souriant.--Combien tu as fatigué la pauvre Rosarito!... N'est-il pas
vrai, mon enfant? Allons, bonne pièce, vite à la maison.
--C'est l'heure d'aller se reposer,--dit doña Perfecta.
--C'est l'heure d'aller travailler--répliqua le petit avocat.
--J'ai beau lui recommander de terminer de jour ses affaires--ajouta le
chanoine--il n'en fait rien.
--Mais j'ai tant, tant, tant à faire!...
--Non; dis plutôt que ce diable d'ouvrage que tu as entrepris... Il ne
veut pas en convenir, señor don José; mais il faut que vous sachiez
qu'il s'est mis à écrire un livre sur _l'Influence de la femme dans
la société chrétienne_ et, en outre, un _Coup d'œil sur le mouvement
catholique dans..._ je ne sais plus quel pays... Qu'as-tu à faire avec
les _coups d'œil_ et _les influences_?... Les jeunes gens d'aujourd'hui
ne doutent de rien. Ouf!... quelles natures!... Là-dessus, rentrons
chez nous. Bonne nuit, señora doña Perfecta... bonne nuit, Sr. D.
José... Rosarito...
--J'attendrai le Sr. D. Cayetano--dit Jacinto--pour qu'il me donne un
ouvrage d'_Auguste Nicolas_.
--Des livres, toujours des livres!... Tu entres parfois à la maison
chargé comme un baudet. Enfin, nous attendrons.
--Le Sr. D. Jacinto--dit Pepe Rey--n'écrit pas à la légère et il
s'arrange de façon à ce que ses œuvres soient un trésor d'érudition.
--Mais ce garçon-là va se rendre malade, Sr. D. Inocencio--objecta doña
Perfecta.--Au nom du ciel, prenez-y garde. A votre place je limiterais
ses lectures.
--Puisque nous sommes obligés d'attendre--indiqua le petit docteur d'un
ton fortement présomptueux--j'emporterai aussi le tome troisième des
_Conciles_. N'êtes-vous pas de cet avis, mon oncle?...
--Comment donc, ne néglige pas cela. Il ne manquait plus...
Heureusement arriva alors le Sr. D. Cayetano (qui d'habitude passait
ses soirées chez D. Lorenzo Ruiz,) et lorsqu'il leur eut remis les
livres, l'oncle et le neveu se retirèrent.
Pepe Rey lut sur le visage attristé de sa cousine un vif désir de lui
parler. Il s'approcha d'elle pendant que doña Perfecta et D. Cayetano
causaient ensemble d'une affaire d'intérieur.
--Tu as fait de la peine à maman--lui dit Rosario.
Ses traits exprimaient une sorte de frayeur.
--C'est vrai--répondit le jeune homme--j'ai offensé ta mère: je t'ai
offensée toi-même...
--Non, moi pas--car d'avance je me figurais que l'enfant Jésus ne doit
pas porter des pantalons.
--Mais j'espère que vous me pardonnerez l'une et l'autre. Ta mère m'a
tout à l'heure témoigné tant de bonté...
La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d'un
ton si différent que le neveu frissonna comme s'il eût entendu un cri
d'alarme.--La voix dit impérieusement:
--Rosario, viens te coucher!
Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours
dans l'appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant
tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces
vagues paroles:
--Maman est fâchée.
--Mais...
--Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi.
Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu'attendait
le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora
et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien
familier.
Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla
ainsi:
--Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j'aille me coucher, je vais
travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu'avez-vous
donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler
les éléments d'un _Discours-Mémoire_ sur les _Lignages d'Orbajosa_.
J'ai trouvé des documents et des notices d'une très grande valeur.
Il n'y a pas à dire le contraire. A toutes les époques de notre
histoire les _Orbajociens_ se sont distingués par leur noblesse, leur
magnanimité, leur courage et leur intelligence. Cela est mis hors de
doute par la conquête du Mexique, par les guerres de l'Empereur, par
celle de Philippe contre les hérétiques... Mais, est-ce que vous êtes
malade? Qu'est-ce qui vous arrive?... Oui, des théologiens éminents,
de vaillants guerriers, des conquérants, des saints, des évêques, des
poètes, des hommes d'Etat, des personnalités remarquables de toute
sorte jettent un vif éclat sur cette humble patrie de l'ail... Non, il
n'est pas dans toute la chrétienté de ville plus illustre que la nôtre.
Ses renommées et ses splendeurs remplissent toute l'histoire nationale,
et elle surpasse même quelque... Allons, je vois que vous avez sommeil,
bonne nuit... Non, je n'échangerais pas la gloire d'être enfant de
ce noble pays, contre tout l'or du monde. Les anciens la nommèrent
_Augusta_; aujourd'hui, je l'appelle, moi, _Augustissima_, parce que,
aujourd'hui comme jadis, la magnanimité, la générosité, le courage, la
noblesse forment son patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe...
Vous ne me paraissez pas très bien portant... Est-ce que le souper vous
a incommodé?... Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa
_Floresta amena_ que les habitants d'Orbajosa suffisent à eux seuls
pour faire la grandeur et la gloire d'un royaume. Ne le croyez-vous pas
aussi?
--Oh! certainement, sans le moindre doute--répondit Pepe Rey en
regagnant précipitamment sa chambre.
XI.
LA DISCORDE VA CROISSANT.
Les jours suivants, Rey fit la connaissance de plusieurs personnes de
la ville, visita le Casino et noua des relations avec quelques-uns des
individus qui passaient leur vie dans les salons de cet établissement.
Toute la jeunesse d'Orbajosa cependant ne passait pas là son existence,
comme des gens mal intentionnés pourraient le supposer. On voyait
chaque soir au coin de la cathédrale et sur la petite place formée
par le croisement des rues du Connétable et de la Triperie quelques
_caballeros_ qui, élégamment drapés dans leurs manteaux, se tenaient
comme en sentinelle pour examiner les passants. Lorsque le temps était
beau, ces éminents représentants de l'aristocratie d'_Urbs Augusta_,
se rendaient, toujours munis de l'indispensable capita[24], à la
promenade dite de Las Descalzas, laquelle se composait de deux rangées
d'ormeaux rabougris et de quelques arbrisseaux étiques. Là, cette
brillante pléïade faisait les yeux doux aux filles de don X... ou de
don Y..., qui venaient s'y promener et la soirée se passait sans autre
incident. La nuit venue, le Casino s'emplissant de nouveau, voyait une
partie de ses membres appliquer au baccarat les hautes facultés de leur
entendement, tandis que d'autres parcouraient les feuilles publiques et
que la plupart réunis dans la salle du café discutaient sur des sujets
divers, causaient politique, chevaux, taureaux, ou se communiquaient
les cancans de l'endroit. Le résultat de ces discussions, de ces
causeries et de ces bavardages était, naturellement, la proclamation de
la supériorité d'Orbajosa et de ses habitants sur toutes les villes et
sur tous les peuples de la terre.
[24] Petit manteau.
Ces importants personnages, fine fleur de l'aristocratie de l'illustre
cité, étaient des propriétaires, les uns riches, les autres très
pauvres, mais tous exempts de hautes aspirations. Ils avaient
l'imperturbable sérénité du mendiant, qui ne désire rien tant qu'il lui
reste un morceau de pain pour apaiser sa faim et un rayon de soleil
pour réchauffer ses membres. Ce qui distinguait surtout les Orbajociens
du Casino, c'était un sentiment de vive hostilité contre tout ce qui
venait du dehors. Dès qu'un étranger distingué avait franchi le seuil
de leurs augustes salles, ils s'imaginaient qu'il n'était là que pour
mettre en question la supériorité de la patrie de l'ail ou pour lui
contester par esprit de jalousie, les incontestables avantages qu'elle
tenait de la nature.
Lorsque Pepe Rey se présenta, il fut donc accueilli avec une certaine
défiance, et comme les gens d'esprit ne manquaient pas au Casino, le
nouveau membre y était à peine depuis un quart d'heure qu'il avait
déjà donné lieu à toute sorte de fines plaisanteries. Lorsque, aux
pressantes questions qui lui furent adressées par les uns et par
les autres, il répondit qu'il était venu à Orbajosa avec la mission
d'explorer le bassin houiller du Nahara et d'étudier un projet de
chemin de fer, tous les sociétaires furent d'accord que le Sr. D.
José était un fat qui voulait se donner de l'importance en prétendant
découvrir des gisements de charbon et des emplacements de voies
ferrées. L'un d'eux ajouta:
--Mais, on sait ce qu'il faut en penser. Ces savants messieurs
s'imaginent que nous sommes des idiots et qu'ils peuvent nous en faire
accroire avec leurs beaux discours... Il est venu pour épouser la fille
de doña Perfecta, et quand il parle de bassins houillers, c'est pour
nous donner le change.
--Certainement,--affirma un autre, qui était un négociant failli--on
m'a dit ce matin chez les Dominguez que ce monsieur, qui n'a pas un
sou vaillant, vient vivre aux crochets de sa tante et voir s'il peut
attraper Rosarito.
--Il paraît qu'il n'est pas plus ingénieur qu'autre chose--ajouta
un propriétaire de bois d'oliviers qui avait affermé ses propriétés
le double de ce qu'elles valaient.--Mais c'est tout naturel... Ces
meurt-de-faim de Madrid s'imaginent avoir le droit de duper les pauvres
provinciaux, et comme ils nous prennent pour des sauvages...
--On voit bien que c'est un meurt-de-faim.
--Ne vous dit-il pas hier soir d'un ton moitié plaisant, moitié
sérieux, que nous sommes d'ignorants paresseux...
--Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil...
--Que nous nous repaissons de chimères...
--C'est cela: que nous nous repaissons de chimères...
--Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du
Maroc.
--Voilà, morbleu, des choses qu'on ne saurait entendre de sang-froid.
Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue
comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons
alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu'à
celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu'on n'a
rien vu, et qu'on n'est pas allé à Paris...
--Il dit aussi fort gentiment qu'Orbajosa est une ville de mendiants,
et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans
la plus grande misère.
--Par tous les saints du paradis! s'il se hasarde à me le
répéter il y aura un scandale au Casino--s'écria le receveur des
contributions.--Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité
d'arobes d'huile que produisit Orbajosa, l'an dernier? Cet imbécile ne
sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain
pour toute l'Espagne et même pour l'Europe entière? Il est vrai que
nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps;
mais cela ne prouve rien. Et la production de l'ail, donc? Ce beau
monsieur peut-il ignorer que les gousses d'ail d'Orbajosa firent se
pâmer d'admiration les membres du jury de l'Exposition de Londres?
Voilà, avec bien d'autres choses, ce qui se disait à cette époque
dans les salles du Casino.--Malgré ces commérages si communs
dans les petites villes, dont l'orgueil est en raison inverse de
l'importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la
docte corporation, laquelle heureusement n'était pas composée que de
mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens.
Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un
malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire,
et cela lui attira quelques inimitiés.
Cependant, les jours passaient. Outre l'ennui bien naturel que
lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de
mécontentement, au premier rang desquels il faut noter la multitude de
plaideurs qui s'abattit sur lui comme un essaim vorace, commençaient à
remplir son âme d'une profonde tristesse.
Ce n'était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d'autres
de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui
demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui
présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé
par sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui
la reconnaissance d'une hypothèque illégalement prise par son oncle
sur le domaine des _Alamillos_. C'était comme une fourmilière, comme
une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l'intention
de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité
l'obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions
de ces rusés paysans; puis comme l'Ayuntamiento l'attaqua aussi à
propos d'une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et
la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de
dissiper les doutes qu'on élevait de tous côtés sur la légitimité de
ses droits. Son honneur étant engagé, il n'avait que cette alternative:
ou plaider ou mourir.
Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l'aider à se
débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d'un arrangement à
l'amiable; mais les jours s'écoulaient sans que les bons offices de
l'exemplaire señora produisissent le moindre résultat.--Les procès se
multipliaient avec l'effrayante rapidité des accidents d'une maladie
foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures au
tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à des
redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait chez
lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier
lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d'horribles
formules... afin qu'il pût à loisir étudier la question.
On comprend qu'il n'était pas homme à subir longtemps des ennuis
auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui
représentait la noble cité de sa mère sous la forme d'une horrible bête
qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n'avait, se
disait-il, qu'à quitter Orbajosa pour s'en délivrer; mais un intérêt
profond, l'intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants
l'attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir
si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de
cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d'antiquailles, de jalousies
et de médisances qu'il résolut de l'abandonner le plus tôt possible en
pressant la réalisation du projet qui l'y avait amené. Un matin, qu'il
en trouva l'occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta.
--Mon cher neveu--répondit celle-ci avec sa mansuétude accoutumée--un
peu moins de précipitation. On te croirait un volcan. Ton père était de
même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t'ai déjà dit que c'est
avec la plus vive satisfaction que je te nommerai mon fils. Alors même
que tu n'aurais pas les bonnes qualités et le talent qui te distinguent
(en dehors des petits défauts que tu as aussi;) alors même que tu ne
serais pas un excellent jeune homme, il suffit pour que je l'accepte,
que cette union ait été proposée par ton père à qui nous devons tant,
ma fille et moi. Et du moment que je le veux, Rosario ne s'y opposera
pas non plus. Que manque-t-il donc? Rien, si ce n'est un peu de temps.
Le mariage ne peut se faire aussi promptement que tu le désires, parce
qu'il prêterait à des interprétations qui pourraient peut-être porter
atteinte à l'honneur de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu
voudrais tout faire à la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu
de patience... Es-tu donc si pressé? L'horreur que tu as conçue pour
notre pauvre ville d'Orbajosa n'est que passagère. Cela se voit: tu
ne peux vivre que dans la société des comtes, des marquis, des beaux
parleurs et des hommes d'Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma
fille pour jamais!--ajouta-t-elle en essuyant une larme.--Puisqu'il en
est ainsi, jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder
de quelque temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle
impatience! Quel ardent amour! Je n'aurais jamais cru qu'une pauvre
villageoise comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion.
Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il
ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d'attendre
aussi longtemps que cela lui serait possible.
Un nouveau sujet d'ennui vint bientôt s'ajouter à ceux qui
empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu'il se
trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n'avait pas reçu une
seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne
pouvait l'attribuer à la négligence de l'administration des postes
d'Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un
ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait
journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à
son neveu ne s'égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal
Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà,
fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas
faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques
du genre de celles-ci:
--Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que
mon neveu n'ait pas reçu une seule lettre depuis qu'il est arrivé
à Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un
pareil étourdi, il n'est pas étonnant que tout aille de travers. Je
recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il
admet dans l'administration.
Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l'expression
de la plus complète indifférence.
Il entra un jour tenant un pli à la main.
--Dieu merci!--dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres
de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère
à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans
doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une
fiévreuse impatience.
L'ingénieur pâlit en parcourant les premières lignes.
--Mon Dieu, Pepe... qu'as-tu?--s'écria la señora en se levant
épouvantée. Ton père est-il malade?
--Cette lettre n'est pas de mon père--répondit Pepe dont la physionomie
révéla la plus profonde consternation.
--Qu'est-ce donc!
--Un ordre du ministère des travaux publics me relevant de la charge
qui m'avait été confiée.
--Comment... est-ce possible?
--C'est purement et simplement une destitution libellée en termes fort
peu flatteurs pour moi.
--A-t-on jamais vu une pareille infamie?--s'écria la señora en revenant
de sa stupeur.
--Quelle humiliation!--murmura le jeune homme... C'est la première fois
qu'une pareille disgrâce me frappe.
--Mais ce gouvernement est abandonné du ciel! Te faire un pareil
affront! Veux-tu que j'écrive à Madrid? J'ai là de bonnes relations, et
je pourrai obtenir que le Gouvernement répare la faute qu'il a commise
et te donne satisfaction.
--Merci, señora, je ne veux pas de recommandations--répliqua le jeune
homme avec humeur.
--C'est qu'on voit tant d'injustices, tant d'iniquités!... Destituer un
jeune homme d'un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne
puis contenir mon indignation.
--Je saurai--dit Pepe avec la plus grande énergie--qui a pris à tâche
de me nuire...
--Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans
vergogne?
--Il y a à Orbajosa quelqu'un qui s'est proposé de me faire mourir
de désespoir--affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n'est
pas l'œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d'autres que
j'éprouve, est le résultat d'un plan de vengeance, d'un calcul inconnu,
d'une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié,
soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d'ailleurs que
d'ici, tout cela a son siège à Orbajosa.
--Tu perds l'esprit--répliqua doña Perfecta--d'un air de profonde
commisération. Est-ce que tu as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que
quelqu'un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n'as plus ton bon
sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons
des singes ou des perroquets t'a tourné la tête.
Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d'un
ton familier d'affectueux reproche elle ajouta:
--Mon cher enfant, les habitants d'Orbajosa peuvent être de simples et
grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d'usage et
de bon ton, mais pour ce qui est de l'honorabilité et de la bonne foi,
personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne.
--Ne croyez pas--dit Pepe--que j'accuse les habitants de cette maison.
Mais je soutiens et j'affirme que j'ai dans la ville un implacable et
cruel ennemi.
--Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame--répondit en
souriant de nouveau la señora.--Je suppose que tu ne vas accuser ni le
tio Licurgo ni les autres qui t'ont intenté des procès parce que ces
pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le
cas dont il s'agit, ils n'ont pas tout à fait tort.--En outre, le tio
Lucas t'aime beaucoup. Il me l'a dit à moi-même. Il prétend que du
moment qu'il te vit tu lui donnas dans l'œil, et le pauvre vieux t'a
voué une affection...
--Oh! oui... une affection profonde!--murmura le jeune homme.
--Ne fais pas l'enfant--ajouta la señora en lui posant la main sur
l'épaule et le regardant de très près.--Ne dis pas de sottises et
persuade-toi bien que ton ennemi, s'il existe, est à Madrid, dans ce
grand foyer de corruption, de jalousies et de rivalités, non dans
notre pacifique et tranquille petit coin où tout est bienveillance
et harmonie... Sans doute quelque envieux de ton mérite... Je dois
te prévenir d'ailleurs que, si tu désires aller te rendre compte par
toi-même de la cause de ta disgrâce et demander des explications au
gouvernement, tu ne dois pas laisser de le faire à cause de nous.
Pepe Rey fixa les yeux sur ceux de sa tante comme s'il voulait pénétrer
jusqu'aux profondeurs les plus cachées de son âme.
--Je dis que si tu as l'intention d'aller à Madrid, tu ne dois pas
t'en priver--répéta la señora avec un calme admirable, tandis que sa
physionomie reflétait le plus grand naturel et la plus parfaite loyauté.
--Non, señora--dit Pepe--je n'ai pas cette intention.
--Tant mieux, je crois que tu fais bien. Tu es ici plus tranquille
malgré les fausses idées que tu te mets dans la tête. Pauvre Pepillo!
Ton intelligence, intelligence peu commune, est la cause de ton
malheur. Nous autres, habitants d'Orbajosa, nous, pauvres villageois
sans culture, nous vivons heureux dans notre ignorance. Je regrette
vivement de ne pas te voir heureux aussi. Mais est-ce ma faute si tu te
tourmentes et te désespères sans raison? Est-ce que je ne te traite pas
comme mon enfant? Ne t'ai-je pas accueilli comme l'espoir de ma maison?
Puis-je faire davantage pour toi? Si, en dépit de tout cela, tu ne
nous aimes pas, si tu nous témoignes si peu de bienveillance, si tu te
moques de nos pratiques religieuses, si tu méprises nos amis, est-ce,
par hasard, parce que nous ne te traitons pas bien?
Les yeux de doña Perfecta s'emplirent de larmes.
--Ma chère tante!--dit Pepe Rey qui sentait son ressentiment se
dissiper.--Moi aussi, j'ai commis quelques fautes depuis que je suis
votre hôte.
--Voyons! ne fais pas l'enfant... Il n'est pas question de fautes. On
doit tout se pardonner quand on est de la même famille.
--Mais, Rosario, où donc est-elle?--demanda le jeune homme en se
levant.--Ne la verrai-je pas non plus aujourd'hui?
--Elle se trouve mieux. Sais-tu qu'elle n'a pas voulu descendre?
--Eh! bien, je monterai.
--Oh! pour cela, non! Cette chère enfant est d'un entêtement... Elle
a résolu de ne pas sortir aujourd'hui de sa chambre. Elle a fermé sa
porte à double tour.
--Quelle bizarrerie!
--Cela lui passera. Certainement cela lui passera. Nous verrons ce
soir s'il est possible de lui ôter de la tête ses idées noires. Nous
organiserons une réunion pour la distraire. Pourquoi n'irais-tu pas
prier le Sr. D. Inocencio de venir ici tantôt et d'amener Jacintillo?
--Jacintillo?