Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et
impassible du chanoine, dont la face avait pris l'aspect d'un masque
de carton.--Mais, entre penser certaines choses et les manifester
avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu'un homme
avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées
sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux dire
qu'il y a une différence entre avoir des idées sur la religion et les
manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu crois
que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons des
singes, ou parce que tu nies l'existence de l'âme, que tu assures être
une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie que
vendent les apothicaires.--Señora, pour l'amour de Dieu!... s'écria
Pepe, avec humeur.--Je vois que je jouis à Orbajosa d'une bien mauvaise
réputation.
Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel:
--Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces
idées... Outre que je n'en ai pas le droit, si je me mettais à discuter
avec toi qui es un homme d'un si rare talent, tu me confondrais mille
fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c'est que, bien
qu'aucun d'eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces
pauvres et sots habitants d'Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et
que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances.
--Ma chère tante--dit très sérieusement l'ingénieur--non seulement je
n'ai fait fi des croyances de personne, mais je n'ai pas les idées
que vous m'attribuez. Il se peut que j'aie été dans l'église moins
dévotieux qu'il n'eût fallu, car je suis passablement distrait.
Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l'œuvre
architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n'était
pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à
la rue, ni pour que vous me supposiez capable d'établir une comparaison
entre les fonctions de l'âme et les drogues d'apothicaires. Je peux
bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c'est seulement ainsi que je
le tolère.
Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa
prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler.
--Allons, je vois que tu t'es fâché--dit doña Perfecta en baissant les
yeux et croisant les mains.--Que la volonté de Dieu soit faite! Si
j'avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t'aurais pas dit
un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner.
En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l'humble attitude
qu'elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir
parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette
embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant
avec sa bonhomie habituelle, s'exprima ainsi:
--Señora doña Perfecta, il faut avoir de l'indulgence pour les
artistes... Oh! j'en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se
trouvent en présence d'une statue, d'une vieille armure, d'un tableau
couvert de poussière ou d'un mur en ruines, ils oublient tout le reste.
Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon
des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs
musées jusqu'au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à
prier; que l'officiant élève l'hostie consacrée; que le moment de la
plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé...
est-ce qu'un artiste s'occupe de cela?... A vrai dire, je ne conçois
pas l'art dégagé des sentiments qu'il exprime... Mais enfin, il est de
mode aujourd'hui d'admirer la forme, non l'idée... Que Dieu me préserve
d'entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José; sachant tant
de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité des modernes,
il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n'a pour armes que la foi.
--La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant
homme du monde, m'est passablement désagréable--dit Pepe en recouvrant
la dureté de son accent.--Au risque de passer pour un sot, j'aimerais
cent fois mieux avoir la réputation d'être un ignorant que celle de
posséder la science diabolique qu'on m'attribue ici.
Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut
mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité.
--Le panthéisme est condamné par l'Église aussi bien que les doctrines
de Schopenhauer et du moderne Hartmann.
--Madame et messieurs--exposa gravement le chanoine--les hommes qui ont
un culte si fervent pour l'art, alors même qu'il ne s'attache qu'à la
forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se
sentir ému en présence de la beauté, même alors qu'elle est seulement
représentée sous la forme de nymphes nues que d'être indifférent et
incrédule en tout. Le mal n'entrera jamais complètement dans l'esprit
de qui se voue à la contemplation de la beauté. _Est Deus in nobis...
Deus_, entendez-vous bien!--Que le Sr. D. José continue donc d'admirer
les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui pardonnerai de
bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr l'évêque.
--Grand merci, Sr. D. Inocencio--dit Pepe qui éprouvait un vif
sentiment de révolte et d'hostilité contre l'ecclésiastique, et qui
ne put résister au désir de le mortifier.--Au reste, ne vous imaginez
pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés
artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors
de l'imposante architecture d'une partie de l'édifice, des trois
tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l'abside et de quelques
sculptures du chœur, je n'aperçois nulle part ces beautés. Ce qui
m'occupait, c'était la constatation de la déplorable décadence de l'art
religieux, et j'éprouvais non pas de l'admiration, mais de la colère en
présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la
cathédrale.
La stupeur des assistants fut à son comble.
--Je ne puis souffrir--ajouta Pepe--ces images vernissées et
enluminées ressemblant, Dieu me pardonne, aux poupées qui servent
de jouet aux petites filles. Et que dire des costumes de théâtre
dont on les revêt? J'ai vu un saint Joseph affublé d'un manteau
que je ne veux pas qualifier, par respect pour le saint Patriarche
et pour l'Eglise qui le vénère. Sur les autels sont accumulées des
statues du goût artistique le plus déplorable, et les couronnes, les
rameaux, les étoiles, les lunes et autres décorations de métal ou
de papier doré qu'on y entasse font l'effet d'une ferblanterie de
bazar qui blesse le sentiment religieux et déconcerte notre esprit.
Loin de s'élever à la contemplation des choses saintes, il se replie
en lui-même et reste confondu à l'idée d'une pareille comédie. Les
grandes œuvres artistiques réalisent un noble but en présentant
sous une forme sensible les idées, les dogmes, la foi et jusqu'à
l'exaltation mystique. Les pastiches et les aberrations du goût, les
œuvres grotesques, en un mot, dont une piété mal entendue emplit les
églises produisent aussi leur effet, mais c'est un effet passablement
attristant; elles entretiennent la superstition, refroidissent
l'enthousiasme, obligent les yeux du croyant à se détourner des autels,
et en même temps que les yeux s'en détournent aussi les âmes qui n'ont
pas une foi suffisamment profonde et robuste.
--Il paraît que la doctrine des iconoclastes--dit Jacintito--est aussi
très répandue en Allemagne.
--Je ne suis pas iconoclaste, bien que la destruction de toutes
les images me semble préférable au luxe de bouffonneries qui règne
ici--continua le jeune homme.--A l'aspect de pareilles choses, il est
permis de soutenir que le culte doit recouvrer l'auguste simplicité des
anciens temps... Mais non, qu'on ne renonce pas à l'admirable concours
que tous les arts, en commençant par la poésie et finissant par la
musique, prêtent aux relations de l'homme avec Dieu. Que les arts
se développent et qu'on déploie la plus grande pompe dans les rites
sacrés. Je suis partisan de la pompe...
--Artiste, artiste, et rien de plus!--s'écria le chanoine en branlant
la tête avec une expression de pitié.--De belles peintures, de belles
sculptures, de bonne musique... tous les plaisirs des sens; quant à
l'âme, libre au démon de s'en emparer.
--Et à propos de musique--dit Pepe Rey sans remarquer l'effet
déplorable que ses paroles produisaient sur la mère et sur la
fille--représentez-vous combien mon esprit était disposé à la
contemplation religieuse, lorsque, en visitant la cathédrale,
j'entendis l'organiste jouer de but en blanc, au moment de l'offertoire
de la grand'messe, un morceau de la _Traviata_.
--En ceci, le Sr. de Rey a raison--dit emphatiquement le petit
avocat.--M. l'organiste joua l'autre jour tout au long le brindisi et
la valse du même opéra, puis un rondo de la _Grande Duchesse_.
--Mais où les bras me tombèrent--continua l'ingénieur implacable--c'est
quand je me trouvai en présence de la statue d'une Vierge qui paraît
être en grande vénération dans le pays, à en juger par la foule de
gens qui l'entouraient et par les innombrables cierges allumés en son
honneur. On l'a revêtue d'une tapageuse robe de velours brodée d'or
qui, comme étrangeté de forme, dépasse les modes les plus extravagantes
du jour. Sa figure est comme perdue au milieu d'un épais feuillage
composé de mille matières découpées à l'emporte-pièce, et la couronne,
d'une demi-aune de diamètre, entourée de rayons d'or, fait l'effet d'un
informe catafalque qu'on lui a posé sur la tête. De la même étoffe
bordée de la même façon sont faits les pantalons de l'enfant Jésus...
mais je m'arrête, car la description de l'accoutrement de la Mère et du
Fils m'entraînerait peut-être à commettre quelque nouvelle irrévérence.
Je n'ajouterai que ceci: c'est que je ne pus m'empêcher de rire et
qu'après avoir un moment contemplé cette image ainsi profanée, je
m'écriai: «O Sainte-Vierge, est-il possible qu'on t'ait mise en pareil
état!»
Cela dit, Pepe jeta un regard sur les personnes qui l'écoutaient
et, bien que l'ombre crépusculaire ne lui permît pas de les bien
distinguer, il crut entrevoir sur le visage de quelques-unes les signes
d'une douloureuse consternation.
--Eh! bien, Sr. D. José--s'écria soudain le chanoine en riant d'un air
de triomphe,--cette image que, vous, philosophe et panthéiste, vous
trouvez si ridicule, est celle de Notre-Dame-de-Bon-Secours, patronne
et protectrice d'Orbajosa. Les habitants de cette ville la vénèrent
à tel point qu'ils seraient capables de traîner à travers les rues
quiconque parlerait mal d'elle. Les chroniques et l'histoire sont
pleines des miracles qu'elle a faits, mon cher monsieur, et nous avons
encore journellement des preuves irrécusables de sa protection. Je vous
apprendrai, en outre, que madame votre tante, doña Perfecta, est la
grande camériste de la Très-Sainte-Vierge del Socorro, et que la robe
qui vous paraît si grotesque... je veux dire cette robe qui a paru si
grotesque à vos yeux impies, a été confectionnée ici, de même que les
pantalons de l'enfant Jésus sont justement l'œuvre de la merveilleuse
aiguille et de la fervente piété de votre cousine Rosarito qui nous
écoute.
Pepe Rey resta passablement déconcerté. A l'instant même doña Perfecta
se leva brusquement et, sans mot dire, se dirigea vers la maison où la
suivit le Sr. Penitenciario. Les autres personnes se levèrent aussi.
Stupéfait, le jeune homme se disposait à demander pardon de son manque
de respect à sa cousine, lorsqu'il remarqua que Rosarito pleurait.
Fixant sur lui un regard plein d'affectueux et doux reproche, elle
s'écria:
--Mais qu'as-tu donc?
Soudain, on entendit la voix troublée de doña Perfecta appeler:
--Rosario, Rosario!
Celle-ci s'enfuit à toutes jambes du côté de la maison.
X.
L'EXISTENCE DE LA DISCORDE EST ÉVIDENTE.
Plein de trouble et de confusion, furieux contre les autres et contre
lui-même, Pepe Rey essayait de découvrir la cause de l'hostilité qui
s'était malgré lui déclarée entre sa manière de voir et celle des amis
de sa tante. Présageant des orages, il resta un moment assis sur le
banc du cabinet du jardin, pensif et triste, le menton sur la poitrine,
les sourcils froncés, les mains jointes. Il se croyait seul.
Soudain, il entendit une joyeuse voix chantonner le refrain d'un
couplet de Zarzuela[22]. En relevant la tête, il aperçut D. Jacinto
dans le coin opposé du cabinet.
[22] Sorte d'opéra comique-vaudeville.
--Ah! Sr. de Rey--dit tout à coup celui-ci--ce n'est pas impunément
qu'on blesse les sentiments religieux de la majorité d'une nation.
Rappelez-vous plutôt ce qui arriva sous la première Révolution
française.
Le bourdonnement de cet être microscopique ne fit qu'accroître
l'irritation de Pepe Rey. Il n'éprouvait cependant pas de la haine
contre le présomptueux petit docteur. Celui-ci l'incommodait comme nous
incommodent les insectes; pas autrement. Il lui causait l'ennui que
causent tous les êtres importuns; aussi répondit-il du ton de quelqu'un
qui veut se débarrasser d'un bourdon:
--Qu'a donc à voir la Révolution française avec la robe de la Vierge
Marie?
Il se leva pour rentrer à la maison; mais il n'avait pas fait quatre
pas qu'il entendit de nouveau le bourdonnement du moustique.
--Sr. D. José, j'ai à vous entretenir d'une affaire qui vous intéresse
et pourrait vous mettre dans l'embarras...
--Une affaire?--demanda le jeune homme en rétrogradant.--Voyons, de
quoi s'agit-il?
--Vous vous en doutez peut-être--dit Jacinto qui s'avança vers Pepe et
sourit comme le font les hommes d'affaires lorsqu'ils en ont une très
importante à traiter. Je veux vous parler du procès...
--Du procès?... mais, mon cher ami, je n'ai de procès avec personne. En
votre qualité d'avocat vous ne rêvez que contestations et vous voyez
partout du papier timbré.
--Mais, comment?... Vous ne savez donc rien encore de votre procès?
s'écria tout étonné le défenseur en herbe.
--De mon procès?... Je n'ai pas et n'ai jamais eu de procès.
--Eh! bien, puisque vous l'ignorez encore, je me félicite d'autant
plus de vous en avoir informé, pour que vous puissiez vous mettre en
garde... Car, monsieur, vous aurez à plaider.
--Et contre qui?
--Contre le tio Licurgo et d'autres propriétaires de champs limitrophes
de celui qu'on appelle les _Alamillos_.
Pepe Rey demeura stupéfait.
--Oui, monsieur,--poursuivit le petit avocat.--J'ai eu aujourd'hui même
avec le Sr. Licurgo une longue entrevue. En ma qualité d'ami intime de
la maison, je n'ai pas voulu manquer de vous en avertir, afin que, si
vous le croyez convenable, vous puissiez entrer en arrangement.
--Mais que puis-je avoir à accommoder? Que veut de moi cette canaille?
--Il paraît que certains cours d'eau qui prennent leur source dans
votre propriété ayant changé de direction, viennent maintenant
déboucher près de certaines constructions dudit tio Licurgo et du
moulin d'un autre individu, non sans leur causer de graves dommages.
Mon client... car il a voulu à toute force que je me chargeasse de
le tirer de ce mauvais pas... mon client, dis-je, demande que vous
rétablissiez l'ancien cours des eaux afin d'éviter de nouvelles
dévastations et que vous l'indemnisiez des dommages qui lui ont été
causés par l'imprévoyance du propriétaire placé en amont.
--Et le propriétaire placé en amont, c'est moi!... Si le procès a lieu,
ce sera là la première chose que je retirerai de ces fameux _Alamillos_
qui m'ont jadis appartenu et qui maintenant, d'après ce que je crois
comprendre, appartiennent à tout le monde, parce qu'il a plu à Licurgo,
comme à d'autres cultivateurs du pays, de s'approprier peu à peu,
d'année en année, une partie du terrain et qu'il m'en coûtera gros pour
rétablir les limites de ma propriété.
--Ceci est une question à part.
--Non, morbleu! ce n'est pas une question à part--s'écria l'ingénieur
à qui la patience échappait. La question la voici: le procès, le
vrai procès, c'est moi qui l'engagerai contre toute cette gueusaille
qui se propose sans doute de m'ennuyer et de me pousser à bout pour
arriver à me tout faire abandonner et rester ensuite tranquillement
en possession de ce qu'elle m'a volé. Nous verrons s'il se trouve des
avocats et des juges capables de protéger les honteux agissements de
ces jurisconsultes campagnards qui vivent de chicanes et sont les vers
rongeurs de la propriété d'autrui. Je vous remercie, mon cher monsieur,
de m'avoir révélé les vils desseins de ces rustres qui auraient
pu rendre des points au brigand Cacus; mais, sachez-le bien, les
constructions et le moulin sur lesquels Licurgo fonde ses réclamations
sont ma propriété...
--Il faudra examiner les actes et voir s'il a pu y avoir
prescription--dit Jacintito.
--Il s'agit bien de prescription!... Ces misérables ne se moqueront pas
impunément de moi. Je suppose que l'administration de la justice est en
d'honnêtes et loyales mains dans la ville d'Orbajosa...
--Ah! pour cela!--s'écria le jeune légiste d'un ton élogieux,--le
juge est un excellent homme. Il vient ici tous les soirs. Mais il est
étrange que vous n'ayez pas été informé des prétentions du Sr. Licurgo.
Est-ce que vous n'avez pas encore été appelé en conciliation devant le
juge de paix?
--Non.
--Ce sera alors pour demain... Quoi qu'il en soit, je regrette que
l'empressement du Sr. Licurgo m'ait privé du plaisir et de l'honneur de
vous défendre, mais que voulez-vous... Licurgo m'a confié le soin de
ses intérêts. J'étudierai cette affaire avec le plus grand soin. Ces
diables de servitudes sont le grand écueil de la jurisprudence.
Lorsqu'il entra dans la salle à manger, Pepe était moralement
dans le plus déplorable état. Il vit doña Perfecta causer avec le
Penitenciario, tandis que Rosarito, seule, avait les yeux fixés sur la
porte d'entrée. Elle attendait sans doute son cousin.
--Viens ici, bonne pièce,--dit la señora avec un sourire forcé.--Tu
nous as fait de la peine, grand athée, mais nous te pardonnons.
Je sais parfaitement que ma fille et moi sommes deux ignorantes
incapables de nous élever jusqu'aux hautes régions des mathématiques
dans lesquelles tu vis; mais enfin... il n'est pas encore impossible
que tu te mettes quelque jour à genoux devant nous, pour nous prier de
t'instruire dans la religion.
Pepe formula vaguement quelques phrases de politesse et de repentir.
--Pour ce qui me concerne--dit don Inocencio dont le regard s'emplit
d'humilité et de douceur--si j'ai, dans le cours de cette vaine
discussion, dit quelque mot qui ait pu blesser le Sr. D. José, je le
supplie de me le pardonner. Nous sommes tous ici des amis.
--Merci. Ce n'est pas la peine...
--Malgré tout--indiqua doña Perfecta avec un sourire déjà plus
naturel--je suis toujours la même pour mon cher neveu, et j'oublie ses
extravagantes idées anti-religieuses... Devines-tu de quoi je songe à
m'occuper ce soir?... De faire abandonner à l'entêté tio Licurgo le
projet qu'il a de te causer des ennuis. Je l'ai fait prier de venir me
parler, et il m'attend dans la galerie. Ne te mets pas en peine, je
l'amènerai à composition, bien que je reconnaisse que ce n'est pas sans
raison...
--Merci, mille fois merci, ma chère tante--répondit le jeune homme en
sentant déborder le flot de générosité qui jaillissait si facilement de
son cœur.
Tournant ses regards du côté où se trouvait sa cousine, Pepe Rey se
disposait à l'aller rejoindre; mais quelques questions qui lui furent
adressées par le perspicace Penitenciario le retinrent auprès de doña
Perfecta. Rosario était triste, et écoutait avec une mélancolique
indifférence les discours du petit avocat qui, en s'installant à ses
côtés, s'était mis à débiter une longue kyrielle de phrases ennuyeuses
assaisonnée de fastidieuses saillies et de banalités du plus mauvais
goût.
--Ce qu'il y a de pire pour toi--dit doña Perfecta à son neveu,
lorsqu'elle le surprit observant le couple discordant que formaient
Rosarito et Jacinto--c'est que tu as fait de la peine à la pauvre
Rosario. Tu dois faire tout ton possible pour la consoler. La chère
enfant est si bonne!...
--Oh! oui, si bonne--ajouta le chanoine--que, je n'en doute pas, elle
pardonnera à son cousin.
--Je suis convaincu que Rosario m'a déjà pardonné--affirma Rey.
--Et si ce n'est encore fait, cela ne tardera guère, car dans les
cœurs angéliques, le ressentiment ne dure pas--dit mielleusement D.
Inocencio. J'ai une très grande influence sur cette enfant, et je
m'efforcerai de dissiper dans son âme généreuse toutes les préventions
qui peuvent exister contre vous. Je n'ai qu'à lui dire deux mots.
Pepe Rey sentit passer un nuage dans son âme.
--Ce n'est peut-être pas nécessaire--dit-il avec intention.
--Je ne lui parle pas maintenant--ajouta le chanoine capitulaire; parce
qu'elle est en train d'écouter avec ravissement les bouffonneries de
Jacintillo... Diables d'enfants!... quand ils commencent à jaser, il
n'y a plus moyen de les arrêter.
A ce moment-là entrèrent le juge de première instance, la femme de
l'alcade et le doyen de la cathédrale. Ils saluèrent l'ingénieur,
et par leurs paroles comme par leur attitude prouvèrent qu'ils
satisfaisaient en le voyant la plus vive curiosité. Le juge était un
petit jeune homme à la mine éveillée, comme la plupart de ces futures
éminences qu'on voit dès leur sortie de l'école aspirer aux premiers
postes administratifs ou politiques. Il se croyait un personnage
de la plus haute importance, et en parlant de lui-même et de sa
récente nomination se montrait fort blessé qu'on ne lui eût pas du
premier coup donné la présidence de la Haute Cour. C'est à ces mains
inexpérimentées, à cette tête vide, à cette présomptueuse et ridicule
personnalité que l'État avait confié les fonctions les plus délicates
et les plus difficiles de l'administration de la justice humaine! Ses
manières étaient celles d'un parfait homme du monde et l'on voyait
qu'il mettait un soin scrupuleux à s'occuper des moindres détails
relatifs à sa personne. Il avait la déplorable habitude d'ôter à chaque
instant et de remettre ses lunettes d'or, et dans la conversation, il
manifestait fréquemment le désir de recevoir au plus tôt son changement
pour _Madriz_[23] afin d'apporter à la secrétairerie du ministère de
grâce et de justice le concours de ses hautes capacités.
[23] Madrid, prononciation affectée et mauvaise.
La femme de l'alcade était une dame bonasse dont la seule faiblesse
était de supposer qu'elle avait à la cour de nombreuses relations.
Elle adressa à Pepe Rey plusieurs questions au sujet des modes, en lui
citant les établissements industriels où on lui avait confectionné une
robe ou un manteau lors de son dernier voyage à Madrid, voyage qui
avait coïncidé avec la visite de Muley-Abbas, et en lui nommant une
douzaine de marquis ou de duchesses qu'elle traitait avec autant de
familiarité que si elles eussent été ses camarades de pension. Elle dit
aussi que la comtesse de M*** (dont les réceptions avaient une grande
renommée) était son amie intime, ajoutant que lorsqu'elle était allée
la visiter, celle-ci lui avait offert une place dans sa loge au Théâtre
Royal où elle avait vu Muley-Abbas en costume de More accompagné de
toute sa cour moresque. L'_alcadesse_ avait, comme on dit, la langue
bien pendue, et ne manquait pas d'esprit.
D'un âge fort avancé, corpulent et sanguin, pléthorique et
apoplectique, le doyen était un homme qui semblait crever dans sa peau
tant il était obèse et pansu. Il avait été moine, ne parlait que
d'affaires religieuses, et de prime abord manifesta pour Pepe Rey le
plus profond mépris.
Celui-ci paraissait de plus en plus incapable de s'accommoder à cette
société si peu de son goût. Son caractère entier, fier et très peu
souple repoussait les perfidies et les subtilités de langage ayant pour
objet de simuler la concorde alors qu'elle n'existait pas. Il conserva
donc une attitude passablement grave durant tout le cours de cette
ennuyeuse réunion où il se vit obligé de subir l'impétuosité oratoire
de l'alcadesse qui, sans être la Renommée, semblait avoir comme elle le
privilège de posséder cent bouches pour fatiguer les oreilles humaines.
Si dans les rares instants de répit que cette dame accordait à ses
auditeurs Pepe Rey voulait s'approcher de sa cousine, le Penitenciario
s'attachait à lui comme le mollusque au rocher et l'attirant à l'écart,
d'un air de mystère lui proposait une promenade à Mundogrande avec
le Sr. D. Cayetano, ou une partie de pêche dans les eaux limpides du
Nahara.
Cela finit enfin, parce que tout finit en ce monde. Le corpulent doyen
se retira laissant derrière lui la maison vide, et bientôt il ne resta
plus de l'alcadesse qu'un écho semblable au bruit confus qui reste dans
l'oreille humaine après le passage d'une tempête. Le juge priva aussi
la réunion de sa présence et D. Inocencio donna enfin à son neveu le
signal du départ.