señor Penitenciario.

Pendant que s'échangeaient vivement les phrases de ce dialogue, Pepe

Rey vit en face de la terrasse et très près de lui s'ouvrir les vitres

d'une croisée appartenant à la maison bombardée, et apparaître un

visage connu, un visage dont la vue le déconcerta, le consterna et le

rendit tout pâle et tout tremblant. C'était Jacintito qui, interrompu

dans ses graves études, avait ouvert la fenêtre de son cabinet et se

présentait, la plume derrière l'oreille, entre les deux battants. Son

pudique, rose et frais visage donnait à cette apparition quelque chose

de semblable à celle de l'aurore.

--Bonsoir, Sr. D. José,--dit-il gaîment.

La voix d'en bas cria de nouveau:

--Jacinto!... Jacinto, viens donc!...

Doña Perfecta(#69089) · 第 7 / 18 段