ville d'Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu
vas pouvoir visiter, la vie s'écoule avec un calme et une douceur
idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette
simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d'être un
mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans
ce pays le _ergo tua rura manebunt_. Quel lieu admirable pour se
vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à
l'accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n'y
connaît ni le mensonge, ni l'ostentation si communs dans nos grandes
villes; là naissent et vivent les saintes affections qu'étouffe le
bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le
cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec
une enfantine inquiétude, crie au fond de l'âme de chacun de nous: «Je
veux vivre!»
Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait
à peine quelques mois qu'il avait refusé du gouvernement la mission
d'aller explorer, au point de vue minier, le bassin d'une rivière, la
Nahara, dans la vallée d'Orbajosa. Mis en présence des projets que nous
venons de faire connaître, il se dit:--«Il convient de mettre le temps
à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels
ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de
nouveau la mission d'explorer le bassin de la Nahara, mission qu'il
obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie
du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux
ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l'a vu, du train mixte
nº 65, dans les bras du tendre Licurgo.
Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était
de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement
bâti, et si fier que s'il eût porté l'uniforme, il aurait été difficile
d'imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect.
Bien qu'ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne
respirait pas l'imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au
contraire, une telle vivacité que, quoique ne l'étant pas, ses yeux
paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté
masculine, et sur le piédestal de sa statue, un sculpteur aurait
certainement gravé ces mots: _intelligence et force_. A défaut de s'y
trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins vaguement
exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de toute sa
personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.
Il n'était pas des plus causeurs:--les organisations à idées mobiles et
jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde
pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de
paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents
sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation
une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon
sens et d'une juste et calme appréciation des choses du monde. Il
n'admettait pas plus l'hypocrisie et les mauvaises plaisanteries
que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de
pindarisme, et pour ramener ceux qui s'en écartaient au sentiment de
la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure,
les armes de la raillerie. C'était presque un défaut aux yeux d'un
certain nombre de gens qui l'estimaient, parce que notre jeune homme
se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant
journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut
bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne
connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé
de singuliers euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui
pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.
Tel était, quoi qu'en puissent dire les mauvaises langues, l'homme que
le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche
de la cathédrale sonnait pour la grand'messe.
Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu
Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite
vers la maison, ils éperonnèrent l'un et l'autre leurs montures,
puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants
s'arrêtaient pour examiner l'étrange voyageur qui pénétrait comme
un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans
la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait
tout le pays, ils enfilèrent l'étroite rue du Connétable sur le pavé
de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en
cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et
aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s'ouvraient avec
un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins,
apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la
porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son
compte allaient déjà bon train.
IV.
L'ARRIVÉE DU COUSIN.
Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se
tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes
de Licurgo et de son compagnon de voyage:
--Allons; voilà le prodige arrivé.
Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux
mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes
d'or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre
inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement
froncés. C'était un saint et miséricordieux personnage, de savoir
peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que
sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils
et d'avis aux hommes comme aux femmes.
Il était depuis de longues années professeur de latinité et de
rhétorique au collège, noble profession à laquelle il devait d'avoir
amassé un énorme trésor de citations d'Horace et de tropes choisies
qu'il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il est
inutile d'ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce n'est
que lorsqu'il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du côté
de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large
sombrero qui n'était pas correctement posé sur sa vénérable tête et
murmura en allant vers la maison:
--Allons voir ce prodige.
Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule
venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l'émotion, le
recevoir dans ses bras doña Perfecta.
--Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au
menton... Il me semble que c'est hier seulement que je te tenais encore
sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme
le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario.
Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée,
servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta
Pepe à sa cousine.
Rosarito était une jeune fille d'apparence délicate et débile, qui
semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent
_saudades_[16]. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et
pures quelque chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des
romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu'aucune
Henriette ou qu'aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu'il
y avait de mieux dans Rosario, c'est que sa physionomie exprimait
tant de modestie et de douceur qu'en la voyant on ne songeait pas à
remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire
qu'elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la
qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification.
La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une
sorte de transparence (tenant de la nacre, de l'albâtre, de l'ivoire
et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l'habitude de
comparer, lorsqu'il s'agit de les caractériser, les visages humains)
dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans
les profondeurs de son âme, profondeurs qui n'étaient pas sombres et
effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de
l'eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature,
pour qu'elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il
manquait au ruisseau des berges et des bords. L'esprit chez elle
débordait et menaçait d'anéantir le corps.
[16] Tendres et doux souvenirs mêlés de regrets.
Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer
que de gauches paroles.
--Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te
faire déjeuner.
--Avec votre permission--répondit le voyageur--je vais d'abord me
débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert.
--Tu as parfaitement raison, dit la señora,--Rosario, conduis ton
cousin à l'appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher
neveu. Moi, je vais donner des ordres.
Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située
au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails
qu'une intelligente et affectueuse main de femme s'était chargée de
son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la
propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau
nid invitaient à s'y reposer. Celui à qui il était destiné ne put
s'empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses.
--Voilà la sonnette,--dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le
cordon dont le gland tombait sur le traversin.--Tu n'auras qu'à
allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la
lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux
papiers... Fumes-tu?
--J'ai ce malheur, répondit Pepe en souriant.
--Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,--dit-elle en touchant
du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien n'est
plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de tabac...
Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge une
garde-robe et une commode... Il me semble que le porte-montre n'est
pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la lumière
t'incommode, tu n'auras qu'à faire avancer le transparent en tirant le
cordon... comme ceci... vois-tu?... risch...
Pepe était enchanté.
Rosarito ouvrit une fenêtre.
--Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le
soleil du soir entre dans l'appartement. Nous avons suspendu là la cage
d'un canari qui chante comme un enragé. S'il t'ennuie nous l'ôterons.
Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé:
--Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit
d'ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses.
Une foule d'Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N'ouvre pas en
même temps les deux croisées; les courants d'air sont dangereux.
--Chère cousine--dit Pepe, l'âme inondée d'une joie indicible,--dans
tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d'ange qui ne
peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble
que j'y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos.
Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en
souriant.
--Ne tarde pas trop,--cria-t-elle à travers la porte;--la salle à
manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette
galerie.
Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une
générosité à laquelle il n'était pas accoutumé. Le paysan remercia
avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme
quelqu'un qui ne sait s'il doit quitter ou mettre son chapeau, d'un
air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne
veulent pas parler, il s'exprima en ces termes:
--Quelle sera l'heure la plus convenable pour entretenir le señor D.
José d'une... petite affaire?
--D'une petite affaire?
--Mais, tout de suite,--répondit Pepe en ouvrant une malle.
--Ce n'est pas le moment,--dit le paysan. Que le señor D. José se
repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l'autre, plus de jours
que d'affaires,[17] et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous,
señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet
n'est pas fourbu... Sur cela, j'ai l'honneur de vous saluer, señor
D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j'oubliais--ajouta-t-il en
revenant presque aussitôt.--Si vous avez quelque commission à me donner
pour l'officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre
petite affaire...
[17] Ou plus de jours au calendrier que de boudins au garde-manger.
--Faites-lui mes compliments,--dit gaiement Pepe ne trouvant pas de
meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate.
--Que Dieu garde donc le señor D. José.
--Adieu.
L'ingénieur n'avait pas encore vidé sa malle qu'il vit pour la
troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux
et la sournoise physionomie du tio Licurgo.
--Que le señor D. José me pardonne,--dit-il avec un sourire affecté
qui découvrit ses dents blanchâtres,--mais, s'il préférait que cela
s'arrangeât à l'amiable... Bien que, comme dit l'autre, si tu soumets
tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir...
--Morbleu, aurez-vous bientôt fini?
--Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n'aime pas
à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement
que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous
donne de longs jours dans l'intérêt des pauvres...
--C'est bon, c'est bon, adieu.
Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui:
--Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs.
V.
Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE?
Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger.
--Si tu déjeunes copieusement--lui dit doña Perfecta d'un ton
affectueux--tu n'auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une
heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas.
--Ils m'enchantent au contraire, ma chère tante.
--Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou
manger seulement une bouchée pour attendre l'heure du dîner?...
--Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si
même j'avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais
rien maintenant.
--Je crois inutile de te dire que tu n'as pas à te gêner avec nous.
Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi.
--Merci, ma tante.
--Mais comme tu ressembles à ton père!--ajouta la señora en regardant
manger son neveu avec ravissement.--Il me semble que je vois mon frère
bien aimé. Il s'asseyait comme tu t'assieds toi-même et mangeait comme
tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez
comme deux gouttes d'eau.
Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L'attitude, les regards et
les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle
confiance, qu'il se croyait déjà chez lui.
--Sais-tu ce que me disait Rosario?--demanda doña Perfecta en le
regardant dans le blanc des yeux.--Eh bien, elle me disait que, habitué
comme tu l'es aux splendeurs et à l'étiquette de la cour, de même
qu'aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un
peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à
la bonne franquette.
--Quelle calomnie!--répondit Pepe en regardant tendrement sa
cousine.--Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les
affectations de ce qu'on appelle la haute société. Il y a longtemps,
je vous l'assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus
trop qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans
la solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité
d'une vie sans luttes, sans soucis, où, selon l'expression du poète,
on n'est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d'abord
et ensuite mes travaux, m'ont empêché de prendre le repos dont j'ai
besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans
cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de
l'atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou
de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout
cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.
A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger
donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l'ombre d'une grande
forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes
lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s'ouvrit et le
señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde
inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que
l'extrémité inférieure en toucha presque le sol.
--Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta;
nous l'avons en très haute estime, et j'espère que tu deviendras son
ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.
Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s'assirent l'un et
l'autre.
--Si tu as l'habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne
pas--dit avec bienveillance doña Perfecta--ni vous non plus, señor
Penitenciario.
L'excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de
dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les
marques fort apparentes de longues années de service; il l'ouvrit et
en ayant retiré deux énormes «_pitillos_» offrit l'un d'eux à notre
ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite
que les Espagnols appellent ironiquement un _wagon_, et bientôt après
l'ingénieur et le chanoine s'envoyèrent réciproquement leur fumée au
visage.
--Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville
d'Orbajosa?--demanda l'ecclésiastique en fermant énergiquement l'œil
gauche, comme il avait l'habitude de le faire chaque fois qu'il fumait.
--Il ne m'a pas encore été possible de m'en faire une idée, répondit
Pepe. Mais ce que j'en ai vu me porte à penser qu'une demi-douzaine
de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes
intelligentes dirigeant les travaux d'amélioration qu'exécuteraient
quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l'entrée de la
ville à la porte de cette maison j'ai aperçu plus de cent mendiants
dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette
piteuse foule fait mal au cœur.
--Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D.
Inocencio. Au surplus, Orbajosa n'est pas un pays misérable. Vous savez
déjà qu'il produit le meilleur ail de toute l'Espagne. Et nous avons
au milieu de nous plus de vingt familles riches.
--Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes
ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement
porté au marché plusieurs milliers de glanes d'ail et les greniers ne
sont pas encore vides.
--Depuis tant d'années que j'ai fixé ma résidence à Orbajosa--dit
l'ecclésiastique en fronçant le sourcil,--j'ai vu venir ici
d'innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes
électorales, les autres par le désir d'examiner quelque domaine
abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n'en
est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises,
de batteuses mécaniques, de chutes d'eau, de banques et de je ne sais
combien d'autres sottes inventions. Le refrain c'est qu'ici tout est
mal et pourrait être mieux. Qu'ils aillent à tous les diables; nous
nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les
messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les
entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la
grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait
le sot chez lui que l'habile homme chez autrui, n'est-il pas vrai,
señor D. José? Je suppose bien qu'il ne vous est pas un seul moment
venu à l'esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il
ne manquerait plus que cela. Je sais que j'ai devant moi l'un des
jeunes hommes les plus éminents de l'Espagne moderne; un jeune homme
capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et
je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des
charrues anglaises et de l'arboriculture et de la sylviculture... Non,
croyez-le bien; à des hommes d'un si grand, si grand talent, on peut
pardonner même le mépris qu'ils montrent pour notre simplicité. Non,
non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout
nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes
des sauvages ou peu s'en faut.
Cette impertinente philippique terminée d'un ton railleur bien accusé
ne plut pas au jeune homme; mais il s'abstint de manifester la plus
légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que
possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité
du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde.
Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu
d'affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la
chambre.
Elle était vaste et claire et tapissée d'un vieux papier peint dont,
grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et
les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif.
La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les
poids immobiles et le volumineux balancier répétant monotonement no
à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le
point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont
l'ornementation était complétée par une série d'estampes françaises,
estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique,
expliqués au bas de chacune d'elles par de longues inscriptions où
il était question d'un _Ferdinand Cortès_ et d'une _donna Marine_
non moins invraisemblables que les figures dessinées par l'ignorant
artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur le jardin, se
trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons suffisamment
décrit en disant qu'il servait de support à un perroquet, qui s'y
tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces petits animaux
en observant tout ce qui se passait autour de lui. La physionomie
railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, l'incarnat de
leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques paroles qu'ils ont
l'habitude de prononcer d'un ton burlesque, leur donnent un aspect
sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et repoussant. Ils ont je
ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, paraissent quelquefois
plaisants et ressemblent le plus souvent à certains hommes infatués
d'eux-mêmes qui, en voulant paraître supérieurs aux autres, tournent à
la caricature.
Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu'il eut laissé la
señora et Rosario causer avec le voyageur, il s'approcha de l'animal
par lequel il se laissa complaisamment mordiller l'index, et lui dit:
--Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n'étais pas
charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des
oiseaux, est plein de charlatans.
Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se
trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu'il donna
à manger au perroquet. L'animal se mit alors à crier à tue-tête, en
demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le
gentilhomme d'un entretien qui, sans doute, n'avait pas une bien grande
importance.
VI.
OU L'ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L'ON S'Y
ATTEND LE MOINS.
Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra
soudain, les bras ouverts, en s'écriant:
--Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.
Ils s'embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient
de longue date, par la raison que l'éminent érudit et bibliophile
émérite accourait à Madrid chaque fois qu'on y annonçait la vente aux
enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il
était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et
par de studieuses veilles; il s'exprimait avec une correction étudiée
qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec
affectation.