pourquoi, je me trouve sans cesse en contradiction avec ce vénérable
prêtre. Je le regrette infiniment.
--Ce que je crois--dit Rosarito en fixant sur lui des yeux pleins de
tendresse--c'est que tu n'es pas fait pour nous.
--Que veux-tu dire?
--Je ne sais si je m'explique bien, mon cher cousin. Mais je veux dire
qu'il me paraît difficile que tu puisses t'habituer à la conversation
et aux idées des habitants d'Orbajosa. Il me semble... c'est une simple
supposition.
--Eh! bien, non! Je crois que tu te trompes.
--Tu viens d'ailleurs, tu sors d'un autre monde, plus intelligent,
plus savant, où les gens ont d'autres manières, une conversation
spirituelle, et une figure... Il se peut que je ne m'exprime pas bien.
Je veux dire que tu as l'habitude de vivre dans une société choisie; tu
sais beaucoup de choses... Il n'y a pas ici ce qu'il te faut. Il n'y a
ici ni science, ni bon ton. Tout y est simplicité, Pepe. Il me semble
que tu t'y ennuieras, que tu t'y ennuieras beaucoup et qu'enfin tu nous
quitteras.
La tristesse, qui était le caractère habituel de la physionomie
de Rosarito, devint si grande que Pepe Rey en fut profondément
impressionné.
--Tu es dans l'erreur, ma chère cousine. Non seulement, je n'ai pas la
pensée que tu me supposes, mais ni mon caractère ni mes idées ne sont
en contradiction avec le caractère et les idées des personnes qui se
trouvent ici. Supposons pourtant un moment qu'ils le fussent...
--Soit, supposons-le...
--Eh! bien, j'ai la ferme conviction qu'entre toi et moi, entre nous
deux, ma chère Rosarito, il y aura toujours entente parfaite. Là-dessus
je ne peux me tromper. Mon cœur me dit que je ne me trompe pas.
Rosarito rougit jusqu'au blanc des yeux; mais s'efforçant de chasser sa
rougeur, en souriant et regardant de côté et d'autre, elle dit:
--Ne te moque pas de moi. Si tu prétends faire entendre par là que je
trouve toujours bien ce que tu dis, eh bien, tu as raison.
--Rosarito! s'écria le jeune homme,--du moment que je t'ai vue, mon âme
a été inondée de joie... et j'ai, en même temps, éprouvé un regret,--le
regret de n'être pas venu plus tôt à Orbajosa.
--Voilà, par exemple, ce que je ne crois pas--dit-elle avec un
enjouement affecté pour dissimuler son émotion.--Si vite que cela?...
Ne dis donc pas de fadaises... Vois, Pepe, je ne suis qu'une
villageoise, je ne sais parler que de choses banales; je ne sais pas un
mot de français, je ne sais pas me vêtir avec élégance; je sais à peine
toucher du piano; je...
--Oh! Rosario!--s'écria vivement le jeune homme. Je doutais que tu
fusses parfaite; maintenant, j'ai la conviction que tu l'es.
La mère entra sur ces entrefaites. Rosarito, qui n'avait rien à
répondre aux dernières paroles de son cousin, comprit qu'il était
pourtant nécessaire de ne pas rester bouche close et dit en regardant
sa mère:
--Ah! j'avais oublié de donner à manger au perroquet.
--Ne te préoccupe pas de cela maintenant. Pourquoi restez-vous ici?...
Conduis ton cousin faire un tour dans le jardin.
La señora souriait avec une bonté maternelle en montrant à son neveu
l'épais bosquet qu'on apercevait derrière les vitres.
--Allons-y, dit Pepe en se levant.
Rosarito s'élança à travers la porte vitrée comme un oiseau rendu à la
liberté.
--Pepe, qui sait tant de choses et doit aussi se connaître en
arboriculture--affirma doña Perfecta,--t'apprendra comment se font les
greffes. Voyons ce qu'il pensera des jeunes poiriers que nous allons
transplanter.
--Viens, viens--cria Rosario, du dehors.
Elle appelait son cousin avec impatience. Ils disparurent tous les deux
entre le feuillage. Lorsque doña Perfecta les eut vus s'éloigner, elle
s'occupa du perroquet, et d'un air soucieux dit à voix très basse en
lui donnant de quoi manger:
--Combien il est peu affectueux! Il n'a même pas caressé ce pauvre
petit animal.
Puis, elle ajouta à haute voix, croyant que son beau-frère pouvait
l'entendre:
--Cayetano, que penses-tu du neveu? Cayetano!
Un sourd grognement indiqua que l'antiquaire revenait à la vie de notre
pauvre monde.
--Cayetano.....
--Voilà..... voilà...--murmura le savant d'une voix à peine
articulée;--ce jeune caballero soutiendra sans doute l'opinion erronée
que les statues de Mundogrande proviennent de la première immigration
phénicienne. Je le convaincrai...
--Mais, Cayetano...
--Mais, Perfecta..... Allons, tu vas encore soutenir que j'ai dormi?
--Non, certes, comment pourrais-je soutenir une pareille absurdité!...
Mais tu ne me dis pas ce que tu penses de ce jeune homme?
D. Cayetano mit la main devant sa bouche, afin de bâiller plus à son
aise, après quoi, il entama avec la señora une longue conversation.
Les personnes qui nous ont transmis les notes nécessaires à la
composition de cette histoire passent sous silence ce dialogue, sans
doute parce qu'elles n'en eurent pas connaissance. Quant à ce que
se dirent ce soir-là dans le jardin l'ingénieur et Rosarito, il est
évident qu'il est inutile de le rapporter.
Nous ne pouvons taire de même, parce qu'elles ont une extrême
importance, les choses qui se passèrent dans la soirée du jour suivant.
Après avoir parcouru diverses parties du jardin, le cousin et la
cousine, à une heure assez avancée, se trouvaient seuls, occupés
réciproquement l'un de l'autre et n'ayant d'âme et de sens que pour se
voir et pour s'entendre.
--Pepe--disait Rosario--tout ce que tu viens de me dire est une
plaisanterie, un refrain comme vous autres, hommes d'esprit, vous savez
en forger... Et tu penses qu'en ma qualité de villageoise, je crois
tout ce que l'on me dit.
--Si tu me connaissais comme je crois te connaître, tu saurais que
je ne dis jamais que ce que je pense. Mais laissons-là les vaines
subtilités et les sentimentales niaiseries qui ne servent qu'à fausser
les sentiments. Je ne parlerai pas avec toi d'autre langage que celui
de la vérité. Es-tu par hasard une demoiselle que j'ai rencontrée à la
promenade ou dans une soirée et avec laquelle j'espère passer quelques
moments agréables? Non. Tu es ma cousine, tu es quelque chose de
plus..... Rosario, établissons tout de suite la situation et parlons
franc. Je suis venu ici pour me marier avec toi.
Rosario sentit son visage s'enflammer et son cœur battre à rompre sa
poitrine.
--Ecoute, ma chère cousine,--ajouta le jeune homme, je te jure que si
tu ne m'avais pas plu, je serais déjà loin d'ici. Quelques ménagements
qu'eussent pu m'imposer la politesse et les convenances, il m'aurait
été difficile de dissimuler ma désillusion. Je suis ainsi fait.
--Mais tu viens à peine d'arriver,--dit laconiquement Rosario en
s'efforçant de sourire.
--Je viens d'arriver et je sais déjà tout ce que je voulais savoir:
je sais que je t'aime, et que tu es la femme que depuis longtemps
pressentait mon cœur; mon cœur qui jour et nuit me disait: «elle
viendra, elle vient, la voilà!»
Cette phrase servit de prétexte à Rosario pour laisser s'échapper
le sourire qui venait d'apparaître sur ses lèvres. Son âme enivrée
s'évaporait avec délices dans une atmosphère de bonheur.
--Tu t'ingénies à me prouver que tu n'as aucune valeur,--continua
Pepe,--et tu es un vrai trésor. Tu as l'inappréciable privilège de
répandre sans cesse sur tout ce qui t'entoure la divine lumière de ton
âme. Dès qu'on te voit, dès qu'on te contemple, on ne peut s'empêcher
de remarquer tes nobles sentiments et la pureté de ton cœur. En
t'apercevant on a comme la vision d'une existence céleste que Dieu a
par mégarde laissé vivre sur la terre; tu es un ange et je t'aime à en
devenir fou.
Pepe, en disant cela, semblait s'être acquitté d'une grave mission
et Rosarito fut tout à coup saisie d'une si profonde émotion que,
l'énergie de son corps ne répondant plus à celle de sa volonté et les
forces lui manquant, elle se laissa tomber sur une pierre qui dans ces
lieux charmants servait parfois de siège. Pepe se pencha vers elle. Il
remarqua qu'elle fermait les yeux en cachant son front dans ses mains.
Un instant après, la fille de doña Perfecta Polentinos, fixant sur son
cousin ses grands yeux baignés de larmes, lui disait avec une indicible
tendresse:
--Je t'aimais même avant de te connaître.
Les mains dans celles de Pepe, Rosarito se leva. Leurs silhouettes
disparurent bientôt à travers l'épais feuillage d'une allée de
lauriers-roses. La nuit venait, et l'ombre envahissait doucement la
partie basse du jardin, tandis que les derniers rayons du soleil
couchant couronnaient de lueurs changeantes la cime des plus hauts
arbres. Dans les branches supérieures, une bruyante république
d'oiseaux faisait un ramage assourdissant. Après avoir en tous sens
voltigé dans la riante immensité des cieux, ils venaient tous chercher
là le repos, et se disputaient l'un à l'autre le rameau qui devait
abriter leur sommeil. Leur confus bavardage ressemblait tantôt à des
reproches et à des altercations, tantôt à des railleries ou à de joyeux
badinages. Ces fripons-là se disaient dans leur langage trillé les
plus grosses impertinences, tout en se donnant des coups de bec et en
agitant les ailes de la même façon que les orateurs agitent les bras
lorsqu'ils veulent faire prendre pour des vérités les mensonges qu'ils
débitent.
Mais là aussi résonnaient des paroles d'amour que semblaient à cette
heure appeler le calme et la beauté du site. Une oreille exercée aurait
pu distinguer les suivantes:
--Même avant de te reconnaître, je t'aimais; si tu n'étais pas venu,
je serais morte de chagrin. Maman me donnait à lire les lettres de ton
père, et comme elles étaient pleines d'éloges de toi, je me disais:
«Ce jeune homme devrait être mon mari». Pendant longtemps ces lettres
ne parlèrent nullement de notre future union, ce qui me semblait
être un inconcevable oubli. Je ne savais que penser d'une pareille
négligence. Chaque fois qu'il était question de toi, mon oncle Cayetano
disait: «Il n'en existe pas des douzaines comme celui-là. La femme qui
saura se faire aimer de lui, peut être d'avance considérée comme une
heureuse femme....» Enfin, ton père dit ce qu'il ne pouvait s'empêcher
de dire... oui, oui, ce qu'il ne pouvait s'empêcher de dire; car je
l'attendais tous les jours.
Quelques instants plus tard, la même voix ajouta avec inquiétude:
--Quelqu'un vient derrière nous.
Sortant de l'allée de lauriers-roses, Pepe vit s'approcher deux
personnes; il toucha alors du doigt les feuilles d'un jeune arbuste qui
se trouvait à sa portée, et dit à haute voix à sa compagne:
--Il ne convient pas d'appliquer la première taille aux jeunes arbres
comme celui-ci, avant qu'ils aient poussé toutes leurs racines. Les
arbres nouvellement plantés n'ont pas assez de vigueur pour supporter
cette opération. Tu sais très bien que les racines ne peuvent se former
sans l'action des feuilles, si donc tu supprimes ces dernières...
--Ah! Sr. D. José--s'écria le Penitenciario avec un franc éclat de
rire, en s'approchant des deux jeunes gens et en leur faisant une
révérence, vous donnez donc des leçons d'horticulture?
Insere nunc Melibæe pyros, pone ordine vites,
a dit le chantre célèbre des travaux des champs. Greffe les poiriers,
cher Mélibée, mets en ordre les vignes... Et la santé, Sr. D. José,
comment va-t-elle?
L'ingénieur et le chanoine se donnèrent une poignée de main, puis ce
dernier se retourna et montrant un tout jeune homme qui venait derrière
lui, dit en souriant:
--J'ai le plaisir de vous présenter mon cher Jacintillo... une bonne
pièce... un jeune étourdi, Sr. D. José.
IX.
LA MÉSINTELLIGENCE S'ACCENTUE DE PLUS EN PLUS ET MENACE DE SE CHANGER
EN DISCORDE.
Auprès de la noire soutane apparut un rose et frais visage. Jacintito
salua notre jeune homme, non sans un certain embarras.
C'était un de ces petits jeunes gens précoces que l'accommodante
Université lance avant le temps au milieu des luttes du monde en leur
faisant croire qu'ils sont hommes parce qu'ils ont un diplôme de
docteur dans leur poche. La face agréable et grassouillette, avec des
joues rosées comme celles d'une jeune fille et sans autre barbe au
menton que le soyeux duvet qui la faisait pressentir, Jacinto était
un garçon replet, de petite, très petite taille, et ne comptait pas
beaucoup plus d'une vingtaine d'années. Dès ses plus jeunes ans son
excellent saint homme d'oncle avait présidé à son éducation, et flanqué
d'un pareil tuteur, le tendre arbuste, on le comprend, ne risquait pas
de dévier en grandissant. Une morale sévère le maintenait constamment
droit: c'était presque un écolier modèle. Ses études universitaires
terminées avec des succès étonnants, car il n'était pas d'examen dans
lequel il n'eût obtenu la note _maxima_, il se mit à travailler, et
par son application et ses aptitudes pour la profession d'avocat fit
espérer qu'il ne laisserait pas se flétrir au barreau les nombreux et
robustes lauriers apportés de l'école.
Parfois, il était pétulant et gai comme un enfant, d'autres fois, grave
et sérieux comme un homme. Il est certain, il est indubitable que
si Jacintito n'eût pas eu un petit faible ou plutôt un grand faible
pour les jolies filles, son excellent oncle l'aurait déclaré parfait.
Du matin au soir il ne cessait de le sermonner pour l'empêcher de
prendre trop audacieusement son vol; cependant, ce penchant mondain
du jouvenceau ne parvenait pas à refroidir la vive affection que
le bon chanoine avait vouée au charmant rejeton de sa chère nièce
Maria Remedios. Tout pour lui s'effaçait devant le petit avocat. La
méthodique exécution des pratiques religieuses de ce prêtre exemplaire
se relâchait même dès qu'il s'agissait d'une affaire relative à son
précoce pupille. Cette régularité, rigoureuse et permanente comme celle
d'un système planétaire, éprouvait des perturbations chaque fois que
Jacintito était malade ou se trouvait obligé d'entreprendre un voyage.
Vaine institution que le célibat des prêtres! Si le concile de Trente
leur a interdit d'avoir des enfants, Dieu ou le démon leur donne des
neveux afin qu'ils connaissent les douces inquiétudes de la paternité.
A le juger sans parti pris, on était forcé de reconnaître que cet
heureux garçon ne manquait pas de mérite. Son caractère était
ordinairement enclin à la loyauté, et les nobles actions éveillaient
en son âme une franche admiration. En ce qui concerne les facultés
intellectuelles et la science du monde, il avait tout ce qu'il faut
pour devenir avec le temps une notabilité comme il y en a tant en
Espagne; il pourrait être un jour ce qu'à tout moment nous appelons
hyperboliquement un _sujet distingué_ ou _un homme public éminent_,
personnalités qui, par suite de leur trop grande abondance, sont à
peine appréciées à leur juste valeur. A cet âge encore tendre où le
diplôme universitaire est comme un trait d'union entre la seconde
enfance et la virilité, peu de jeunes gens, surtout lorsqu'ils ont été
flattés par leurs maîtres, sont exempts d'une pédanterie fastidieuse
qui, si elle leur donne un grand prestige auprès de leurs mamans, les
rend forts ridicules lorsqu'ils se trouvent au milieu d'hommes faits et
sérieux. Jacintito était affligé de ce défaut pourtant excusable chez
lui, non seulement à cause de son jeune âge, mais aussi parce que son
excellent oncle encourageait par d'imprudentes louanges cette puérile
vanité.
Dès qu'ils se trouvèrent réunis, les quatre personnages continuèrent à
se promener. Jacintito gardait le silence...
Revenant au thème interrompu des pyros qu'il fallait greffer et des
vitis qu'on devrait mettre en ordre, le chanoine dit:
--Je sais déjà que le Sr. D. José est un grand agronome.
--Loin de là, je ne sais pas un mot d'agronomie, répondit le jeune
homme qu'agaçait cette manie de le supposer instruit dans toutes les
sciences.
--Oh! si, vous êtes un grand agronome, ajouta le Penitenciaro, mais
qu'on ne vienne pas, à propos d'agronomie, me parler des derniers
traités parus. Cette science tout entière, Sr. de Rey, est pour moi
condensée dans ce que j'appellerai la _Bible des champs_, dans les
_Géorgiques_ de l'immortel poète latin. Tout y est admirable, depuis
cette grande maxime,
Nec vero terræ ferre omnes omnia possunt,
c'est-à-dire, toutes les terres ne sont pas propres à porter tous
les arbres, Sr. D. José, jusqu'au minutieux traité sur les abeilles
dans lequel Virgile explique tout ce qui concerne ces savants petits
insectes et définit ainsi le bourdon:
........... Ille horridus alte,
Desidia lactamque trahens inglorius alvum,
d'aspect horrible et indolent, traînant sans grâce son lourd ventre,
Sr. D. José...
--Vous faites très bien de me traduire vos citations, dit Pepe en
souriant,--car j'entends très peu le latin.
--Oh! les hommes du jour, comment pourraient-ils trouver quelque
plaisir à étudier les anciens?--ajouta ironiquement le chanoine.--Les
auteurs qui ont écrit en latin ne sont d'ailleurs que des hommes de
rien, comme Virgile, Cicéron, Tite-Live. Moi, cependant, je suis
d'un avis contraire, et j'en prends à témoin mon neveu, à qui j'ai
enseigné cette langue sublime. Le fripon la connaît mieux que moi.
Malheureusement, les lectures modernes la lui font oublier, et un beau
jour il se trouvera être devenu un ignorant sans même sans douter.
Car, Sr. D. José, mon neveu a une toquade pour les livres nouveaux
et les théories extravagantes; il ne jure que par Flammarion et voit
partout des mondes habités. Je me figure que vous allez vous entendre à
merveille. Allons, Jacinto, il ne te reste plus qu'à prier ce caballero
de t'enseigner les mathématiques transcendantes en même temps que de
t'initier aux théories des philosophes allemands, et te voilà un homme
complet.
Le bon ecclésiastique se mit lui-même à rire de ses propres saillies,
tandis que, tout heureux de voir la conversation tomber sur un sujet
qui était si fort à son goût, Jacinto s'excusa auprès de Pepe Rey, et
de but en blanc s'écria:
--Dites-moi, Sr. D. José, que pensez-vous du darwinisme?
Notre jeune homme sourit à cette pédanterie intempestive et il aurait
volontiers poussé le petit avocat à donner ample carrière à sa puérile
vanité. Jugeant cependant plus prudent de ne se familiariser ni avec
l'oncle ni avec le neveu, il répondit simplement:
--Je ne peux pas exprimer d'opinion sur les doctrines de Darwin parce
que je les connais à peine. Les exigences de ma profession ne m'ont pas
permis de me livrer à ces études.
--Eh bien--dit en riant le chanoine--elles se réduisent à ceci:
que nous descendons des singes... Si cela s'appliquait seulement à
certaines personnes que je connais, Darwin aurait raison.
--On dit que la théorie de la sélection naturelle--ajouta Jacinto avec
emphase--a beaucoup de partisans en Allemagne.
--Je n'en doute pas--continua l'ecclésiastique.--En Allemagne on ne
doit pas regretter que cette théorie soit vraie en ce qui concerne
Bismarck.
Les quatre promeneurs se trouvèrent alors face à face avec doña
Perfecta et le Sr. D. Cayetano qui arrivaient.
--Quelle belle soirée!--s'écria la señora. Eh! bien, mon neveu, comment
cela va-t-il? t'ennuies-tu beaucoup?...
--Mais pas le moins du monde--répondit le jeune homme.
--Ne le nie pas. Cayetano et moi nous en causions en venant ici. Tu
es ennuyé et tu t'efforces de le dissimuler. Tous les jeunes gens de
notre époque n'ont pas, comme Jacinto, assez d'abnégation pour passer
leur jeunesse dans une petite ville où il n'y a ni Théâtre-Royal,
ni Bouffes, ni danseuses, ni philosophes, ni athénées, ni feuilles
publiques, ni congrès, ni divertissements ou passe-temps d'aucune sorte.
--Je me trouve très bien ici--répondit Pepe.--Je disais tout à l'heure
à Rosario que cette ville et cette maison me plaisent tant que je
voudrais y vivre et y mourir.
Rosario devint écarlate et les autres gardèrent le silence.
Ils s'assirent tous sous un berceau de verdure, le neveu de monsieur
le chanoine s'empressant de prendre place à gauche et tout près de la
señorita.
--Écoute, mon neveu, j'ai à te prévenir d'une chose,--dit doña Perfecta
avec cette suave expression de bonté qui émanait de son âme comme le
parfum de la fleur.--Mais ne va pas croire que je te blâme ni que je
veuille te faire la leçon; n'étant plus un enfant, tu comprendras
facilement ma pensée.
--Grondez-moi, ma chère tante; je l'ai sans doute mérité,--répliqua
Pepe qui commençait à se faire aux amabilités de la sœur de son père.
--Non, non, c'est un simple conseil que je veux te donner. Ces
messieurs verront que ce n'est pas sans raison.
Rosarito écoutait de toute son âme.
--Je veux seulement te dire que lorsque tu iras de nouveau visiter
notre belle cathédrale tu tâches de t'y tenir avec un peu plus de
recueillement.
--Mais qu'ai-je donc fait?
--Je suis loin de m'étonner que tu n'aies pas conscience de ta
faute--indiqua la señora avec une feinte gaîté.--C'est tout naturel:
habitué à entrer avec le plus grand sans-gêne dans les athénées, les
clubs, les académies et les congrès, tu crois qu'on peut entrer de même
dans le temple de la divine Majesté.
--Mais, señora, je vous demande pardon--dit Pepe sérieusement--je suis
entré dans la cathédrale avec le plus grand recueillement.
--Mais je ne te gronde pas, mon Dieu, je ne te gronde pas. Ne le prends
pas ainsi, sans quoi je me tairai. Messieurs, excusez mon neveu. Il
ne faut pas s'étonner d'une inadvertance, d'une distraction... Depuis
combien d'années n'as-tu pas mis les pieds dans un lieu sacré?...
--Señora, je vous jure... Enfin, mes idées peuvent être ce qu'on
voudra, mais j'ai l'habitude de garder la plus grande réserve dans
l'intérieur des églises.
--Ce que j'affirme... allons, si tu vas encore te fâcher, je ne
continuerai pas... ce que j'affirme, c'est que plusieurs personnes en
ont ce matin fait la remarque: les messieurs Gonzalez, doña Robustiana,
Serafinita, enfin... te le dirai-je? tu as attiré l'attention de
Monseigneur l'évêque... Sa Grandeur s'en est plainte à moi ce soir,
chez nos cousines, en ajoutant que si elle ne t'a pas fait mettre à la
porte, c'est uniquement parce qu'on lui a dit que tu étais mon neveu.
Rosario contemplait avec angoisse le visage de son cousin et cherchait
à deviner ses réponses avant qu'il les eût formulées.
--On m'aura sans doute pris pour un autre.
--Non, non, c'était bien toi, mais ne va pas te fâcher; nous sommes ici
avec des amis et des personnes de confiance; c'était bien toi, je l'ai
moi-même constaté.
--Vous!...
--Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant
au milieu d'un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure
que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions
que... Mais passons... l'essentiel, c'est que tu ne recommences pas...
Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva
le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même
pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l'église de long
en large, tu t'approchas du tombeau de l'_Adelantado_[21] et posas tes
mains sur l'autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des fidèles
en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient, et tu
paraissais content d'avoir si gentiment troublé la dévotion et le
recueillement de ces bonnes âmes.
[21] Le Connétable.
--Dieu du ciel! J'ai fait tout cela!--s'écria Pepe ennuyé et souriant
à la fois.--Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m'en étais
même pas douté!