était un vrai prodige? Son nom n'était prononcé à Madrid qu'avec
respect, et s'il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit
de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou
futures. Mais il ne soupirait qu'après la solitude, et la place, que
dans l'esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie
chez lui par la pure passion des livres, par l'amour de l'étude et du
recueillement, sans autre objectif que les livres et l'étude.
Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui
fussent dans toute l'Espagne, et il y passait de longues heures de jour
et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant
des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant
quelqu'œuvre extraordinaire et originale digne d'une si vaste
intelligence.
Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore,
et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux
Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières
à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la
poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines,
des fragments de chapiteaux, des socles étranges d'une architecture
inconnue ou des vases et des _cubilaria_ d'un prix inestimable.
Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie
que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s'étaient
jamais querellés. Il est vrai qu'il ne se mêlait en aucune façon des
affaires de la maison, et qu'elle ne s'occupait de la bibliothèque que
pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant, avec
une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la table ou
sur d'autres meubles.
Après les compliments d'usage, don Cayetano dit:
--J'ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que
vous ne m'ayez pas apporté l'édition de 1527. Il faudra que je fasse
moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne
sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir!
Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque
et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n'est pas tous les
jours qu'on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous
verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions
de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des
merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés
que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l'heure
du dîner a déjà sonné, n'est-il pas vrai, José? N'est-il pas vrai,
Perfecta? N'est-il pas vrai, Rosarito? N'est-il pas vrai, seigneur don
Inocencio?... Vous êtes aujourd'hui deux fois Penitenciario: je dis
cela parce que vous allez faire pénitence avec nous...
L'ecclésiastique s'inclina et sourit en signe de sympathique
acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c'est l'usage dans les
dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat
tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux
fois plus de personnes qu'il ne s'en trouvait là. La conversation
glissa d'un sujet à un autre.
--Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale--dit
le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D.
José!... Il est vrai que vous, qui, à l'étranger, avez vu tant de
merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans
cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d'Orbajosa,
elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine, la
nommait au XVIe siècle _pulchra augustina_... Il se peut, cependant,
qu'elle n'ait aucun mérite pour des hommes aussi savants que vous, et
qu'ils lui préfèrent la charpente en fer d'une halle quelconque.
Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en
plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son
ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son
tour la parole, dit en plaisantant:
--Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu
parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent
au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que ce grand
édifice n'est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même
ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais.
--Je suis loin de croire que cet édifice n'est pas beau,--répondit
Pepe.--Le peu que j'ai vu de son extérieur m'a paru au contraire d'une
beauté imposante. Du reste, ma tante, il n'y a pas lieu de s'effrayer à
ce sujet, car je ne suis rien moins que savant.
--Tout doux!--dit l'ecclésiastique en étendant la main et laissant
sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de
répit.--Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D.
José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée
dont vous jouissez et le rôle important qu'il vous sera facile de jouer
partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne
se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos
talents...
Il s'interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à
la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes:
--Après avoir ainsi loué vos talents, qu'il me soit permis d'exprimer
une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui,
señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma
chère enfant, la science, telle que l'acquièrent et l'enseignent les
modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec elle
s'éteint la vie de l'esprit; tout se réduit à des règles fixes, et les
sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent. Avec elle
meurent la foi dans l'âme et le merveilleux dans les arts. La science
dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire en formules
algébriques, non seulement _maria ac terras_ où nous vivons, mais
aussi _cœlumque profondum_ où habite Dieu. Les admirables intuitions
de l'âme, ses mystiques ravissements, l'inspiration même des poètes,
mensonge que tout cela. Le cœur est une éponge, le cerveau une boîte à
vers.
Tout le monde se mit à rire pendant qu'il ingurgitait un verre de vin.
--Voyons, nierez-vous, señor D. José--ajouta le prêtre--que la science,
telle qu'on l'apprend et qu'on l'enseigne aujourd'hui, doit forcément
aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine?
--C'est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du
pour et du contre.
--Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario--dit doña Perfecta.
Elle est comme vous l'aimez, fortement épicée.
Pepe Rey n'avait pas le moindre goût pour les discussions; il n'était
pas pédant et n'aimait pas à faire parade d'érudition, surtout dans
une société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes;
mais la persistance de l'agressive verbosité du chanoine, méritait,
à son avis, une verte réplique. Il pensa qu'il serait maladroit, pour
lui donner une leçon, d'exposer des idées ayant une certaine analogie
avec les siennes, parce qu'il pourrait s'en prévaloir, et résolut de
manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles
du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier.
--Ah! tu veux te moquer de moi,--se dit-il;--eh bien, je vais te rendre
la monnaie de ta pièce.
Et il ajouta aussitôt à haute voix:
--Ce que le señor Penitenciario vient de dire en plaisantant est
parfaitement vrai. Mais, est-ce notre faute si la science démolit
brutalement un jour ou l'autre les vaines idoles, la superstition, les
sophismes, les mille mensonges du passé, dont quelques-uns ont de la
grandeur tandis que les autres ne sont que ridicules, car l'univers
contient toute sorte de choses? Le monde des illusions qui est comme
un monde superposé à l'autre, s'écroule avec fracas. Le mysticisme en
religion, la routine dans la science, le convenu dans les arts, tombent
comme tombèrent les dieux du paganisme, au bruit des éclats de rire de
la foule. Adieu les songes trompeurs, le genre humain s'éveille et ses
yeux contemplent la réalité. Le vain sentimentalisme, le mysticisme,
la fièvre, l'hallucination, le délire disparaissent, et l'esprit, hier
malade, aujourd'hui plein de vigueur jouit avec une joie indicible de
la juste appréciation des choses. L'imagination, cette terrible folle,
qui était la maîtresse du logis en devient la servante... Tournez
vos regards de tous côtés, señor Penitenciario, et vous verrez quel
admirable ensemble de réalités s'est substitué à la fable. Le ciel
n'est plus une voûte, les étoiles ne sont plus des flambeaux, la lune
n'est plus une chasseresse errante, mais un globe opaque, le soleil
n'est pas un cocher vagabond élégamment paré, mais un embrasement fixe.
Les syrtes ne sont plus de fabuleuses divinités, mais des écueils, les
sirènes sont des phoques, et dans l'ordre des personnes, Mercure est un
Manzanedo; Mars est un vieillard sans barbe, comme le comte de Moltke;
Nestor peut être un petit homme qui s'appelle M. Thiers. Orphée est
Verdi; Vulcain est Krupp; Apollon est un poète quelconque. Cela ne vous
suffit-il pas? Eh! bien, Jupiter, un dieu qu'on enverrait au bagne s'il
vivait de notre temps, ne lance pas la foudre, mais la foudre tombe
quand il plaît à l'électricité. Il n'y a pas de Parnasse, il n'y a pas
d'Olympe, il n'y a pas de Styx, et il n'existe pas d'autres Champs
Elysées que ceux de Paris. Il n'y a pas d'autre descente aux Enfers
que celles de la géologie, et ce voyageur affirme à son retour qu'il
n'existe pas de condamnés au centre de la terre. Il n'y a pas d'autres
montées au ciel que celles de l'astronomie, et celle-ci prétend
n'avoir jamais vu les six ou sept étages dont parlaient le Dante, les
mystiques et les rêveurs du moyen âge. Elle rencontre des astres et
des distances, des orbites, des immensités incommensurables et rien de
plus. Il n'y a pas de fausses supputations de l'âge du monde, parce
que la paléontologie et la préhistoire ont pu compter les dents de
la tête de mort sur laquelle nous vivons et reconnaître sa véritable
ancienneté. La fiction, qu'on l'appelle paganisme ou idéalisme
chrétien, n'existe déjà plus et les visions s'évanouissent. Tous les
miracles possibles se réduisent à ceux que je peux faire lorsque j'ai
sous la main dans mon cabinet une pile de Bunsen, un fil conducteur et
une aiguille aimantée. Il n'y a pas d'autres multiplications de pains
et de poissons que celles réalisées par l'industrie avec ses moules
et ses machines, et celles de l'imprimerie qui imite la nature en
tirant d'un seul type des millions d'exemplaires. En résumé, mon cher
chanoine, les choses se sont arrangées de façon à faire cesser toutes
les absurdités, tous les mensonges, les illusions, les rêves, les
sensibilités et les préoccupations qui troublent l'esprit de l'homme.
Félicitons-nous de ce résultat.
Lorsqu'il acheva de parler, un sourire se jouait sur les lèvres de
l'ecclésiastique dont les yeux avaient pris un éclat extraordinaire. D.
Cayetano s'occupait à donner toutes sortes de formes ou rhomboïdales ou
prismatiques à une petite boulette de pain. Mais doña Perfecta était
pâle et fixait avec persistance sur le chanoine son regard observateur.
Stupéfaite, Rosarito contemplait son cousin. Celui-ci se penchant vers
elle à la dérobée, lui dit à voix basse:
--Ne te préoccupe pas, ma chérie. Je n'ai dit tout cela que pour faire
enrager le chanoine.
VII.
LA MÉSINTELLIGENCE AUGMENTE.
--Tu crois peut-être--dit doña Perfecta avec un certain orgueil--que le
señor D. Inocencio va rester bouche close, faute d'être en mesure de te
répondre de point en point.
--Oh! non!--s'écria le chanoine en arquant les sourcils,--je ne
mesurerai pas mes faibles forces avec un adversaire si vaillant
et si bien armé. Le señor D. José sait tout, c'est-à-dire, a à sa
disposition tout l'arsenal des sciences exactes. Je sais bien que la
doctrine qu'il soutient est fausse, mais je n'ai ni assez de talent,
ni assez d'éloquence pour le combattre. J'emploierais, moi, les armes
du sentiment, j'emploierais les arguments théologiques tirés de la
révélation, de la foi, de la parole divine; mais, hélas! le señor D.
José qui est un savant éminent, se moquerait de la théologie, de la
foi, de la révélation, des saints prophètes, de l'Evangile... Un pauvre
prêtre ignorant, un malheureux qui ne sait ni les mathématiques ni la
philosophie allemande où il est question du _moi_ et du _non moi_, un
pauvre professeur qui ne connaît que la science de Dieu et quelques
poètes latins, ne peut entrer en lutte avec de pareils maîtres.
Pepe Rey partit d'un franc éclat de rire.
--Je vois--dit-il,--que le señor D. Inocencio a pris au sérieux ce que
je viens de dire. Allons, mon cher chanoine, rengainons nos arguments,
et que tout soit fini par là. Je suis certain que mes véritables
idées ne sont pas si en désaccord que cela avec les vôtres. Vous
êtes un homme instruit et raisonnable. L'ignorant, ici, c'est moi.
Pardonnez-moi tous, si j'ai voulu plaisanter un peu, c'est dans mon
caractère.
--Merci,--répondit le prêtre visiblement contrarié. Pensez-vous vous
en tirer ainsi? Je sais, moi, et nous savons tous très bien, que les
idées que vous avez exposées sont vos propres idées. Il n'en pourrait
être autrement. Vous êtes un enfant du siècle. On ne saurait nier que
vous avez une intelligence prodigieuse, véritablement prodigieuse.
Tandis que vous parliez, je l'avoue ingénument, je ne pouvais, tout
en déplorant dans mon âme la fausseté de votre doctrine, m'empêcher
d'admirer le choix de vos expressions, votre prodigieuse éloquence, la
merveilleuse méthode de vos arguments... Quelle intelligence, señora
doña Perfecta, que celle de votre jeune neveu! Lorsque, pendant mon
séjour à Madrid, on me conduisit à l'Athénée, je confesse que je
tombais des nues en voyant de quel étonnant génie Dieu a doté les
protestants et les athées.
--Sr. D. Inocencio--dit doña Perfecta en regardant alternativement son
neveu et son ami,--je crois qu'en jugeant ce jeune homme vous dépassez
les bornes de la bienveillance... Ne te fâche pas, Pepe, tu es libre
de ne pas tenir compte de ce que je dis, car je ne suis pas savante et
n'entends rien ni à la philosophie ni à la théologie; mais il me semble
que le señor D. Inocencio vient de faire preuve de grande modestie et
de charité chrétienne en refusant de t'accabler comme, s'il eût voulu,
il aurait pu le faire...
--Señora, pour l'amour de Dieu!--s'écria l'ecclésiastique.
--Vous m'en voyez ravi,--répondit Pepe en souriant.
--Il est ainsi fait,--ajouta la señora.--Toujours plein d'humilité...
Et cependant il sait plus de choses que les sept docteurs réunis. Ah!
señor D. Inocencio, comme il vous sied bien le nom que vous portez!
Mais ne venez pas ici faire inopportunément le modeste. Puisque mon
neveu n'a pas de prétentions... puisqu'il ne sait que ce qu'on lui a
enseigné... et puisque ce qu'on lui a enseigné est faux, est-il rien
qui pût lui être plus agréable que d'être instruit par vous, et par
vous arraché à l'enfer de ses mensongères doctrines?
--Justement, je ne désire qu'une chose, c'est que le Sr. Penitenciario
m'arrache... murmura Pepe, comprenant qu'il avait, sans le vouloir, mis
la tête dans le guêpier.
--Je suis un pauvre prêtre qui ne sait pas autre chose que ce qu'on
apprenait autrefois--répondit D. Inocencio. Je reconnais l'immense
valeur, au point de vue de la science mondaine, du Sr. D. José et en
présence d'un si brillant oracle, je me tais et m'humilie.
Ce disant le chanoine croisa ses mains sur sa poitrine, en inclinant la
tête. Pepe Rey était un tant soit peu déconcerté par la tournure que sa
tante venait de donner à cette vaine discussion à laquelle il n'avait
plaisamment pris part que pour échauffer un peu la conversation. Il
crut prudent d'y mettre fin, et, dans ce but, adressa une question au
Sr. D. Cayetano au moment même où sortant de l'assoupissement qui,
après le repas, s'emparait de lui, celui-ci offrait à ses commensaux
les indispensables «palillos»[18] fichés dans le corps d'un dindon de
porcelaine qui faisait la roue.
[18] Cure-dents en bois.
--Hier, j'ai découvert une main saisissant l'anse d'une amphore sur
laquelle se trouvent de nombreux caractères hiératiques. Je vous la
montrerai--dit D. Cayetano, heureux d'entamer un de ses thèmes favoris.
--Je suppose que le señor de Rey est aussi très expert en matière
d'archéologie--avança le chanoine, qui, toujours implacable, courait
après sa victime et la poursuivait jusque dans son plus caché refuge.
--Indubitablement, ajouta doña Perfecta.--Que pourraient ignorer les
étonnants jeunes gens d'aujourd'hui. Ils possèdent toutes les sciences
sur le bout du doigt. Les universités et les académies les instruisent
de tout en un clin d'œil par la délivrance d'un brevet de capacité.
--Oh! ceci est injuste,--répondit le chanoine en remarquant la pénible
impression que reflétait la physionomie de l'ingénieur.
--Ma tante a raison,--affirma Pepe.--Nous apprenons aujourd'hui un peu
de tout, et nous sortons des écoles ne possédant que les éléments de
plusieurs sciences.
--Je disais,--ajouta le prêtre que vous devez être un grand archéologue.
--Je ne sais pas un mot de cette science-là, répliqua le jeune homme.
Les ruines ne sont que des ruines et je n'ai jamais aimé à me couvrir
de leur poussière.
D. Cayetano fit une grimace très expressive.
--Cela ne veut pas dire que je condamne l'archéologie--reprit vivement
le neveu de doña Perfecta, en remarquant qu'il ne prononçait pas une
parole qui ne blessât quelqu'un. Je sais très bien que de cette
poussière surgit l'histoire. Ces études sont fort intéressantes et très
utiles.
--Vous avez sans doute plus de goût pour la controverse, dit le
Penitenciario en introduisant un palillo dans sa dernière molaire. Il
me vient une excellente idée, Sr. D. José. Vous devriez vous faire
avocat.
--J'abhorre cette profession--répliqua Pepe Rey.--Je connais des
avocats très respectables, entre autres mon père qui est le meilleur
des hommes. Mais, quelque excellent que puisse être un pareil exemple,
je ne me serais de ma vie décidé à exercer une profession qui consiste
à défendre, en toute question, aussi bien le pour que le contre. Je ne
sache pas qu'il y ait de plus grande aberration, de pire préoccupation
ou de pareil aveuglement pour les familles que de pousser les jeunes
gens à se faire avocats. La principale et la plus terrible plaie
de l'Espagne est cette multitude de jeunes clercs dont l'existence
nécessite une fabuleuse quantité de procès. Les débats se multiplient
en proportion du nombre des individus qui les suscitent. Il y a plus,
beaucoup d'entre eux restent inoccupés et, comme un avocat ne peut ni
prendre la charrue ni se faire tisserand, ils concourent à former ce
brillant escadron de désœuvrés pleins de prétentions qui poussent à la
multiplication des emplois, troublent la politique, agitent l'opinion
publique et font naître les révolutions. Il faut bien qu'ils se
procurent d'une façon ou d'une autre des moyens d'existence. Ah! le
malheur serait encore plus grand s'il y avait pour tous des procès à
plaider.
--Pepe, pour l'amour de Dieu, prends garde à tes paroles--lui dit avec
sévérité doña Perfecta.--Mais pardonnez-lui, señor D. Inocencio...
il ignore que vous avez un neveu qui, bien qu'à peine sorti de
l'Université, est déjà un avocat des plus distingués.
--Je parle en termes généraux, répliqua Pepe avec fermeté. Étant
le fils d'un avocat illustre, je ne puis méconnaître que quelques
personnes exercent cette noble profession avec un véritable honneur.
--Non... mon neveu est encore un enfant--dit le chanoine d'un ton
d'humilité affectée.--Dieu me préserve d'affirmer qu'il est un prodige
de savoir, comme l'est le Sr. de Rey. Avec le temps, peut-être... Son
éloquence n'est ni brillante ni persuasive. Par exemple, il a des
principes solides et le jugement sain; ce qu'il sait, il ne le sait pas
à demi. Il ne connaît ni les fausses subtilités ni les vaines paroles...
Pepe Rey paraissait de plus en plus inquiet. La pensée, qu'en dépit de
son bon vouloir, ses idées étaient en contradiction avec celles des
amis de sa tante l'affligeait, et il prit la résolution de se taire,
dans la crainte que D. Inocencio et lui ne finissent par se jeter
les assiettes à la tête. La clochette de la cathédrale appelant les
chanoines à remplir dans le chœur leurs importantes fonctions, le tira
heureusement d'une si pénible situation. Le vénérable ecclésiastique,
se levant et prenant congé de tous, se montra vis-à-vis de Pepe
aussi bienveillant et aussi aimable que si la plus étroite amitié
les avait depuis longtemps unis. Il lui offrit ses services en tout
ce qui pourrait lui être agréable, puis lui promit de le présenter à
son neveu qui lui servirait de guide pour visiter le pays et daigna
même, lorsqu'il sortit, lui faire les plus tendres démonstrations en
lui frappant amicalement sur l'épaule. Pepe accueillit avec joie ces
marques de réconciliation,--mais n'en vit pas moins le ciel s'ouvrir
lorsque le prêtre quitta la salle à manger et la maison.
VIII.
EN TOUTE HATE.
Quelques instants plus tard, la scène avait complètement changé.
Trouvant le délassement de ses sublimes travaux dans le sommeil qui
s'était emparé de lui, D. Cayetano était mollement étendu dans un
fauteuil de la salle à manger. Doña Perfecta vaquait dans la maison
à ses occupations. S'asseyant contre l'une des portes vitrées qui
donnaient sur le jardin, Rosarito fixa les yeux sur son cousin, et par
leur intermédiaire sembla lui adresser cette muette prière:
--Viens t'asseoir près de moi, et fais-moi part de tout ce que tu as à
me dire.
Tout mathématicien qu'il était, Pepe Rey comprit.
--Ma chère cousine, dit-il, combien tu dois être aujourd'hui ennuyée
de nos discussions! Dieu sait que ce n'est pas pour mon plaisir que
j'ai fait le pédant, comme tu l'as vu; mais c'est la faute du señor
Penitenciario... Sais-tu qu'il me paraît singulier, ce prêtre-là?..
--C'est un homme excellent!--répondit Rosarito, ne cachant pas la joie
qu'elle éprouvait à se trouver en mesure de donner à son cousin toutes
les explications qu'il pourrait désirer.
--Oh! oui, excellent. Cela se voit.
--Lorsque tu l'auras fréquenté, tu verras...
--Que c'est un homme inestimable. Enfin, il suffit qu'il soit ton ami
et celui de ta mère pour qu'il soit aussi le mien,--affirma le jeune
homme. Et vient-il souvent ici?
--Tous les jours. Il nous tient beaucoup compagnie--répondit ingénument
Rosarito.--Combien il est aimable et bon! Et comme il m'aime!
--Allons, il finira par m'aller ce señor-là.
--Il vient aussi le soir jouer au tresillo[19]--ajouta la jeune
fille,--car il faut te dire qu'à la tombée de la nuit se réunissent
ici plusieurs personnes: le juge du tribunal de première instance, le
procureur du roi, le doyen, le secrétaire de l'évêque, l'alcade, le
receveur des contributions, le neveu de D. Inocencio...
[19] Sorte de jeu de cartes.
--Ah! Jacintito, l'avocat.
--Lui-même. C'est un pauvre garçon bon comme le bon pain. Son oncle
l'adore. Depuis qu'il est sorti de l'Université avec son diplôme de
docteur... car il a été reçu docteur dans deux ou trois facultés,
et avec mention encore... sais-tu?... depuis lors, dis-je, son oncle
l'amène très souvent ici. Maman l'aime beaucoup... C'est un jeune homme
très rangé. Il se retire de bonne heure avec son oncle; jamais il ne va
passer ses soirées au Casino[20]; il n'est ni joueur, ni dépensier et
il travaille dans l'étude de Me Lorenzo Ruiz, qui est le premier avocat
d'Orbajosa. On prétend qu'il deviendra un éloquent défenseur.
[20] Cercle.
--Son oncle n'avait pas tort d'en faire l'éloge, dit Pepe. Je regrette
d'avoir parlé des avocats comme je l'ai fait... N'est-ce pas, ma chère
cousine, que j'ai été inconvenant?
--Allons donc, il me paraît que tu avais parfaitement raison.
--Mais là, vrai, n'ai-je pas été un peu...
--Non, non.